ET ARTILLERIE) DEVANT L’ENNEMI
Le sujet de cette conférence paraît, au premier a bord, rentrer exclusivement dans les attributions des officiers-généraux; cependant on a vu des chefs de bataillon, des lieutenants-colonels et des colonels investis du commandement de détachements composés de plusieurs armes, et fort embarrassés pour en tirer parti devant l’ennemi, parce qu’il y a infiniment peu d’officiers qui étudient la tactique des trois armes réunies. En voici un exemple : le 5 ou le 6 juillet 1809, deux bataillons d'infanterie et un escadron de dragons, furent placés sous le commandement du chef d’escadrons de dragons, et, partant de Bayreuih, formèrent l’avant-garde d’un corps d’armée commandé par Junot, qui devait prendre la route de Prague, à la rencontre d’un corps de partisans ennemis assez nombreux, commandé par le duc de Brunswick- Oëls ; celte avant-garde, qui ne fut pas appuyée, se porta à six ou huit lieues en avant et rencontra l’ennemi vers deux ou trois heures de l’après-midi. Les deux avant-gardes se tiraillèrent pendant une heure ou deux sur leur terrain respectif; mais les troupes du duc de Brunswick ayant eu le temps d’arriver, s’avancèrent en bon ordre, et le commandant de la colonne française crut prudent de se retirer; nous nous mîmes donc en retraite (1), poursuivis vigoureusement par deux pièces d'artillerie légère, l’infanterie d’un côté et en colonne, dans la crainte que les boulets et la mitraille ennemis n’aient pas assez de prise, et la cavalerie de l’autre. Après une heure de marche nous eûmes un défilé h passer, formé par une gorge entre deux montagnes boisées, dans la petite chaîne qui sépare la Bavière de la Bohême. Une lutte s’engagea entre les deux bataillons d’infanterie et l’escadron de dragons à qui entrerait le premier dans le défilé; la chaleur était excessive et les fantassins, mourant de soif, y entrèrent les premiers, pêle-mêle; cependant la
(1) J’èlais fourrier dans l’un des deux bataillons en question, 4' du 28 e de ligne.
cavalerie prétendait qu’il fallait lui livrer passage, parce qu’elle ne pouvait combattre dans cette position, ce qui était vrai, et ce fut avec beaucoup de peine qu’elle parvint à nous dépasser.
Dès que l’eancn)i avait été aperçu, des ordonnances à cheval avaient été envoyées à Junot, pour l'en prévenir; mais comme il était bien tranquille à Bayrculh et qu’aucune troupe n’avait bougé, il ne put venir que tardivement à notre secours ; cependant huit à dix pièces arrivèrent à peu près à mi-chemin de Bayreuth, vers la fin du jour, et furent mises en batterie contre la cavalerie ennemie qui nous avait tournés; elle fut maintenue à distance, et un affreux orage qui survint et qui dura toute la nuit nous permit de continuer la retraite, ainsi que toutes les troupes venues à notre rencontre, jusqu’à Amberg.
Kit-on dans cette circonstance tout ce que l’on devait faire? Non, assurément et quoique je fusse fort jeune alors (j’avais 20 ansj, et que ce fut ma première campagne, le souvenir m’en est resté et a suggéré mes remarques : d’abord le terrain à parcourir pour arriver au défilé permettait de s’y déployer et de marcher en bataille au lieu de marcher en colonne, ensuite l’artillerie légère ennemie était assez en avant de son infanterie pour que les dragons tentassent un coup de main sur elle ; il est vrai qu’elle était soutenue par des hulans, à peu près un escadron; c’était une raison de plus pour faire au moins une charge et tâcher d’enlever les deux pièces ; la cavalerie pouvait toujours nous raltrapper au galop.
Ce qui se passa à l’entrée du défilé était aussi une faute grave; la cavalerie devait y entrer la première et l’infanterie ensuite, et celte dernière se couvrir par tme ligne de tirailleurs, auxquels personne ne songea. Du reste la petite colonne dut probablement son salut à la précipitation avec laquelle ce défilé fut franchi, à la poursuite qui fut molle et calculée sur la marche de colonnes assez nombreuses, et surtout un corps de hulans qui tournaient le défilé, et nous auraient coupé la retraite, sans l’arrivée des pièces d’artillerie dont j’ai déjà parlé.
En présence de l’ennemi, les trois armes se doivent un mutuel secours; mais pour qu’il soit efficace, il faut savoir que l’infanterie doit combattre
sur les terrains les plus accidentés, qu’elle doit céder la plaine à la cavalerie et que l’une et l’autre doivent céder les voies de communication, c’est-à-dire, les routes et les chemins, à l’artillerie. En effet, il est peu de terrains sur lesquels l’infanterie ne puisse passer, môme dans les marais (les plus mauvais de tous), avec de l’eau jusqu’à la ceinture. Le fantassin franchit les haies, les fossés, les ruisseaux, les rivières, lorsqu’elles sont guéablcs, et les bois; tous ces obstacles, excepté les rivières guéables, arrêtent la cavalerie, b laquelle il faut des plaines pour parcourir une longue carrière. L’artillerie suit presque toujours les routes et les chemins, et si elle s’en écarte, c’est seulement pour se mettre en position à droite et b gauche, à moins que le terrain soit uni et dur, comme les bruyères et les friches. Dans les terres labourées, elle s’exposerait à se faire prendre dans le cas de retraite, et puis le plus petit obstacle l’arrête : un ravin, un fossé, une levée de terre, etc. , etc.
