CHAPITRE II
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Pensée et connaissance.
La pensée s'entend de tout état de Tâme dont on a conscience et qui, par conséquent, s'affirme comme détermination du moi. Les cartésiens et les condillaciens sont d'accord sur ce point. La sensation, le sentiment, la passion, etc., sont donc, en ce sens, des pensées, tout comme le jugement et le raisonnement.
La pensée comprend aussi Yintuitian ou perception interne et la perception ou intuition externe. Mais ainsi envisagées, l'intuition et la perception sont de simples états du moi où Ion fait abstraction de tout objet réel ou fictif.
Il en est de même des idées ou représentations générales de l'entendement, telle que l'idée d'homme, et des notions^ conceptions ou idées universelles et absolues de la raison, telles que les notions de vérité ou de justice, et toutes les notions de rapport. Elles sont donc aussi, à ce point de vue, de simples pensées.
Une pensée n'est connaissance qu'autant qu'elle a un objet et qu'on l'envisage par rapport à cet objet. Ce n'est que par extension qu'on appelle connaissance un ensemble d'idées qui constitue plutôt du savoir^ par exemple, quand on parle de connaissances en mathématiques, en logique, en droit, etc.
Toute connaissance est donc en même temps une pensée, mais toute pensée n'est pas une connaissance.
Pensée réfléchie.
Ce qui fait prendre souvent la simple pensée pour une connaissance, c'est qu'on lui donne un objet qu'elle n'a pas.
C'est ce qui arrive : 1' quand on lui donne un objet extérieur étranger à l'âme, qu'il soit ou ne soit pas susceptible d'être conçu dans l'espace ou dans le temps, ou dans l'un et l'autre à la fois; 2** quand on fait de la pensée même son propre objet, mais un objet interne, un phénomène de conscience, en même temps qu'on suppose que la conscience réfléchie ou la réflexion est une faculté particulière de connaître, et que cette connaissance est distincte du fait interne connu, aussi distincte même que la réalité externe est distincte de la perception.
C'est ainsi, par exemple, que la sensation de chaleur a Une cause extérieure, mais pas d'objet proprement dit.
C'est ainsi encore que la pensée que cette sensation est un état, une détermination du moi, donne à la sensation même un caractère subjectif, personnel, réfléchi.
Mais ce caractère n'est en réalité que la conception moi^ ajoutée d'une manière plus lucide à la sensation..Je dis d'une manière plus lucide, parce que la sensation n'est possible, si faible qu'en soit le degré, que comme état déterminé d'un soi ou sujet sentant quelconque.
La connaissance de la pensée n'est donc pas distincte de la pensée même. En d'autres termes, la pensée pure et simple, si réfléchie qu'elle puisse être, n'a pas d'objet : il n'y a pas la pensée connue et la pensée connais-
sant. La pensée réfléchie n*a pas plus d'existence propre que rimage qui semble exister dans la glace.
Toute la différence entre la pensée la plus réfléchie et la pensée la plus spontanée, c^est que la première a plus de lucidité que la seconde.
La réflexion n'est donc pas une source de connaissance; elle n'ajoute rien par elle-même à la matière de la pensée; elle Téclaire seulement. C'est un mode particulier d'action intellectuelle, c'est le regard de l'esprit ; la connaissance spontanée n'en est que lâ vue.
Conscience et Moi.
Dans la conscience il y a, comme le mot semble l'indiquer, la science ou plutôt le sentiment de deux choses : de soi-même et de son état.
La conscience est donc la personnalité ou le moi, plus la détermination qui l'accompagne.
Le moi sans détermination, sans un état particulier qui s'en distingue, qui soit un premier non-naoi, est impossible, inconcevable, contradictoire même.
Le moi n'est en effet qu'une notion rationnelle, qui n'a de sens et de valeur que par opposition au non-moi.
Le moi n'est donc pas l'âme, sujet inconnu en soi de tous les états spirituels, principe de toutes les opérations spirituelles encore.
