KO
manquent de bons sous-officiers, parce qu’il faut les renouveler trop souvent, encore les cadres eu sous-officiers et caporaux, qui sont l’âme de l’armée , et auxquels on ne devrait pas toucher, ne sont-ils jamais au complet dans les présents ; il y a toujours quelques sous-officiers ou caporaux, comptant à l’effectif, aux hôpitaux, en congé et détachés , soit au gymnase, soit au recrutement, soit dans les pénitenciers militaires, aux écoles de tir et dans l’administration comme commis auxiliaires, de sorte que, dans le temps des semestres surtout, il n’est pas rare de voir des compagnies n’ayant pas un seul sous-officier présent. Est-il question de renvoyer une classe? tout le monde s’en va, le goût militaire se perd au point qu’on ne trouve plus personne pour faire des maîtres d’armes ni même pour prendre des leçons -d’escrime ; c’est en vain qu’on a essayé de priver d’avancement et de l’admission dans les compagnies d'élite les soldats récalcitrants. Les libérations, en vidant les cadres, viennent forcer la main et donner raison à la force d’inertie qu’ils opposent ; il ne reste aux chefs de corps, auxquels on s’en prend, qu’une mesure arbitraire, celle de forcer les hommes à prendre des leçons facultatives qu’ils -paient, et de les punir lorsqu’ils y manquent , ce qui arrive fréquemment.
Sous l’Empire, et même pendant les premières années de la restauration , il y avait beaucoup de maîtres d’armes et de prévôts dans les corps, parce que, à ces époques, beaucoup d'anciens militaires servaient jusqu’à l’âge de la retraite et que les sous-officiers, caporaux et soldats d'élite étaient armés d’un sabre-briquet avec lequel on pouvait rigoureusement se battre, et que d’ailleurs beaucoup y substituaient une lame et un fourreau d’épée. Les duels étaient malheureusement très fréquents; on se battait pour les causes les plus frivoles ; tantôt c’était un crâne, un malin, comme on les appelait, qui prétendait qu’on ne l’avait pas salué, ou bien qu’on l’avait regardé de travers, ou bien enfin, qu’on avait dit du mal du, régiment auquel il appartenait ; une autre fois, c’était une Hélène de bas étage , à laquelle plusieurs I âris prétendaient , des querelles de cabaret (car les maîtres et les prévôts ont toujours assez affectionné le cabaret), des jalousies d’arme à arme, des susceptibilités intéressées autant que ridicules, etc. , etc. ; ces duels s’étendaient souvent à plusieurs
hommes, d’armes différentes, et dégénéraient en querelles de corps qui nécessitaient des changements de garnisons pour y mettre un terme ; il était fort rare que la cavalerie vécût en bonne intelligence avec l'infanterie.
Aujourd’hui , les vieux bretteurs ont disparu en môme temps que l’effervescence guerrière , et avec eux le goût des armes, c’est-à-dire l’escrime au fleuret, le pistolet ayant détrôné le sabre et l’épée pour les duels, et, chose dont il faut vraiment se féliciter , parce que les troupes n’en sont pas moins bonnes, les duels sont devenus excessivement rares dans l’armée; aussi, lorsque l’on force un soldat à prendre des leçons d’escrime, il vous dit : « Que voulez-vous que je fasse de cela ? Ce n’est pas » avec le sabre-poignard dont je suis armé que je pourrai jamais m’en « servir, et encore moins dans mes foyers, où je n’aurai ni épée, ni sabre. « Si encore l’on me donnait ces leçons gratis? mais il faut que je les paie ; « je préfère, puisqu’elles sont facultatives, n’en pas prendre et ajouter à « ma nourriture un verre de boisson, de temps en temps, avec l’argent des « leçons. » Ce raisonnement est logique, il faut le reconnaître, et est la cause réelle du peu d’empressement que l’on remarque. L’espadon, ou escrime du sabre, que M. le Ministre de la guerre vient de tolérer dans les corps , n’aura pas plus de succès , parce que c’est toujours aux frais du soldat, qui en décline l’utilité, et que, d’ailleurs, peu de corps ont aujourd’hui des maîtres et des prévôts pour cette escrime.