Dans la supposition où un corps de troupes quelconque, composé des trois armes, se porte en avant, dans un pays suspect, l’infanterie forme l’avant-garde, si le pays est accidenté et couvert ; s’il est découvert et uni, c’est la cavalerie qui la forme. Dans le premier cas, l’infanterie tient encore la tête de la colonne, l’artillerie le centre, et la cavalerie la queue. Dans le second, la cavalerie tient la tête de la colonne, l’artillerie la suit et l'infanterie ferme la marche.
Si une colonne, composée des trois armes, rencontre l’ennemi sur un terrain couvert et accidenté, l’infanterie étant en tête n’éprouve aucun obstacle pour s’étendre à droite et à gauche, pour prendre position et débusquer l’ennemi ; l’artillerie, qui la suit, prend immédiatement toutes les positions qui lui conviennent, et la cavalerie reste en réserve, prête à fondre sur l’ennemi aussitôt que la position le permet. Si cette colonne éprouvait un échec et qu’elle fût obligée de battre en retraite, la cavalerie serait en tête, l’artillerie la suivrait et l’infanterie soutiendrait la retraite ; bien entendu que si l’artillerie trouvait une bonne position pour foudroyer les masses ennemies, elle s’y arrêterait, de même que si le pays venait à se découvrir et à permettre à la cavalerie de manœuvrer avec avantage, elle se porterait en avant de l’infanterie dans l’offensive et en arrière
dans la défensive, c’est-à-dire que c’est elle qui soutiendrait la retraite.
Si la même colonne devait marcher sur un terrain uni et découvert, la cavalerie serait en tête pour fondre sur l’ennemi aussitôt qu’elle l’apercevrait ; l’artillerie la suivrait et prendrait toutes les positions convenables; l’infanterie, dont la marche est plus lente, resterait en réserve à la queue de la colonne, pour être utilisée au besoin. Dans le cas de retraite, l’infanterie marcherait en tête, l’artillerie la suivrait et la cavalerie fermerait la marche. Si le terrain était accidenté et couvert, les rôles changeraient entre la cavalerie et l’infanterie : cette dernière se porterait en avant dans l’offensive et à la queue dans la défensive.
Le rôle de l’artillerie est de marcher au centre des deux autres armes, et à la queue de l’une des deux, lorsqu’il y a absence de l’une ou de l’autre.
Dans l’offensive, et lorsque l’ennemi a pris position, celui qui commande la colonne doit le reconnaître, c’est-à-dire se porter en avant, pour voir quel parti il tirera de scs trois armes, relativement à la configuration du terrain et aux points occupés par l’ennemi. C'est ici que le militaire judicieux doit unir la stratégie à la lactique et le coup d’œil à la connaissance topographique du pays : si le commandant du corps de partisans du duc de Brunwick-Oëls, dont j’ai parlé plus haut, n’eût pas possédé ces connaissances, il n’aurait pas fait tourner le défilé que nous franchîmes, pour nous couper la retraite , manœuvre qui ne manqua son effet que par l’arrivée d’un secours , de la nuit , et d’un orage comme on en voit peu. Or donc, après avoir reconnu les positions de l’ennemi et son propre terrain. le commandant d’une colonne dispose ses troupes de manière que ses trois armes puissent se porter en avant et attaquer sans obstacle ; si quelques routes ou chemins permettent de tourner la position en même temps qu’on l’attaque de front, c’est l’affaire de la cavalerie, à cause de la célérité de sa marche, qui peut être plus ou moins accélérée ; mais il faut n’attaquer de front que lorsque l’on suppose la cavalerie en mesure d’agir.
Dans la défensive, le terrain en arrière a dû être étudié également afin que chaque arme puisse avoir une marche franche et non entravée, tout
en profitant des positions et accidents de terrain qui lui permettent d’arrêter les progrès de l’ennemi, en même temps que les communications par lesquelles il pourrait vous tourner, doivent être occupées. Ainsi, l’infanterie rencontrant un bois, doit s’en emparer et garnir la lisière, parce que de là elle peut faire uu feu terrible sans être vue. L'artillerie, rencontrant une hauteur, doit s’y mettre en batterie et tirer à mitraille sut les points où l’ennemi est aggloméré ; la cavalerie, rencontrant un terrain uni et plat, doit se mettre en bataille à l’extrémité et charger les troupes ennemies au fur et à mesure qu’elles débouchent dans cette plaine. Les trois armes réunies et bien disposées peuvent arrêter des forces quintuples à la sortie d’un défilé, en ne laissant déboucher que le nombre qu’elles sont sûres de battre, comme je l’ai dit dans la cinquième Conférence.
Mon but, en parlant de l’emploi des trois armes devant l’ennemi, n’a pas été d’entrer dans tous les détails que nécessiterait cette question, qui embrasse et résume l’art de la guerre, et qui pourrait s’étendre aux armées les plus considérables comme aux détachements les plus faibles ; j’ai seulement voulu en donner une idée succincte et générale, pour faire voir que, tout en se protégeant réciproquement, chacune des trois armes doit néanmoins avoir, dans tous les cas, sa liberté d’action, laquelle ne peut avoir lieu qu’antanl que les deux autres lui cèdent le terrain qui lui convient.