DE LA SOCIÉTÉ
Demande. — Qu'est-ce que la société ?
Réponse. — La société est l'ensemble des rapports des hommes entre eux dans l'espace et dans le temps.
D. — Sur quoi repose-t-elle ?
R. — Sur le besoin que les hommes ont les uns des autres pour se conserver et se développer, tant individuellement que collectivement. Dès que notre espèce a émergé de l'animalité, il s'est établi entre ses divers membres des rapports amenés par la difficulté sinon l'impossibilité de satisfaire leurs besoins et de développer leurs facultés isolément, — rapports qui se sont multipliés et modifiés à mesure que l'humanité est devenue plus humaine.
D. — Pourquoi se sont-ils multipliés ?
R. — Parce que, aux premiers besoins de l'humanité naissante, presque exclusivement physiques, se sont ajoutés avec le temps des besoins moraux, intellectuels et affectifs, dont
la satisfaction exigeait une communion plus intime entre les homm.es; et parce que la satisfaction des besoins physiques ou la production des objets nécessaires à les satisfaire devenait d'autant plus facile et d'autant plus abondante que l'action commune se substituait davantage à l'action individuelle.
D. — Pourquoi se sont-ils modifiés ?
R. — Parce que l'homme lui-même s'est modifié, et que s'est modifié en conséquence le mobile de ses actes ou son intérêt.
Ce qui, par exemple, pouvait être de l'intérêt de l'homme de la période anthropophagique, c'est-à-dire user de sa force contre son semiblable plus faible pour le tuer et le manger, ayant cessé de présenter le même avantage pour l'homme de la période suivante, aux rapports de chasseurs à gibier, de mangeurs à mangés qui constituaient la société primitive, se sont substitués à la longue d'autres rapports, de maître à esclave, lorsque l'homme plus développé a jugé plus utile d'user de sa force contre son semblable plus faible non plus pour le supprimer ou s'en nourrir mais pour le réduire en servitude et l'obliger à travailler pour lui. De même que plus tard encore le travail salarié ayant été
DU 50CrALIS'iE 89
reconnu plus avantageux que le travail servile, les rapports de maître à esclave ont fait place aux rapports de capitaliste à prolétaire qui existent à peu près partout aujourd'hui.
D. — Ces derniers rapports, c'est-à-dire de capitaliste à prolétaire ou le salariat , répondent-ils à ce que la science actuelle démontre du plus grand intérêt sinon pour quelques hommes-individus au moins pour l'hommeespèce ?
R. — Non. La science établit au contraire que la division des membres de la société en minorité seule développée comme facultés et seule possesseur des instruments de travail ou de production et en majorité aussi inculte que subordonnée dans sa capacité productive au bon plaisir d'autrui, est moins utile, moins productrice d'utilités qu'un état social dans lequel les facultés ou forces de cJiacun, complètement c'est-à-dire également développées, trouveraient dans les instruments de travail libérés ou désindividualisés la certitude en même temps que la liberté de leur application.
D. — Quel est le but de la société ?
R. — La c(jnscrvation et le dévclcppc-
go LK CAÏJXHlSMIi
ment (le l'être humain, tant collectif qu'individuel.
D. — Que faut-il pour qu'elle remplisse son but ?
R. — Que les rapports établis entre ceux qui la constituent tendent à ré;:,'al développement de l'mtégralité des facultés et à l'é^'ale satisfaction de l'intégralité des besoins de chacun ; qu'ils soient fondés, en d'autres termes, sur la justice et la réciprocité.
La justice — comme nous l'avons vu précédemment — est l'égalité dans la liberté.
Il faudrait donc que chacun fût assuré de la même liberté, c'est-à-dire — nous l'avons vu également — des miêmes moyens organiques et des mêmes moyens extérieurs d'action.
Comment ?
De la seule manière dont la chose soit possible, c'est-à-dire :
1° En miettant l'instruction, l'éducation intégrale, aujourd'hui privilège d'un petit nombre, à la portée de chacun ;
2° En faisant des instruments de travail, aujourd'hui monopolisés par quelques-uns, la propriété de tous.
La réciprocité consiste dans le fait de don-
ner autant que l'on reçoit et de recevoir autant que l'on donne.
Il faudrait donc que la même somme de valeurs à échanger, en langage économiste la même puissance d'achat, fût garantie à chacun.
Comment ?
