‹ Essai de catéchisme socialisteChapitre 10 sur 12 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DE L liTAT

Demande. — Qu'est-ce que l'Etat?

Réponse. — L'État, qui a pour fonction essentielle, constitutive de ré;^ler les rapports des membres du corps social et d'assurer ainsi l'ordre dans la société, est l'organe de la loi.

D. — Comment l'Etat s'acquitte-t-il de sa fonction ou par qui est faite la loi ?

R. — Par un seul homme, prêtre ou roi, dont la volonté, le bon plaisir sont souverains (i), dans l'Etat théocratique ou monarchique ; par une minorité également souveraine, dans l'État oligarchique ou aristocratique, et par une minorité encore dans l'État démocratique, où cependant la loi est censée faite par tous. Dans les pays dits de suffrage universel, en effet, ce n'est jamais que la majorité de la population mâle au-dessus d'un

(i Car tel est notre bon p'.aisir, formule de toutes les lo:s avant 89.

DU SOCIALISTE Si

certain âge, c'est-à-dire une infime minorité du corps social, qui fait prévaloir sa volonté sous le nom de loi, soit directement, soit, le plus souvent, indirectement, par voie de mandataires (i),

D. — D'où il suit que dans l'État le plus démocratique, la loi faite par quelques-uns ne représente toujours que la volonté, le bon plaisir de ces quelques-uns ?

R. — Oui, et ce qui en résulte encore c'est que les rapports de tous ainsi réglés par quelques-uns le sont nécessairement à l'avantage de ces quelques-uns et au détriment de tout ce qui n'est pas eux.

D. ■ — Ne saurait-il en être autrement, ne serait-il pas possible de perfectionner l'organe législatif ou l'Etat de telle sorte que la loi réellement œuvre de tous représente la volonté et sauvegarde les intérêts de tous ?

R. — Non, car en admettant que le suffrage put être étendu à tous, sans exception de sexe ni d'âge — ce qui constitue une première impossibilité — et en supposant,

(i) Lo Parlement — c'eit-à-dirc la mnjciritiS dci rcpu^cntantsi do la minorité ai la nat'on — peut tout faiio, auuf un homme d'iiisc fcmmi-.

[ItLAKSTUMi.

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d'autre part, que l'universalité des membres du corps social fut appek'e à régler par un vote direct les rapports qui devront exister entre eux, la loi qui sortirait des urnes serait toujours l'œuvre de la majorité des votants et ne représenterait jamais que la volonté, le bon plaisir de cette majorité, dont les intérêts seuls seraient sauvegardés.

D. — En tant que facteur législatif, l'État, sous toutes ses formes, est donc fatalement oppressif d'une fraction du corps social?

R. — Si, la seule loi que puisse donner l'Etat est nécessairement oppressive de la majorité ou de la minorité; et c'est ce qu'à défaut de raisonnement suffiraient à établir expérimentalement la fonction additionnelle et l'organe complémentaire dont l'État législateur a partout et toujours dû se compliquer.

Partout et toujours, en effet, au règlement des rapports entre les m.embres du corps social ou à la fabrication de la loi, qui était sa fonction normale, l'État a dû ajouter le maintien de ces rapports tels qu'il les avait réglés ou l'observation, l'exécution de la loi; partout et toujours d'organe législatif il a du se transformer en organe exécutif, sous la forme administration, magistrature, police, armée, etc.

Et cette fonction nouvelle a dû être de plus en plus considérée comme la principale, et cet orf^ane nouveau a dû devenir de plus en plus prépondérant, au point de constituer aujourd'hui à peu près tout l'Etat.

Or, pourquoi cette sortie de l'État hors de ses limites naturelles? Pourquoi l'ordre demandé de plus en plus à l'oreille et à la poigne du mouchard, à la complaisance et à la sévérité du juj;c, à la baïonnette passive du soldat, etc., si les rapports des membres du corps social avaient été, avaient pu être réglés dans l'égal intérêt de tous, si la loi donnée par l'Etat ne lésait, pouvait ne léser personne ?

