II PREFACE
présente. Mais je me sens assuré de l'indulgence de ceux qui connaissent les difficultés d'une pareille besogne.
Quelques correspondants m'ont demandé pourquoi j'employais le mot Ménaisien. — Je n'ai pas le mérite de l'invention. En 1836, l'abbé Boyer disait : les Ménaisiens opiniâtres- A la vérité, comme beaucoup d'autres, il disait aussi : un Lamennaisien. Maurice de Guérin avait mandé à son père : Ma tête est lamenésienne. Déranger parlera du : style lamennaisien. Néanmoins, la tendance était d'employer la forme plus courte et plus commode : V Ecole mennaisienne, écrit D'Eckstein, en 1834 ; les Erreurs mennaisiennes^ écrit la Censure de l'archevêque de Toulouse, en 1835 ; les Mennaisiens, écrit Lacordaire à Mme Swetchine, en 1844. Le vocable Mennaisianisme était usité, comme on le voit dans une lettre de Rohrbacher à l'abbé Jean, 30 juillet 1835, et faisait concurrence au terme Ménaisisme, que préférait l'abbé Boyer. — L'emploi des deux n, dans le mot « mennaisien », a l'inconvénient de porter les Parisiens et autres à faire sonner ces deux lettres, ce qui est contraire à la véritable prononciation du nom de La Mennais, telle qu'elle se conserve dans le pays de Saint-Malo et dans la famille de l'écrivain. La graphie « ménaisien » a l'avantage d'être plus simple et plus rapprochée de la bonne manière de prononcer. D'ailleurs, anciennement, Féli était appelé Mennais, aussi bien que La Mennais. Lui-même signait F. M. ou F. Mennais (1).
Pour prévenir tout délire d'interprétation, je vais dire un mot d'un sceau de La Mennais. — Vers 1830, Elle de Kertanguy racontait à l'abbé Houet que leur cher maître disait, en parlant de lui-même : Je romps et ne plie pas. Et dans son Essai biographique, Ange Blaize confirme cette parole. Car il nous rapporte que son oncle lui disait un jour : « Si j'avais à prendre un emblème de ma vie, ce ne serait
(1) Cf. Annal de Bref., avril 1914, p. 465-466, note 3. — Et puisque les Français sont Cartésiens et non pas Descartésiens, qu'ils. soient également Ménaisiens et non pas Laménaisiens.
pas le roseau qui plie au vent, mais le chêne brisé par l'orage : Je romps et ne plie pas ». Cette idée plaisait à La Mennais, surtout dans la période qui va de V Avenir aux Paroles d'un Croyant, si bien que son cher Elle de Kertanguy, — car je crois que ce fut lui, sans en être absolument sûr, — lui offrit un joli sceau, dont l'image s'accordait avec sa sentencepréférée. La rumeur s'en répandit plus tard et parvint à' Sainte-Beuve. Le critique écrivait le 23 octobre 1838 : «On me citait de lui l'autre jour un trait qui le peint. Lorsqu'il était encore à la Chênaie, il voulait se faire un cachet : un chêne en éclats brisé par la foudre, avec cette devise : Je romps et ne plie pas. » Un ménaisien distingué a pensé quecette affirmation du critique était une trop évidente et trop grossière calomnie (1). Eh bien, non I Sainte-Beuve aurait même pu ajouter que la poignée du sceau (j'ai ce curieuxobjet sous les yeux) était en agate rouge et figurait un aigle assez fier. Mon Dieu 1 qu'est-ce que cela prouve, sinon que La Mennais avait des amis, et aussi des observateurs qui ne manquaient pas de malice ?
Puisque nous en sommes aux précisions ou corrections,, je note que le mariage d'Elie de Kertanguy avec Augustine- Marie Blaize, nièce de La Mennais, se fit le 21 avril 183o (et non pas le 10 juin, comme l'inscrivaient des papiers de; famille qui m'étaient communiqués et que j'ai utilisés dans mon petit recueil de Documents ménaisiens (2).
— Autre détail. D'après une lettre anonyme (qui est peut-être de Jean-Baptiste de Saint- Victor), le doyen de. la faculté de théologie de Paris se montra favorable, en. 1820, à la philosophie de l'Essai sur l'indifférence. C'était M. de Fontanel (et non pas M. de Fontanes, comme on l'a imprimé (3). Ordinairement, on appelle ce doyen l'abbé Jean-Marie Burnier-Fontanel. Le personnage est d'une
(1) Maréchal, Clef de « Volupté», 105.
(2) Le mariage eut lieu à Combourg, le 20 avril, à 4 heures du soir». à la mairie, et le lendemain à l'église.
(3) Duine, La Mennais, 1922, p. 87.
obscurité fort légitime, quoique grand-oncle et parrain du fameux Père Hyacinthe.
Dans la période de 1833 et 1834, si capitale pour son histoire psychologique — et dans les années suivantes, — La Mennais a écrit quantité de réflexions, où il a puisé, en 1841, pour son volume de Discussions critiques. On ne voit pas toujours pourquoi il a abandonné tel morceau plutôt que tel autre. Peut-être n'a-t-il pas publié son paragraphe, troussé d'une plume si piquante, sur les relations du tzar et du roi de Prusse avec le Saint-Siège, parce qu'il avait déjà placé, dans son article sur V Absolutisme et la liberté, un passage bien caractéristique sur l'empereur de Russie et les princes d'Allemagne (1). Pourtant, ces deux morceaux s'appellent l'un l'autre. Et c'est pour cela que nous les avons reproduits l'un à la suite de l'autre, en les séparant, toutefois, par une pensée, afin d'indiquer qu'ils ne se touchent pas dans le manuscrit (2). Un historien, dont l'information est abondante et solide, m'a fait l'honneur de m'écrire que l'appréciation de La Mennais sur l'affaire des évêchés de Pologne et d'Allemagne était injustifiée. Il n'est pas douteux que, dans cette question, l'écrivain des Maux de l'Eglise et de la société ne pouvait pas être, en 1833 et 1834, aussi exactement informé qu'on le fut dans la suite, et nous savons que ses émotions en face des événements, ou des nouvelles qui circulaient, se traduisaient avec vivacité. Cependant, ce tableau qu'il dessine avec humour n'est point sans vérité et reflète l'opinion des catholiques, de ceux, au moins, qui avaient le courage de voir et de dire ce que le monde officiel s'efforçait (comme toujours) d'estomper ou d'effacer (3).
(1) Duine, La Mennais, 1922, p. 228-229. Et cf. Troisièmes Mélanges, p. 427-428 (avec quelques variantes insignifiantes).
(2) Duine, loc. cit., 230-231.
(3) Sur Hommer, évêque de Trêves, sur Spiegel, archevêque de Cologne, sur la politique allemande et sur la diplomatie pontificale à cette époque, cf. Georges Goyau, V AllemiK/ne religieuse, Paris, PeTrin, 1905, t. Il, 125, 128, 138-139, 143-145, 147-159 (et parallèlement