Essai de définition de la science sociale
Il y a bien longtemps que les actes humains sont l'objet d'études réfléchies. Dans ces études, comme dans toutes les autres, on a cherché d'abord des préceptes d'art, des règles de conduite, puis on a essayé de définir les conditions de la vie morale dans l'individu et dans la société. Les travaux des philosophes grecs et ceux des penseurs qui les ont continués, en y mêlant plus ou moins des notions juridiques, nous ont laissé un riche héritage sur lequel nous vivons aujourd'hui. Ils ne nous ont point laissé une science de l'activité humaine.
Les études des penseurs du xvii'' siècle et de la plupart de ceux du xviii% sur cette matière, avaient encore un caractère empirique. Dans les livres de Hobbes, de Locke et de Rousseau, la vieille conception d'un droit naturel, qui avait pendant de longs siècles rendu tant de services à la civilisation, s'épanouissait et s'altérait en se complétant par l'idée d'un c( état de nature » imaginaire. Montesquieu prenait une autre voie et demandait à l'histoire le secret des lois permanentes qui régissent les sociétés politiques, mais il ne songeait pas à chercher les lois qui régissent l'ensemble de l'activité humaine.
Au milieu du siècle dernier, il n'y avait point d'études scientifiques, dans le sens moderne du mot, portant, soit sur l'ensemble de l'activité humaine, soit sur une de ses branches. Malgré les succès obtenus dès le commencement du xvii'' siècle par les penseurs qui avaient cherché les lois du monde physique, on n'avait pas songé a étudier le monde moral par des recherches analogues. Ceux mêmes qui avaient fait de grandes découvertes dans la science du monde physique avaient quelque peine à définir la méthode qui les y avait conduits, cette méthode qui est devenue la régulatrice de la pensée moderne et lui a donné sa forme distinctive. On ne pouvait guère s'imaginer qu'elle pût être appliquée avec fruit à l'étude de l'homme et de la société, à ces phénomènes moraux et sociaux, rapides, fuyants, multiformes et d'une complexité qui semble défier la science. Comment d'ailleurs entreprendre et poursuivre cette étude sans rencontrer en soi-même l'obstacle d'idées préconçues, de croyances mises à part au-dessus de tout examen, qui devaient éloigner le penseur du but de ses recherches ou obscurcir son jugement?
Cependant, à mesure que l'idée de science se dégageait davantage et que la méthode se perfectionnait par la pratique des études relatives au monde extérieur, à mesure que les conquêtes obtenues par ces études s'ajoutaient les unes aux autres et devenaient plus importantes, l'idée de prendre pour objet d'une science l'ensemble des actes humains acquérait plus de consistance. Pourquoi, si l'on appliquait à l'étude des choses sociales la méthode qui avait si bien réussi dans l'étude du monde physique, n'obtiendrait-on pas des résultats positifs, susceptibles de servir à la solution des problèmes les plus importants et les plus dignes d'intérêt?
Plus on allait d'ailleurs, plus on répugnait à croire que l'univers physique fut réglé par des lois constantes et connaissables et que les choses humaines fussent abandonnées au hasard ou assujetties à des lois impénétrables. Depuis bien des siècles, on avait remarqué dans les phénomènes sociaux quelque chose de constant, une ressemblance que le grand historien Thucydide indique à la postérité comme un témoignage de l'exactitude de
ses récits (1). On avait constaté dans l'histoire l'existence de certains retours et prononcé le nom de « science nouvelle ». Un jeune séminariste venait d'affirmer en Sorbonne que la loi du progrès, si fièrement constatée par Pascal dans la connaissance du monde physique, était révélée par l'histoire dans l'ensemble des actes humains. On se mit donc à l'œuvre, en commençant, comme il était naturel, par l'étude des phénomènes sociaux qui se rattachent le plus visiblement au monde matériel, ceux de la formation et de l'appropriation des richesses.
Quesnay et les hommes qui se groupèrent autour de lui ne limitèrent pas leurs recherches à ces phénomènes : ils portèrent leurs regards sur l'ensemble de la vie sociale et affirmèrent qu'il y existait un « ordre naturel ». S'ils ne réussirent pas à en découvrir les lois, ils les sentirent en quelque sorte, sans que leur pensée, enveloppée dans la phraséologie du droit naturel, parvint à se dégager en formules précises et vraiment scientifiques.
Bien que l'école de Quesnay n'ait pas rencontré un interprète éloquent de ses théories et ne les ait exprimées qu'en bégayant, les recherches qu'elle a commencées ont été continuées sans interruption, dans toute l'Europe et en Amérique, par une longue suite de penseurs qui, après avoir restreint l'objet de leurs études, ont ajouté leurs travaux à ceux de leurs devanciers, en les vérifiant, en les rectifiant, en les agrandissant sans cesse. Ainsi s'est formée peu à peu et péniblement la science désignée, bien ou mal, sous le nom d' a économie politique ». On a nié son existence et contesté ses propositions; l'exposition de ses principes a trop souvent été embarrassée par la discussion de questions d'application ; elle n'a pas été définie exactement, et cependant elle n'a pas cessé d'avancer et de faire œuvre.
Pendant que les économistes spécialisaient leurs études et les portaient volontiers vers la pratique, Auguste Comte reprenait avec énergie l'idée d'une science de l'ensemble des actes humains : sans essayer de la constituer, il prétendait la définir et lui donnait le nom de sociologie, barbarisme commode, a-t-on dit, qu'il était facile d'éviter en Vai^i^G]<xni poliologie. Après avoir
(1) L. 1er, ch. XXII :
... Tà)V (JieXXovTtov uoxé aùOiç xaxà tÔ àvÔpcoTretov xotouxtov ovtwv xa\ uapaTrXvjac'wv...
g KSSAl DE DEFINITION
nommé cette science future, et sans soupçonner qu'elle fût déjà commencée, Comte en a voulu indiquer le caractère, les conditions et signaler les difficultés que présentait sa constitution. Les grands penseurs anglais qui l'ont suivi ont fait de même et se sont occupés surtout de relever les difficultés. Entre leurs écrits, on peut citer le dernier livre de la Logique de John Stuart Mill et \ Introduction à la science sociale de M. Herbert Spencer, vaste recueil de notes curieuses, d'observations piquantes, profondes et très instructives, mais sans conclusion.
J'avais tenté moi-même, il y a quelque vingt-quatre ans (1 ), des études sur cette matière. Jlme semblait, qu'au point où était arrivée l'économie politique, elle pouvait profiter de ses dernières découvertes pour jeter les bases de la science sociale. L'état d'une branche de l'activité humaine n'appelait-elle pas l'étude de cette activité tout entière? Ne possédons-nous pas déjà la connaissance de lois importantes, que l'économie politique a constatées mais ne peut généraliser qu'en sortant du domaine qui lui a été autrefois assigné? Sans méconnaître la gravité des difficultés signalées par MM. Mill et Spencer, on peut trouver qu'ils les ont exagérées en exigeant de la science sociale une perfection qu'on ne demande à aucune autre. Sans visera cette perfection impossible, surtout au début, nous croyons que si on laisse de côté les préoccupations de la pratique pour remonter aux éléments, il est possible d'établir dès aujourd'hui quelques principes fixes et de fonder une science que nos successeurs développeront à l'avenir. L'entreprise est belle et, à tout événement, il convient de la tenter.