On répète sans cesse que l’escrime donne de la grâce au soldat : rien de plus vrai et de mieux lorsqu’il est porté de bonne volonté pour cette escrime, mais, dans le cas contraire, c’est le goût du métier qui doit lui donner de la grâce, aussi bien que l’escrime à la bayonnetle, qui devrait être réglementaire, et la tolérance de l’escrime du bâton, qui aurait un succès fou, parce que le soldat apprécie l’utilité de l’une et de l’autre, et en effet, devant l’ennemi, il n’a que son fusil avec sa bayonnette; dans ses foyers, un bâton est une arme avec laquelle il voyage et qu’il trouve partout sous sa main. Il y a d’ailleurs de l’analogie entre ces deux escrimes, et je suis bien convaincu que, devant des cavaliers ennemis, le fantassin connaissant l’escrime du bâton tirera un meilleur parti de son
fusil que celui qui l’ignore. Du reste, l’escrime de la bavonneite pour l'infanterie, celle au fleuret pour la cavalerie armée du sabre droit, et l’espadon pour celle armée de sabres courbes devraient être de rigueur : on serait conséquent alors.
Si quelqu’un disait : Lorsque le fantassin sait croiser la bayonnette, il en sait assez ; je lui répondrais que ce simple mouvement suffit tant que les troupes restent en ordre de bataille ou en carré ; mais lorsque le soldat est envoyé en tirailleur ou même lorsque le carré dont il fait partie est enfoncé, il ne lui suffit plus : il faut encore qu'il sache faire des évolutions de corps et manier son fusil de manière à parer les coups de sabre, à piquer le cavalier et le cheval, surtout le cheval, qui résiste alors au cavalier et le place souvent dans des positions désavantageuses, telles que de présenter le derrière ou le flanc gauche, où les coups de sabre ne sont point à redouter. Si, à Waterloo, les fantassins qui furent chargés et enfoncés par les dragons anglais eussent su autre chose que croiser la bavonnette, il n’y en aurait pas eu autant de sahrés.
La série des choses à apprendre aux sous-officiers et soldats s’augmente chaque année et les dégoûte du métier, au lieu de les y attacher ; ils ont aujourd’hui : l’exercice et les manœuvres, les écoles régimentaires des premier cl deuxième degré, d’escrime au fleuret, de danse, de natation, d'escrime de la bayonnette lorsque les autres choses sont apprises ; la gymnastique, le solfège, la théorie du tir, les travaux topographiques pour ceux qui ont les connaissances nécessaires; les théories de toute espèce dans les chambres et sur le terrain, le tir à la cible sur le terrain, les marches militaires, etc., etc. Si l’on joint à cela le service très pénible que font les troupes dans la plupart des places, puisque chaque homme monte la garde tous les trois jours, et accidentellement tous les deux jours, les revues de toute espèce et autres prises d’armes extraordinaires, on comprendra que le plus grand embarras pour un colonel est de partager tous les instants de la journée de manière que tout marche, et cela est impossible, car il faut encore ajouter aux empêchements journaliers l’éloignement plus ou moins grand des différents établissements militaires, des terrrains de manœuvres et de tir, qui fait perdre la moitié du temps en courses. Ainsi,
tel régiment qui a douze ou quatorze compagnies dans une ville, y occupe souvent deux ou trois casernes, qui sont quelquefois à huit cents ou douze cents mètres l’une de l’autre, tandis que la manutention, le magasin au bois et celui des lits militaires sont à des distances pareilles des casernes.
