‹ Essai de logique objective; ou, Théorie de la connaissance de la vérité et de la certitudeChapitre 23 sur 53 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Aspects divers de la connaissance i la matière et la forme.

La matière de la connaissance en général est ce qui distingue une connaissance d'une autre, ce qui fait qu'elle est telle connaissance et non pas telle autre, c'est-à-dire la connaissance de ceci ou de cela.

Il faut se garder cependant de confondre la matière de la connaissance avec l'objet de la connaissance. Cette confusion, très ordinaire, a sa raison dans l'illusion qui fait objectiver le phénomène , et prendre le phénomène lui-même ainsi objectivé pour le noumène ou l'objet en soi de la connaissance.

Nous savons au contraire que le noumène n'est pour nous qu'une pure conception, que l'objet en soi, s'il est distingué du noumène, nous est inconnu , que le phénomène seul est connu, et qu'il est essentiellement interne.

Le phénomène déterminé, c'est-à-dire actuel , individuel, telle est la matière de la connaissance.

C'en est du moins la matière propre et immédiate, il y a en effet une connaissance éloignée, qui comprend toutes les idées et toutes les notions, tout ce qui distingue un jugement et un raisonnement d'un autre jugement et d'un autre raisonnement.

La forme de la matière immédiate de la perception, est ce qui est commun à toutes les perceptions

Or, une perception ou phénomène ne ressemble à d'autres états du même genre que par le milieu apparent

qui le, reçoit, qui lui donne sa forme d'externe ou d'interne.

De là deux sortes de phénomènes, suivant la forme externe ou interne qu'ils revêtent.

Il ne faut pas confondre l'externe et l'interne avec l'espace et le temps. Est externe ce qui est ou qui semble être étranger au moi, avoir un sujet différent de lui. Un moi, quoique inétendu, en dehors de tout liou, est cependant regardé comme externe par rapport à un autre moi. V extériorité des phénomènes n'est donc, par rapport à l'âme, au moi, que la conception de la non-détermination apparente du moi par ce phénomène. De même Vintériorité d'un phénomène n'est que la conception de la détermination du moi par ce phénomène.

L'externe et l'interne, ainsi entendus, n'emportent pas nécessairement la notion d'étendue , quoiqu'ils puissent s'y rattacher. Il en est autrement de l'espace et ' du temps.

Ce n'est donc que par voie de synthèse et par extension que l'on prend quelquefois l'externe et rinlerne pour l'espace et le temps. 11 pourrait encore y avoir de ; Texterne et de l'interne pour des esprits purs, qui n'au- l raient aucune des notions des corps, des phénomènes qui ont l'espace pour forme. Or, point d'étendue en «s- ' pace, point d'extériorité ou d'en dehors respectif proprement dit.

L'espace et le temps sont deux autres formes des phénomènes, suivant qu'ils sont conçus comme étendus à trois dimensions ou à une seule.

L'étendue continue, telle est donc la nature ou la notion commune à l'espace et au temps. De plus cette étendue peut être considérée comme infinie.

Mais comme l'espace pur el le temps pur, c'est-à-dire

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Têspaôe et le temps indéterminés, vides de phénomènes, ne sont que de simples notions de la raison, détachées par abstraiition des phénomènes dont ils sont essentiellement la foi*me, et considérés en eux-mêmes, il suit de là ttoh choses : la première que cette double forme rationnelle des phénomènes n'a réellement aucune existence propre ou indépendante; la seconde que Fétendue des phénomènes ou l'étendue réelle n'est pas autre chose que l'étendue rationnelle, idéelle, appliquée; la troisième que l'infinité de cette étendue n'est que l'étendue virtuelle indéfinie des phénomènes encore.

L'espace et le temps n ayant de matière possible que des phénomènes, et les phénomènes n'étant que des états de l'âme, avec conception de sujets nouménaux qui les remplissent, il suit de là qu'ils ne sont que des formes d'autres formes de l'âme, car les états phénoménaux sont déjà des états de Tâme.

L'espace et le temps ne sont done rien en soi ; ce sont de simples notions de la raison qui surgissent dans lesprit suivant les situations, ils ne peuvent avoir plus de réalité que leur nature phénoménale, qui n'en a aucune. C'est ce que nous établirons plus positivement ailleurs.

