ESQUISSE DE L'HISTOIRE
LA METHODOLOGIE
SCIENCES THÉOLOGIQLES
Avant d'exposer à notre manière l'organisme de la théologie, il faut jeler un regard rapide sur ce qui a été fait jusqu'ici dans ce domaine. Nous aurons à parler d'un grand nombre d'ouvrages; nous ne les avons pas eus tous entre les mains. Fallait-il pour cela ne pas les mentionner? Nous ne l'avons pas pensé; nous avons préféré être à peu près complet et emprunter à Pelt, à Hagenbach, à Zyro, des renseignements sur quelques livres du xvi*, du xvii' et du xvin* siècle que malgré nos efforts nous n'avons pu nous procurer.
Pour que la théologie eut une méthodologie, il fallait d'abord qu'elle se fût assez développée pour former plusieurs partiesdistinctes. Mais, dès que les doctrines et les faits chrétiens furent devenus l'objet d'une science, il y eut lieu de se préoccuper de l'organisation de .^ette nouvelle science et d'en grouper les éléments
dans un ordre satisfaisant. Ce travail se fit d'abord d'une manière très-incomplète et défectueuse, puis, peu à peu, les rapports des parties entre elles et avec le tout furent mieux saisis et mieux expliqués, et toute la méthodologie prit un caractère de plus en plus scientifique. Pendant longtemps elle ne fut guère qu'une réponse plus ou moins heureuse à la question : Quelles sont les connaissances nécessaires au ministre de l'Église pour remplir sa tâche? Plus tard, et surtout depuis Schleiermacher, le côté pratique a été moins immçdiatement en vue; la question est devenue plutôt celle-ci : Qu'est-ce que la théologie? L'application de la réponse aux besoins du ministère a passé au second plan ; mais la pratique n'y a rien perdu ; car les solutions étant éclairées par les principes ont acquis un degré de certitude et de clarté dont elles n'approchaient pas auparavant.
Il résulte de ce qui vient d'être dit que c'est dans le domaine de la théologie pratique qu'il faut chercher les premières indications relatives à la méthodologie. En s'occupant du prêtre et de ses devoirs, plusieurs Pères examinent ce qu'il doit savoir et ouvrent ainsi la carrière à la méthodologie. Saint Jean Chrysostome, dans son traité T:ef>. IspcoG-Jv/;; (liv. V et VI), touche déjà à la question. Saint Augustin (de doctrina chrisiiana, Hv. Il et IV) en parle avec plus d'étendue; mais le programme qu'il trace est plutôt celui d'une propédeutique que d'une théologie ; les parties essentielles en sont la philologie sacrée, la dialectique, la rhéto-
rique, les sciences naturelles, en tant qu'elles contribuent à faire comprendre les saintes Écritures.
Cassiodore (de instilutione divinarum litterarum^ t. II, p. 537 et suiv.) dépasse déjà le point de vue de saint Augustin, en ajoutant aux connaissances requises certaines matières plus spécialement théologiques, telles que l'étude des Pères, des canons des conciles œcuméniques, des historiens Josèphe et Eusèbe.
Au moyen âge, Raban-Maur [De clericorum inslitutiouBj, lib. 3), Hugues de Saint-Victor [Didascalion) , Vincent de Beauvais (Spéculum Doctrinœ, op., t. I), apportèrent leur pierre à l'édifice.
Avec la renaissance et surtout avec la réformation, l'importance des travaux méthodologiques fut mise en lumière, et dès lors les ouvrages traitant directement ou indirectement de la matière se suivent de près.
Érasme, le premier, fit quelque chose qui ressemblait assez à une encyclopédie, dans son écrit : Ratio seu methodus compendio pervenieîidi ad veram theologiam (J522). Il y passe en revue les connaissances nécessaires au théologien; mais il s'attache davantage à ce que l'on a besoin de savoir en dehors de la théologie qu'à ce qu'il faut apprendre de la théologie; c'est donc plutôt encore une propédeutique, comme les écrits des Pères que nous signalions.
