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Essai de philosophie positive

Il n'y a persoDiio qui n'ait remarqué que, dans la conversation , l'on se sert d'une foule de locutions qui ne sont pas comprises par tout le monde de la même manière, et que cette différence d'acception «devient une source inépuisable de discussions.

Les mots ne signifient rien par eux-mêmes et ne représentent les divers objets de la nature que par convention. Aussi primitivement, on a pu prendre une combinaison quelconque de lettres et convenir que celte réunion de lettres représenterait le premier objet venu, en serait le nom; mais la convention adoptée, la langue une fois formée , ii n'est plus peimis à qui que ce soit de changer l'acception reçue, sous peine de n'être

pas entendu. C'est l'usage, cette espèce de convention tacite qui fait les langues, tantôt des mots cessent d'être employés, tantôt de nouveaux mots s'introduisent dans le langage, et il n'y a à cela aucune espèce d'inconvénient; mais ce qui en aurait beaucoup, ce serait le changement d'acception donné à quelques mots ou a quelques locutions, puisqu'alors les anciens auteurs ne pourraient plus être compris qu'avec des notes ou une espèce de traduction, et en outre, comme tout le monde ne se soumettrait pas de suite à celte innovation, on cesserait, par le fait, de parler la même langue ( parler la même langue ne veut pas seulement dire prononcer les mêmes mots , mais bien encore y attacher les mêmes idées).

Aussi, quand on écrit, il ne faut pas rechercher l'origine des mots, leur étymologie, mais bien s'inquiéter de leur acception actuelle et s'y c(mformer; et quand un mot a été employé dans divers sens, on ne doit s'en servir que dans l'acception le plus en usage.

Quand on a bien présent h l'esprit qu'une réunion de lettres ne représente un certain objet que par convention, parce qu'on l'a voulu ainsi, parce que l'usage l'a consacré, et non parce que cette combinaison de lettres a une cer-

laine analogie , un certain rapport avec l'objet qu'elle désigne , on est peu tenté , à l'exemple de certains philosophes, de changer l'acception reçue , et d'assurer que c'est à tort qu'un certain mot ou une certaine locution sont généralement entendus dans tel sens.

Lorsqu'on a formé les langues , l'on n'a mis un mot en circulation que pour représenter une connaissance acquise, que pour émettre l'idée que l'on se formait d'un certain sujet ; mais dans l'étal actuel des choses , les enfants retiennent ies mots fort souvent ayant de bien connaître le sens qu'on doit leur attribuer ; c'est donc à cliacun de nous, en grandissant, à nous rendre compte de la signification précise des mots dont nous nous servons. Malheureusement toutes les personnes ne se livrent pas à ce travail avec le même discernement; aussi il est arrivé que plusieurs personnes ont détourné certains mots de leur signification primitive, et par suite que les mêmes mots sont entendus d'une manière par les uns et dans un autre sens par les autres.

Les poètes sont ceux qui ont le plus contribué à porter la confusion dans le langage ; sous le vain prétexte de donner plus de mouvement à leurs productions , ils n'ont pas craint de dénaturer les objets qui nous environnent, tantôt en

supposant vivants les objets inanimés, tantôt en personnifiant ou les passions humaines ou les qualités et propriétés des substances, ou quelques-uns (le leurs rapports; i, rrMif.-.i-.o i > . .m» >

Par le fait, non-seulement quelques mots ont été détournés de leur signification primitive, mais même il existe certains mots dans la langue qui sont censés désigner des su])slances qui n'ont jamais existé. ,»; -ifr.

Comme nous l'avons dit, dès qu'on connaît un objet, on peut convenir qu'une combinaison quelconque de lettres en sera le nom ; mais la connaissance de l'objet dort néoessaircment précéder le mot qu'on, veut lui donner < puisqu'une réunion de lettres ne re|>résente réellement que ce qu'on est convenu de lui Taire désigner, et ne représente rien avant la convention faite.

Nous ferons remarquer qulilij'est pas au pouvoir de l'homme de créer; ainsi, lors même qu'une nation déciderait qu'un certain mot sera le nom d'un des habitants de la lune, et qu'un autre mot sera celui du rapport d'un certain son à une certaine couleur, celle nation ne peut pas faire que ces mots aient des ^significations réelles, dans le cas où la lune serait inhabitable, et où il n'existerait aucun rapport entre la couleur et le sou.

Ainsi, pour qu'un mot ait uno sigiiification pi'écisc, il faut l'' que la chose que ce mol tlésignc existe rëeliement; 2« que les hommes soient d'accord sur la signification de ce mot.

Gonnr.e les homm.es n'ont inventé les iano^nes que pour pouvoir se cominuniqner leurs idées, il est indispensable que les personnes qui conversent entre elles attacheiit le même sens aux mots dont elles se servent, faute do quoi elles ne se transmettraient plus réellement lenrs pensées, mais Lit!=n de vains sons; et si une discussion s'engage, il est essentiel, avant tout, de vérifier si on attache (effectivement les mêmes itlées aux mêmes mots.

• Celui qui veut traiter un sujet i\m demande de Texactitude, doit donc n'employer que des loculions, qui sont entendues dans le même sens par tons ceux dont il veut se Taire couiprendre, et quand une expression parait louche, il est tenu a en donner aussitôt une déiinition claire et précise, et à avoir grand soin de ne s'en servir dans la suite qu'en Ini donnant absolument la même acception. Il est don<>; bon, avant d'entrer en matière, de commencer par faire connaître le sens précis des mots et des expressions dont on aura le plus souvent occasion de se servir pour la solution de la question que l'on traite.

Les mots ayant été inventés pour nous mettre à môme de rendre les idées que nous possédons sur les substances, sur les qualités et propriétés des corps, sur le rapport de ces qualités, ou enfin pour exprimer les idées que nous nous formons des actions et mouvements de ces substances, la première! chose à faire, pour tâcher de se former une idée nette de l'objet qu'un mot représente, c'est d'examiner si ce mot est le nom d'une substance , celui d'une certaine force , celui d'une des qualités d'un corps, ou celui d'un certain rapport.

La meilleure manière de faire connaitre un objet , est de le placer sous les yeux de l'auditeur, puisqu'ainsi on le met h même d'en examiner à loisir toutes les qualités et propriétés, et par suite d'en avoir une connaissance complète.