Lès propriétés mathématiques de l'espace et du temps ne Sdiitqile dés conceptions qui s'ajoutent naturellement à ce^ conceptions fondamentales, ou qui s'en déduisent Suivant que les jugements qui expriment ces propriétés sdût euXrittêmes synthétiques ou analytiques. Ainsi la continuité absolue ou l'unité indivisible de l'espace et du iemps est tin attribut analytique puisqu'il est de l'essence deujétendue, qui est la notion commune et fondamentaite'dôl'espac^^dutémp^ d'être continue. La propriété de s'Uûif a:fl[x>héûoniOTes, de donner aux uns le carsictèi*ô d'ea^tétneou de corporels y aux autres celui d'in'

terne ou de spirituels^ constitue un attribut synthétique, et le jugement qui Taffirme est lui-même synthétique.

On remarquera qu*ici, c'est-à-dire en parlant de l'espace et du temps, les expressions externe et interne n'ont pas le même sens que ci-dessus : tout ce qui est externe en parlant de l'espace, se rapporte ou peut se rapporter à un phénomène corporel; tout ce qui est interne en parlant du temps se rapporte à un phénomène spirituel. De plus l'externe et l'interne impliquent ici l'étendue.

On peut se demander à propos de l'espace et du temps s'ils sont simples, indivisibles, infinis, éternels, indestructibles, réels, ou s'ils sont au contraire composés, divisibles, finis, contingents, destructibles, sans réalité substantielle enfin.

Et comme cette dernière question peut avoir son influence sur les autres , c'est par là qu'il convient de commencer.

La question de la réalité substantielle de l'espace et du temps se trouve préjugée par ce qui a été dit déjà de leur nature formelle. Quand donc on parle de l'une et de l'autre comme de réalités, on s'exprime improprement.

Il ne faut pas dire cependant que si l'espace et le temps ne sont rien, rien de substantiel, ils n'ont pas d'attribut, le néant ne pouvant pas recevoir de détermination : le néant absolu, oui; le néant relatif, non. Or, le temps et l'espace ne sont pas des néants absolus; ils ne sont tels qu'au point de vue ontologique; mais autrement, ou en psychologie, ils sont des notions très réelles et deviennent à ce titre des entités idéelles, susceptibles d'être qualifiées par d'autres idées.

Il ne faut pas dire non plus avec Royer-(^ollard que l'espace est réel, plus réel même que les corps, par la raison qu'on peut supposer les corps non existant, mais

non l'espace. Cette manière de raisonner est essentiellement défectueuse, puisqu'elle prouverait également la réalité de tout objet fictif, à commencer par le néant lui-même. On ne peut détruire ni réellement ni par la pensée ce qui n'existe pas , puisqu'il faut exister pour cesser d'exister.

Il y a encore une autre raison pour laquelle l'espace ne peut se concevoir anéanti : c'est que 4^espace n'est qu'une certaine possibilité interne des corps)et qu'il est impossible de concevoir l'anéantissement de cette possibilité, ou l'impossibilité des corps puisqu'ils existent.

D'ailleurs, il y a la plus grande analogie, à certains égards la plus entière similitude entre l'espace et le temps. Or, que pourrait être la réalité du temps? Et si le temps n'est pas réel, pourquoi l'espace le sérail -il?

Gomment enfin ces deux formes des phénomènes seraient-elles, pourraient-elles être plus réelles que leur matière? Elles n'ont, elles ne peuvent avoir d'autre réalité que cette matière même, qui n'en a aucune.

Quand donc on parle des attributs de l'espace et du temps, comme s'ils qualifiaient une réalité, ce n'est que d'une manière figurée, en prenant une notion rationnelle comme sujet d'autres notions.

Il nous sera maintenant facile de nous entendre, lorsque nous dirons avec tout le monde ou avec quelquesuns seulement, que l'espace et le temps sont respectivement uns, indivisibles, infinis, nécessaires, éternels, ou le contraire.

Quels seront donc de ces deux ordres de notions, les unes positives, les autres négatives, celles qui conviennent aux deux formes dont il s'agit de tous les phénomènes?