A Cherbourg, par exemple, les troupes ont en ce moment (184A), trois et quatre kilomètres à faire pour se rendre sur le terrain d’exercice ; h Rouen, elles ont huit kilomètres à faire pour aller sur le terrain de la cible ; h Paris môme, où la garnison est si nombreuse, l’éloignement poulie tir est aussi grand pour la plupart des corps, attendu qu’un seul terrain est assigné pour tous. Il en résulte que chaque corps ne peut aller au tir qu’une ou deux fois par mois, encore faut-il que le temps le permette, ce qui rend le tir d’autant plus illusoire qu’il n’y a qu’un tiers ou tout au plus la moitié des hommes qui puissent y aller chaque fois.
Il arrive souvent et forcément, par exemple, que l’instruction des recrues a lieu sur le terrain en môme temps que les écoles du premier et du deuxième degré, et que la théorie des sous-officiers et caporaux, d’où il résulte que, ne pouvant être partout à la fois, il se trouve des élèves qui 11 e reçoivent pas plus d’une leçon de chaque espèce par semaine. L’État fait beaucoup de frais pour beaucoup de, choses qui ne marchent pas, ou du moins dont les progrès ne sont pas en raison de ces frais, Tous les corps sans exception, sont forcés, tout en faisant tout ce qu’il est humainement possible de faire, de mettre un peu de charlatanisme dans leurs rapports, pour qu’on ne dise pas qu’il y a négligence ou insouciancejainsi l’école dudeuxième degré se compose d’abord des sous-officiers comptables, qui, pour les onze douzièmes, ne doivent pas leur instruction au corps, ainsi que d’autres sous-officiers et caporaux qui sont dans le même cas. Toutefois, il est juste de dire qu'un petit nombre d’hommes profitent des leçons qui leur sont données, pour l’écriture surtout et un peu pour la lecture. Le français et l’orthographe laissent toujours beaucoup à désirer, même parmi les élèves du deuxième degré, qui ne travaillent pas assez, et qui sont généralement trop Sgés pour en saisir et retenir les règles.
Parmi les sous- officiers, il est une classe des plus intéressantes en raison des travaux pénibles dont ils sont écrasés, de l’exiguïté de leur solde et de
leur perspective presque illusoire d’avancement ; je veux parler des sergentsmajors. En effet, un sergent-major est l’àmc d’une compagnie; c’est sur lui que tout roule, administration et service : dès le matin, il faut qu’il sache quels sont les hommes malades et qu’il en fasse un billet nominatif qui est déposé au corps-de-gardc de police, afin qu’ils soient visités par un chirurgien ; qu’il s’occupe de la situation et du rapport des vingt-quatre heures, qu’il va soumettre au commandant de sa compagnie, en même temps qu’il le lui fait signer. A huit heures et demie, il assiste au rapport général du régiment et en communiqué le résultat aux officiers de sa compagnie; à neuf heures il a le repas du matin, auquel il lui est souvent impossible d’assister avant neuf heures et demie ou dix heures; h dix heures, et demie il doit rassembler la compagnie et en faire l’appel ; à onze heure s il faut qu’il assiste a la parade, après laquelle il est rare qu’il n’ait pas quelque opération à faire au magasin, soit pour recevoir des effets d’habillemcnt en première mise ou de remplacement, de l’équipement, de l’armement ou du linge et chaussure, soit pour verser des effets et des sacs d’hommes qui s’absentent ou qui sont rayés des contrôles pour une cause quelconque; soit enfin pour quelques vérifications d’écritures au bureau du major, du trésorier ou de l’officier d’habillement; à midi ou une heure, il a une théurie quelconque ou l’école ; à deux ou trois heures, l’exercice ; îi cinq heures, le repas du soir. 11 n’a donc que de six à dix heures, encore ce temps est-il coupé par l’appel du soir, demi-heure après la retraite, pour s’occuper de ses écritures, qui sont considérables et l’obligent bien souvent à travailler la nuit, surtout à la fin de chaque trimestre. Voilà scs devoirs réglementaires, indispensables, qui se renouvellent tous les jours; mais combien n’a-t-il pas de dérangements qu’il est impossible de prévoir et d’énumérer ici ? Il faut vraiment avoir passé par ce grade et par tous ceux d’un régiment pours’en faire une idée; il y a des jours où l’on bat dix fois aux sergents-majors dans un quartier et, chaque fois, un officier chargé d'un détail quelconque leur demande une note, un état, une situation, etc., etc. L’école, en général, dégoûte les sergents-majors de leur métier; j’en connais qui y vont depuis qu’ils sont militaires, huit à dix ans, et qui sont toujours à peu près au même point ; ou ne les exempte pas, parce que leur instruction n’est pas aussi complète que le désirent les ré-
glcmcnts, et pourtant le temps qu’ils y passent serait mieux employé à leurs écritures; l’état stationnaire dans lequel ils restent prouve d’ailleurs qu’ils ne peuvent .aller plus loin.
