SUR LES DIFFÉRENTS ORDRES DE COM RAT
L’infanterie n’a que deux ordres : le mince et le profond ; ils peuvent également offrir des avantages et des inconvénients, si celui qui les emploie adopte des règles invariables et non raisonnées ; le militaire judicieux, qui a du coup d’œil, adopte au contraire instantanément les modifications que comportent les circonstances, et lire toujours le meilleur parti possible de l’un ou de l’autre ordre.
L’ordre mince, dit Joniini, a été constamment suivi par Wellington, et on en a conclu qu'il était le meilleur, puisqu’il avait iriompltc de nos
colonnes. Celte assertion n’est pas rigoureusement exacte, car à Talavera de la Rcina, le 28 juin 1809, le chimp de bataille est resté neutre; les deux armées ont couché dans leurs positions respectives, et se sont mises en route à peu près en môme temps, les Français sur Tolède, et les Anglais sur le Portugal ; cependant ces derniers avaient une force numérique presque double de celle des Français : soixante-quinze mille Anglo-Portugais contre quarante mille. — Aux Arapilés, le 22 juillet 1812, les Anglais durent la victoire à cette même supériorité numérique, et surtout à la fatalité, qui voulut que tous les géuéraux qui prirent successivement le commandement de l’armée française (Marmont, Bonnet et Clauzcl) fussent blessés et obligés de quitter le commandement. — A Yittoria, le 21 juin 1813, l’armée française, forte de quarante mille hommes seulement, et encombrée d'équipages et de bagages de l’immense quantité d’Espagnols qui suivaient la fortune de Joseph Bonaparte, fut surprise dans une positon d’autant plus critique, que ses deux ailes étaient en l’air dans la plaine de Yittoria, et que Wellington avait au moins quatre-vingt mille hommes. Anglais, Espagnols et Portugais; les Français furent battus. — A Toulouse, le 10 avril 181 A, l’armée française ne comptait que vingt-un mille hommes aguerris et six mille recrues, tandis que les coalisés en comptaient plus de quatre-vingt mille, et cependant ces derniers eussent perdu la bataille, sans l’impatience du général Taupin, qui sortit trop tôt du poste que sa brigade occupait, laquelle était destinée à couper une grande partie de l’armée ennemie ; faute irréparable et qu’il paya de sa vie ! — Enfin, à Waterloo, le 18 juin 1815, malgré les boues qui empêchèrent l’artillerie française de suivre l’infanterie, l’armée anglaise était ébranlée et commençait sa retraite sur Bruxelles, lorsque les Prussiens parurent à huit heures du soir, sur le flanc droit des Français, et vinrent leur arracher la victoire.
Tout cela ne veut pas dire que Wellington a eu tort de combattre toujours dans un ordre déployé, ni que nous avons eu raison de ne présenter que des masses profondes à la Moskowa et à Waterloo ; mais bien que les succès de Wellington ne sont pas dûs uniquement à son ordre mince, ils le sont plutôt 5 sa supériorité numérique dans quatre batailles sur cinq, relatées ci-dessus, à son excessive prudence, à la bonne habitude qu’ont les
troupes anglaises (le ne jamais manquer de vivres ni de liqueurs spiritueuscs, môme les jours de combat, contrairement aux Français; à leur aplomb dans les feux (justice qu’il faut leur rendre) ; au soin qu’ils ont de se retrancher en position définitive; à la fougue impétueuse de nos troupes, sur laquelle ceux qni les commandent comptent trop, et négligent bien souvent des dispositions que la prudence et le bon sens indiquent ; si à Talaverra de la Reina, le maréchal Jourdan eût voulu attendre l’arrivée du corps de Soult, avant d’attaquer l’armée anglaise, le résultat de la bataille n'aurait sans doute pas été négatif. Si à Boussaco, en Portugal, le 27 septembre 1810, Masséna, au lieu de chercher à faire enlever de front la position de l’Alcoba eût d’abord tourné cette position par les défdés de Serdao, comme il le fit le lendemain, il aurait de môme forcé les Anglais à la retraite, et n’aurait pas perdu six mille hommes, tués, blessés et faits prisonniers. Quoi qu’il en soit, l’ordre mince est préférable h l’ordre profond, toutes les fois qu’on n’a pas à redouter la cavalerie, caron doit être économe du saug des soldats, si l’on veut continuer la guerre avec avantage ; ils en sont le nerf comme l’argent est le nerf de rintrigue.
