‹ Essai de logique objective; ou, Théorie de la connaissance de la vérité et de la certitudeChapitre 14 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Idée du sujet*

La théorie de la connaissance , ou la question de savoir en quoi consiste une connaissance digne de ce nom, une connaissance vraie d'une vérité dont nous soyons assurés, et quels sont les moyens à prendre pour l'acquérir, est du plus haut intérêt. Le sceptique en conviendrait lui-même. 11 ne doute en effet que parce qu'il ne peut croire; mais il doit désirer la certitude, autrement' son intelligence ne suivrait pas sa propre loi , qui est de tendre à la connaissance certaine.

Le dogmatiste ne peut se dissimuler que nous nous trompons souvent , plus souvent même que nous ne l'apercevons, et qu'il serait bien à souhaiter que nous eussions un moyen facile de reconnaître les cas où nous

pouvons juger certainement, de ceux où l'erreur pourrait pénétrer dans notre esprit : là nous serions pleins de sécurité ; ici , une juste défiance nous empêcherait d'adhérer trop fortement à nos propres pensées.

L'expérience de l'erreur, la diversité des opinions et des systèmes, le désir naturel et fatal du vrai, l'aversion pour le faux, les avantages attachés à la vérité , les inconvénients qui résultent de l'erreur : tout porte l'esprit humain h se poser le grave problème de la certitude. C'est l'une des premières et des plus radicales questions que la réflexion puisse agiter. Si nous pouvons savoir quelque chose avec certitude, nous pourrons alors essayer d'aller plus loin dans l'étude de la pensée réfléchie; si nous ne le pouvons pas, nous ferons sagement au contraire de nous arrêter au début du commerce de la pensée avec elle-même , et de nous contenter de suivre les fantômes d'une vaine apparence.

La philosophie n'est pas la seule science qui soit intéressée à la solution de ce difficile problème : toutes les sciences en dépendent, car toutes sans exception se fondent sur des données primitives du sens comniun et sont construites avec ces matériaux par certaines facultés de Tesprit. Or, il s'agit précisément de savoir quelle foi méritent ces données, quelle en est la valeur, et si nos facultés sont des instruments assez sûrs pour que les résultats de leurs opérations , méthodiquement obtenus, puissent être réputés certains.

11 ne faut donc pas s'étonner que la question de la certitude ait été soulevée à toutes les grandes époques de l'histoire de la philosophie, qu'elle ait préoccupé les intelligences les plus puissantes, et qu'on ait attaché un si grand intérêt à sa solution. D'ailleurs le scepticisme et le dogmatisme, que ce dogmatisme soit outré ou qu'il soit seulement sans base certaine, ont fait f

IDÉE nu SUJET. 3

heure sentir la nécessité de s'assurer de la vérité des croyances. Mais il est remarquable que c'est le dogmatisme, avec ses assertions excessives, téméraires ou fausses, qui a donné naissance au scepticisme. Celui qui prétend tout savoir s'expose à s'entendre dire qu'il ne sait rien ; et s'il a le tort de vouloir tout démontrer, il fait naître infailliblement la tentation de prouver qu'il ne prouve rien.

Ce n'est pas seulement l'amour-propre choqué qui voit là un défi et l'accepte. C'est encore le bon sens qui se sent blessé et se défend par l'emploi trop peu scrupuleux des moyens extrêmes. Tout dogmatisme exclusif ou partiel rencontre toujours des esprits d'autant plus sensibles à ses négations, qu'ils seraient eux-mêmes portés à des affirmations toutes contraires, mais également partielles, également exclusives. Viennent ensuite ceux qui prétendent mettre ces adversaires d'accord en les condamnant également, sous prétexte d'ignorance égale : ce sont les sceptiques systématiques ou de parti pris, par opposition aux sceptiques qui ne sont tels que par suite d'un dogmatisme trop étroit, scepticisme indirect, relatif, partiel et spontané. Plus tard , des esprits plus graves, plus amis du vrai et de l'humanité, chercheront à mettre d'accord les systèmes contraires , non plus en les condamnant également , mais en les absolvant tous, en ne tenant compte que de ce qu'il y a de vrai dans chacun d'eux : ce sont les éclectiques. Les vraies bases d'un traité de paix perpétuel en philosophie, pour les esprits droits et sincères (car il n'y en a pas de possible pour les esprits bizarres ou de mauvaise foi), serait de ne pas condamner ou de ne pas absoudre seulement, mais d'absoudre et de condamner tout à la fois, d'après UBe doctrine assurée, c'est-à-dire suivant la na-

irité. Quiconque remplirait une pareille

4 DE Lk PENSÉE ET DE LA CONNAISSANCE.

tâche ne ferait pas seulement de réclectisrae, il ferait du criticisme, il constituerait la philosophie.

