Essai de conférences sur l'emploi des manoeuvres d'infanterie devant l'ennemi rédigées par le colonel Le Louterel
La plupart des officiers confondent les conférences sur l’emploi des manœuvres, avec les théories de détail qui se font dans les corps, et ne voient rien au-delà de l’ordonnance du U mars 1831 ; celui qui en connaît le mieux tous les détails, est, à leurs yeux, le plus savant en fait de manœuvres. Nul doute que celte connaissance soit de première nécessité ; mais il en est une autre non moins importante, c’est l’application de tous les mouvements à la guerre; connaissance sur laquelle l’ordonnance est muette, laissant ainsi à l’appréciation de celui qui commande devant l’ennemi, l’emploi de ceux propres à l’offensive et à la défensive, eu égard à la configuration du terrain, et à l’espèce des troupes à combattre ; c’est donc sur
celle application , bien distincte des détails théoriques, que doivent porter les conférences ordonnées par la circulaire ministérielle du 31 décembre 1846.
L’ignorance des détails théoriques d’un mouvement, ou la fausse application de ce mouvement, peuvent également avoir de fâcheux résultats devant l’ennemi. Je n’en citerai qu’un exemple entre mille : le 1 er novembre 1799, à Kosseïr, en Égypte, un détachement de troupes anglaises, dans lequel servaient beaucoup d’émigrés français, s’était formé, en débarquant sur la plage, dans une direction perpendiculaire au rivage ; il aperçut aussitôt sur ses derrières, quelques troupes françaises qui accouraient pour s’opposer au débarquement et à la marche offensive des troupes débarquées; le commandant anglais commit la faute de faire exécuter une espèce de contre-marche en bataille, pour se placer dans un ordre naturel face à nos soldats, mais ceux-ci ne lui en donnèrent pas le temps ; il y eut de l’hésitation, puis du désordre, et il fut détruit ou pris eu totalité pailles forces inférieures en nombre (1). Si ce commandant se fût contenté défaire face par son dernier rang, mouvement si prompt et si simple, qui pourtant n’a été adopté réglementairement qu’en 1831, il aurait pu résister avec avantage ; Napoléon, à la bataille de Lutzen, le 2 mai 1813, ayant été tourné par l’armée alliée et attaqué sur ses derrières au moment où son armée se dirigeait sur Leipsig, ne commit pas la même faute ; il accepta la bataille : N’importe, dit-il, ce sera une bataille d’Egypte sans cavalerie ; partout l’infanterie française doit savoir se suffire , et je ne crains pas de m’abandonner à la valeur innée de nos jeunes conscrits. Les troupes, qui étaient en colonne, firent demi-tour b droite, et se déployèrent dans la plaine par leur troisième rang ; celte manœuvre réussit parfaitement, encore bien qu’elle ne fût ni adoptée ni usitée.
L’art de la guerre se divise en deux parties bien distinctes : la stratégie cl la tactique.
La stratégie est dans les jambes, a dit le maréchal de Saxe, car c’est par
(1) Ces détails m'ont été donnés par un témoin oculaire, émigré français, qui ser voit alors dans l’armée anglaise (M. de S ).
des marclics forcées, extraordinaires et inattendues, qu’une armée parvient à se placer sur les derrières ou sur les flancs de l’ennemi, et à intercepter ses communications. Guibert, l’un de nos meilleurs écrivains militaires, a dit : Les mouvements de troupes bien entendus, ont gagne plus de batailles que l’artillerie. Ceci est rigoureusement vrai ; la bataille de Marengo n’aurait pas eu ses immenses résultats, si Napoléon, qui a reculé si loin les limites de la stratégie, n’eût fait franchir les Alpes à son armée, par le grand Saint-Bernard, et ne fût arrivé ainsi, en peu de jours, sur les derrières et sur le flanc droit de l’armée autrichienne. La stratégie est donc exclusivement du ressort des officiers généraux.
La tactique est l’art d’employer et de disposer les troupes un jour de combat, et cet art est subordonné au moral de ces troupes, à l’à-propos et surtout à la nature du terrain. La tactique est le complément de la stratégie, car après avoir manœuvré, il faut combattre, et avec d’autant plus d’acharnement, que l’ennemi, se trouvant placé dans une position critique, cherchera à vaincre |>our' en sortir et éviter une défaite. La tactique est donc essentiellement du ressort de tous les officiers, et pourtant, on peut dire que la plupart vont à l’exercice et y exécutent des manœuvres, sans savoir quel parti l’on peut en tirer devant l’ennemi, ni même s’en inquiéter, et dans quels cas il faut les employer.