Les colonnes trop profondes, dans des mains inhabiles, ont eu des résultats désastreux; ainsi, à Albuera, le IC mai 1811, le général Girard, à la tête du 5* corps, serré en masse par régiment, aborda la position des Anglais, qu’il croyait en retraite. Les ayant au contraire trouvés en bon ordre, sa colonne reçut, à petite portée, un feu de deux rangs des mieux nourris et des mieux dirigés, dont pas une balle n’était perdue, tandis que la tête de cette colonne pouvait seule répondre par un feu qui s’amoindrissait promptement, par les tués et les blessés des premiers rangs. Pour se tirer d’un si mauvais pas, le général Girard, qui avait d'abord négligé de faire couvrir son front par une ligne de tirailleurs, commit encore la faute impardonnable de vouloir présenter à son tour, la queue de sa colonne, qui n’avait pas souffert, en faisant exécuter, sous le feu le plus meurtrier, un passage des lignes, au lieu d’emporter la position au lias de course et la bayonnette en avant, avec une portion de son monde déployée et l’autre en réserve. Nul doute que, dans ce cas, il aurait perdu du monde encore, mais pas autant que dans l'effroyable déroule qui fut le ré-
urgence. Il est bien rare qu’un succès ne soit pas le résultat d’une succession de troupes fraîches dans uue affaire.
Si la présence de la cavalerie était h redouter, dans ce cas seulement les bataillons , au lieu d’ètre déployés, pourraient être formés en colonnes doubles , à distance de peloton , prêtes à former les carrés où à se déployer , selon les circonstances. Dans le cas des carrés, elles n’offriraient que huit hommes de profondeur y compris les serre-files, pour deux faces, et seize avant la formation des carrés ; mais du moment où elles auraient à essuyer le feu de l'ennemi , elles pourraient se déployer , et dans ce cas, chaque bataillon agissant pour son compte particulier , il ne peut jamais résulter un grand désordre d’un déploiement par les deux ailes ; d’où il faut conclure que l’ordre mince ou déployé, et les colonnes doubles pour l’ordre profond, lorsqu’on est forcé d’employer cet ordre , doivent donner des résultats satisfaisants ; ces colonnes sont d’autant meilleures qu’elles sont faciles à manier, et que, partant , elles ont plus d’impulsion que les bataillons déployés; leur front réduit au quart de celui du bataillon en bataille, leur permet de passer partout et de choisir leur terrain pour s’y déployer. Mon opinion h cet égard se trouve corroborée par un écrit de M. le maréchal Marmont , qui m’est tombé sous la main, intitulé : De l'Esprit îles Institutions Militaires , et dans lequel on lit à la page 32 : « L’attaque d’une position exigeant la marche la plus rapide, et le terrain a à parcourir étant souvent hérissé d’obstacles, les troupes doivent tou- « jours être formées en colonnes par bataillons. Ces petites masses sont « faciles à mouvoir ; elles traversent sans efforts tous les défdés ; la « queue , moins exposée au feu de l’ennemi que la tête , pousse celle-ci « et l’on arrive plus vite. »
Quelques militaires reprochent à la colonne double d’avoir les deux meilleurs pelotons du bataillon, ceux d’élite, à laquelle; ce reproche n’est que spécieux, et ceux qui le font n’ont pas réfléchi qu’elle ne combat pas dans cet ordre ; ou elle est déployée promptement ou formée en carré , selon qu’elle est opposée 5 de l’infanterie ou à de la cavalerie. Dans le premier cas, les deux pelotons d’élite rentrent à la droite et à la gauche du bataillon aussi promptement qnc possible. Dans le second , ces deux pelo-
ions forment l’une des faces du carré. Et à propos de cela, je dirai qu’un jour viendra, je l’espère, où les pelotons, divisions et bataillons n’auront ni places fixes ni inversions, c’est-à-dire qu’ils seront toujours prêts à combattre dans toutes les positions; c’est une importante question que je traiterai amplement dans une conférence spéciale.