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OBJECTIONS DE PRINCIPE

Au moment de commencer nos recherches, nous sommes avertis et détournés par des voix menaçantes 'dont les unes déclarent l'entreprise impossible et les autres la déclarent tellc-

(1) Études sur la Science sociale, i vol. in-8".

ment difficile qu'il serait téméraire de s'y engager. Ecoutons un moment ces avertissements.

On nous dit d'abord : « que la conception d'une science de l'activité humaine implique négation du libre arbitre. En effet, toute science est fondée sur l'idée du retour nécessaire des mêmes phénomènes régis par des lois constantes. Or, comment concilier l'existence de ces lois avec le libre arbitre? »

Remarquons que la doctrine du libre arbitre appartient à un ordre d'idées étrangères à la science proprement dite : c'est une thèse transcendante, dont une science fondée sur l'observation des faits ne doit pas s'occuper plus que de celles de la non-existence du mouvement ou de la non-existence des corps. En réalité chacun agit comme si ces trois thèses n'avaient jamais été soutenues. Le plus fataliste des hommes s'efforce de se tirer de l'eau lorsqu'il y est tombé, tout comme le moins fataliste. L'un comme l'autre admet que les actes de ses semblables exercent une influence sur les siens, et lorsque des peuples entiers ont affirmé le serf-arbitre, ils n'ont pas, moins que les autres, cultivé l'enseignement et maintenu le droit pénal, affirmant ainsi par des actes qu'ils croyaient l'homme capable d'être enseigné et corrigé.

Dire que l'homme est libre, ce n'est pas dire qu'il agisse sans motifs. Ces motifs, dont personne ne conteste l'existence, naissent, les uns de sa constitution physique et de celle du monde extérieur au sein duquel il vit, les autres, des actes de ses semblables avec lesquels son activité se trouve combinée. Or, sa constitution physique, celle du monde et celle de ses semblables sont assujetties à des lois fixes. Pourquoi une activité enveloppée de phénomènes régis par des lois n'obéirait-elle à aucune loi?

L'observation pratique la plus élémentaire a depuis longtemps constaté que l'homme était guidé, dans ses croyances et dans les actes nés de ses croyances, parla force de son instinct propre, si l'on peut ainsi dire, que l'on appelle raison. Cette inclination stable est difficile à définir, et cependant chacun de nous pense la connaître assez pour distinguer l'adulte sain de l'adulte aliéné, l'homme doué de raison de l'homme qui l'a

perdue. Le premier agit par des motifs analogues à ceux qui déterminent ses semblables et peuvent être prévus par eux dans une certaine mesure; le second agit par des motifs que l'on ne peut prévoir. Cependant on dit que le premier est libre et que le second ne l'est pas, affirmant ainsi que la liberté est compatible avec l'existence d'une inclination stable et de lois fixes.

L'objection tirée de la doctrine du libre arbitre ou de la doctrine contraire ne doit donc pas nous arrêter. Voyons si celle que l'on tire de la difficulté de constituer une science sociale aurait plus de force.

(( Toute science, nous dit-on, doit révéler des lois qui permettent de prévoir les phénomènes dont elle s'occupe. Comment prévoir les actes d'un individu? il faudrait connaître à fond son caractère et les circonstances qui l'ont formé, telles que sa constitution physique spéciale, son éducation, à laquelle ont concouru tous les phénomènes qui ont eu sur lui une influence quelconque, phénomènes innombrables, dont la variété est infinie et dont lui-même n'a pas conscience. De même, pour prévoir les actes d'un groupe humain, il faudrait connaître toutes les circonstances qui ont formé le caractère de chacun de ses membres, et il est impossible d'arriver à cette connaissance. »

Oui sans aucun doute, répondrons-nous, cela peut être impossible aujourd'hui; mais demain? qui peut le savoir? D'ailleurs, ceux qui élèvent cette objection sont précisément ceux qui prétendent soucier la science sociale à la biologie. Ils ont delà première une conception fausse et ne peuvent aboutir à rien, parce qu'ils partent d'hypothèses dénuées de preuves sur les origines, sur la diversité de constitution des races humaines, sur l'évolution, sur l'atavisme, etc. Ils attendent les progrès de la biologie, ne voyant pas que lors même qu'elle aurait mis à nu les causes et les formes matérielles de la pensée, la science sociale ne serait ni plus ni moins avancée.