Le caractère théologique est plus prononcé dans l'opuscule de Melanchthon : Brevis ratio discendœ theologiœ (Op., éd. Bal., t. III, p. 287), où l'auteur examine l'ordre où il convient d'étudier la théologie. Cet ordre
peut paraître singulier aujourd'hui; mais, comparé aux méthodes bizarres et stériles jusque-là en usage, à l'emploi des sentences et à tout l'appareil dont la scolastique du moyen âge, au reste si grande et si belle, n'avait pas su se débarrasser, le programme de Mélanchthon constitue un immense progrès. Le réformateur veut que l'on commence par étudier l'épître aux Romains, afin de bien établir dès l'abord la doctrine de la justification par la foi, qui doit servir de fil conducteur; on passera ensuite aux autres épîtres de saint Paul, puis aux évangiles, en terminant par saint Jean. Lorsque l'on connaîtra l'enseignement du Nouveau Testament, on pourra établir les loci communes à la lumière desquels on examinera et jugera l'Ancien Testament. On le voit, sans parler de la théologie pratique qui n'existait guère encore, l'histoire n'a pas de place dans le cycle de la théologie. N'est-ce pas que le réformateur avait déjà senti que l'histoire n'est pas par ellemême une science théologique et qu'elle ne le devient que par l'emploi qu'on en fait pour établir la doctrine?
Quelques années plus tard, un disciple de Mélanchthon, Théobald Thamer, publiait une adhortatio ad theologiœ sludium (i5/|.3), où il recommande l'étjude de la Bible, de l'hébreu, du grec et du latin, de la langue maternelle en vue de la prédication, des sciences naturelles, de l'éthique, de la rhétorique et de la dialectique. Il ne semble pas qu'il ait rien déterminé quant à l'ordre à suivre dans ces travaux.
Sans nous arrêter aux écrits de D. Ghytraus {Orat.
de studio theol. recle inchoandoj 1557) ; Regulœ studiorum seu de ratione discendi m prœcipuis artihus recte instituenda, 1565), de Jér. Weller [Consilium de theologiœ studio recte constituendo, 1565), de J. Andréa [Orationes de studio sacmrum litterarum, 1567) , de N. Selnekker [Notatio de studio theol. et ratione discendi doctrinam cœlestem, 1579), d'Ab. Galov {Isagogc ad. s. theol., 1652), nous arrivons à un ouvrage plus important, la méthodologie que le grand Gerhard publia en 1620 sous le titre de Methodus studii theologici publicis prœlectionihus in acad. Jenensi a iôil exposita. L'ordre que propose le profond dogmaticien ne saurait nous satisfaire aujourd'hui, mais il peut être intéressant de le reproduire, ne fût-ce que pour nous faire une idée de ce qu'étaient les études dans le grand s'ècle de la théologie protestante. Gerhard réclame d'abord une forte préparation philologique et philosophique, après laquelle seulement le candidat est admis à entrer en théologie pour y passer cinq ans. Les deux premières années sont consacrées tout entières à l'Écriture sainte; dans la troisième on y joindra l'étude des questions controversées entre les différentes églises; dans la quatrième, des exercices de prédication ; dans la cinquiènie, l'histoire de l'Église, les écrits des Pères, des scolastiques et de Luther, L'histoire devient ainsi comme un couronnement et une démonstration des enseignements de l'Écriture. La dogmatique, traitée d'après la méthode des loci communes, n'est qu'un appendice des travaux exégétiques. Tout insuffisant
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qu'il soit, ce plan constitue un réel progrès sur celui qu'avait exposé Mélanchthon. Des disciplines no*ivelles, telles que l'histoire, y trouvent leur place et la théologie marche ainsi en se complétant vers le moment où elle formera un cycle complet.
Quelques années auparavant un professeur réformé de Marbourg, André Gérard d'Ypres, avait publié un petit livre sur la matière, son Theologus seu de ralione studii theologici (iôTS). Ce livre est important parce qu'on y voit paraître pour la première fois la division aujourd'hui traditionnelle en théologie exégétique, systématique, pratique et historique.
Des ouvrages du dogmaticien réformé J.-H. Alsted [Methodus sacrosanctœ theologiœ., 1623-26, etc.), nous ne retiendrons que sa définition du but de la théologie u dont l'étude doit, dit-il, aboutir à la gloire du Dieu trinitaire, à notre propre salut et au perfectionnement de notre nature ». Le point de vue de l'ensemble est du reste scolaslique au plus haut degré et sa valeur méthodologique assez minime.
J.-L. Frei, de Bâle (Meletemata de officia doctoris christianij, 1711-15), donne au théologien chrétien la triple tâche d'interpréter l'Écriture sainte, d'exposer la foi et de réfuter les adversaires, d'où résulte Ime division de la théologie en trois sciences principales : exégèse, dogmatique et polémique.
G. Calixte, dans son Apparatus théologiens (1628), s'efforce de construire la théologie sur la base de l'exégèse et de l'histoire. Spener (passim) prend l'exégèse
pour point de départ, mais se montre trop sévère pour la philologie et la philosophie qui seules permettent de bien comprendre l'Ecriture.