La solde d’un sergent-major d’élite, en station, est de un franc cinq centimes par jour, et celle d’un sergent-major du centre de un franc, sur'quoi il faut prélever dix centimes pour la masse de linge et chaussure et soixante centimes pour la pension, de sorte qu’il reste à l’un trente centimes, et à l’autre trente-cinq par jour. Quel est l’homme ayant un peu de savoir, et travaillant pour ainsi dire jour et nuit, qui ne gagne qu’un franc par jour? Il n’y en a pas dans le civil, et il faut assurément une bien grande dose de patience et de persévérance au sous-officier pour attendre à ce prix, pendant dix ou douze ans et plus, un grade qu’il n’est jamais sûr d’obtenir, car il n’y a, terme moyen, qu’un ou deux sous-officiers, par régiment et par an, qui deviennent officiers; or, il y a 25 candidats, rien que dans les adjudants et les sergents-majors; aussi ne voit-on aujourd’hui que très peu de jeunes gens bien élevés, et ayant de l’instruction, choisir la carrière militaire, et surtout l’infanterie, pour commencer par le premier échelon. Tout ce qui arrive dans les corps, par les appels et par les engagements volontaires, est illettré ou à peu près, et dans quelques années on nctrouvera plus un nombre suffisant de sergents-majors ; c’est alors que l’on comprendra que ce devrait être un état pour un sous-officier et qu’à défaut d’avancement il pourrait être un peu mieux traité pécuniairement.
Cette disette de sujets, qni sc fait sentir aujourd’hui, vient encore à l’appui de ce que j’ai dit, à savoir que le goût militaire sc perd de plus en plus, au lieu de progresser; en voici un exemple irrécusable : on trouve, dans les régiments, beaucoup d’hommes qui ne veulent être ni caporaux ni soldats d’élite, parce que cette position, en les plaçant à la gauche des caporaux, ou bien à celle des soldats d’une compagnie d’élite, leur ferait perdre le rang qu’ils occupent parmi les soldats du centre de leur compagnie, et qui, dans leur désir de s’en aller chez eux le plus tôt possible, leur fait prévoir qu’il y aura des congés de semestre dans lesquels ils seront compris, comme plus anciens, et cela est si vrai que j’ai été obligé, dans le régiment sous mes ordres, de prévenir que le fusilier
qui «'acceptera pas les galons de caporal, ou les épaulettes de grenadier ou de voltigeur, ne participera en aucune manière aux cougés de semestre, qui sont une faveur et non un droit. Sur 200 hommes envoyés en congé de semestre en 1845, plus de AO ont demandé, non seulement des prolongations, mais encore à ne pas rejoindre du tout, malgré qu’ils aient encore 21 moisà faire, étant tous de la classe de 1 840 ; il va sans dire qu’il n’apasélé fait droit à toutes ces demandes, qui, du reste, se renouvellent tous les ans.
