Essai de méthodologie des sciences théologiques
La méthodologie ou encyclopédie des sciences théologiques se propose un double but. ^ Elle veut d'abord déterminer la place qui revient à la théologie dans l'ensemble des connaissances humaines, reconnaître quelles sont les limites du domaine qui lui est propre, quels voisins elle rencontre aux extrémités de son territoire, et enfin quels rapports elle doit avoir avec eux. Elle se propose ensuite d'étudier le terrain qui appartient à la théologie, de voir quelles en sont les diverses parties et comment ces parties se relient entre elles pour former un tout organique et bien ordonné.
Gomme cette recherche suppose la connaissance des sciences diverses dont l'ensemble a reçu le nom de théologie, elle trouve sa place naturellement indiquée lorsque celui qui l'aborde a achevé de parcourir le cycle des études universitaires, et qu'il est en état de porter mi jugement sur le rapport mutuel des disci-
plines théologiques. Mais une nécessité pratique impérieuse contraint le plus souvent à suivre un autre ordre et à placer l'encyclopédie théologique tout au commencement des cours que l'étudiant vient suivre à la faculté.
En effet, le jeune homme qui se voue à la théologie n'a le plus souvent que des idées très-vagues sur la nature des études qu'il entreprend. Il ne saurait en être autrement. Pour répondre à la question : Qu'est-ce que la théologie? il faut en connaître les différentes parties et savoir les rapports qui les relient entre elles. Et cependant il est nécessaire que l'étudiant soit orienté le plus tôt possible dans le champ qui va devenir son domaine. Dans les facultés de droit et de médecine, en France du moins, les maîtres ont fait le travail pour l'élève ; tel cours doit être suivi pendant la première année de séjour à l'Université, tel autre est réservé à un autre moment, et ainsi l'étudiant peut, sans crainte de se fourvoyer, suivre la voie que les hommes d'expérience lui ont tracée. Sans doute, il vaudrait mieux pour lui qu'il fût mis, dès l'abord, en état de se diriger lui-même ; il y aurait là quelque chose de plus viril et de plus fort; mais enfin, s'il marche en aveugle, il peut au moins avoir la confiance que ses guides voient clair pour lui.
Il n'en va pas de même pour la théologie. Le petit nombre de chaires qui y sont généralement consacrées
ne permet pas d'organiser un enseignement complet recommençant à nouveau tous les ans. Le même cours ne revient d'ordinaire que tous les trois ans, et les étudiants sont obligés de le suivre, quel que soit le degré auquel ils sont parvenus. Le professeur voit autour de sa chaire des jeunes gens qui sortent à peine du collège et d'autres que quelques mois seulement séparent de leur ■entrée dans le ministère. Les uns, forts de leurs travaux passés, savent comment le cours qu'ils entendent se rattache au reste de leurs études ; les autres, transportés dans un monde nouveau pour eux, y sont comme perdus si l'on n'a pris soin de leur apprendre d'avance que la théologie est un tout organique et que chacune de ses parties concourt à un but unique. C'est à ce besoin d'orientation que l'on fait servir le plus souvent l'encyclopédie théologique.
Nous sommes loin de blâmer cet usage ; nous reconnaissons qu'il répond à une nécessité pratique de nature à primer toutes les considérations scientifiques qui recommanderaient un procédé différent. Mais nous ne pouvons nous empêcher de regretter un peu qu'il n'y ait pas moyen de faire autrement. Hagenbach, l'auteur de la plus connue des encyclopédies théologiques contemporaines, recommande un remède suffisant, mais d'un emploi difficile avec le peu de chaires et de temps dont on dispose. Ce serait de faire figurer deux fois l'encyclopédie dans la série des cours d'une
faculté. Un premier cours, élémentaire, permettrait aux débutants de savoir ce qu'ils viennent faire sur les bancs de la faculté; un autre, conçu dans un esprit plus scientifique, conduirait ceux qui achèvent leur temps d'études, à la connaissance des principes et leur donnerait conscience de l'unité de la théologie dont ils ont plutôt saisi jusqu'alors la diversité et l'étendue. Lorsque ce moyen pourra être employé, il sera fort bon assurément; mais les étudiants ont déjà une tâche assez grande pour arriver à suivre en trois ans toutes les leçons dont ils ont besoin, les professeurs sont déjà bien chargés par toutes les matières si étendues qu'ils ont à enseigner. Ce n'est donc qu'à titre tout à fait exceptionnel que ce dédoublement pourra avoir lieu. Or l'importance pratique de l'encyclopédie introductrice est telle qu'on ne saurait songer à la sacrifier. Il faut donc renoncer à cette encyclopédie supérieure comme sujet d'un cours et laisser aux études postérieures du pasteur le soin de lui montrer que la théologie est un ensemble et que toutes ses parties découlent les unes des autres. Quelques portions de cet enseignement pourront trouver place dans le cours élémentaire; mais beaucoup d'autres y seraient prématurées et passeraient par-dessus la tête d'auditeurs novices. Et cependant ces connaissances sont importantes et il faut que les élèves y soient initiés. Sans elles, la théologie cesse d'être un faisceau de sciences sœurs, pour n'être
plus qu'un amas de notions hétérogènes rassemblées on ne sait pourquoi sous un nom commun et se tenant ensemble on ne sait comment. Montrer l'unité parfaite et l'homogénéité de la théologie, voilà le sujet d'un beau livre qui, à notre sens, n'est pas fait encore, et dont nous voulons dans cette étude essayer de donner le cadre et comme le programme.