Si l'on n'a pas sous la main l'objet que l'on veut faire connaitre, alors on fait de cet objet une description exacte et détaillée, et par suite ridée que nous attachons au nom A de cet objet une fois bien connue, comprend d'une manière implicite les idées de toutes les choses qui entrent dans sa description, ou, autrement dit, les idées de tous les mots qui servent à en faii-e la description. Cela posé, si nous avons maintenant à faire connaitre un objet !>, dont la description se

compose d'abord de toutes les connaissances qui ont été nécessaires pour connaître A , et de plus de quelques autres connaissances , on voit facilement que pour faire la description de B, il suffit d'ajouter au nom de A ces dernières connaissances, sans énumérer toutes les connaissances que comporte A , puisque ce mot les comprend toutes d'une manière implicite. De celte façon , la description d'un objet pourra souvent se faire avec un petit nombre de mots, et c'est cette description abrégée qui prend le nom de définition; mais l'attention qu'il faut continuellement avoir, c'est de ne faire entrer dans une définition que des mots bien connus d'avance, et qui représentent des objets dont la personne h laquelle on parle peut facilement faire la description; autrement, on n'aurait fait que substituer à des mots que l'on veut faire connaître d'autres mots mal connus.

Ainsi, par exemple, on peut définir le zèbre une espèce de mulet dont la robe jaunâtre est rayée de bandes noires parallèles ; mais cette définition ne ferait pas connaître le zèbre à des personnes qui n'auraient jamais vu de mulet.

Le but de toute définition est de faire comprendre à la personne à laquelle on parle ce que veulent dire les mots ou expressions qui sont

h définir; mais comme on exige de plus que la définition, au autrement dit l'explication, se fasse en peu de mots, il n'est pas rare que cette définition, comprise des uns, se trouve insuffisante pour d'autres , {)arce que cette définition s'appuyant sur des connaissances h eux inconnues, demande par suite des explications préalables.

Aussi, quoique l'on puisse toujours faire connaître exactement ce que veut dire une expression ou un mot, en énumérant toutes les connaissances de l'objet que ce mot désigne, en rappelant à la mémoire ce que les personnes qui ont inventé ce mot sont convenues de lui faire représenter, il peut arriver quelques cas oii, en Acculant substituer h une description détaillée une définition ou description abrégée, on cesserait d'être parfaitement compris.

S'il s'agit de faire connaître un certain rapport, il ûmdra rappeler h la mémoire les objets comparés; s'il est question d'une qualité, on fora connaître le corps dont ce nom désigne une des qualités.

Comme nous venons de le dire, le véritable but de toute définition est de faire connaître à la personne h laquelle on parle l'oljjet à définir : aussi, quand celte personne connaît bien l'objet

en question , toute définition devient dès lors une superflu! té.

Maintenant, comme il peut se faire que cette personne connaisse déjà en partie l'objet en question, il f-iiffira alors de lui faire la description de la partie de l'objet qui lui est inconnue, et m.ême dans le cas où l'objet dont il s'agit est en grande partie connu d'elle, une simple indication la mettra à même de distinguer cet objet de ceux qui pourraient avoir beaucoup de ressemblance avec lui.

1! peut aussi arriver qu'on n'ait besoin de faire connaître à cette personne l'objet que sous le point de vue qui a rapport avec le sujet que l'on traite; dans tous ces cas, quelques explications tiennent lieu de définitions.

La plupart des définitions que l'on trouve dans les ouvrages qui ne traitent pas de niatliémaliques sont généralement insuffisantes pour bien faire connaître l'objet à définir.

Nous avons dit que, pour Hiire connaître un objet, il fallait, si nous ne l'avions pas sous la main, en foire une description détaillée; mais quand il est question d'une simple sensation , la présence de l'objet qui nous donne cette sensation est alors indispensable , puisque la description de cette sensation n'est que la répéti-

— lotion (lu mot qui désigne cette sensation. Ainsi, par exemple , il n'y a aucune définition qui puisse faire comprendre ce que veut dire le mot violet aune personne qui serait aveugle, ou qui, par une circonstance particulière, n'aurait jamais aperçu cette couleur.

Prendre quelques mots qui sont les noms des qualités des corps, et d'autres mots qui sont les noms de leurs rapports d'une manière absolue , en ne tenant point compte , dans le premier cas , des objets dont ces mots représentent les qualités, et dans le second cas des objets comparés, c'est par le fait transformer les objets que ces mots désignent en véritables substances.

il eût été sans doute à désirer que les substantifs eussent été réservés exclusivement pour désigner les substances ; mais il faut prendre les langues telles qu'elles sont, et l'usage a voulu que quelques-unes des qualités des corps eussent pour noms des substantifs (connue l'étendue, la couleur, le son, l'odeur, la saveur), et que d'autres substantifs fussent aussi les noms de certains rapports (comme le froid, le chaud, le beau, l'injuste, l'ordre). Ce qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est la signification de ces mots , c'est la chose qu'ils désignent, et il faut bien faire attention que ces espèces de substantifs non-

seulement ne désignent pas des substances, mais encore n'expriment des idées qu'autant qu'on sait d'avance quels sont les corps sous- entendus.

Nous insisterons ici pour faire remarquer de nouveau que la définition du nom d'un corps doit rappeler à l'esprit la description complète de ce corps, ce qui ne peut avoir lieu qu'autant que les mots qui composent la définition sont euxmêmes parfaitement connus d'avance.

C'est ainsi qu'on procède en mathématiques, où toute définition s'appuie sur des mots connus ou déjà définis auparavant.

Aussi, si l'on voulait étudier un ouvrage de mathématiques en commençant par le milieu, on ne pourrait pas le faire avec succès; car les définitions qu'on trouverait alors ne seraient plus entendues du lecteur, et par suite ne seraient plus, h proprement parler, des définitions pour lui : par exemple, on peut dire qu'une surface sphérique est le lien de tous les sommets des triangles rectangles qui ont la même hypothénuse; mais cette expression ne sera entendue, et par suite ne sera une définition de la sphère , que pour les personnes qui savent déjà d'avance ce que c'est qu'une surface , ce qu'on entend par triangle rectangle, et auparavant ce que c'est

qu'un angle droit, et encore antérieurement ce que c'est qu'une ligne droite.