Mais, diront peut-être les ennemis des spéculations philosophiques, ces sceptiques de la pire espèce, parce qu'ils le sont sans raison directe : « Puisqu'on a si souvent et depuis si longtemps agité la question de la certitude, sans avoir pu la résoudre d'une manière absolument satisfaisante, c'est qu'elle est insoluble, et c'est peine perdue d'y revenir. Il y aurait par trop de présomption à se croire plus capable que nombre d'hommes de génie qui ont échoué. » Telle est la fin de non-recevoir qu'on oppose presque toujours à toute entreprise du genre de celle qui nous occupe. Elle est loin d'être aussi péremptoire qu'on le suppose. En efifet ;

1*" Nous ne disons pas que tous les travaux antérieurs aient été sans fruit, et qu'ils doivent être complètement rejelés comme insuffisants : nous voulons au contraire qu'on rappelle et qu'on revoie les plus importants, qu'on les remette en lumière, qu'on en prouve Texcellence s'il y a lieu, et que les résultats obtenus autrefois servent encore aujourd'hui, si l'esprit critique peut et doit s'en contenter. Si ces résultats sont au contraire insuffisants, nous demandons qu'on le prouve encore et qu'on supplée ce qui manque, ou qu'on démontre tout au moins qu'il est impossible à l'esprit humain d'aller plus loin. On n'a pas logiquement le droit d'être sceptique, si l'histoire de la philosophie renferme une théorie de la certitude dont la raison humaine puisse se contenter. On ne l'a pas davantage, si celte théorie est possible, ne fût-elle pas encore. Or, elle sera justement présumée possible, tant que le contraire n'aura pas été prouvé.

2'' Reste à savoir maintenant si, parce qu'elle ne serait pas encore faite, il faudrait voir là une démonstration

de son impossibilité. Il n'est pas possible d'admettre ce raisonnement : Tel problème n'est pas encore résolu ; donc il est impossible à résoudre. Combien faut-il de temps perdu à la recherche d'une idée , combien d'efforts du génie consumés en vain , combien de manières de s'y prendre essayées sans succès, pour que cette idée doive être réputée inaccessible aux forces humaines? Voilà ce qui n'a pas encore été décidé, et ce qui aurait dû l'être cependant pour qu'on pût raisonnablement se prévaloir de l'insuccès du passé contre les tentatives du présent et de l'avenir.

3° Si cette manière de raisonner était légitime en philosophie , elle le serait également dans toutes les autres sciences; car toutes aussi voient leurs théorèmes se démontrer, leurs problèmes se résoudre successivement; les questions, dans chacune d'elles, sont posées plus ou moins longtemps avant d'être résolues. Les sciences physiques, chimiques, mécaniques, mathématiques même n'ont-elles pas encore une foule de problèmes qui attendent une solution ! Et quel savant s'est jamais avisé de dire à ses confrères, ou de se dire à luimême : On n'a pas encore résolu telle question , donc elle est insoluble ! Il n'y a pas même là une probabilité assignable, car la nature refuse souvent à l'homme de génie des aperçus qu'elle livre à des esprits d'un ordre inférieur. Nous sommes d'ailleurs les héritiers de tous les grands penseurs qui nous ont laissé le fruit de leurs méditations, et leurs lumières réunies forment entre nos mains une puissance qui peut jusqu'à un certain point suppléer au génie et à ses bonnes fortunes.

Si le passé ne prouve rien ici contre l'avenir ; si nous voyons au contraire l'esprit vraiment philosophique se recueillir toujours à la suite des grands mouvements de

6 DE LA PENSÉE ET Ml LA OONKAISSAKCE.

la pensée, surtout aux époques d'incertitude et de trouble intellectuel, rarement, il faut en conveDir, les circonstances furent plus opportunes qu'aujourd'hui pour se livrer à cet examen de la conscience philosophique. Le scepticisme du siècle dernier s'en va , mais en laissant des traces profondes : la lassitude, le découragement, et une sorte de dégoût pour les recherches de haute métaphysique ; une vieille et froide incrédulité, qui va jusqu a manquer de foi en elle-même, à tel point qu'il lui en coûte peu de prendre le masque des anciennes croyances, ou tout au moins de le voir porter sans colère ou sans mépris ; cette grande expérience qui blase et qui, après avoir détruit lenthousiasme de la négation, et jusqu a cette pitié ironique que révèle encore un triste sourire, ne laisse après elle qu'une indifférence glaciale; Tardeur pour les jouissances matérielles, l'application de toutes les forces de la pensée aux moyens de bien-être ; une sorte de matéri^isme dws les sciences, les arts et les lettres ; une foi languissante qui cherche à se ranimer à la Faveur d'un sensualisme mystique, et qui tient comme à l'écart certains de ses dogmes redevenus un scandale pour beaucoup d'intelligences; une morale qui, à force d'être indulgente, devient parfois trop facile. Tels sont les effets actuels du sensualisme du dernier siècle.

Cependant la philosophie du XVir siècle, longtemps abandonnée, cherche à ressaisir son influence, mais elle passe auprès de beaucoup de gens pour être encore trop scolastique, trop chimérique, et auprès de plusieurs autres pour manquer de profondeur et même de vérité. Aussi a-t-elle été en partie remplacée par l'empirisme écossais, en partie refondue et continuée par les spéculations si hardies, si originales, si intrépidement logiques de r Allemagne; spéculations qui ont abouti à des ré-

sultats tellement étourdissants pour le sens commun, qu'il aura sans doute beaucoup de peine à s'y reconnaître et à les avouer.