La science dont nous nous occupons a reçu le nom d'encyclopédie, de méthodologie, d'architectonique, d'hodégétique des sciences théologiques. Quoique le premier de ces termes soit le plus usité, nous n'avons pas cru devoir le conserver parce qu'il peut donner lieu à une confusion regrettable. Le mot d'encyclopédie, très-bon en soi pour désigner la discipline dont nous parlons, s'emploie aussi pour indiquer des ouvrages considérables [Realencyklopadien) qui contiennent, par ordre alphabétique généralement, la matière même de la science. Une encyclopédie théologique ainsi entendue expose toute la matière de la théologie, tandis que nous nous occupons d'une science [Formalencyklopàdie) qui en donne le programme. Les dénominations d'architectonique et d'hodégétique se rencontrent moins fréquemment, quoiqu'elles soient claires et précises. Nous nous arrêtons donc au second des* termes que
nous avons cités, et nous parlerons de la méthodologie des sciences théologiques.
Ce n'est pas que ce terme nous satisfasse parfaitement ; il a quelque chose de lourd et de pédant qui n'est pas fait pour lui gagner la bienveillance générale, et si la première condition pour s'entendre dans une discussion n'était pas d'être très-conservateur dans tout ce qui touche au langage, nous aurions volontiers essayé d'appellations plus françaises et sentant un peu moins l'école. A l'encyclopédie élémentaire nous aurions imposé le nom de programme des études théologiques, nous aurions réservé celui de système de la théologie j à l'encyclopédie supérieure.
On a discuté pour savoir si la méthodologie théologique faisait partie ou non de la théologie. La question nous paraît assez oiseuse, et la réponse presque toujours insuffisante. D'un côté, en tant que la théologie fait partie de l'ensemble des connaissances humaines, la méthodologie est une partie de l'encyclopédie générale qui expose l'organisme général de la science dans lequel la théologie doit avoir sa place marquée. De l'autre, en tant que la science doit trouver en elle-même un principe d'organisation qui lui soit propre et des règles suivant lesquelles elle se constitue, la méthodo-»
logie a sa source dans la théologie même, et, comme son but est également théologique au premier chef, la méthodologie doit évidemment être rangée au nombre des disciplines théologiques. Elle forme le lien qui rattache la théologie à la science générale, et participe par conséquent aux caractères des deux termes qu'elle réunit. Celui qui construirait un plan du savoir des hommes peut la revendiquer comme lui appartenant, le théologien de son côté ne peut pas l'abandonner, mais doit la conserver comme le fil conducteur qui lui permettra de se diriger dans l'étendue de son domaine, d'éviter d'en sortir mal à propos pour pénétrer sur le terrain d'autrui et de repousser un envahissement des puissances qui occupent sa frontière. Puis donc que l'encyclopédiste et le théologien ont également besoin ' de la méthodologie, reconnaissons qu'elle a un caractère mixte et que tous deux ont des droits sur elle. Mais tous deux ne l'entendront pas toujours de même façon ; pour l'un, les idées d'organisation générale l'emporteront quelquefois sur les convenances de la théologie; pour l'autre, au contraire, les préoccupations et les intérêts théologiques seront au premier rang, et c'est eux qui devront l'emporter en cas de conflit. Nous n'avons pas besoin de dire que c'est à ce dernier point de vue que nous nous plaçons.