Lo6 métaphysiciens ont rarement procédé du simple au composé ; aussi leurs définitions sont généralement ar!}itraires, et elles manquent de clarté quand elles ne pèchent pas par la justesse.

Un objet qui serait complètement inconnu ne peut iccevoir aucun nom; car donner un nom à un objet, c'est en affirmer l'existence, et dire par suite que cet objet ne nous est pas totalement inconnu.

Il ne faut pas croire qu'en mathématiques les îellres X, Y, Z représentent des objets complétemciit inconnus; on connaît parfaitement d'avance la nature de l'objet qu'une de ces lettres désigne, et l'on sait bien qu'elles tiennent la place on d'un nombre, ou de la longueur d'une droite, ou de la dislance d'un point h un autre point fixe.

Il est bien évident que si un objet n'est pas connu, ce ne sera pas en lui donnant plusieurs noms qu'on arrivera plus facilement à sa connaissance, et que, loin de là, cette multiplicité de noms donnés à un même objet .ne sera qu'un inconvénient qui pourra faire supposer qu'il s'agit de plusieurs objets différents.

Nous ferons aussi remarquer qu'il ne suffit pas de placer un point d'interrogation après quelques

mots pour faire une véritable question; il faut, (le plus, que la personne interrogée sache quelle espèce de chose on lui demande pour qu'elle puisse faire iwe réponse satisfaisante, ce qu'on ne pourra évidemment espérer quand la personne qui fait l'interrogation ne sait pas au juste elle-même ce qu'elle a intention de demander.

Les mots qu'est-ce et pourquoi sont de véritables abréviations dont on ne peut comprendre le sens qu'autant qu'on a donné toute son attention aux proposilions'précédentes : aussi, quand on vous demande {pourquoi ? vous ferez bien , avant de répondre et pour éviter toute équivoque, de demander à la personne qui vous interroge quels sont les mots sous-entendus, «'t de la prier de rétablir ces mots textuellemeni;. 11 est bien certain que notre ignorance nous empéehé souvent de pouvoir répondre à une question claire et précise; mais c'est vraiment folie que de chercher la solution d'une question faite avec des mots dont on ne comprend pas parfaitement la signification.

^a OTJ!iiJoiJit;q

Du Raisonnement.

Quand on veut connaître un objet, un édifice par exemple, on l'examine avec soin, tant dans son ensemble que dans ses détails; mais pour s'assurer qne rien ne nous a échappé dans son examen , il faut l'étudier avec méthode ; par exemple, en Aiire le tour en partant d'un point déterminé, et ne cesser ses observations que lorsqu'on est revenu au point de départ.

Une méthode, dans l'enseignement, est une certaine classification dans les idées, qui consiste à présenter les connaissances que l'on veut enseigner dans l'ordre le plus convenable pour se faire bien entendre de ses auditeurs et pour leur faire perdre le moins de temps possible, en ne surchargeant pas la mémoire de choses inutiles.

H est nécessaire que tout livre qui traite une science quelconque présente les objets dont elle s'occupe dans un ordre convenable.

Une certaine classification ou une méthode particulière ne constitue sans doute pas cette science, mais elle en facilite prodigieusement l'étude.

Si , après avoir classé un certain nombre d'objets (des minéraux par exemple) d'une certaine

manière , et leur avoir assigné à chacun un nom , on voulait considérer ces objets sous de nouveaux points de vue , refaire de nouveaux classements et donner de nouveaux noms h ces mêmes objets, il est visible que ces divers classements, et surtout que ces différents noms donnés aux mêmes objets, établiraient une confusion qui rendrait l'étude de la minéralogie obscure et difficile.

Raisonner ou faire des raisonnements consiste à énumérer successivement certaines vérités déjà admises et reconnues qui (se rapportant au sujet que l'on traite) servent h mettre en évidence une proposition qui (quoique comprise d'une manière implicite dans les données primitives) n'avait pas été aperçue auparavant, ou du moins n'avait pas été regardée comme une vérité avant ces développements.

Ce n'est certainement pas par le raisonnement qu'on parvient à changer en rien la nature d'une proposition , et qu'on peut rendre vraie une proposition erronée , ou fausse une proposition exacte; mais c'est par lui que l'on se rend compte de sa propre manière de voir.

11 ne faut pas confondre le raisonnement avec la manière de raisonner, ou , autrement dit , avec la méthode : celle-ci sert à soulager la mémoii'C et à empêcher, dans une démonstration

lin peu longi-e, de pcFdro de vue les données primilives; mais la méthode ne constitue nullement le raisonnement proprement dit.

Les raisonnements ne portent que sur les idées que l'on attacheaux mots qui rendent les données de la question. Aussi, quand les principes d'où l'on part pour raisonner sont des li\polhèses erronées, les raisonnements ne corrigent nullement ces erreurs primitives, et les conclusions auxquelles on arrive îiiors soiu elles-mêmes erronées. 11 y a plusieurs méthodes dont on se sert pour raisonner : le syllogisme est une de ces méthodes.

En algèbre, quand (après avoir mis en, équation les données de la question) on muitiplie ou on divise les deux membres d'une équation par le même ncmibré, ou que l'on ajoute ou retranche la même quantité aux deux membres de cette équation, on emploie la une autre manièi'e de raisonner également bonne. Une autre méthode qu'on appelle raisonnement par l'absurde, consiste à l'aire voir que la supposition qu'une inconnue cherchée a une certaine valeur conduirait à des conclusions inadmissibles : ainsi, })ar exenrple, si après avoir supposé à l'inconnue une valeur ou plus grande ou plus petite qu'une certaine quantité, on arrivait a des conclusiojis en

opposition directe avec des vérités reconnues, on serait en droit d'affirmer que celte inconnue est égale à cette quantité.

Nous ferons remarquer que des conclusions inadmissibles auxquelles nous conduit le raisonnement ne deviennent la preuve de la fausseté d'une supposition faite qu'autant que toutes les autres propositions qui sont entrées dans nos raisonnements sont des vérités incontestables.

Les raisonnements servent (en ne perdant pas de vue le but qu'on se propose) à suivre la liaison des idées, de manière h mettre en évidence celles de ces idées qui (quoique comprises implicitement dans les données primitives) conduisent à la solution de la question que l'on traite.

