‹ Essai de logique objective; ou, Théorie de la connaissance de la vérité et de la certitudeChapitre 25 sur 53 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DtTtstoM ûem eoMaatsMiMees.

D'après ce qui a été dit jusqu'ici, on sait déjà que les connaissances, si on les envisage par rapport à leur origine, ou aux facultés qui les donnent, sont de deux grandes sortes, suivant qu'elles sont expérimentales, phénoménales ou rationnelles. Et celles-là même qui sont expérimentales par la matière , sont déjà rationnelles par la forme. En effet, l'espace, le temps, la généralité , l'universalité , les rapports d'attribut et de sujet, de conclusion et de prémisses, sont des notions de la raison pure.

Des connaissaiices expérimentales.

Les connaissances expérimentales se subdivisent en perceptives et en générales. Les premières ont un objet

62 DB lA PENSÉE ET DE Là CONNAISSANCE^

De la matière et de la forme des sensations et des sentiments.

Les sensatioDs proprement dites et les sentiments, qui sont des états affectifs , dont le siège des premières semble être corporel, et celui des seconds spirituel, peuvent être considérés quant à la matière et quant à la forme. Ce qui distingue une sensation ou un sentiment d'une autre sensation ou d'un autre sentiment, en est la matière ; ce qui est commun à toutes ou à tous en est la forme.

Comme phénomène interne, la sensation et le sentiment ont pour forme le temps.

Mais ils en possèdent une autre qui leur est propre, la qualité d'être affectifs, ou d'émouvoir la sensibilité; de la déterminer en bien ou en mal; en deux mots, le plaisir et la peine.

Le plaisir et la peine ne sont pas des sensations ou des sentiments, des déterminations de la sensibilité. Ce sont de simples idées, qu'il faut se garder même de confondre avec celles d'espèces d'affections. Bien plus générales que ces dernières, elles n'ont pour matière directe et propre que ce qu'il y a de commun à toute espèce de plaisir ou de peine, à toute affection déterminée, soit en bien, soit en mal.

La sensation possède une autre forme encore celle de l'iutensité. Agréable ou désagréable, elle peutTêtre plus ou moins. Or, ce plus et ce moins n'est qu'une manière toute rationnelle d'envisager un état particulier.

MATlÈHi^ ËX FORME DE LA CQI^NAISSANGE. 63

De la matière et de la forme des idées et des notions.

Le^ idées générales, ou simplement les idées, c'est-àdire les connaissances formées de la matière des perceptions, en passant par la comparaison, Fabstraction et la classification, diffèrent toutes de Tune à Tautre par la matièi^eet ne forment pluralité qu'à cette condition.

Mais elles se ressemblent en ce qu'elles sont toutes générales, c'est-^-dire susceptibles d'être appliquées à un nombre indéfini d'objets ou de qualités, d'idées

n^iêmes^ La, généralité en est donc la forme.

Mais, de même qu'il y a des degrés dans la généralité, il yen a dans la forme des idées. Ce qui veut dire, non pas qu'une forme de cette espèce soit plus ou moins forme, mais seulement que les formes , à cet égard , diffèrent par le degré de généralité.

Elles se superposent donc comme les espèces et les genres.

Cette propriété a son importance logique.

A vrai dire cependant, cette espèce de forme ne prête à la distinction de degrés divers en elle , suivant que la généralité est plus ou moins grande , qu'autant que la pensée se reporte à la matière ; car, en elle-même, la généralité, quelle qu'en soit l'extension ou la portée, ne diffère point d'une autre : ce qui fait qu'il y a généralité dans un cas, est la même chose essentiellement qui fait qu'il y a généralité dans un autre.

Il y a autapt d'espèces d'idées qu'il y a d'espèces de

phénomènes et de sortes d'individualités phénoménales, considérées comme sujets ou comme qualités.

Il y a des espèces d'idées, dont la matière est fourme non point par les perceptions» mais par la raison; des idées dont' la matière n'est point phénoménale, par conséquent, mais purement rationnelle, et dont le nom propre est notion ou conception. Cette dernière dénomination, si elle était plus courte, et qu'elle ne fût pas employée en logique à titre de dénomination générique de tout état intellectuel de l'esprit, comme matière possible du jugement, et par opposition au jugement même, serait préférable à celle de notion : elle fait mieux comprendre le caractère essentiellement subjectif ou rationnel de ces sortes de produits de l'intelligence.