Ce qui est certain, c'est que les observations de Guerry, de Quetelet et de leurs successeurs suggèrent de la façon la plus impérieuse la présence de lois fixes dans ceux des actes humains qui semblent le plus indépendants de toute loi. Toutefois, ce n'est pas de ce côté que peuvent être dirigées le plus utilement

les recherches de la science sociale. Avant d'aborder l'étude des détails, elle doit établir les grandes lignes. Pourquoi d'ailleurs élever contre elle de telles exigences? Aucune science n'est complète : peut-on demander à celle-ci de l'être dès le berceau? On permet bien à l'astronomie, qui existe depuis tant de siècles et qui a pour objet des phénomènes très simples, d'ignorer la cause de certaines irrégularités ; on ne refuse pas l'existence à la physiologie, parce qu'elle ne peut expliquer les fonctions d'organes considérables ; on n'exige pas que la botanique nous dise pourquoi il y a tant de différence dans la structure et dans la dimension des branches et des feuilles d'arbres de la même espèce. On ne nie pas qu'il existe une astronomie, une physiologie et une botanique, ni que ces sciences nous révèlent l'existence de lois importantes, dont nos arts tirent le plus grand parti. Pourquoi serait-on plus exigeant pour la science qui étudie les phénomènes les plus complexes et les plus difficiles à constater, parce qu'ils se passent en nous-mêmes et n'admettent guère l'expérience? Ni la physiologie, ni la botanique, ni la zoologie ne se sont encore occupées des individus ; elles n'ont étudié que les espèces. Il faut permettre à la science sociale de commencer par là, sans lui interdire d'aller plus loin, si elle le peut.

En fait, il s'agit de constater, par l'observation et le raisonnement, ce qu'il y a de stable et de constant dans l'ensemble des actes humains, quelles sont les inclinations fondamentales, les tendances de l'espèce, qui constituent, à proprement parler, la raison humaine appliquée à la conduite de la vie. On s'occupera plus tard des détails individuels, s'il y a lieu.

Nous ne parlerons pas d'une méthode particulière à la science sociale. Il n'existe qu'une méthode scientifique, et nous n'essayerons ni de la définir ni de la décrire : c'est un soin qui appartient aux auteurs de grandes découvertes. En appliquant cette méthode aux phénomènes sociaux, on recherche les causes premières de faits connus et vulgaires, mais très complexes et peu étudiés. Un premier penseur donne sa théorie, un second la critique, la rectifie, et un troisième en fait autant de celle du second. Il semble ainsi que la science reste stationnaire, parce

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que la critique y tient une grande part; mais elle avance sans cesse, parce qu'on voit plus distinctement dejour en jour les lois qui lient les faits à leurs causes. La science sociale, comme toutes les autres, aborde l'étude des phénomènes avec une préoccupation, une seule : celle de découvrir dans leur évolution des lois générales, fondées sur un ordre stable, naturel, indépendant des volontés et des caprices humains. L'observation lui suggère des hypothèses, incessamment vérifiables par la confrontation des faits, qui les confirme ou les anéantit : ses conclusions, comme celles des autres sciences, tirent leur autorité, non de la réputation de leurs auteurs, mais de la nature elle-même. On pourra toujours critiquer cette science, la trouver à bon droit incomplète et imparfaite, comme toutes les autres. On lui reprochera de ne considérer qu'un côté des choses, comme si notre esprit, de même que nos yeux, pouvait voir les objets autrement que par un côté et sous un aspect déterminé. On lui reprochera d'employer des formules très larges, imposées par la complexité des faits et par l'infinie variété des phénomènes compris sous une seule désignation. On l'attaquera avec plus de passion que toute autre, parce que, plus que toute aulre, elle contrariera des intérêts puissants ou des opinions invétérées qu'on élève volontiers au-dessus de toute discussion. Mais qu'importe? Cette science est commencée, il faut la cultiver, l'étendre et en propagel* la connaissance.

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