Par l'équivalence des fonctions, c'est-à dire en ne considérant dans les divers produits humains que la quantité de travail ou, ce qui revient au même, de temps qu'ils représentent, la matière première qu'ils renferm.ent et qui ne saurait appartenir exclusivement à personne, ne pouvant entrer en ligne de compte (i).
L'heure de travail s'échangeant contre
(i) Qu'on se représente pour un moment l'humanitô sous la forme d'un seul homme, disposant de tout ce qui existe sur le globe. Pour cet homme évidemment la valeur des diverses choses dont il a besoin sera déterminée par le plus ou moins de peine, le plus ou moins de temps qu'il lui faut pour se les procurer. Tel fruit, par exemple, qu'il n'a qu'i étendre la main pour cueillir, vaudra moins que tel autre auquel il no saurait atteindre qu'avec effort. Toi produit qui lui coûtera deux juifrnécs de travail vaudra deux fois plus que tel autre produit qui n'cxiger.a qu'une journée, etc., etc.
Or, ce n'est pas parce qu'au lieu d'tftro représentée par cet homme isolé l'humanité l'est par des centaines de milliers que cette constitution et cette mesure en mtïme temps do la valeur pourraient itre modifiées.
Ktant donné le retour A l'espèce do la terre et de *a productivité; l'apport d'un chacun se trouvant réduit \ son activité, A son travail personnel, il ne saurait y avoir d'échange qu>ntrc les diverses activités.
92 l.H CAl : CIIISMîi BU SOCIALISTE
l'heure (le travail, chacun des membres de la société se trouvera en réalité aussi riche que son voisin ; quelle que soit sa spécialité ou son ^'cnre de travail, qu'il dépense son activité à nourrir, à habiller, à loger ou à instruire ses semblables, l'homme, chaque homme jouira é^^alcment de tous les avantages et de tous les progrès de l'humanité.
De la double progression de Malthus,
Population, i, 2, 4, 8, 16 Produit, I, 2, 3, 4, 5
il résulte :
Que si l'ouvrier ajouté de la deuxième période augmente le produit de i, c'est de 1 également que l'augmentent successivement les 2 ouvriers ajoutes de la troisième période , les 4 de la quatrième, les 8 de la cinquième, et ainsi de suite ;
Kn d'autres termes, que la productivité du travail de chacun des 2 ouvriers ajoutés de la troisième période est réduite à 1/2 de la productivité du travail de l'ouvrier premier, la prinluctivité du travail do chacun des 4 ouvriers de la quatrième, à 1/4, celle de chacun des 8 ouvriers de la cinquième, à 1/8, etc.;
Ou encore, que la productivité du travail af^ricolc diminue suivant la prof^ression dans laquelle augmente le nombre des ouvriers ajoutes.
Or, étant donné ce taux de la productivité diminuante du travail af^ricolc ou de la terre,
Soit une population au^^mentant de 3 % par an, c'est-à-dire doublant en moins de vingt-cinq ans,
Soit cette population de 1,000,000 d'hommes, dont le dixième occupe aux travaux des champs,
Soit ces 100,000 travailleurs agricoles produisant chacun 10 quintaux de blé, et le 1,000,000 de quintaux, en résultant, suffisant à l'alimentation de la population, ce qui représenterait I quintal par tête.
Soit, enfin, la proportion restant !a même entre la population et le nombre des travailleurs agricoles.
De combien faudrait-il augmenter la productivité du travail agricole, ou quelle amélioration serait-il nécessaire d'introduire dans le système de culture au bout de la première année pour que la population accrue ne voie pas diminuer ses moyens de subsistance ?
Au commencement de la deuxième année , nous aurons :
Population, 1,030,000 Ouvriers, 103,000
Les 100,000 ouvriers de la première année, à
10 quintaux far ouvrier, produiront 1,000,000 de quintaux;
Les 3,000 ouvriers ajoutés de la deuxième année, dont le travail, comme nous venons de le voir, est moins productif dans la proportion de 100,000 : 103,000 , produiront chacun X : 10 : : 100,000 : 103,000, soit g quintaux 708 7378 au lieu de 10, soit ensemble 29,126 quintaux 2134.
Ce qui ferait, pour les 103000 ouvriers réunis, I, 029, 126 quintaux 2134, perdant qu'à raison de I quintal par tête l'alimentation des 1,030,000 individus composant la population exigerait 1,030,000 quintaux.
