S VI
Le mysticisme et le naturalisme ou positivisme.
Le mysticisme métaphysique , qu'il ne faut pas confondre avec le mysticisme religieux, malgré les affinités qu'ils présentent, a sa racine dans le réalisme. Nous avons vu d'autre part ses tendances sceptiques. Il est particulièrement ennemi de l'empirisme et du naturalisme. S'il s'accommode davantage du rationalisme, c'est à la condition de donner à toutes les notions des objets , et de faire de tous ces objets divers un objet unique, à formes diverses seulement apparentes. r4'est l'absolu, l'indéterminé, Tindistinct, l'un : il est par conséquent moniste et non dualiste. 11 est donc panthéiste en ce sens que Dieu est tout, que tout est divin, mais non que Dieu ne soit que le tout, comme ensemble, ou
que le tout même pris dans chaque individualité qui le compose.
Ce n'est là, du reste, qu'un de ses traits accessoires : son caractère essentiel, c'est d'une part qu'il regarde comme une illusion le monde sensible, celui des idées générales mêmes, et d'autre part qu'il voit la réalité par excellence dans le monde intelligible pur. Il lui donne, et à lui seul, un objet propre qu'il réalise en Dieu, et qu'il croit percevoir par la raison, dont il fait une capacité ou faculté intuitive. C'est la faculté du divin, divine elle-même, ou commune à Dieu et à l'homme.
Le mysticisme est donc plein de foi au surnaturel. Il croit l'entrevoir encore dans le naturel, qu'il n'estime qu'en raison du reflet qu'il croit y voir du surnaturel même.
Le mysticisme serait volontiers manichéen; il n'est retenu sur cette pente que parce qu'il croit que le mal est une illusion, une pure négation, une simple absence du bien, et que la création est sans cesse en devenir, jamais en acte consommé ou en réalité vrai ; le monde n'est ainsi qu'une ombre passagère de l'être unique et véritable. Tout ce qui n'est pas Dieu n'a donc qu'une existence trompeuse, illusoire. Toute réalité vraie tient à Dieu, est Dieu, et n'en semble séparée ou plutôt distincte que par une illusion. L'homme lui-même n'est donc quelque chose que par sa participation du divin, et par l'union secrète de la partie de lui-même qui n'est pas divine à celle qui l'est véritablement. Mais l'homme n'a qu'une conscience bien obscure encore du divin; la foi la rend plus vive ; elle ne sera complète que par la contemplation béaliflque.
D'autres , tels que les contemplatifs hindous , plus conséquents dans leur réalisme absolu, croient et aspii*ent à une réunion dont le nom propre est absorption.
anéantissement [nirvana). Cet état de mort ou d'indifférence absolue par la perte de la conscience et delà personnalité, est regardée par eux comme le souverain bien. Si ce n*est pas un anéantissement complet de toute personnalité, c est du moins une sorte de transfusion de la personne humaine dans la personne divine, une espèce de divinisation.
Il n*est pas difficile d'apercevoir la grande part de rimagination dans ces conceptions monstrueuses. L'objet donné à Tintelligible pur est tout entier un produit de la fantaisie, qui se venge ainsi secrètement, mais avec usure, du dédain d'un spiritualisme aussi faux qu'excessif.
On comprend également qu'en présence de cet excès, des esprits qui sont étrangers à cette faiblesse , qui ont des habitudes tout opposées , qui ont été nourris de faits, d'expériences, de pratiques, qui sont les témoins intelligents ou les auteurs ingénieux des merveilles que les arts ont su tirer des sciences exactes et positives, qui ont en même temps sous les yeux le long et peu édifiant spectacle des disputes stériles et souvent funestes des métaphysiciens, surtout des mystiques, ne veulent plus entendre parler de surnaturalisme, ni même de spiritualisme. Les plus modérés ne nieront point l'existence du surnaturel, mais ils l'affirmeront encore moins; ils le laisseront au rang de l'inconnu, de l'inconnaissable même, et se feront une loi stricte de ne point s'en occuper, de restreindre toute leur activité à l'étude des faits, de leur enchaînement et de leurs lois. Ils regarderont comme une pure fantaisie sans valeur scientifique, indigne par conséquent d'occuper des esprits sérieux, toute conception vide de phéuoménalité. Le phénomène, physique surtout, voilà, avec ce qui s'y rattache, l'objet de leur attention, de leurs efforts persévérants.
Leur méthode , comme leur science, est donc toute expérimentale. Mais par expérience ils entendent aussi l'analogie et Tinduction , la déduction même , si elle part de prémisses que l'expérience puisse confirmer.
Cependant, des intelligences non moins positives, mais plus larges et plus strictes, se croient obligées, au nom même de la constitution de Tesprit humain, de reconnaître, sinon des entités purement intelligibles, du moins l'existence des notions de la raison , et la possibilité absolue de réalités dont la manifestation phénoménale n'est pas en harmonie avec nos facultés perceptives; réalités qui dès lors n'existent pas pour nous, en ce sens que leur existence ne nous est pas immédiatement donnée, mais qui peuvent cependant avoir des rapports avec nous, quoique le mode de ces rapports nous soit inconnu. Cette ignorance est certes une excellente raison de nous abstenir d'assertions ou de négations sur un pareil commerces puisqu'elles pourraient être également téméraires, mais elle ne suffit point pour nier ce commerce même, et moins encore l'existence d'êtres intelligibles qui pourraient en être l'un des agents nécessaires.
De là un dualisme possible , positif par l'un de ses termes, et simplement hypothétique par l'autre.