Après cette longue digression , je dirai que l’instruction militaire donnée actuellement aux troupes est resserée dans les limites les plus étroites, c’est-à-dire dans le réglement des manœuvres, qui ne sont qu’imparfaiteroent exécutées cl dont on ne comprend pas généralemcul le but, soit faute de monde, soit faute de terrain et par l’absence d’artillerie et de cavalerie, dont les mouvements doivent être combinés avec ceux de l’infanterie ; il en est de môme pour ces deux dernières armes, qui, ue manœuvrant jamais avec ou contre de l’infanterie, n’ont qu’une idée très imparfaite des combats réels ; c’est là la grande utilité des camps, dans lesquels on pourrait mettre en présence les trois armes, et les y employer avec intelligence ; mais un camp de 20,000 hommes par an n’est que la dixième ou douxième partie de ce qu’il faudrait en France.
Si demain nous avions une guerre européenne à soutenir , nous aurions pour adversaires des soldats aussi braves que les nôtres et plus instruits, militairement parlant; ainsi, l’on ne trouverait pas en France, aujourd'hui, un bataillon entier, pour passer une rivière à la nage, comme on l’a fait en Prusse; nous ne trouverions pas plus un bataillon d’infanterie, ébauchant une redoute en moins d’une heure, derrière plusieurs escadrons de cavalerie chargés de masquer cette opération, comme les Russes l’ont fait à la bataille de la Moskowa, et nous n’aurons peut-être jamais un second Napoléou pour diriger nos masses. Ce n’est pas que nos soldats ne soient aussi susceptibles, et plus peut-être, d’apprendre à nager et à construire promptement une fortification passagère que les Prussiens et les Russes, mais parce que, dans nos garnisons disséminées, il n’y a presque jamais possibilité de se livrera ces exercices et travaux, faute d’eau, de terrains et d'outils.
La sûreté d'un État comme la France, dont les armées ont planté leurs aigles et leurs drapeaux dans les capitales des peuples les plus guerriers du globe, impose l’obligation d’étre toujours en mesure de repousser une agression de ses voisins ; l’instruction militaire de liotre armée ne pourrait donc pas être au-dessous de celle des armées que nous avons battues tant de fois, sans nous exposer à des revers désastreux; or, le moyen d’arriver à des résultats certains, le voici :
Le système de guerre actuel, c’est-à-dire, les armées nombreuses et les grands mouvements stratégiques, rendent nulles toutes les petites places disséminées sur nos frontières du nord et de l’est, sur plusieurs lignes ; elles sont mêmes nuisibles en ce qu’elles absorbent des garnisons et du matériel ; les armées ennemies passent à côté et ne s’en inquiètent pas. D’un autre côté, ces places que le temps détruit, nécessitent des réparations d’entretien considérables et un personnel d’état-major onéreux pour l’État.
C’est, je crois, le général Sainte-Suzanne, qui le premier a dit que les petites places étaient sans importance aucune, qu’avec la valeur des terrains qu’elles occupent, ainsi que des établissements militaires qu’elles renferment on pourrait construire de grandes places fortes, avec camps retranchés pour 15 à 20,000 hommes. Ces places, assises sur les grands débouchés des frontières , ne permettraient pas impunément l’invasion du territoire , et une armée ennemie ne s’aventurerait pas au point de laisser derrière elle deux ou trois places de cette importance , entre lesquelles elle passerait et qui pourraient non seulement mettre un nombreux corps d’armée sur ses derrières, mais encore intercepter complètement ses communications.