Mais il ne faut pas s'exagérer les avantages de la méthode ou du raisonnement jusqu'à croire qu'ils puissent nous faire créer une connaissance quelconque, ou quelques idées qui en seraient l'émission. La méthode et le raisonnement peuvent nous faire retrouver des idées presque oubliées, nous présenter les connaissances que nous possédons déjà dans un ordre convenable, nous faire voir la liaison des idées entre elles, leurs rapports, choses auxquelles nous aurions pu ne pas faire attention auparavant; mais nous avons beau combiner nos idées entre elles, nous n'en

ferons jamais sortir une seule nouvelle idée simple.

Aussi nous ne devons jamais perdre de vue que les conclusions que l'on lire de certaines données ne sont autre chose que des idées comprises implicitement dans les données primitives.

Le raisonnement ne parvient à nous faire découvrir la solution de la question que nous cherchons, qu'à la condition de n'avoir omis aucune des circonstances essentielles que comportent les données de cette question.

Ne pas trouver les connaissances comprises implicitement dans les données de la question , provient ou de notre ignorance sur ce sujet ou de notre peu d'intelligence.

Introduire dans les raisonnements des connaissances complètement étrangères aux données primitives, dénote ou un esprit léger ou un jugement faux; et les conclusions auxquelles on arrive alors sont erronnées , ou du moins n'ont aucun rapport avec le sujet que Ton traite.

On voit, d'après cela, combien il est important que les mots qui entrent dans les données primitives soient bien délinis; car si ces mots étaient entendus dans deux sens différents, deux personnes qui raisonneraient conséquemment, parlant de données qui ne seraient j^lus les mêmes.

— ii) —

devraient arriver à des conclusions différentes, puisque, par le fait, elles ne traiteraient plus la même question.

Les conclusions déduites de certains raisonnements ne sont des vérités qu'autant que les données primitives sont elles-mêmes exactes, et que les axiomes ou principes d'où vous partez pour raisonner sont appuyés sur le témoignage irrécusable de l'expérience.

On nomme principe toute proposition qui exprime une vérité dont on est censé avoir constaté l'exactitude antéyieurement, et sur lequel principe on s'appuie pour raisonner : aussi les conclusions auxquelles vous arrivez ne sont exactes qu'autant qu'on a auparavant vérifié la justesse des principes évoqués.

Il est bien certain qu'une vérité demeurera telle» alors même que nous négligerions d'en constater la justesse ; mais toute personne sensée ne peut admettre une proposition comme vraie que sur des preuves de fait, ou sur des preuves déduites de raisonnements.

Des Axiomes et des Principes.

Ce qui donne aux mathématiques une supériorité d'exactitude incontestable sur les autres sciences, provient d'abord de la clarté du langage dont on y fait usage; par exemple, quand on parle de l'exposant d'une quantité, du produit de deux nombres, d'une ligne droite, d'un carré, d'un sinus, d'une parabole, non-seulement les mathématiciens comprennent ce dont il s'agit, mais encore tous entendent ces expressions de la même manière.

Cette grande exactitude provient ensuite de ce que les axiomes ou principes d'où les mathématiciens partent pour raisonner sont des vérités incontestables et sanctionnées par l'expérience.

On donne le nom d'axiome à un mot ou à une expression qui parait une vérité parfaitement évidente, comme sont les noms des simples sensations.

Ce (\m fait que les livres philosophiques sont si obscurs, surtout dans la partie qui traite de la métaphysique, provient bien moins des grandes difficultés que présente le sujet, que de la diversité de langage que chaque auteur y a introduite; il semble que plusieurs d'entre eux ont pris à

lâche de se servir des mots les plus essentiels, tels que sensation, pensée, idée, réflexion, jugement, dans des acceptions différentes de celles de leurs prédécesseurs ; de sorte que par le fait ces personnes parlent des langues différentes, et que plusieurs de leurs ouvrages resteront éuigniatiques jusqu'à ce qu'un éditeur (complaisant et instruit de leur manière de voir) ait pris la peine de faire précéder leurs ouvrages d'un petit dictionnaire qui indique dans quel sens ils ont employé les mots dont ils ont fait le plus fréquent usage dans leurs livres.

Un autre inconvénient des traités de métaphysique vient de ce que la plupart de leurs auteurs admettent pour axiomes des hypothèses qui n'ont aucune hase solide, et qui ne sont nullement appuyées sur l'expérience.

Ainsi , par exemple, lorsque deux phénomènes se succèdent invariablement dans le même ordre, ils affirment que le second phénomène est un produit du premier, et ils nomment celui - ci cause et celui-là effet.

Quand maintenant plusieurs phénomènes se suivent constamment de la même manière , ils supposent que le premier phénomène qu'ils appellent cause première ou principe possède une vertu créatrice, et que, nouveau Protée, il se mé-

lamorphose de lui-même en une foule de substances différentes, et produit ainsi successivement tous les phénomènes qu'on voit suivre le premier.

Lorsque deux objets se font toujours voir enseml)le, ou que deux événements arrivent invariablement h la suite l'un de l'autre, il est certain que leur connaissance se grave dans la mémoire à la suite l'une de l'autre ; de sorte que la présence ou le nom de l'un d'eux nous fait ressouvenir immédiatement du nom de l'autre, et c'est en quoi consiste le rapport que ces choses ont entre elles. Mais si par rapport on veut donner h entendre que ces objets ont quelques affinités qui les rendent inséparables, ou bien que ces événements ont quelques liaisons intimes qui rendent le second événement une conséquence du })remier, on avance la une assertion qui ne peut être admise sans preuve.

Le mot cause pourrait sans inconvénient être rayé du langage, puisque ce n'est qu'un nouveau nom donné h un objet déjà C(mnu, alors que cet objet joue un rôle dans un certain événement ; mais cet objet, qui a déjà reçu un nom, n'a pas changé de nalme et n'a pu acquérir de nouvelles propriétés, par cela seul qu'on l'aura désigné sous le nomade cause.

Ces mêmes personnes admettent aussi comme

axiome que chaque chose a son contraire; c'est d'après cette hypothèse qu'elles se figurent que, puisqu'il existe des substances corporelles ou des corps, il doit aussi exister des substances incorporelles ou des esprits, vu que le mot incorporel est le contraire du mot corporel.

