VII
Le dogmatisme et le scepticisme.
De toute part jusqu'ici nous avons vu des assertions : les unes extrêmes, exclusives, les autres modérées et conciliantes, suivant que chaque système voulait anéantir le système contraire, ou le laisser debout mais en le
restreignant ou en l'interprétant.
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De là les systèmes unitaires et les systèmes dualistes, suivant qu'on est exclusivement pour l'empirisme ou le rationalisme, pour le matérialisme ou le spiritualismef pour Tatomisme ou le dynamisme , pour Tidéalismeou le réalisme, pour le naturalisme ou le mysticisme, ou pour tous ces systèmes à la fois, pris deux à deux.
Mais qu'ils soient pris chacun à Texclusion de l'autre, ou deux à deux, ils constituent toujours des positions incompatibles, moitié affirmatives moitié négatives, des affirmations irréductibles à l'unité, et par conséquent inconciliables entre elles, se détruisant ou paraissant se détruire les unes les autres.
C'est donc, en tout cas, une sorte de guerre intestine dans l'esprit humain, dans la science, un véritable antagonisme entre les idées, qui semblent s'anéantir l'une par l'autre, dont Tune au moins exclut l'autre tout en la supposant.
Il semble donc que l'esprit humain ne puisse avoir raison d'un côté sans avoir tort de l'autre, qu'il soit condamné à ne pouvoir affirmer une chose sans la nier, pas plus qu'à la nier sans l'affirmer.
De là par conséquent l'égale impossibilité J*affirmer ou de nier d'une manière ferme et fixe ; ou, ce qui revient absolument au même, l'égale possibilité d'affirmer et de nier, ou l'indifférence absolue entre l'affirmation et la négation.
C'est ce résultat dont le scepticisme a voulu faire une doctrine, si ce n'est un système.
Le scepticisme n'est effectivement un système comme un autre qu'à la triple condition de n'être pas un état purement personnel ou subjectif, d'avoir ou de croire qu'il y a des raisons solides de douter de tout , excepté du doute même. Car un doute qui va jusqu'à douter de
soi, de son propre doute, n*esl pas une doctrine, c'est une contradiction, un rêve.
Le scepticisme qui se comprend est donc un dogmatisme. 11 n'y a nulle contradiction en cela, puisque ce dont on doute n'est pas alors la raison du doute.
Le scepticisme absolu est donc une tentative impossible. Et quand les sceptiques comparaient les raisons de douter aux purgatifs, qui sont évacués en même temps que les matières qu'ils sont destinés à faire expulser, ils se servaient d'une comparaison vicieuse : car si les raisons de douter étaient sans valeur permanente dans l'esprit contre le dogmatisme , elles seraient impuissantes, et le scepticisme serait impossible. Si au contraire elles ont une valeur, au moins relative, elles ne peuvent la perdre, ni par conséquent déterminer l'esprit à s'en défaire au même titre que de tout le -- reste.
Le scepticisme relatif o\x partiel est donc le seul possible. Et à ce compte tout dogmatisme exclusif est sceptique en ce qu'il a d'excessif, en ce qu'il nie ou dont il doute mal à propos.
Si cette négation ou ce doute est personnel, qu'il n'y ait pas intention d'en imposer les raisons à toute intelligence humaine, le scepticisme ^^i personnel ou subjectif. Si de plus il est sans raison connue, ou par simple défaut de raison d'affirmer ou de nier, il n'est qu'un état personnel âiignorance. Enfin s'il n'est qu'une préparation à un examen plus réfléchi et plus approfondi de ce qu'on croyait savoir, il est méthodique et digne d'éloges, ^ dût-il aboutir au scepticisme dogmatique et objectif.
Le scepticisme objectif consisterait à trouver et à 1^ mettre en présence toutes les raisons pour et contre, et : à leur trouver une force égale ; car si elle était inégale, f il y aurait vraisemblance ou probabilité. Le scepticisme
n'est donc pas moins opposé à la vraisemblance et à la probabilité qu'à la certitude. Ce scepticisme raisonné est le seul dont Tantiquité se soit occupée.
S*il consiste moins à reconnaître l'égalité de force des raisons pour et contre qu a leur en donner Tapparence, il n'est plus qu'un art dialectique, qui rentre dans la sophistique, et dont nous n'avons par conséquent pas à nous occuper ici.