D. — L'Etat, convaincu par sa constitution même de ne pouvoir donner qu'une loi arbitraire, partiale, violatrice des droits et des intérêts de ceux-ci ou de ceux-là, ou, ce qui revient au même, d'être incapable de donner la loi sociale, doit donc être détruit?

R. — Sans aucun doute. Instrument de règne d'un homme ou d'une classe sur les autres hommes ou les autres classes, il ne saurait échapper aux coups de ceux qui poursuivent l'égalité sociale.

D. — Mais peut-il l'être ? Est-il possible,

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en d'autres termes, de concevoir, d'obtenir une société sans État ?

R. — Assurément. Il suffit pour cela que la société soit or/:;anisée ou réor/:(aniséc de telle sorte que chacun des êtres qui la composent soit éf^alemcnt avantagé et ait par suite un égal intérêt à sa conservation. L'État devient alors inutile ; l'ordre qu'il a pour unique mission de maintenir et qu'il ne maintient qu'artificiellement et incomplètement, à un prix de sang et d'argent de plus en plus énorme, résultant naturellement, nécessairement de l'égale satisfaction des besoins de tous.

D. — Si fondée sur l'égal intérêt de chacun de ses membres que soit la société de demain, elle se trouvera cependant, comme la société d'aujourd'hui, en face de voies ferrées et de routes à créer et à entretenir, de ports et de phares à établir et à améliorer, et de quantité d'autres services dits publics parce qu'ils ont pour but direct ou indirect l'intérêt de tous et qu'ils sont exécutés par le concours direct ou indirect de tous, dont l'État est actuellement chargé ?

R. — Qui le nie? Mais ces services ou tra-

vaux publics dont l'État s'est emparé par endroit dans un but de domination et d'exploitation — ce qui a fait dire à quelques socialistes que l'Etat n'était pas à détruire mais à conquérir et à réformer — lui sont absolum.ent étrangers. Et la preuve en est que les uns, commie les chemins de fer et les mines — dans les pays où l'État s'est occupé des mines et des chemins de fer — ne sont restés qu'un moment entre ses mains d'où ils sont passés à des compagnies particulières ; d'autres, comme les postes et les télégraphes, qu'il administre lui-même, ont été par lui détournés de leur but, et de m.oyens de communication qu'ils auraient dû être sont devenus entre ses mains des moyens de suspendre, d'entraver les communications entre les membres du corps social.

Les divers services publics dans la société de demain pourront être exécutés selon leur nature par l'universalité des m.erribres de ces groupes producteurs ou par les délégués temporaires d'une partie ou de la totalité de ces groupes, sans donner lieu à aucun État, c'est-à-dire à aucune distinction des membres du corps social en gouvernants et gouvernés, en légiférants et en lét^iférés, en administrateurs et en administrés. A moins que

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par ce vieux terme de l'État, qui a partout et toujours signifié l'orf^anisation de l'autorité de l'honiir.e sur l'homme, on ne tienne à désigner une chose essentiellement nouvelle, l'organisation de la conservation et du développement de l'homme par l'homime. Mais — c'est aux socialistes réformateurs de l'Etat que je le demande — est-il je ne dis pas nécessaire, mais prudent de confondre sous une même dénomination des buts aussi différents que la liberté, le bien-être de tous et l'exploitation du plus grand nombre par quelques-uns , poursuivis par des moyens aussi différents que le libre concours des volontés et des bras et la coercition en tout et pour tout ? N'est-ce pas prêter inutilement le flanc à nos adversaires, pour qui le socialisme ne poursuit pas l'émancipation de l'être humain dans la personne de chacun des membres de la collectivité, mais la conquête du pouvoir au profit d'une minorité ou d'une majorité d'ambitieux, jaloux de dominer, de régner, d'exploiter à leur tour ?

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