C'est d'après le même principe que, quand elles se trouvent embarrassées pour faire la description d'un objet, pour donner la définition d'une expression, elles s'occupent d'abord de l'objet que leur imagination a classé comme une chose c(mtraire à l'autre, et revenant ensuite au premier sujet, elles lui donnent des qualités opposées à celles dont elles ont gratifié le second objet, et croient ainsi avoir trouvé la définition qu'elles cherchaient.

Les divers corps de la nature ne sont nullement pareils, et c'est par leur dissemblance que nous les distinguons les uns des autres; mais ils ont aussi des ressemblances, des qualités communes. Quand on dit qu'un objet est le contraire d'un autre , qu'une chose est l'opposée de telle autre chose, ceci est une locution qui veut seulement dire que ces objets ne sont pas les mêmes, mais ne précise absolument rien sur leur différence. Pour que cette locution soit comprise, il est indispensable que les choses dont il est question ne soient

qu'au nombre de deux, puisqu'alors , en disant que ce n'est pas un de ces objets , c'est comme si on afflrmait que c'est l'autre objet. Ainsi, quand on dit qu'un corps n'est pas en repos, mais bien à l'état opposé, a l'état contraire , on voit de suite qu'on entend par là que le coips est en mouvement ; car, puisque les corps ne se présentent à nous que sous les deux états de repos ou de mouvement, en excluant un de ces états, on désigne par le iliit l'autre état ; mais quand il s'agit de couleurs, par exemple, Texclusion de l'une d'elles n'en détermine une autre que dans le cas où il n'est question que de deux couleurs seulement.

Les poètes, soit par ignorance des faits, soit pour donner plus de mouvement à leurs productions, ont personnifié certains rapports et certaines qualités; la plupart des pliilosophes , en suivant les mêmes errements, ont tout à fait changé la nature réelle des choses, et transformé en systèmes plus ou moins ingénieux les explications naturelles que nous indiquent le bon sens et la raison.

Considérer un certain rapport d'une manière absolue, l'examiner isolément et indépendamment des objets comparés dont il est le rapport, c'est dénaturer ce rapport, et le transformer en une véritable substance.

Les métaphysiciens ont employé un grand nombre de mots dont les uns ne représentent absolument rien, et dont les autres désignent fort mal les objets de la nature; ils ont formé ces derniers mots en supposant qu'ils sont les noms de certains corps qui sont censés posséder des propriétés qu'ils n'ont pas réellement, et plus souvent, en supposant qu'ils sont les noms de corps privés de qualités qu'ils possèdent effectivement : les mots matière et essence sont dans cette dernière catégorie, et désignent des corps mal définis.

Nous savons fort bien qu'il ne suffit pas de nier l'existence d'une chose réelle pour l'anéantir; mais on conviendra aussi qu'il ne suffit pas d'inventer un mot nouveau pour créer une nouvelle substance.

En ne perdant pas de vue que ce n'est que par convention qu'un mot désigne un certain objet, on ne pourra se dispenser de convenir que certains mots, comme l'espace, la matière, l'esprit, par exemple, ne peuvent être les noms de certaines substances réelles qu'autant que les personnes qui ont mis ces mots en circulation ont connu cesdites substances, ont été en état d'en faire la description.

Une personne qui a de la rectitude dans le

jugement ne doit, en parlant d'une certaine substance, lui donner que les qualités qui lui ont été bien reconnues soit par ses propres sens, soit par ceux de personnes auxquelles elle accorde pleine confiance ; et si c'est d'une force ou d'un corps animé d'un certain mouvement qu'il est question, elle ne doit lui attribuer que les actions qui lui sont bien légitimement constatées.

Mais toutes les personnes ne raisonnent pas ainsi; et si, par exemple, les hommes apprenaient, par un moyen quelconque, qu'il existe un être dans la lune, sans avoir pu se procurer sur cet être aucune autre notion que celle de son existence, avant peu de temps les gens à imagination vive l'auraient façonné h leur guise, et par suite le nom qu'on aurait donné h cet être représenterait avant peu une foule de substances différentes ; mais remarquons bien néanmoins que quelque féconde que soit l'imagination d'un individu, il ne pourra doter cet être que des qualités qui sont connues de lui; de sorte qu'un aveugle ne pourra jamais lui donner de belles couleurs, ni un sourd une belle voix.

Il ne faut pas se dissimuler que la plupart des hommes sont faits de telle sorte que , quand un mot leur est souvent répété, ils ne peuvent s'em-

pêcher de lui attril)uer une signification quelconque (comme si un mot pouvait avoir une signification inde'pendamment d'une convention particulière), et que, quand un de ces mots passés dans la langue soulève une discussion, leur critique porte sur l'acception qu'on doit lui donner, sur la définition de l'objet que ce mot est censé désigner, nullement sur l'existence réelle de cet objet, et que, quelque peu d'accord que l'on se trouve sur sa signification , on en conclut seulement que les autres personnes ont aperçu cet objet sous un faux point de vue; qu'elles le connaissent moins bien que nous ; mais presque jamais on ne se hasarde à en nier l'existence réelle.

H est vraiment déplorable que certains mots et certaines expressions qui ne représentent aucune idée, tels que le néant, anéantir, créer de rien (ces deux verbes expriment le rapport d'un objet au néant, rapport qui n'existe point ) , l'infini, l'éternité, se soient introduits dans le langage, parce qu'ils laissent dans l'esprit de fausses notions dont il est fort difficile de se débarrasser; désapprendre, ou plutôt effacer de la mémoire des notions fausses ou vraies, est excessivement difficile.

11 ne faut pas croire qu'il n'y ait que peu d'in-

convénienls h ce qu'une personne ait puisé dans son enfance de fausses notion-s sur certaines choses, pourvu que pp.r la suite une éducation soignée soit parvenue h rectifier ses idées à ce sujet.