Et cependant la raison même leur donne un caractère d'absolu et d'universalité stricte, qui les distingue encore par cette forme, de même qu'elles se distinguaient déjà par la matière.

Elles sont donc rationnelles par la matière et par la forme.

Ceux qui, généralisant mal à propos ce qui se passe dans la production des idées par la matière phénoménale, et qui, s'imaginant que les phénomènes, les externes surtout, ne sont pas déjà un produit de l'intelligence, jugent par analogie que les conceptions ou notions doivent avoir un objet, ne peuvent leur en trouver qu'en se jetant dans un mysticisme de visionnaire : ils font de la raison une faculté intuitive au lieu d'en faire une faculté productrice, et dès lors ils lui donnent des objets.

Mais quel est le milieu qui recèle ces objets, quelle est leur nature? Le milieu dépendra de la nature même des objets ; et comme on ne connaît les objets que par les notions , il faudra se rendre un compte rigoureux

les notions pour savoir que penser des objets et du miieu qui peut les contenir.

Or, les notions ne sont que des illuminations spontanées de l'esprit, dans des circonstances déterminées; ou, pour parler un langage exempt d'équivoque, les notions sont des états intellectuels sui generis^ qui surgissent dans la pensée, suivant les circonstances où Ton se trouve.

Elles ont d'abord le caractère négatif de n'être point phénoménales par leur matière, ce qui les distingue essentiellement des idées et des perceptions , et ne permet point de les expliquer directement par elles, par les phénomènes, par les externes surtout.

Elles ne s'expliquent pas davantage par les phénomènes internes, quoique, considérées comme état intellectuel, elles soient elles-mêmes des phénomènes internes.

Elles n'ont donc pas d'objet phénoménal externe ou interne connu.

D'oti il semblerait naturel de penser qu'elles n'en ont pas du tout, qu'elles sont un produit de la pensée pure, d'une faculté qui s'exerce concurremment avec d'autres, ou à leur suite; et qu'elles en sont des produits et des déterminations, do même que, si Ton en juge par analogie, les états affectifs et volitifs sont tout fi la fois des produits et des déterminations de la sensibilité et de la volonté, sans qu'il soit besoin de recourir à des objets de la sensation, ou des volilions, à moins de placer dans l'épine la sensation de douleur que ses pointes nous font endurer, etc.

0*6 n'est pourtant pas ainsi que les réalistes dont nous parlons considèrent la chose : partant de la fausse supposition qu'il faut à toute idée un objet prochain ou éloigné, ils décident très conséquemment que les notions

ont aussi leurs objets prochains, immédiats. Et comma ces objets ne sont ni des phénomènes iuleroes ui det phénomènes externes, il faut qu'ils soient autre chose que des ptiénomènes. Et pourtant il but qu'ils aient ao caractère objectif, qu'ils soient susceptibles d'intuition. Ce qui veut dire que l'on ne se comprend point du tout, puisque ces objets, par cela seul qu'ils sont perçus, sool et ne sont pas tout à la fois des phénomènes. Ce qui (A contradictoire.

Quant au milieu de ces objets rationnels, c'est, su^ vunt les uns, la raison divine, la raison absolue, matrïca ou éternel dépôt des idées absolues.

Reste à savoir comment notre raison , si elle n'est pu la raison divine elle-même, si nous ne sommes pas Dieu. ou parties de Dieu, peut percevoir ces idées.

Aussi les uns imaginent-ils une raison absolue, qui serait tout h la fois la raison divine et la raison humaîoe. D'autres la concentrent toute en Dieu et donnent à l'inlelligence humaine la faculté do voir les idées en DiflD dans la raison divine, comme si les idées divines pouvaient être autre chose quedes états divins, tombant sou» la conscience divine. D'autres encore, faisant des idées autant d'entités qui flottent éternelles au sein de Dieu, donnent à la raison humaine la singulière puissance île les y percevoir, un peu confusément il est vrai, mais quelques-unes, telles que les idées mathématiques, moins confusément que d'autres.

