‹ Essai de Diagnostic entre les États de Débilités MentalesChapitre 58 sur 78 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Critique et objections

La méthode d'examen que nous expérimentons étant un procédé médico-psychologique nouveau, en d’autres termes n'ayant pas l’appui d’expérimentations antérieures, est passible, sans aucun doute, d’un certain nombre d’objections qu'il nous parait intéressant d'examiner maintenant. Ces objections peuvent être relatives soit au questionnaire, soit au sujet interrogé, soit à l’interrogateur. |

Peut-être pourra-t-on reprocher au questionnaire de faire un appel exagéré à l'instruction et d'enregistrer ainsi, non le niveau intellectuel, mais le degré d'instruction de l'enfant, ce qui arriverait à comparer des éléments dissemblables, l’instruction pouvant n’avoir pas été donnée dans la même mesure à chacun des enfants.

Cette objection séduit au premier abord et il est certain que le procédé idéal est celui qui ferait appel exclusivement à ce que les enfants peuvent tirer de leur propre fonds en laissant absolument de côté toutes les connaissances acquises. Mais, comment arriver à éliminer les notions d’érudition proprement dite, à une époque où, dès l’âge de trois ans, on apprend déjà à lire aux enfants ? Et d’ailleurs l’instruction n’est-elle pas la pierre de touche de l'intelligence ! N’est-elle pas, avec l'hygiène, le traitement médico-pédago-

gique des débilités mentales ! L’instituteur n'est-il pas le collaborateur indispensable du médecin dans la cure des affections qui nous occupent ! | Nous pensons qu’il est impossible: de constituer un questionnaire ou un mode d'examen intellectuel sérieux dont les notions dues à l’érudition seraient bannies. L'intelligence ne se développe, l'enfant ne se parfait et ne s’achemine vers la dignité d'homme que grâce à l'instruction et par l’instruction, dont l'éducation n’est qu’une partie. L’instruction primaire étant aujourd’hui rendue obligatoire, il est à supposer par conséquent, qu’elle a été donnée à quelque degré que ce soit d’ailleurs, aux enfants soumis à l’examen. Si l’enfant n’a pu rien apprendre à l’école, si l’enseignement a échoué prés de lui, cela ne sera évidemment pas en faveur de ses facultés intellectuelles, alors même que d’autres causes entre-

raient en jeu comme pour le jeune L... Charles, dont nous

avons reproduit l'examen. -

L'instruction proprement dite ne se trouve dans notre questionnaire qu’en proportion raisonnable, mais elle y est indispensable. Comment, par exemple, bien explorer l’idée de patrie, sans faire appel à quelques notions géographiques |

Le but principal de notre méthode est de différencier les débiles proprement dits des autres classes d’arriérés, imbéciles et idiots, lesquelles peuvent aussi être différenciées entre elles. Or, l'instruction obligatoire ayant été tentée chez les débiles et les imbéciles, ils en présenteront tout au moins quelques traces et nos quatre paragraphes d’instruction proprement dite auront, par conséquent, leur raison d’être.

Au cours de l’interrogatoire, on pourrait craindre aussi

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d’être induit en erreur par l'influence du milieu où l'enfant aura vécu. Il est certain que l’enfant parisien apportera dans ses réponses une vivacité d'esprit et une compréhension que ne déploiera pas l'enfant de la campagne. Les cas de moins en moins fréquents d’ailleurs, dans lesquels l’aspect d’imbécillité tient à un défaut absolu d’éducation et d'instruction font partie de ces états appelés par M. Chambard pseudo débilités mentales. Ce n’est pas seulement notre méthode d'examen, mais l'observation clinique ellemême qui peut, dans ces cas, être induite en erreur.

La connaissance du milieu dans lequel notre sujet aura été élevé nous mettra sur nos gardes et la faiblesse de son coefficient ne nous fera pas porter un mauvais pronostic. C'est, d’ailleurs, en vue des cas de ce genre que nous recommandons de bien se mettre à la portée de l'enfant en l’interrogeant et de juger ses réponses selon le vrai et le faux sans tenir compte de l’élocution plus ou moins facile.

On pourrait aussi objecter qu’un très jeune enfant, de sept ans par exemple, ne répondra pas à nos interrogations d'une façon relativement aussi satisfaisante que le jeune homme de seize ou dix-sept ans et que, de ce fait, l’interprétation et la comparaison des coefficients obtenus sera difficile.

Sans nul doute, le total des points obtenus par de très jeunes enfants (6 à 9 ans) est d’une interprétation moins aisée que pour les enfants plus âgés. C’est pour ces plus jeunes enfants que l'influence du milieu est très importante à connaître. Ils peuvent n'avoir guère fréquenté l’école jusqu’alors. Ils n’ont pas encore vécu d’une vie, pour ainsi dire officielle, confinés entre leurs parents et soumis à une éducation très variable. Notre questionnaire aura cependant,

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même dans ces jeunes âges, une très grande valeur, car des enfants normaux de sept et huit ans, examinés par nous, ont obtenu le maximum des points ou sont restés très volsins de celui-ci.