Clierchons, par exemple, à nous rendre compte de ce qui arrivera a quelqu'un qui, bercé dans la croyance du diable, aura cessé de croire à son existence. Quand on prononcera devant lui le nom de diable, ce mot, en frappant son oreille, lui occasicmnera une sensation; à cette sensation sa mémoire lui fera paraître une image, ou même successivement plusieurs images, si ses premiers instituteurs lui ont représenté le diable sous plusieurs formes : par la réflexion , sa raison rejettera toutes ces fausses images, pour chercher à y substituer l'idée de la non-existence du diable ; mais non-seulement l'image qui pourrait lui donner cette idée ne se présentera pas la première, mais même elle ne se présentera pas du tout (la nonexistence n'ayant pas d'image.) Il y aura donc, à chaque fois que ce nom sera prononcé , perte de temps pour lui pour la rectification de ses idées; et si, avec fâge, son intelligence venait à s'affaiblir, il ne reverrait bientôt plus le diable que par ses premières impressions.

Comme Dieu ne se manifeste à nous que par

ses actes, il eût été rationnel de ne le désigner que comme une force, une grande puissance; mais il n'est pas très-étonnant que du moment que nous avons voulu deviner sa nature, nous l'ayons fait en tout semblable à nous, tant au physique qu'au moral; par la raison que nous sommes, parmi les êtres que nous connaissons, ce qui nous parait le mieux, et que nous n'avons à choisir que parmi nos connaissances.

Les personnes qui ne se contentent pas de vains mots, mais qui exigent que ces mots soient la représentation de quelques idées, comprendront facilement que, lors même que Dieu se révélerait à nous, il ne pourrait nous faire comprendre de lui-même que les qualités qui lui sont communes avec ce que nous connaissons déjà, et qu'à moins de nous doter de nouveaux sens, le nom d'une qualité nouvelle pour nous ne peut être qu'un vain son vide de sens , comme le mot rouge pour un aveugle.

De l'Ame et de ses Fncultés.

H est bien constaté que nous nous apercevons (les impressions que certains objets font surnous, que nous remarquons leur présence, que nous les distinguons les uns des autres, que nous conservons le souvenir de ces objets lorsqu'ils sont absents , que nous possédons la puissance de nous mouvoir, de remuer nos membres; mais, quoique l'on soit parraitement d accord sur ces faits, on est loin de s'entendre aussi bien sur la manière dont ces faits s'accomplissent, sur les qualités et propriétés inhérentes à la nature humaine, et même sur les noms h donner h ses facultés, à tel point que le substantif dont le 7noi humain, le je tient la place, a reçu plusieurs noms qui n'ont; pas absolument la même signification. Nous regardons le choix de ce nom comme chose de peu d'importance en soi , pourvu que l'on soit bien d'accord sur la signification qu'on doit attribuer à ce nom.

Nous croyons qu'un mot, pour être bien entendu, doit rappeler à la mémoire toutes les qualités, propriétés et facultés de la substance que ce mot désigne.

Nous prendrons donc un de ces mots , le mot

âme, par exemple, pour représenter la substance dont je est le pronom , et si nous accordons à cette substance toutes les facultés que nous avons reconnu appartenir à l'humanité , sans en omettre aucune, et sans en ajouter d'étrangères, nous aurons alors une signification précise, une définition exacte de l'àme, du moi humain.

L'âme, selon nous, est un fluide impondérable; mais comme dans le problème que nous nous sommes proposé il n'est pas nécessaire de s'occuper de la nature de l'âme, mais seulement d'en connaitre les propriétés et facultés, nous n'exposerons point les raisons qui nous ont fait envisager l'àme comme un fluide, pas plus que nous ne chercherons à nous assurer si les forces sont de véritables substances ou seulement des propriétés des corps.

On a généralement augmenté le nombre des facultés de l'âme, soit en donnant plusieurs noms à la même faculté envisagée sous divers points de vue, soit en donnant le nom de faculté à la réunion de deux d'entre elles.

Nous savons fort bien que l'âme, en vertu de la faculté qu'elle possède de pouvoir agir comme force, est susceptible d'opérer une foule de mouvements différents; qu'elle peut, par exemple, remuer nos jambes, tourner notre tête, fixer nos

yeux sur un objet ; mais nous regardons comme un inconvénient d'envisager chaque espèce de mouvement comme le fait d'une faculté différente. Nous ne reconnaissons réellement que trois propriétés simples ou facultés bien distinctes à l'âme, savoir : la sensibilité ou la propriété de sentir, l'intelligence ou la propriété de connaître, et la propriété locomotive ou la faculté d'agir.

Et nous en reconnaissons trois, parce que chacune d'elles est bien distincte des deux autres.

C'est improprement que, par extension, on s'est servi des verbes entendre , voir, sentir, à la place du verbe connaître; aussi la sensibilité est tout h fait distincte de la faculté de connaître.

Nous désignerons par la suite la faculté d'agir de l'âme sous les deux noms d'instinct et de volonté : instinct pour le cas où cette faculté locomotive agit avant de réfléchir, volonté pour le cas où cette même faculté agit après réflexion et avec l'intenlion d'obtenir un résultat déterminé.

On donne le nom d'attention à la volonté, quand l'âme ne veut s'occuper que d'un seul sujet h la fois, d'une seule sensation, par exemple; alors l'âme agit de manière h mettre immédiatement un de nos sens en contact avec l'objet qui doit produire la sensation, à empê-

cher ce contact de cesser avant une nouvelle action , et à faire en sorte de paralyser pour ainsi dire les autres sens, afin de n'être point distraite dans ses observations.

L'intelligence, aidée par la volonté, devient une faculté complexe qu'on désigne ordinairement sous le nom de raison , mais qu'on nomme aussi quelquefois jugement, réflexion et imagination, selon les divers sujets dont elle s'occupe.

On appelle l'âme raison, en tant qu'elle raisonne, et jugement, en tant qu'elle juge; mais l'âme ne fait des raisonnements que pour arriver à une conclusion , h un jugement : aussi est-il bien focile de voir que le jugement n'étant que la conséquence du raisonnement, est la même faculté sous un autre nom.

Il arrive souvent que des personnes douées d'une conception prompte, de ce qu'on nomme esprit, ou encore douées de beaucoup d'imagination, ne possèdent pas toujours un jugement très-sain , et ne raisonnent pas toujours bien conséquemment ; aussi il y a une nuance trèsprononcée entre l'intelligence proprement dite et la raison. Pour raisonner, il faut que l'âme ait donné son attention à la question qu'elle examine, et qu'elle ne perde pas de vue le point

— aide départ, les données de lu question, et par suite de celte opération rinlelligonce s'est trouvée aidée par la volonté: l'inteliii>ence attentive, en donnant son attention, prend le nom de raison.