Outre le but principal des places de guerre, qui est de mettre à l'abri les arsenaux, les munitions, les approvisionnements et les magasins de toute espèce, nécessaires à une armée, les grandes places proposées parle général Sainte-Suzanne résoudraient encore le problème de l’instruction et de l'éducation militaire des troupes. Ainsi, une grande place ayant un camp retranché assez vaste et une garnison de 16 à 18,000 hommes d’infanterie, 2,000 hommes de cavalerie, au moins deux batteries d’artillerie, etqucl-
ques compagnies de sapeurs du génie, le tout divisé en brigades formant une division, permettrait d’exécuter de grandes manœuvres, de simuler des combats avec le concours des trois armes (infanterie, cavalerie et artillerie). Là, les tirailleurs pourraient compléter leur instruction, l’infanterie pourrait apprécier les charges de cavalerie ; celle-ci pourrait de même étudier la manière d’attaquer les carrés d’infanterie ; ces deux armes pourraient surtout apprécier le temps nécessaire à leurs manœuvres. L’artillerie pourrait également apprécier les meilleures positions et circonstances pour foudroyer les masses. Les officiers-généraux et supérieurs y apprendraient journellement à manier les troupes et à étudier les seules manœuvres praticables à la guerre ; on y exercerait les troupes à manœuvrer au pas de course sans se désunir, seule partie de la gymnastique qui ait une utilité réelle. L’escrime à la bayonnette y serait adoptée et perfectionnée pour l'infanterie. Chaque régiment aurait ses écoles du premier et du deuxième degré, qui utiliseraient les loisirs du soir, car l’État ferait la dépense de l’éclairage pendant trois heures, de 7 à 10 heures; ce qui empêcherait les soldats de se coucher à six heures du soir en hiver, comme ils sont forcés de le faire aujourd’hui, et ce qui est une corvée désagréable pour eux, dans la journée, deviendrait un amusement dans la soirée. Je voudrais que de 7 à 9 heures, ils fussent occupés de leurs leçons, et que, de 9 à 10, il leur fût fait une lecture de notre histoire militaire ou d’autres ouvrages intéressants et moraux ; ces lectures auraient, j’en suis bien convaincu, d’excellents résultats sous tous les rapports. La natation serait poussée aussi le plus posssible, parce que je suppose qu’il y aurait des lieux appropriés pour cela. L’escrime au fleuret ne serait enseignée qu’à la cavalerie et abandonnée pour l’infanterie, à qui elle n’est d’aucune utilité. La gymnastique, autre que la course, ainsi que le solfège, dont le soldat n’a pas le loisir de suivre les cours, seraient également abandonnés ; il resterait encore assez de choses plus essentielles à apprendre sans celles-là.
Le service journalier serait beaucoup moins fatigant qu’il l’est aujourd’hui, par la réunion des établissements militaires, en même temps que cela donnerait plus de monde pour tous les exercices, manœuvres, prises d’armes, marches militaires, etc., etc. L’on perdrait aussi beaucoup moins de temps en courses inutiles.
En hiver les troupes seraient casernées, et campées ou bivouaquées en été (c’est-à-dire, clans la saison chaude, juillet, août cl septembre), sans frais, pour ainsi dire ; de sorte qu’on aurait autant de camps d'instruction qu’il y aurait de grandes places où toute l’armée serait instruite simultanément. Par camp d’instruction, je n’entends pas ces exercices de détail dans lesquels on passe minutieusement les écoles de soldat, de peloton et de bataillon, ainsi que cela s’est fait dans les camps de Saint-Omer et autres, mais bien les grandes manœuvres de guerre, les recconnaissances militaires de toute espèce, les mouvements stratégiques, et enfin la simulation de toutes les actions de guerre. Les troupes y seraient toujours tenues en haleine de marches et de fatigues par des exercices soutenus et limités dans des bornes raisonnables. L’habitude de se voir établirait en outre, entre les différents corps, une camaraderie qui provoquerait l’émulation devant l’ennemi, et le désir de s’appuyer réciproquement au besoin. Là, le goût militaire reviendrait par la variété et l’importance des exercices et des manœuvres, et par l’habitude du camp.
Voici ce que dit SJ. le maréchal Marmont, sur les camps d’instruction (Esprit des Institutions militaires, page2àà) : « Etix seuls (les camps d’in- « struclion), fendant la paix, donnent aux troupes les habitudes cl t’in- « struclion qui leur conviennent. L’esprit militaire ne se développe qu’au « milieu des dangers de ta guerre et des réunions qui en sont l’image. La « vie des camps, le mouvement qui l’accompagne, le mélange des amies, » cette existence particulière dont la société civile est si éloignée et qui « est l’élément des succès et de la gloire, ne peut se créer que par des « rassemblements de quelque durée et au milieu du bien-cire.