Gh.-3I. Pfaff [Introductio in historiam theol. litterariam, Ïl2[i) met également l'exégèse en tête des études ; mais il fait aux autres sciences une part plus large que Spener et son école.
J. F. Budde {Isagoge historico theol. j, ad theologiam universani singulasque ejus partes, 1727) adopte un ordre tout différent. La dogmatique placée en tête du développement est suivie de la symbolique, de la patristique, de la morale, du droit ecclésiastique, de l'histoire de l'Eglise, de la polémique et enfin de l'exégèse qui forme chez lui la conclusion de tout l'ensemble.
Le livre de iMursinna (178/i.) ne mérite d'être cité que parce que le premier, il portait le titre d'Encyclopédie {Primœ lineœ encyclopediœ theol.) .
Sans écrire une méthodologie proprement dite, Herder, par ses ouvrages [Conf. surtout Briefe das studium der théologie hetreffend, 1780) imprima aux esprits un mouvement puissant qui commença à les préparer aux travaux qui allaient venir.
A partir de ce moment, les encyclopédies se succèdent rapidement. Nœsselt (Amveisung zur Bildung angehender Theologen, 1791), Planck [Einleitung in die theologischen Wissenschaften, 179/i), Kleuker (Grundriss einer theol. Encyklopddie^ 1800-1801), publient coup sur coup des livres oubliés aujourd'hui. On n'étudie
guère davantage les essais de K. Daub [Die Théologie und ihre Encyklopùdie, Sludien, t. II, p. 190), quoiqu'ils aient une réelle valeur.
Alors parut l'écrit qui, le premier, éleva la méthodologie au rang de science et duquel découlent directement ou indirectement tous les travaux qui ont été faits depuis sur le sujet. Nous voulons dire l'opuscule de Schleiermacher intitulé Kurze Darstellung des theologischen Studiums zum Behuf einleitender Vorlesungen entworfen, publié pour la première fois en 1811 et revu en 1830.
Il n'y a là que quelques pages, mais elles sont pénétrées d'une telle puissance de pensée, qu'on aurait peine à trouver un autre écrit dont l'influence puisse hii être comparée. Pour la première fois, la théologie apparaît comme un ensemble dont toutes les parties bien reliées et agencées entre elles concourent à un but commun, sans se détourner de leur chemin. L'espace nous manque pour faire du livre l'analyse que nous voudrions, nous le regrettons d'autant plus que nous aurons souvent à nous séparer de lui, et que la conception de la théologie que nous présentons diffère profondément de celle ciue Schleiermacher a si longtemps fait régner dans la science. Pleinement d'accord avec lui sur le but qu'il assigne à la théologie, servir et gouverner l'Église, nous nous séparons de lui sur le choix des moyens propres à atteindre ce but, et sa division de la science ne saurait nous satisfaire. Il la partage en trois grandes branches : théologie philosophique, historique et pratique. La pre-
mière regarde vers le dehors, défend la place et cherche à faire des conquêtes ; elle se divise en apologétique et en polémique. La seconde apprend à connaître le terrain intérieur; elle renferme l'exégèse, l'histoire et la connaissance de l'état actuel de l'Église; cette dernière se partage en dogmatique ou étude des croyances, et en statistique ou étude des phénomènes visibles. La dernière enfin donne d'abord les principes du service de l'Église, puis ceux du gouvernement de l'Eglise.
Cependant il fallut quelques années pour que l'impulsion venue de Schleiermacher donnât naissance à des ouvrages de valeur.
Les premiers écrits qui parurent après la Kurze Darstellung en sont encore indépendants. Ce sont ceux de Bertholdt {Theol. Wissenschaftskunde, 1821-1822), de Francke {Theol. Encyklopddie, 1819), de Stiiudlin [Theol. Encijklopàdie imd Méthodologie, 1832) et de Danz [Encyklopadie und Méthodologie der theol. Wissenschaften, 1832). Nous allons donner une idée de ce dernier qui, quoique postérieur de plus de vingt ans à la première édition de Scheiermacher, peut néanmoins nous fournir une notion assez précise de ce qu'était la méthodologie au moment où la Kurze Darstellung vint la renouveler. Dans une longue introduction qui remplit plus du quart de l'ouvrage, l'auteur examine les idées générales de science, d'encyclopédie, d'études, de méthode, d'enseignement, de religion, de christianisme, d'Eglise; puis, passant enfin à son sujet, il distingue entre l'encyclopédie et la méthodologie et réduit