Le moi est une qualité, ce n'est point une substance. Cette qualité est elle-même déterminée par d'autres attributs rationnels : l'unité, la simplicité, l'indivisibilité, l'identité.
Lois de la pensée : sciences qui s'y rapporiest.
Les déterminalioDs du moi sont soumises à plusieurs sortes de lois, suivant qu'elles régissent soit la matière ou la forme , soit le rapport de la matière à la forme, celui d'une forme à une autre, soit le rapport de la matière et de la forme avec Tobjet qui semble y correspondre.
Les premières sont du ressort de la psychologie, les deuxièmes de celui de la logique, les troisièmes de celui de la métaphysique.
Nous n'avons à nous occuper ici ni des premières, ni des secondes : nous les avons exposées, les unes en décrivant les Manifestations de la vie dans V homme, les autres dans la Théorie de la pensée ou Logique subjective. Restent les troisièmes, qui constituent dans leur ensemble systématique la Théorie de la connaissance^ de la vérité et de la certitude qu'on appelle aussi Logique objective.
Celte différence entre la logique subjective et l'objective, n'est pas nettement tranchée dans Aristote, Elle l'a été par Kant.
On a depuis essayé de faire revivre la confusion primitive, surtout de notre temps et dans notre pays. On n'y est point parvenu, parce que la différence dont il s'agit est aussi naturelle, aussi nécessaire et aussi utile que celle même de la matière, de la forme, et des rapports de l'une et de l'autre avec les choses.
Ce sont là autant de points de vue très distincts et qui donnent naissance chacun à une théorie propre.
€MSiidssance^ vérité et certitude subjectives; connaissance^ vérité
et certitude objectives.
D'après ce qui précède, nos connaissances proprement dites, nos idées perceptives, n'étant que des états intellectuels, sembleraient n'avoir rien d'objectif; elles seraient essentiellement subjectives. 11 en serait de même de la vérité et de la certitude.
Ce n'est là qu'un malentendu : sans doute nos connaissances sont subjectives, nécessairement et purement subjectives comme états intellectuels. Mais elles sont objectives en ce sens qu'elles sont suscitées (nous le croyons naturellement et invinciblement) par des objets et que leurs divers caractères dépendent de la diversité même de ces objets.
Il y a une harmonie préétablie entre nous et les choses.
Quand notre connaissance ou état intellectuel est ce qu'il doit être, en conséquence de cette harmonie, il y a vérité. Quand il en est autrement, il y a erreur.
Si donc la vérité des connaissances est subjective par un côté, elle est aussi objective par un autre.
Notre nature intellectuelle étant donnée, elle soutient en conséquence des rapports déterminés avec les objets. Si ces rapports sont en fait ce qu'ils doivent être, il y a vérité dans nos états, dans l'affirmation de ces étals.
Si notre nature n'a rien d'absolu, si elle pouvait varier, comme on le constate dans certaines maladies, si elle pouvait changer plus profondément même, et pour ainsi dire du tout au tout, les états intellectuels varieraient, changeraient à proportion. Ils sei'aient cependant aussi vrais les uns que les autres.
La vérité de nos connaissances est donc subordonnée à notre constitution intellectuelle; elle en résulte; en ce sens elle est subjective, sans cesser d'être régulière; elle ne peut même être régulière qu'à cette condition.
Mais en supposant que notre nature intellectuelle reste la même, et que les objets viennent à changer, les connaissances changeront elles-mêmes à proportion. Elles sont donc objectives à ce point de vue. Elle ne sont régulières, constantes, vraies qu a cette condition.
C'est pour cette raison qu'on appelle quelquefois subjectives, dans un sens exclusif et pour signifier qu'elles sont désordonnées ou fausses, des connaissances qui ne sont plus en harmonie avec les choses : telles sont les illusions, les hallucinations, etc.
Il y a donc deux manières d'entendre la subjectivité des connaissances : l'une qui suppose la vérité, l'autre qui l'exclut.