Il dit encore (page 132) : « C’est en les mêlant (les trois armes) qu’on « obtient les meilleurs résultats ; elles se soutiennent réciproquement, et « concertent à propos leurs efforts. En laissant ensemble les mêmes « corps, réunis pendant plusieurs campagnes, sous le même général, on « crée un esprit de corps et par suite une homogénéité utile. Les troupes « ont alors toute la valeur dont elles sont susceptibles. La légion, chez « les Romains, est le premier exemple de celte combinaison, qui certes, « a contribué puissamment à leurs triomphes : UN Dieu, dit Vegèce, LEUlt « EN INSPIRA LA PENSÉE.»
Pour compléter ces immenses résultats, je voudrais qu'il y eut une bibliothèque militaire daus chacune de ces places, où les officiers, les sous-officiers et même les soldats puissent aller lire le soir et passer ainsi leur soirée sans frais. Cette bibliothèque, que les officiers consentiraient volontiers à monter et à entretenir, au moyen d’une très faible retenue mensuelle, serait composée d’ouvrages militaires et autres d’un bon choix, dans lesquels les hommes studieux et laborieux viendraient étudier.
Dans chaque brigade, i’aidc-de-camp du maréchal de camp serait tenu de conduire, une fois par semaine en été, sur le terrain, deux ou troisofficiers par régiment, pris parmi les plus capables, pour leur enseigner le levé des plans ; ces officiers montreraient aux autres et ceux-ci aux sous-officiers, de manière, en un mot, que tous les instants tournent au profit de l’instruction militaire de l’armée.
Je ne crois pas me tromper, en avançant encore que l’adoption du système des grandes places, avec camps retranchés, produirait moins de malades qu’aujourd’hui et surtout des galeux et des vénériens, parce que les femmes et les filles publiques seraient plus faciles à soumettre à de fréquentes visites auxquelles assisteraient de rigueur les chirurgiens - majors des corps, et que celles reconnues malades pourraient être traitées dans un hospice, tandis qu’aujourd’hui ces mesures ne peuvent être appliquées que dans un très petit nombre de localités; dans les autres cesfemmes restent libres de communiquer ces maladies à tous ceux qui les approchent.
Enfin, de telles places et camps retranchés seraient des écoles militaires complètes, d’où sortiraient, au besoin, et du jour au lendemain, des divivisions tout organisées, auxquelles rien de l’art de la guerre ne serait étranger, et qui, mieux que nos soldats d’aujourdhui, supporteraient les fatigues, comme celte armée partie dacamp de Boulogne, en 1805. C’est alors que nous aurions réellement l'espoir de soutenir avantageusement l’immense gloire que nous avons acquise, si l’on nous cherchait querelle!. .. Mais hélas !... Ces idées d’un militaire qui rêve tout éveillé le bonheur, la gloire et la prospérité de sa patrie, rencontreraient sans doute beaucoup d’obstacles, si elles étaient prises en sérieuse considération; la question d’argent surtout serait des plus importantes, car il serait assez difficile
je crois, d’apprécier si la vente de tous les terrains et des bâtiments militaires dépendant des petites places, compenserait les dépenses que nécessiterait l’établissement de dix à douze grandes places sur les frontières du nord et de l’est, de Dunkerque jusqu’à Antibes, et pour l’achat des terrains qui seraient indispensables; mais j’ajouterai que les places de Dunkerque, Lille, Maubeuge, Metz, Strasbourg, Lyon et Grenoble pourraient être conservées et agrandies, et que cela diminuerait considérablement les dépenses. Il y a même d’autres places qui pourraient encore former le noyau des grandes à construire. Un essai pourrait être tenté : Dunkerque et Lille pourraient être convertis en grandes places, avec camps retranchés, aux dépens de Saint-Omer, Aires, Bergues, Saint-Venant et Béthune.