L'espace étant la forme intrinsèque et rationnelle des phénomènes corporels, leur étendue, l'étendue des corps par extension, il semble qu'il devrait être divisible

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comme les phénomènes corporels mêmes, comme leé corps paraissent l'être. II n'en est rien pourtant. L'étendue corporelle , phénoménale ou physique n'est déjà qu'une image imparfaite de l'étendue rationnelle ou mathématique.

La première souffre une solution de continuité indéfinie; ce qui a fait dire que les corps sont indéfiniment divisibles, tiu point de vue physique et chimique.

La seconde, au contraire, l'étendue corporelle conçue mathématiquement, est essentiellement continue* Le solide mathématique n'est pas plein de vides ou de pores, comme le solide du physicien. Il en est de même des surfaces et des solides mathématiques , comparés aux surfaces et aux lignes physiques.

Mais qu'est-ce que ces étendues mathématiques? Dô pures conceptions sans réalité substantielle, des déterminations arbitraires d'une conception fondamentale, celle de l'espace.

Or, comme l'espace est essentiellement semblable à lui-même, qu'il est un en qualité, qu'il n'y a rien en lui d'hétérogène, à cet égard il n'est pas composé.

Il ne l'est pas non plus en cet autre sens que ce soit un tout composé de parties homogènes, s'il est vrai qu'il soit essentiellement indivisible. Or, il est essentiellement indivisible s'il est impossible de concevoir une portion d'espace séparée d'une autre par autre chose encore que de l'espace. Et si l'espace se retrouve nécessairement de la sorte partout oii l'on essaie d'y concevoir des parties séparées, c'est que cette séparation est impossible. Elle est impossible parce qu'il y a continuité. 11 y a continuité parce qu'il y a unité.

Ainsi l'espace est conçu un, continu, indivisible en soi. Ce qui veut dire que la première de ces notions emporte les suivantes.

MATIÈRE ET FORME BE lA CONNAISSANCE. 59

Ce n'est donc qu a la condition de confondre cette forme des phénooÊiènes avec la matière phénoménale même à laquelle s'applique celte forme, qu on peut dire que l'espace ^t composé, discontinu, divisible.

On tombe encore dans cette erreur en croyant diviser Tespace lorsqu'on en conçoit une portion en faisant abstraction de tout le reste. Abstraire et diviser sont deux choses essentiellement différentes : on abstrait en séparant ce qui de soi ou naturellement est inséparable. On divise en séparant ce qui de soi est séparable, parce qu'il est déjà séparé. Abstraire est une opération purement spirituelle. Diviser est une opération qui peut aussi être parfois mécanique : diviser alors, c'est désagréger, disjoindre, éloigner respectivement deux choses déjà distinctes, déjà séparées.

Le géomètre fait des abstractions dans l'espace, mais il ne divise pas l'espace. El c'est parce qu'il opère alors sur un continu qui ne souffre en réalité aucune division , qu'il dit que ce continu est divisible à l'infini. Il n'y a en réalité que l'indivisible en soi qui puisse être conçu divisible à l'infini, parce qu'il n'y a pas de limites aux abstractions qui peuvent y être faites. 11 n'y a pas de raison, en effet, pour qu'on ne puisse abstraire sans (in des surfaces d'un solide, des lignes d'une surface, des points d'une ligne, puisque les points n'ont pas de longueur, les lignes pas de largeur, les surfaces pas de profondeur. Un solide contient donc une infinité de surfaces, une surface une infinité de lignes, une ligne une infinité de points. Mais abstraire tout cela, encore une fois, ce n'est pas du tout diviser.

Encore est-il vrai de dire que ce ne sont pas les corps qui se trouvent alors soumis à ces opérations géométriques ; ce n'est pas même la matière qui les compose.

Quand donc on dit que les cori^ sont divisibles à riflp

fini, on commet cinq fautes capitales : on identifie l'espace et les corps, les corps et la matière, et Ton applique faussement aux corps ce qui ne peut s'entendre que de l'espace, en même temps qu'on prend une abstraction pour une division. On tombe enfin dans une cinquième erreur, en prenant la division mentale pour une division mécanique ou chimique, après avoir fait abusivement, à la suite des cartésiens, de l'espace pur l'essence même des corps.