Cet état de choses, expression d'un mouvement philosophique qui s'achève, et qui en annonce immanquablement un nouveau, puisque la réflexion philosophique est une loi de la nature non moins fatale que les autres; cet état de choses est assez grave assurément pour qu'il mérite un instant d'examen. 11 faut donc reprendre haleine et se reconnaître.

Mais il ne faut pas compter qu'une foi nouvelle viendra s'imposer comme d'elle-même aux intelligences sans examen, sans motifs suffisants : si la croyance est un besoin, la réflexion en est un autre, et l'esprit de critique qui distingue notre époque ne permettra ^as que des principes sans vérité ou qui ne seraient pas en parfait accord avec notre nature intellectuelle, qui n'en seraient pas l'expression la plus pure et la plus adéquate, s'emparent désormais des esprits cultivés. C'est donc à la philosophie, et à la philosophie seule; à refaire la foi nouvelle, à remplacer ce qu'elle a détruit, à juger son œuvre, et à corriger ses propres excès si elle en a commis. Elle devra donc revoir avec une impartialité vraiment religieuseses jugements sur le passé, les travaux plus récemment accomplis, et y établir sou point d'appui pour aller au-delà.

En vain ses ennemis chercheront à la désespérer en lui rappelant ses anciennes erreurs, en la renfermant dans le cercle vicieux de la faillibilité contrôlée par la faillibilité encore : elle répondra que telle est sa loi; qu'elle n'est assurément pas infaillible dans ses opérations, mais qu'elle n'en est pas moins destinée à se mouvoir ; si elle tombe dans sa course, elle peut se relever; plus d'une fois elle s'est elle-même ainsi redressée. Telle est

donc sa coiidilion Unie, qu'elle doit tendre sacs relâche au vrai, (luoiqu'ello puisse s'égarer. Et, précisément parce qu'elle peut se tromper, elle esl dans la nécessitÉ de revenir souvent sur ses pas pour s'assurer de son Qiieux qu'elle n'est pas sortie, pai' un point ou par un autre, de la ligue de conduite qui s'impose naturellement à l'esprit humain.

Qu'on ne nous parle donc plus de la prétendue pétition de principe qui semble frapper tout contrôle des actes de la raison par la raison uiÊme. Ce n'est qu'un pur sophisme, et un sophisme paresseux. Il ne dépend pas de nous de ne pas philosopher; il ne dépeud pas de nous non plus de ne pas nous tromper du tout en philosophant; mais il ne tient qu'à nous de revenir sur nos idées, de les soumettre à un nouvel examen, de les éprouver de nouveau conlre les faits ou contre d'autres idées, en un mot de chercher à mieux voir, de donner plus de fixité au regard intellectuel, afin de corriger, s'il en est besoin, les illusions d'une première vue. Sans doute, on peut se tromper encore dans cette seconde opération ; mais ce n'est pas une raison de la négliger, puisqu'on peut aussi reconnaître son erreur. Eh quoi! parce que nous pouvons nous tromper quelquefois en regardant, comme nous pouvons tomber en marchant, nous serions obligés ou de nous crever les yeux ou de nous interdire tout mouvement, ou de ne faire attention ni à notre démarche ni h. nos perceptions !

Mais admettons encore qu'on puisse se tromper, tout on prenant les précautions les plus scrupuleuses pour échapper à l'erreur : toujours est-il qu'où aura fait acte de raison en agissant de la sorte, qu'on sera sorti de l'état de doute, qu'on aura retrouvé un point fixe d'aclion : on aura retrouvé la certitude relative au moins. Sans doute, il vaudrait mieux avoir rencontré la cerli-

tude absolue; mais on conviendra que ce n'est qu'en la cherchant qu'elle peut se trouver, et qu'à son défaut la certitude relative est encore quelque chose.

Il nous reste à dire dans cette introduction ce que nous avons à faire pour établir la certitude de nos connaissances. Dans un premier livre nous distinguons la pensée pure ou considérée en elle-même, et la pensée envisagée comme connaissance, ou comme ayant un objet, que cet objet d'ailleurs ait une réalité, ou qu'il ne soit qu'une fiction de l'esprit. Cette distinction nous conduit à trois autres, qui ne sont pas d'une moindre importance, celle des phénomènes et des noumènes, celle de la matière et de la forme de la connaissance, enfin celle des connaissances expérimentales et des connaissances rationnelles.

Dans un deuxième livre nous recherchons la nature de la vérité et celle de Terreur, les moyens propres à reconnaître l'une et à éviter l'autre.

Le troisième et dernier livre a pour objet l'examen de la certitude de nos connaissances diverses. Cette étude sera terminée, si l'étendue des matières n'y met obstacle, par une esquisse des différents systèmes en matière de logique objective, en accordant à la Critique de la raison pure une importance suffisamment justifiée par celle de louvrage même.

iO DE LA PENSÉE ET DE LA CONNAISSANCE.

Page 1