Mais, dira-t-on, comment arrêteriez-vous l’ennemi débouchant par Ypres, Bailleul, Cassel et Saint-Omer, en supposant Dunkerque et Lille convertis en grandes places, si Saint-Omer n’existait pins comme place de guerre?Jc répéterai ici, que si l’ennemi était assez fort pour négliger Saint- Omer ce ne serait pas la garnison de cette place qui l’arrêterait; mais j’ajouterai encore que, dans le cas d’une invasion du territoire, il y aurait, sans aucun doute, au moins une division occupant Bailleul et Cassel et s’appuyant aux grandes places de Dunkerque et de Lille ; que si l’ennemi parvenait à repousser celte division, il y regarderait à deux fois avant de les dépasser, puisqu’elles pourraient diriger sur ses derrières 25 à 30,000 hommes, qui le placeraient dans une position des plus critiques. Napoléon lui-même, qui faisait si peu de cas des petites places de guerre, ne voulut pas laisser derrière lui, en entrant en Russie, la grande place de Dantzig, qui pouvait contenir 30,000 hommes de garnison; il en fit faire le siège et s’en assura la possession avant de commencer ses opérations, et pourtant il était à la tête de plus de 600,000 hommes. Eu abandonnant l’Allemagne, il autait dû ne faire occuper que les grandes places de Magdebourg, Hambourg et Dantzig, dont les deux premières n’ont pas été prises parce que leurs garnisons étaient considérables ; Dantzig n’aurait pas succombé s’il y avait eu à trois ou quatre marches d’elle, deux autres places de la même importance dont les garnisons auraient considérablement inquiété les assiégeants. Toutes les autres places d’un ordre inférieur, telles que Brème, Dresde,
Erfurt, Vitlembcrg, Sletlin, Modlin, Torgau, etc., etc. furent perdues, et avec elles les garnisons et le matériel qu’on y avait laissés.
C’est aussi pour avoir desséminé son année dans les petites places que Turcnnc avait prises, qu’il fut vaincu dans la campagne de 1672, parce que ces petites garnisons ne pouvaient rien l’une pour l’autre, ni pour l’armée volante, qui se trouvait trop affaiblie ; ainsi l’on peut dire que, vainqueur ou vaincu, il est toujours dangereux d’occuper des petites places.
Ces démonstrations suffisent pour faire comprendre quel rôle les grandes places seraient appelées à jouer, comparé h l’insignifiance des petites, qui sont toujours prises. Si, d’un autre côté, l’ennemi se décidait à faire le siège des grandes places, oh! alors la guerre traînerait en longueur, car il faudrait un matériel considérable, des armées de siège nombreuses, non seulement pour les bloquer entièrement, mais encore pour faire face à l’armée volante ou manoeuvrante, qui aurait toujours des débouchés sur les lianes et sur les derrières de l’ennemi, sans compter les différentes garnisons qui, n’étant qu’à quatre ou cinq marches l'une de l’autre, pourraient faire une puissante diversion, en se prêtant un secours réciproque. Si, par exemple, l’ennemi faisait le siège de Lille, il aurait à observer Dunkerque et Jlaubeugc ou Valenciennes, en supposant ces deux villes converties en grandes places, devant chacune desquelles il faudrait une force triple de la garnison, par la raison que cette dernière, pouvant employer les trois quarts de son monde pour faire une sortie, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, il faudrait que les assiégeants soient en force partout, autrement ils s’exposeraient à se faire détruire en détail, et cela indépendamment de l’armée de siège proprement dite et de ce qu’il faudrait pour opposer à l’armée volante. De telles entreprises deviendraient très difficiles, et je ne crains pas d’affirmer que l’adoption des grandes places de guerre sur les frontières du nord et de l’est seraient le complément des fortifications de Paris, et rendraient la France bien respectable pour ses ennemis, surtout si nos divisions intestines faisaient place à un patriotisme éclairé et désintéressé.