PRIGINE DU MAL NÉCESSITÉ DE LA SOUFFRANCE
D. Le mal provient-il de la volonté de Dieu ; Dieu a-t-il voulu nous faire souffrir ?
R. Cette^ supposition serait incompatible avec ce que nous avons prouvé de la nécessité de 1 amour du Créateur pour ses créatures. P ailleurs, ailribuer à Dieu, la perfection infinie, une cruauté humaine, serait un odieux anthropomorphisme. Le mal provient de labus de notre liberté ; nous sommes punis de l’infraction aux lois de 1 existence corporelle par les maux qui sont la suite de cette infraction et de nos propres excès.
D. Cependant ne valait-ii pas mieu.x être créés en possession du bonheur ?
R. Outre 1 immobilité sans progrès, le bonheur, pour avoir tout son prix, doit être acquis et non oclroyé. La joie du but atteint, de la satisfaction goûtée, est proportionnée à l’intensité des désirs, a lenergie des efforts. Le souvenir môme des sacrifices accomplis des souffrances endurées pour l’obtenir en double le charme. Demandez au marin s’il n’a jamais mieux apprécié la douceur du repos qu après les luttes de la tempête.
D. Pourquoi la souffrance est-elle nécessaire ?
R. Paice que sans la souffrance nous demeurerions stationnaires dans létat delà brute, sans progrès vers une amélioration de bien-être dans notre vie terrestre, ni dans notre marche vers une félicité suprême. La sourirance est 1 aiguillon, momentanément douloureux, mais bienlaisant, qui violente notre apathie et nous entraîne vers le bonheur.
D. On dit que la souffrance constitue les épreuves de la vie ; ne pouvons-nous pas en adoucir famerfuine ?
R. Certainement, et cela dépend de notre libre volonté, car la majeure partie des maux provient de notre abus des bienfaits de la rauniticence de notre Créateur sur le parcours de notre vie terrestre. —
Analysez le mal, sous toutes ses formes, et vous verrez qu’au fond se trouve l’instinct de la brute qui s’assouvit eu entraînant l’intelligence dans une complicité sacrilège.
D. La souffrance n'est-elle donc pas en contradiction avec la bonté de Dieu et son amour envers nous ?
R. C’est par les salutaires corrections de la souffrance que Dieu impose à l’homme libre le devoir de se rendre heureux : Admirable loi de l’amour souverain qui a causé la vie !
D. La bonté de Dieu devrait s’étendre sur toutes ses créatures, alors pourquoi les animaux inconscients sont-ils aussi soumis à la souffrance ?
R. Ceci exige une explication plus complexe ; observez avant tout que la vie n’est pas autre chose que la manifestation de plus en plus complète de l’esprit. La propriété primordiale de l’esprit, c’est la sensibilité, c’est-à-dire la faculté de percevoir des sensations. La vie est donc avant tout le développement de la sensibilité par la progression des organismes. Plus l’être est élevé, plus sa sensibilité est parfaite, c’est-à-dire plus il est apte à percevoir des sensations ; plus il perçoit de sensations, plus il développe ses facultés supérieures : sentiment et intelligence. — Supprimer la sensibilité, limiter les sensations, c’était empêcher l’épanouissement de la vie, qui est le but de la vie même.
Au premier degré de l’échelle la souffrance doit donc apparaître, puisqu’elle est la conséquence de la sensibilité, sans laquelle l’être ne serait pas, puisqu’elle est la condition même du progrès de l’être.
Mais la vie doit réparer les dommages quelle cause. Et celte compensation est due à tous les êtres, au plus infime comme au plus élevé. Ainsi le veut la loi de justice.
D. Oit voyez-vous cette compensation ?
R. Remarquez d’abord que la souffrance est proportionnée aux puissances de l’être, c’est-à-dire au développement, à la prépondérance de son organisme nerveux; vous mutilez les créatures inférieures, elles continuent de vivre et de fonctionner, sa^is douleur apparente. Leurs membres arrachés repoussent, comme le bourgeon végétal.
Ne nous apitoyons pas sur les douleurs de ces milliards d’existences qui pullulent dans les bas-fonds de la vie, substance organisée, mais à peine sensible, destinée à servir de support et d’alimentation aux organismes supérieurs.
Celte sensibilité a déjà une compensation dans le présent, par les puissances qu’elle développe : plus un être est apte à souffrir, plus il est apte aussi à savourer la vie, — Voyez vivre tous ces êtres inférieurs, dans les clairières, sur le gazon, sur la mousse, parmi les branches, autour des fleurs ! l.es bonds folâtres, les chants joyeux, jusqu’au bourdonnement des myriades d’insectes qui s’ébattent au soleil, tout ne vous dit-il pas : bonheur, épanouissement, jouissance !