Toutes ces fictions qu'il .serait facile d'accabler de leurs conséquences, ont le premier lort d'être d« fictions, de sortir des faits, d'y contredire quelquefois, par exemple, de supposer que les notions sont pour nous autre chose que des états du moi, d'être ailleurs que dans le moi, d'avoir un objet qui serait connu comme distinct des notions mêmes. Elles ont cet autra

Matière et forme de là connaissance. 67

tort d'être des hypothèses gratuites, mille fols plus inintelligibles et plus embarrassantes que le simple fait qu'elles ont la prétention d'expliquer.

Comparées à la théorie de Tactivité rationnelle de Tâme, de la raison en un mot y elles ont donc toutes sortes de désavantages.

La théorie de l'âme raisonnable, productrice des notions, est tellement simple, tellement prise dans les faits, dans la nature de l'esprit humain , que c'est à peine si elle mérite le nom d'hypothèse ; c'est plutôt une simple explication purement analytique des faits.

Elle est donc infiniment préférable à ces hypothèses grossièrement réalistes et mystiques dont nous venons de donner l'esquisse.

Quoi qu'il en soit, les notions fondamentales ont un caractère de lucidité, de simplicité, de spontanéité, d'universalité et d'identité tant subjective qu'objective que les idées n'ont pas.

Je m'explique : les notions d'espace^ de temps, de nombre, par exemple, sont clairement, distinctement, naturellement et sans effort , sans comparaison , sans abstraction, saus généralisation, sans retouche, dès les premières années, chez tous les hommes; elles y sont les mêmes, c'est-à-dire parfaitement semblables et d'une sphère phénoménale nettement circonscrite.

Ces sortes d'idées étant le produit spontané de la raison, de Vâme, n'étant pas l'œuvre d'un travail réfléchi, du moi, semblent s'offrir comme d'elles-mêmes à l'intelligence. Le moi nj étant pour rien, bien plus , étant lui-q^me une notioiTcle ce genre, en conclut très naturellement qu'il est passif en tout cela , que les notions sont par conséquent le produit d'une force ou puissance qui n'est pas lui.

De là les hypothèses mystiques dont nous avons parlé.

Mais Terreur fondamentale qui en est le principe tient visiblement à la confusion de Târae et du moi , on plutôt à la résolution de Tâme dans le moi, et par conséquent au fait de méconnaître, de nier même l'activité première et inconsciente de Tâme. Indemali labes.

Je ne saurais trop appeler Tattention sur cette distinction capitale, que j'ai eu tant d'occasions déjà de mettre en lumière ailleurs (1).

La forme des notions, celle du moins qui est analogue à la généralité des idées, c est T universalité. Celte universalité ne veut pas dire que chaque notion embrasse toutes les autres, qu'elles ne s'excluent pas entre elles, mais seulement que la sphère de chacune d'elles est parfaitement close, et qu'il n'y a pas d'exceptions possibles, comme il arrive aux idées.

Nous chercherons ailleurs à déterminer les espèces de notions. Nous devons achever maintenant de dire ce qui se rapporte à la matière et à la forme de la connaissance, alors encore qu'il ne s'agit plus de la connaissance proprement dite.

§ ra.

De la matière et de la forme du jugement et du ralsomiement.

La matière du jugement est ce qui distingue un jugement de tout aulre; ce qui s'exprime dans la proposition par le sujet, et par l'aliribut, positif ou négatif.

La forme, toujours la même dans tout jugement, est

(1) La vie dans l* homme; ses manifestations et son principe, 2 vol. in-S*;— L'animisme, 1 vol. in-S*.

le rapport de Tattribut au sujet, et se rend dans la proposition par la copule.

La matière du raisonnement est ce par quoi un raisonnement se distingue d'un autre raisonnement, de même espèce d'ailleurs.

Mais tous les raisonnements, quelle qu'en soit l'espèce, ont cela de commun quant à la matière, à savoir des prémisses et une conclusion.

Le rapport de la conclusion aux prémisses, rapport toujours le même, et reudu ou pouvant l'être par la même expression, est la forme du raisonnement.

Page 1