Ainsi Tame possède trois facultés siin|tles et une complexe. >3

Il faut bien se garder de personnifier ces facultés , et de les considérer connue quatre facultés dillérentes ; elles ne sont en réalité que l'âme elle-même considés'ée dans quatre moments dilïérents. Condillac n'a reconnu qu'une faculté principale à I âme ; muis les autres facultés de l'âme sont trop distinctes les unes des autres pour qu'on puisse les confondre entre elles.

il est bien vrai que nul homme ne se trouve entièrement privé d aucune de ces facultés ; mais néanm</ins on concevra qu'elles pourraient exister séparément chez certains êtres, si l'on fait attention que les enfants, dans leur première enfance, et les idiots, sont presque privés d'inteliigence; ils sentent seulement des sensations, mais ils ne sont [>oint en état de distinguer ces sensations en elies-mémes, ni de reconnaître d'où elles viennent, et la plupart des mouvements qu'on leur voit faire sont exécutés sans intelligence et. sans aucun but particulier; et

si, d'un autre côté, on remarque que les per-> sonnes paralysées (quand toutefois le cerveau n'est pas attaqué) conservent leur intelligence, quoique k'ur sensibilité ait beaucoup diminué, et que la volonté ou le pouvoir d'agir ait cessé en grande partie.

Nous ferons remarquer que les fluides impondérables ont tellement d'analogie avec ce qu'on nomme forces, que, quand une certaine force a produit un certain phénomène, on peut également s'en rendre compte, et arriver au même résultat, en substituant a cette force un fluide impondérable agissant avec la même énergie que celte force, et réciproquement, dans un autre phénomène, substituer une force a un fluide impondérable.

Aussi, quoique, d'après notre opinion particulière ,J'âme soit un fluide impondérable, nous ne la considérerons que comme une force, parce que notre intention n'étant pas de rechercher la nature de l'âme, mais bien d'en leconnaitre les opérations, le résullat en est parfaitement identique.

Quelques personnes ont classé les substances en trois différentes catégories : 1« les substances qui ont une étendue déterminée, comme les corps; 20 les substances qui ont une étendue illimitée.

comme l'espace et le temps; 3<> les substances qui n'ont aucune étendue, comme les esprits, les forces, l'électricité, la lumière, le calorique. Quant à Dieu , on peut le mettre dans cette troisième catégorie , en le considérant comme un pur esprit, ou bien on peut le classer dans la seconde catégorie, en disant qu'il est partout, et par suite qu'il a une étendue infinie. Nous ferons justice plus tard de cette classification arbitraire , et nous ferons voir qu'il n'y a qu'une seule espèce de substance, celle qu'on est convenu de nommer corps , parce que rien n'indique qu'il existe d'autres espèces de substance, ou du moins, ce qui revient au même pour nous, qu'il n'est nullement prouvé qu'aucune autre espèce de substance puisse être connue de nous.

Envisager l'âme comme un fluide, n'attaque en rien son immortalité. Le verbe anéantir n'a aucun sens pour nous : il est bien vrai qu'avec le temps, la plupart des corps qui nous environnent changent assez promptement de formes, et que si les molécules de ces corps ne sont pas anéanties , elles se trouvent du moins déplacées , et assez éloignées les unes des autres pour ne plus former les mêmes agrégations ; mais nous ferons remarquer que ces changements s'opè-

rent plus ou moins lentement, et que ceux mêmes de ces corps qui se détériorent le plus promptement conservent leurs formes primitives, quand on parvient à les soustraire aux influences qui les dénaturent.

Les corps animés ne conservent leurs formes que sous l'influence de la force vitale; dès que celle-ci a disparu, les affinités chimiques les décomposent avec la plus grande rapidité; mais on peut fort bien admettre que la nature de l'âme, différente de celle de notre corps, résiste à l'influence des forces naturelles, et demeure indécomposable.

Du Pyrrhonisme.

C'est ngir avec sagesse que de n'admettre une proposition comme vraie cpie sur des preuves positives; mais ce serait se tromper gravement que de croire qu'il n'y a de preuves réelles que celles qui nous sont données par le raisonnement.

Toute espèce de raisonnement suppose des connaissances antérieures sur lesquelles on s'apjmie.

Avant de commencer un raisonnement, il faut s'entendre sur les données de la question a traiter, et être d'accord sur les vérités qui y sont comprises ; or ces vérités sont ou données directement par l'expérience, ou du moins appuyées sur elle, et le raisonnement est tout-h-fait étranger aux vérités de fait, qui ne viennent que du seul témoignage de nos sens.

Aussi on doit reconnaître que ce qu'on nomme preuve est une vérité basée sur le témoignage de nos sens.

L'expérience nous fait voir que nos sens sont des instruments qui ne se dérangent que fort rarement, et que, dans des circonstances analogues, ils fonctionnent constamment de la même manière.

S'il en était autrement , et que, dans les mêmes circonstances, nos sens ne fussent plus impressioniiés (le la même manière, nous n'auiions plus alors aucun moyen pour distinguer les objets les uns des autres.

L'hypothèse qu'il n'y a de vérités incontestables que celles qui sont la suite du raisonnement ne tend à rien moins qu'à détruire toute espèce de certitude ; car comme toutes les conclusions déduites de raisonnement s'appuient sur des principes ou véi'ités antérieurs, et, par suite, que cesdites conclusions ne peuvent être des vérités qu'autant que les principes d'où elles découlent sont incontestables, il s'en suivrait rigoui-eusement, et en remontant de principe en principe, qu'on arriverait au moins à l'un d'eux, qui aurait bien pu servir de preuves aux autres , mais qui n'aurait été déduit d'aucun raisonaernent antérieur, et, par suite, dont l«i vérité serait contestable.

La raison , selon certaines personnes, est loin d'être un juge infaillible , puisqu'il n'est pas rare, après avoir bien examiné une certaine questicm , et après avoir raisonné sur une certaine proposition, d'arriver a des conclusions en désaccord complet non seulement avec la manière de voir d'autres personnes sur le même sujet, mais en-

core avec l'opinion que nous-mêmes nous avions émise auparavant sur la même question.