Une autre cause d'erreur, et celle-là parfois très embarrassante, est la timidité de certains enfants.

La timidité a été l’objet des études de certains psychologues. Dugas (1), entre autres, à bien montré la tempête qu’elle soulève dans l’esprit humain. Elle provoque :

Des symptômes moteurs, paralysie et gaucherie.

Des symptômes intellectuels, stupidité consistant dans

l'incapacité de fixer son attention, dispersion de l'attention,

désordre et incohérence des idées, défaut de présence d’esprit.

Des symptômes émotionnels, perte du sentiment, chaos de sentiments contraires. La timidité contient l’impulsion au mensonge et s’accompagne peut-être d’un certain degré de suggestibilité.

Cette symptomatologie nous fait pressentir les inexactitudes auxquelles notre méthode sera sujette, chezles enfants timides. Or, la timidité est assez commune chez les débiles mentaux. Mais, c’est aux plus bas degrés de l'échelle intellectuelle qu’on la constate surtout. Beaucoup d’idiots et d’imbéciles, lorsqu'on les regarde, baissent la tête et restent dans cette attitude tant qu'on ne s’est pas éloigné d’eux. Impossible alors d’en tirer autre chose que des monosyllabes qui ne sont pas toujours l’expression de leur pensée réelle, Nous avons dû renoncer’ à interroger quelques enfants à cause de leur extrême timidité, laquelle nous eût donné des

(1) Ducas. Revue philosophique, 1896. Analyse par A. BINer.

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résultats absolument dépourvus d’exactitude. Certaines questions peuvent être très bien saisies par l'esprit de l’enfant, mais le trouble qu’y produit la timidité peut l’empécher de formuler une bonne réponse. Dans d’autres cas, lPenfant peut avoir toute prête une réponse satisfaisante, mais ne pas oser l’exprimer. Ces inexactitudes et ces réticences sont le fait de l'impression, de la fascination produites sur l'esprit de l'enfant par le médecin qui interroge.

Parfois, il s’agit non plus de timidité, mais de sentiments de discrétion ou de personnalité, Par exemple, des questions concernant les parents peuvent être pénibles et rappeler des événements tristes sur lesquels un enfant pourra ne pas aimer à converser.

Quelquefois, l'enfant ne nous fera pas connaître sa pensée par crainte qu’on se moque de lui ou de sa réponse. Enfin, dans d’autres cas, la question sera comprise, mais la réponse paraîtra néanmoins défectueuse par difficulté de l’élocution et embarras pour trouver le mot propre.

À part des cas excessivement rares de timidité extrême, les obstacles dont nous venons de parler seront certainement surmontés par la bienveillance et la patience dont le médecin psychologue devra toujours faire preuve.

Arrivons aux objections se rapportant à la personne qui interroge. Dès l’abord se présente à l'esprit la crainte d’une variabilité excessive des différents coefficients suivant l’interrogateur, de même qu'on pourrait se demander si Pinterrogateur,répétant à plusieurs reprises l’investigation chez le même individu, n’arriverait pas à des résultats plus ou moins discordants. M. Blin et moi avons, à plusieurs reprises, examiné séparément le même enfant et le maximum d'écart entre les coefficients a été de 5, ce qui est insigni-

fiant au point de vue de la classification. Pareillement, répétant moi-même l'examen sur des enfants déjà interrogés à plusieurs reprises et à différents intervalles, j'ai obtenu des coefficients qui, s’ils n'étaient pas toujours identiques, à quelques points près, permettaient de placer chaque fois et très nettement l'enfant dans la catégorie intellectuelle à laquelle il appartenait. Nous ne croyons donc pas que l'écart soit jamais bien grand, si l’examen est convenablement pratiqué.

L’idéal serait, sans doute, d’avoir sur chacun des vingt chapitres, quatre questions dont la réponse exacte à chacune comporterait un point. Mais ici, la difficuité est extrême. Comment trouver des questions assez typiques et assez complètes pour pouvoir, en si petit nombre, schématiser cette foule d'idées renfermées dans chacun de nos paragraphes ? Et d’autre part, la réponse de lenfant pourra varier de la vérité à l'erreur, en passant par leurs intermédiaires.

Comment alors exprimer ces intermédiaires, puisque nous n’aurions à notre disposition que 0 et 1. Comment exprimer l’assez bien et le médiocre | Quatre questions seraient souvent insuflisantes pour explorer convenablement l'esprit de l'enfant sur des notions telles que la parenté, le lieu ou le temps. En raison de la diversité des âges comme aussi des éducations, il est nécessaire que le champ des questions des différents chapitres soit assez étendu pour permettre à l’investigateur de se rendre un compte le plus exact possible du développement intellectuel de son sujet.

Il lui faudra bien souvent développer une question, l'expliquer, la poser dans un style familier qui tombe à la portée de l'enfant, parfois discuter avec lui. La lecture pure ct simple à un arriéré d’un chapitre de quatre questions risquerait de ne pas dévoiler son état d'esprit véritable.

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