Il faudrait donc pour que l'alimentation ne fût pas diminuée par l'auf^mentation de la population pendant la première année que la productivité du travail des 100,000 premiers ouvriers fût auf^^mentéc dans la proportion du déficit, et pour cela que la productivité du travail de chacun d'eux fût autant au-dessus de 10 quintaux que les 1,030,000 quintaux nécessaire:^ sont au-dessus des I, 02g, 126 quintaux 2134 obtenus, soit
X : 10 : : 1,030,000 : 1,029, 126, 2134 = 10 quintaux 008 490 j.
En cKet, à 10 quintaux 008 4905 par ouvrier les 100,000 ouvriers de la première année produiront 1,000, 84g quintaux 05.
Les 3000 ouvriers de la seconde, dont le travail
est moins productif dans le rapport de 100,000 : 103,000, produiront chacun
X ; 10,008 4905 :: 100,000 : 103,000 = 9716 quintaux 98
ensemble -29, 150 quintaux 9430.
Ce qui fait, pour les 103,000 ouvriers, I, 029, 999 quintaux 9430 ou le i quintal par tète nécessniic à l'alimentation de la population.
Une augmentation dans la productivité du travail agricole ou une amélioration dans la technique agricole de — ^^2 p^,- année, c'est-à-dire de 1,000,000
9 "/o environ en cent ans; voilà à quoi se réduit — en admettant l'exactitude du théorème malthusien — le résultat à obtenir pour qu'avec une population doublant en moins de vingt-cinq et sans modifier la proportion originelle entre la population et ceux de ses membres appliqués à l'agriculture, les subsistances continuent à répondre aux besoins accrus.
Mais ce — — — par année, qui est fort au- 1,000,000
dessous des progrès réalisés jusqu'à présent dans le système de culture, peut encore être réduit, pour peu qu'une partie des bras oisifs ou occupés à des travaux de luxe et non indispensables, soient transportés à l'agriculture.
Supposons , en effet , qu'au lieu de rester, comme nous l'avons admis plus haut, dans la proportion d' -^ avec la population totale (ce
qui, pour le commencement de la seconde année, donnait 103,000 agriculteurs pour 1,030,000 habitants), le nombre des agriculteurs ait augmenté
de — et que cette aug>r.entation ne porte que
sur les 3,000 agriculteurs nouveaux, nous aurons alors :
Au lieu de 3000 , 3030 agriculteurs nouveaux dont le travail, moin^ productif que celui des 100,000 premiers dans la proportion de looooo : 103030 , donnera pour chacun d'eux X '• 10 :: 100000 : 103030, ou g quintaux 706008 , et un total de 29,409 quintaux 2042, lesquels ajoutés aux 1,000,000 quintaux des agriculteurs de la première année , feront 1,029,409 quintaux 2042 pour l'alimentation des 1,030,000 individus qui corr posent la population, au lieu des 1,030,000 quintaux nécessaires.
Le déficit qui , dans la première hypothèse, était de 873 quintaux 7866, n'est plus maintenant que de 590 quintaux 7958, qui disparaîtra devant une augmentation de la productivité des premiers agriculteurs ou d'une amélioration agricole de — 'J±ii — pj^i- an soit moins de 6 " o par 1,000,000,000
siècle.
En effet, à 10 quintaux 005741 16 par homme, les 100,000 agriculteurs de la première année produiront 1,000,574 quintaux 116; et les 3,030 agriculteurs de la deuxième, dont le tra-
g8 AM'HNDICE
vail est moins productif dans le rapport di; looooo à 103030 chacun
X 10 quint. ooS74ii6 :; lOOOoo . io.V)3o = 0 quint. 71148
et ensemble 29,425 fiuinlau.v 7444.
Ce qui donnera junir les 103,030 a^^'riculteurs
1,000,574 quint. 116 -f 29425 quint. 7444 ^ ifiij.c//) quint. 8604
soit le quintal par tête réclamé pour l'alimentation de la population.
Ce transfert à la culture de 30 hommes sur 1,030,000, a suffi à réduire d'un licrs les progrès que devait faire la production agricole pour suffire il alimenter une population doublant en moins de vingt-cinq ans !
Et quand on pense que la société actuelle compte plus de 30 °/o de ses membres (sans compter les femmes) occupés à ne rien faire !