Et comme , d'un autre côté, au dire des mêmes personnes, nos sens nous trompent souvent, il semble donc que nous n'avons aucun moyen direct de découvrir la vérité, et que nous ne possédons aucun critérium qui puisse nous faire arriver à une certitude complète; et dès lors il n'est pas étonnant que tant de personnes aient embrassé un pyrrbonisme absolu, et se soient jetées dans un scepticisme outré.

Loin d'admettre en principe que la raison est une faculté qui difTère d'individu h individu , et qui varie, chez la même personne, d'un instant à l'autre, nous sommes persuadés que cette faculté est commune a l'humanilé, et la même chez chaque individu; mais, pour cela, il faut n'accorder le nom de raison que dans le sens le plus favorable, et modilier un peu l'idée qu'on attache quelquefois au mot raison.

Nous avons dit que la raison , ou l'intelligence aidée de la volonté , était le nom qu'on donnait à l'âme alors qu'elle donnait son attention à une question, qu'elle y réfléchissait et en raisonnait; mais la durée du temps pendant laquelle s'effectue cette opération n'influe pas assez sur le nom de raison doimé à l'intelligence atten-

tive, puisqu'il est telle question qui demande beaucoup de réflexion et qui n'a pu être bien examinée si l'on s'en est occupé trop peu de temps. Il faut donc dire que la raison est le nom qu'on donne à l'intelligence aidée de la volonté pendant le temps conVenable pour bien examiner la question sous toutes les faces.

On regarde généralement comme provenant de la raison toutes les opinions qu'on nous entend émettre, tandis qu'en réalité il n'y a que les opinions raisonnées qui soient émanées de la raison et dont elle doive être responsable.

Et quoique le sens commun soit le jugement que la masse des hommes porte sur une question déterminée , on ne doit effectivement compter comme jugement que celles de leurs opinions qui sont réellement motivées.

Remarquons en outre que, pour bien raisonner, il est indispensable, avant tout, que le sujet traité soit h votre portée; car si, par exemple, vous ne vous étiez jamais occupé de mathématiques, vous ne pourriez ni raisonner sur une question de trigonométrie, ni arriver à une conclusion quelconque.

Il est essentiel de classer les personnes qui émettent une proposition, qui disent, par exemple, que la lune est privée d'atmosphère, en trois

calëgorios, savoir : 1» celles qui, ne connnissant pas ce que veut dire le mot atm()S|)hèr'e, répèlent ce qu'elles ont entendu dire connne des perroquets , sans atlachei- aucun sens aux paroles qu'elles prononcent; 2» celles qui, tout en sachant ce que veut dire le mot atmosphère*, se sont trop peu occupées de {)hysi(}ue et d'astronomie pour avoir une opinion motivée sur ce sujet; 3" celles qui , s'étant livrées à l'étude de ces sciences , sont en étal de pouvoir appuyer sur des preuves et kiser sur des raisonnements leur manière de voir sur cette questi<m.

Et évidemment ce sont les personnes de celle troisième catégorie qui seules soiit aptes à décider celte question, et ce ne sont que leurs opinions qu'on peut regarder comme des jugements provenant de la raison.

Lorsque la même personne, h deux époques ditïérenles, a émis des opinions contraires sur la même questi(m, cela ne provient j)oint de ce que celte personne a deux manières de raisonner , mais bien de ce que, pendant cet intervalle de temps , ayant reçu de nouveaux renseignements , elle traite, la seconde fois, une question diftérente de la première.

Pour nous, nous ne doutons nullement que quand une question est bien posée et exprimée

en termes clairs et entendus par tous ceux qui s'en occupent de la même manière, les conclusions auxquelles ils arrivent alors ne soient parfaitement identiques, et c'est effectivement ce qui advieut pour les théorèmes de mathématiques où toutes ces conditions sont remplies.

Depuis que l'on s'occupe de métaphysique, les j)hilosophes ne se sont jamais entendus sur la valeur d'une foule d'expressions dont ils se servent; chacun d'eux fait des raisonnements pour faire voir que le sens qu'il attache à ces exj)re*;sions est le seul véritable; les disputes deviennent dès lors interminables, et la science reste stationnair-e. C'est en effet rendre la question insoluble que d'en appeler au raisonnement, lorsque le raisonnement n'a rien à voir dans cette discussion.

Comme une réunion de lettres ne devient un mot français qu'après une convention préalable qui déciile ce que ce mot doit désigner, il devient évident que si deux personnes se sont servies de ce mot dans deux acceptions différentes , l'une d'elles a fait une faute de français ; mais pour connaître celle qui s'est trompée, il ne s'agit ici que de constater un fait, que de vérifier laquelle de ces deux personnes a cessé de parler français en ne se servant pas de ce mot dans l'acception reçue.

C'est perdre son temps que de chercher par le raisonnement les preuves d'un fait positif.

Aussi, quand des personnes ont voulu, par exemple, se rendre compte de leur existence par le raisonnement, elles ont fait une véritable pétition de principes; car, comme on ne peut faire de raisonnement qu'en supposant que les mots qu'on y emploie ont un sens déterminé, ces personnes admettent par le fait l'existence d'une langue, laquelle langue présuppose elle-même l'existence des hommes qui l'ont formée par convention.

Les raisonnements , comme nous l'avons déjà dit, ne corrigent en rien ce que les principes que vous avez pu admettre contiennent d'inexact. Aussi , quand vous arrivez à quelque conclusion en opposition directe avec ce que vous fait voir l'expérience, il ne faut pas accuser notre raison d'impuissance, mais examiner soigneusement les principes d'où vous êtes parti pour raisonner, et vous finissez alors par reconnaitre que vous avez introduit dans vos raisonnements quelques suppositions inadmissibles.

La cause de nos erreurs ne provient pas de la raison alors qu'elle fait des raisonnements , mais bien des matériaux de ces raisonnements , mais bien des principes que notre âme (qu'on nomme

alors improprement raison) a admis trop légèrement, et avant de s'être assurée qu'ils avaient pour appui l'expérience.

Une chose digne de remarque, c'est que les personnes qui ont le plus déclamé contre le témoignage de la raison ont néanmoins cherché à prouver par des raisonnements ce qu'elles avançaient contre la raison , et l'ont ainsi implicitement reconnue pour juge compétent.

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