D. Ny a-t-il point diantre compensation que ces jouissances éphémères de la vie ?
R. Outre les béatitudes, données k toute vie instinctive. Dieu réserve a chaque créature une compensation éternelle, infinie. C’est la série sans fin des existences, cest leternelle ascension de l’être, — Les sensibilités progressives préparent l’homme, qui les contient toutes, (i) ^
D. Ce serait donc déraisonnable de nous laisser détourner de notre amour envers Dieu par l’aspect du mal ou des souffrances ?
R. Ce serait non seulement déraisonnable, mais injuste et impie, üne ongine non perfectible eût été un défaut dans la création : la fixité eût été bien au-dessous du régime transcendant de la perfectibilité.
Meme dans les punitions, si la justice divine exige que toujours les criminels soient punis, la bonté, qui est inséparable de celte justice, veut que la punition serve k les amender. Dieu est si bon que les peines mêmes auxquelles il soumet les créatures deviennent pour elles de nouveaux motifs de reconnaissance. 11 ne les châtie quaîm de les avertir et de les redresser.
D. Si le mal ou la souffrance était indispensable, n’eût-il pas mieux valu pour nous ne pas être créés ?
R. Cest le cri de l’homme qui, dans son ignorance, n’a pas la résignation de supporter des instants de souffrance dont son aveuglement n aperçoit pas les compensations.
Faisons cette hypothèse : L’àme préexistait et Dieu lui demanda : Veux-tu vivre ! Tu connaîtras tout ; tu jouiras de toutes? les merveilles répandues sur le nombre infini des mondes de mon incessante création et tu parviendras graduellement à la félicité pure et eternelle. Pour l’obtenir je te donnerai le libre arbitre indispensable pour que tu sois une personnalité indépendante et que tu aies a satisfaction d’être le propre artisan de cette suprême félicité, lu devras la conquérir dans des existences qui, nonobstant leurs durées, comparativement infinitésimales dans les temps, seront parsemées de jouissances et dont tu pourras, par ta libre volonté, abréger le cours ? ^ ^ »
Et i âme dit : Je veux vivre pour lout savoir, pour éternellement jouir de tout, car la compensation est trop immense en comparaison de quelques maux instantanés.
D. Nous serait-il possible de nous former une idée, meme incomplètement approximative,de 1 état de félicité à laquelle nous destine le Créateur ?
R, Nous n ayons aucune autre donnée que de nous figurer la continuité sans interruption ni mélange des moments les plus délicieux, dont nous jouissons sur cette terre; et comparativement à la puis-
(4) Voir les développements de ce sujet dans l'admirable ouvrage de M. Eugène
Mus : « Les Grands Mystères. » ce
sance suprême qui nous les gratifie, notre imagination doit demeurer au dessous de la réalité.
D. Cette félicité parfaite nous est-elle bien positivement assurée, ou n’est-ce qu’un espoir plus ou moins bien fondé ?
R. Cette certitude nous est si positivement acquise que si nous ne 1 admettions pas, nous nous trouverions dans fobligation de nier l’existence de Dieu.
Or, faisant même abstraction du sentiment intuitif général de toute l’humanité, à très-peu d’exceptions près, comparativement au nombre, la science, dans sa marche progressive, ne discontinue pas à nous fournir de nouvelles preuves de cette existence ; elle découvre, à chaque pas, dans la nature ou l’ensemble de tout ce qui existe, des combinaisons qui ne peuvent être
attribuées qu’à une intelligence.
Ces preuves reçoivent, de nos jours, une confirmation irréfutable, car elle a pour base desdes phénomènes qui s’imposent à notre positivisme, mis en demeure de les observer.
L’Intelligence,Dieu,l’Etre suprême,le Créateur existe donc et nous faisons partie de son œuvre, nous sommes ses créatures.
Notre raison peut-elle supposer que l’intelligence absolue ait pu créer des êtres antipathiques, réprouvés, indignes de son amour? — L'illogisme de cette proposition est trop évidente pour exiger un développement -— notre intelligence embryonnaire, si elle avait la puissance de créer, créerait-elle ce qui lui deviendrait odieux ?
L’assurance de l’amour de notre Créateur envers nous, comme nous l’avons dit, nous est donc acquise, et il en résulte qu’il ne peut nous avoir créés que pour le bonheur, pour la félicité parfaite, dont il a placé en nous la constante aspiration et que nous obtiendrons infailliblement, en passant par des épreuves, plus ou moins longues, mais indispensables, pour faire de nous des intelligences distinctes de Lui, agissant par leur propre spontanéité et qui, sans cela, privées de toute liberté, ne seraient que des mécanismes inconscients.
Posons donc hardiment ce dilemme : Ou Dieu n’existe pas, ou notre félicité absolue, éternelle, est indubitablement assurée.