Les raisons véritables pour ou contre une proposition sont ou ne sont pas ; elles sont telles ou telles ; elles ont tel poids ou tel autre : tout Tart du monde ne peut eo créer aucune, ou lui donner un degré de force qu elle n*a pas.
C'est ainsi que le doute ne peut atteindre la phénoménalité, considérée comme interne, dans sa matière ou dans sa forme. Mais il n'y a pas scepticisme à douter ou même à nier que les choses sensibles soient en ellesmêmes telles qu'elles apparaissent. Il n'y en a par conséquent pas davantage à nier la connaissance des choses en soi, même de l'âme, la connaissance du comment dans le rapport de nous aux choses.
Si le scepticisme ne peut atteindre les idées et les notions, en ce sens que la formation des unes est dans la loi de notre entendement, que la production des autres est une fonction légitime de notre raison , il peut soutenir que les unes et les autres sont sans objet propre, et prendre ainsi un caractère dogmatique vrai contre le mysticisme. Mais alors les dénominations cessent d'être justes ; le scepticisme ne mérite plus ce nom, et le mysticisme n'est plus qu'une hallucination métaphysique, indigne du nom de dogmatisme qu'il revendique aussi injustement qu'il le refuse au dogmatisme négatif qu'il appelle scepticisme.
Les idées bien faites et les notions peuvent se combi-
ner ou s'appliquer bien ou mal, et le doute ou la méthode sceptique ou investigatrice, qui n'a pour but que de contrôler cette application ou cette combinaison, est parfaitement légitime ; c'est un moyen nécessaire de dogmatisme raisonnable. Or comme toutes les connaissances humaines, toutes les sciences dignes de ce nom ne se composent que d'applications et de combinaisons d'idées et de notions , il s'ensuit que connaissances et sciences , sans être à l'abri de toute erreur, ne peuvent être justement mises en doute par le scepticisme : elles ont leur matière, leur forme, leur méthode certaine, c'est-à-dire tout ce qu'il faut pour une science possible; toutes mêmes ont un acquis considérable, à l'abri de toutes les attaques sérieuses. L'erreur n'est plus qu'une exception possible, une question de détail, qui ne peut préjudicier à l'ensemble.
Deux choses particulièrement expliquent l'audace de la négation sceptique : d'une part la témérité dogmatique, ses illusions, ses prétentions démesurées, ses querelles intestines sans fin, ses aberrations pratiques souvent funestes à la société, et par conséquent dans le scepticisme un certain amour du vrai et du juste; d'autre part la ?anité disputeuse et sophistique d'esprits plus portés à se satisfaire d'un vain triomphe qu'à rechercher sincèrement et péniblement le vrai, l'amourpropre, l'ignorance, la paresse, le besoin même de croire ce qui n'est pas à la portée de tout le monde, et qui semble révéler une portée d'esprit supérieur (scepticisme mystique) , l'impuissance de juger entre les différents systèmes dogmatiques respectivement opposés, le scandale qui en résulte pour les faibles d'esprit, l'amour effréné du paradoxe et de la contradiction, le plaisir d'humilier la vanité dogmatique , la jouissance secrète d'exercer une apparente force d'esprit, le
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besoin de nouveauté , l'originalité, Tincroyance à fortifier, rimmoralité même à tranquilliser, le besoin excessif de se défaire d'une crédulité d'abord extrême et ensuite reconnue, celui de réagir contre l'éducation illibérale en matière religieuse dont on avait d'abord été imbu, l'ascendant des grands douleurs, le mépris dn passé en général, la présomption, une foi démesurée et vague en l'avenir, l'hypocondrie, le malheur, et par dessus tout une connaissance inexacte des facultés iotellectuelles et de leur portée.
Il ne serait pas malaisé de faire voir les conséquences fâcheuses du scepticisme , tant pour l'individu lui-même que pour la société dont il fait partie. Mais ce genre de considérations appartient à la morale ou à l'histoire. Le faux dogmatisme n'est pas moins fécond en déplorables conséquences pratiques, que nous ne relèverons pas davantage ; il suffit de nommer la superstition et le fanatisme.
Si les excès du dogmatisme , comme ceux du scepticisme , ont leur principale raison dans rignoranee ou dans une fausse théorie des facultés intellectuelles, le grand remède contre ces excès et ces erreurs en seus contraire , c'est l'étude approfondie de l'intelligence humaine, de ce qu'elle est, de ce qu'elle peut ou ne peut pas. Cette étude a pris, sous la plume de Kant, le nom de criticisme.