PREFACE V
Des amis de Lacordaire m'ont écrit en me taxant de sévérité vis-à-vis de cette grande mémoire. Le reproche m'étonne. Je suis un admirateur de cette flamme active et de cette âme éloquente. Mais, jusqu'à la fin de 1836, des catholiques intelligents et dévoués ont protesté assez haut contre ses gestes vis-à-vis du vaincu de la Mirari et de la Singulari. Et quand ils disaient que Lacordaire aurait dû se souvenir davantage de son exubérance juvénile, ils avaient peut-être raison. En tout cas, de quel droit dissimulerais-je des traits de ce genre ?
Lacordaire s'était agrégé au Port-Royal de la Chênaie en mai 1830. Toutefois, il demeurait aumônier du collège Henri-IV. Il voulait achever l'année scolaire, régler sa position avec son évêque, s'entendre avec sa mère, préparer sa démission anti-universitaire, pour la rendre collective et retentissante, puis faire voile vers l'Amérique (1). — D'instinct, il a le verbe et le mouvement oratoires. — La lettre (probablement inédite), du 11 juin 1830, où il exposait ses desseins à La Mennais, se terminait par ce couplet :
« Adieu, mon bien bon père ; aimez-moi comme votre « enfant. Je vous écris avec la négUgence d'un fils qui n'a « pas besoin d'avoir de l'esprit pour être aimé. Que l'abbé « G(erbet) ne se plaigne jamais de mon silence ou de mes « petites lettres. J'écrirai selon les choses et non selon le « cœur ; le siècle est trop court déjà pour les affaires, et « l'Eternité sera bien assez longue pour le chant de « l'amour. »
dans mon La Mennais, p. 230-231). L'attitude du Saint-Siège était si bien jugée dans le sens marqué par la Mennais, que Grégoire XVI, dans son allocution du 22 juillet 1842, sur les Affaires de Russie, reconnut avec franchise qu'il était devenu « comme la pierre d'achoppement » et « comme la pierre de scandale » (voir le texte papal en traduction française dans Jules Simon, La liberté de conscience^ 2* édit., 1857, p. 451 et sq.). Pour contrôler le récit des Affaires de Rome par La Mennais, on pourra utihser aussi d'Angeberg, Recueil des traités, conventions et actes diplomatiques, concernant la Pologne (Paris, Amyot. 1862).
(1) Cf. Duine, La Mennais, p. 135.
Cependant, à ce qu'il narrait au déclin de sa vie, Lacordaire, peu de temps avant sa conversion, en 1824, n'aurait éprouvé dans sa première visite à La Mennais qu'une « impression de curiosité». En serrant de près les choses, je ne sais si on n'arriverait pas à établir que cette rencontre eut plus de résultat que la lecture du récit ne le laisserait soupçonner de prime abord. Quoi qu'il en soit, en 1830 et 1831, Lacordaire avait prononcé trop de déclarations, publiques et privées, d'union filiale et tendre à La Mennais, pour les jeter ensuite dans un tel oubli et même dans de telles négations. Sans doute, il y a du symbole et du songe dans les amitiés les plus vraies. Et il est bon qu'il en soit ainsi. Mais, usées par le changement des saisons, les promesses du cœur demeurent une chaîne pour les esprits délicats. On n'est pas quitte envers cette religion, quand on l'a soigneusement roulée dans le linceul théâtral d'une brillante -lettre d'adieu.
Un compte rendu, d'ailleurs bienveillant, et dont je remercie le rédacteur, a exprimé le regret que j'eusse prit parti contre les personnes pieuses, qui voulaient convertir La Mennais au cours de sa dernière maladie. Le critique s'est trompé sur ce point. J'ai simplement traduit, en toute bonne foi d'historien, les sentiments du malade, ceux de son entourage, ceux des adversaires ou des partisans. Ces sentiments étaient nécessairement assez variés. On aurait tort de m'en rendre responsable.
Combien je suis obligé aux érudits qui m'ont assisté dans le présent travail ! Dom Louis Gougaud, du monastère de Farnborough, M. René Durand, professeur agrégé d'histoire au lycée de Rennes, sont des amis précieux, qui n'ont jamais manqué de relever ou de vérifier à mon intention une fiche utile. M. Anatole Feugère, le docte ménaisien, est toujours prêt à donner une indication précise. M. Albert Houtin, qui est un bibliographe remarquable, m'a fait des communications intéressantes. Comme on le verra vers Ja fin de cet ouvrage, M. Guido Zadei, bon ménaisien de
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Brescia, a enrichi notabiement la partie italienne de notre publication.
M. Georges Collas, professeur à la Faculté des lettres de Rennes, qui m'avait aidé dans la correction des épreuves de mon précédent volume, et dont les avis me furent profitables, a bien voulu me rendre aujourd'hui le même office d'ami.
Je me souviens avec plaisir du temps que j'ai passé dans mes recherches bibliographiques au British Muséum, à la Bibliothèque Nationale, à la Bibliothèque de Saint-Malo, aux Bibliothèques de Rennes. Ces dernières (biblioth. universitaire et biblioth. municipale), réunies sous un même toit, me sont une maison particulièrement agréable, grâce à la courtoisie toujours serviable de ceux qui la dirigent.
Des fac-similés accompagnent cette publication. Une page représente l'écriture de Féli à différentes époques, d'après la fin de sa copie de VEpitecti enchiridion (Ij, d'après la recommandation écrite sur l'enveloppe de son testament (en novembre 1810), d'après la fin de sa Préface aux Troisièmes Mélanges (imprimée en février 1835), d'après un billet envoyé à Léon Bore pour lui permettre d'être reçu à son domicile (16 avril 1843). L'autre page montre l'écriture de l'abbé Jean, d'après ses petits cahiers de notes (période 1802, me semblet-il), et l'écriture de Robert des Saudrais, d'après l'adresse d'une lettre envoyée à Féli et d'après trois lignes de cette lettre (en 1806-1808). Ces fac-similés permettront aux chercheurs de reconnaître des documents non signés et leur rendront service particulièrement pour le temps où Félicité de La Mennais, l'abbé Jean, son frère, et l'oncle des Saudrais formaient une délicieuse communauté littéraire.
Rennes, 25 mars 1923. (1) Le manuscrit porte Epiledi et non pas Epicleli.
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