Si l'espace est indivisible et un, s'il est identique dans toutes ses parties, s'il n'est qu'une sorte de possibilité rationnelle de certains phénomènes corporels, s'il n'est rien de réellement substantiej, si enfin Ton ne peut le concevoir dans un autre espace sans en faire une réalité corporelle, c'est-à-dire sans tomber dans une illusion ; il suit de là qu'on ne peut dire à proprement parler qu'il est infini ou fini. C'est le phénomène corporel qui, étant fini, peut être conçu d'une étendue plus ou moins grande, toujours plus grande ou plus petite. Et comme il n'y a pas de limite à ce toujours, la forme des phénomènes corporels est conçue par là même infiniment grande ou infiniment petite, c'est-à-dire comme la sphère infinie dont le centre infiniment petit est partout et la circonférence nulle part. L'espace, quand on essaie d'en faire une réalité, n'est donc lui-même tout entier qu'un point infini, c'est-à-dire une contradiction, une impossibilité.

Puisque l'espace n'est que la forme rationnelle de certains phénomènes appelés corporels, il est donc éternel ou incréé, car cette forme ou possibilité pure a toujours été, puisque l'esprit humain et les lois qui le régissent sont possibles de toute éternité.

Mais ce n'est qu'en l'envisageant de cette manière abstraite qu'il est éternel; car autrement, c'est-à-dire

en le considérant comme forme appliquée, il n'a commcDcé d'êlre qu'avec la pensée humaine; il n a d'existence réelle que par cette pensée ou par toute autre qui serait soumise à la même loi. 11 périrait donc, comme forme appliquée, avec la pensée qui Ta produit.

A ce titre donc il est contingent, nullement nécessaire. Il ne prend ce dernier caractère qu'à la condition de la concevoir comme forme pure, c'est-à-dire comme simple possibilité formelle des phénomènes corporels, que ces phénomènes soient d'ailleurs réels ou simplement possibles.

Ce que nous venons de dire de l'espace en particulier doit être dit à plus forte raison du temps. Il est un, simple, indivisible en soi , infini, éternel, nécessaire, impérissable comme forme abstraite et simplement possible des phénomènes, en tant qu'ils sont soumis au changement. Mais, considéré dans les phénomènes euxmêmes, il naît, dure et passe avec eux; il est multiple comme eux, variable en durée comme eux, également composé de parties, etc.

Aussi est-ce la différence de ces aspects, c'est-à-dire suivant qu'il s'agit du temps pur ou du temps appliqué, . qui a fait distinguer le temps absolu ou le temps proprement dit, lequel est immobile, éternel, indivisible, et le temps improprement dit ou la durée, qui n'est que la forme du phénomène, considéré lui-même comme forme du moi ou plutôt comme forme des formes phénoménales du moi.

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De la matière et de la forme des sensations et des sentiments.

Les sensations proprement dites et les sentinoients, qui sont des états affectifs , dont le siège des premières semble être corporel, et celui des seconds spirituel, peuvent être considérés quant à la matière et quant à la forme. Ce qui dislingue une sensation ou un sentiment d'une autre sensation ou d'un autre sentiment, en est la matière ; ce qui est commun à toutes ou à tous en est la forme.

Comme phénomène interne , la sensation et le sentiment ont pour forme le temps.

Mais ils en possèdent une autre qui leur est propre, la qualité d'être affectifs, ou d'émouvoir la sensibilité; de la déterminer en bien ou en mal; en deux mots, le plaisir et la peine.

Le plaisir et la peine ne sont pas des sensations ou des sentiments, des déterminations de la sensibilité. Ce sont de simples idées, qu'il faut se garder même de confondre avec celles d'espèces d'affections. Bien plus générales que ces dernières, elles n'ont pour matière directe et propre que ce qu'il y a de commun à toute espèce de plaisir ou de peine, à toute affection déterminée, soit en bien, soit en mal.

La sensation possède une autre forme encore celle de l'intensité. Agréable ou désagréable, elle peutTêtre plus ou moins. Or, ce plus et ce moins n'est qu'une manière toute rationnelle d'envisager un état particulier.

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