Remarquons cependant que la subjectivité la plus contraire à la vérité, c'est-à-dire à la manière de sentir et de voir commune, a aussi sa raison d'être, et constitue à cet égard une vérité relative encore, mais tellement relative qu'elle peut n'être qu'individuelle, et, dans l'individu lui-même, de pure circonstance.
La certitude peut et doit se distinguer également en objective et en subjective, suivant qu'on est convaincu par des raisons qui sont ou ne sont pas de nature à forcer l'assentiment d'un esprit doué de toute la justesse, de toute la lucidité et de toute la sévérité nécessaires en matière de jugement.
La mesure de cet esprit, ce degré de perfection absolue est un idéal. L'homme qui en serait l'expression vivante ne se tromperait jamais : il saurait douter, opiner, affirmer ou nier avec certitude , el toujours à propos. Il douterait avec la certitude qu'il convient de
douter ; il opinerait et saurait estimer le degré de son opinion a\ec la même certitude ; enfin il n'aurait la conviction qui emporte laffirmation ou la négation absolue que par les raisons vraiment propres à Topérer.
La certitude subjective n'exclut point la vérité : on peut rencontrer juste dans ses convictions, alors même qu'il n'y a lieu qu'à une croyance, à une opinion, ou même à un simple doute; mais on manque de sagesse en se payant de raisons insuffisantes. On ouvre ainsi la porte à l'erreur, qui souvent en profite.
La distinction entre l'objectif et le subjectif en fait de connaissance, de vérité et de certitude est parfaitement fondée. Elle est commandée par la nature des choses et par les faits. Et cependant des esprits distingués , mais qui pourraient avoir plus de pénétration et de critique, refusent de l'admettre, et croient y voir l'idéalisme pur, et dans l'idéalisme la ruine de tout dogmatisme, en un mot le scepticisme.
Nous n'entrerons pas pour le moment dans l'examen de cette question ; nous ferons remarquer seulement que c'est mal raisonner que de rejeter un résultat scientifique parce qu'il est ou semble être incompatible avec des opinions qui ne sont encore qu'à l'état de préjugés, puisqu'elles n'ont pas subi l'épreuve de la critique. En supposant que les conséquences nécessaires, les conséquences véritables d'une théorie avérée soient réellement destructives de certaines opinions reçues, ce n*est point à la théorie de fléchir; les conséquences doivent être admises si le principe en est établi.
La confusion systématique des deux points de vue, de l'objectif et du subjectif, outre qu'elle pèche à certains égards contre le sens commun, est antiscientifique; elle exclut et condamne une distinction naturelle , nécessaire, et devient ainsi une source féconde de méprises et d'erreurs.
La distinction du subjectif et de Tobjectif est non seulement de sens commun, comme celle du moi et du non-moi, qui lui est corrélative, ou plutôt qui n'en diffère que par l'expression; mais elle résiste à Texameu et s'en trouve confirmée, puisqu'elle est reconnue nécessaire.
On verra dans le cours de ce travail qu'elle est d'une utilité et d'une fécondité telles qu'elle devient la condition de la science même.
Le sens commun^ son autorité.
Le sens commun n'est pas plus une autorité en mar tière de philosophie qu'en toute autre matière scientifique : incapable de se poser les questions que la réflexion s'adresse, il est encore plus incapable de les résoudre. Le sens commun n'a d'autorité qu'autant qu'il s'agit des états sensitifs, intellectuels, actifs d'un caractère vraiment primitif et spontané : il peut servira décider si ces états sont humains ou s'ils ne le sont pas; mais il est incompétent pour en décider autre chose, parce qu'il est essentiellement irréfléchi et sans critique. De ce qu'un jugement serait universel il ne s'ensuivrait point qu'il fût vrai ; on saurait seulement par là que l'humanité est portée à penser ainsi. Et comme la science, c'est-à-dire la réflexion méthodique, suivie, raisonnée, a plus d'une fois surpris le sens commun en flagrant délit de témérité, d'illusion, d'erreur, dans tous les ordres de choses, physiques, métaphysiques et morales, il s'ensuit que le sens commun n'est un critérium de vérité qu'au point de vue et dans les limites indiqués.