‹ Essai de philosophie positive (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Do la Sensation.

Supposons qu'un corps A se trouve elioqué par un cor[)s dur B ; si ce ror|)S A est lui-même un corps dur, après le choc il sera mis en mouvement, et on n'observera aucun changement dans sa forme primitive; mais si le corps A était un corps mou, sa fornse se trouverait alors altérée; une pai'tiedu corps dur B aurait pénétré dans lui en y laissant l'empreinte de sa forme (remarquons en passant que l'empieinte eût également eu lieu si le corps A en mouvement fût allé heurter le corps B alors en repos).

Si le corps A vient a être choqué de nouveau par le corps B, il recevra dans ce ciioc une nouvelle empreinte dont la forme sera probablement différente de la premièr-e. Cette forme provenant, indépendamment de l'intensité du choc, et de la

forme où corps choquant et de la forme du corps choqué, ne pourra être constammcînt la même qu'autant que les deux corps A et B sont tous les deux sphéiiques ; mais si les points de ren^ contre sont les mêmes que la première fois, il n'y aura pas alors de nouvelle empreinte formée, elle sera seulement marquée plus profondément.

Dans le cas où nous n'aurions pas assisté au choc des deux corps, et où nous n'aurions eu en notre présence que le seul corps A avant et après le choc, de son état de mouvement nous somnjes en droit de conclure qu'il existe un autre corps avec lequel il s'est heurté, et que cet autre corps ne nous est pas entièrement inconnu, [luisque nous connaissons de lui l'empreinte d'une partie de sa forme qu'il a laissée sur le corps A.

Ces expressions de corps dur et de corps mou demandent une petite explication : les corps qui nous environnent aiïeclent des furnies diflérentes, ou, autrement dit, des formes limitées par diverses surfaces qui déterminent ces formes. Maintenant les différentes parties de ces surfaces . sont réunies entre elles d'une manière plus ou moins solide, c'est-à-dire qu'il faut employer des effoi'ls plus ou moins grands pour pouvoir altérer et changer la forme de ces corps; ici , comme

presque partout ailleurs , l'homme se prend pour terme de comparaison, et la force prise pour unité de mesure est la force humaine. Alors on dit qu'un corps est dur ou solide, quand la pression que nous exerçons sur lui ne parvient pas h en altérer la forme; et, au contraire, on dit qu'un autre corps est mou, quand un léger effort de notre part suffit pour en changer la forme.

Nous croyons qu'il est tout h fait superflu d'insister pour faire voir qu'il est de toute nécessité que les molécules du corps choquant B soient réunies entre elles d'une manière solide pour pouvoir entrer dans le corps A et y laisser l'empreinte de la face qui s'est présentée à ce corps; empreinte d'une forme semblable à celle de la face du corps B , ou image de cette face.

Si le corps A ne s'aperçoit pas lui-même du résultat du choc des deux corps, on dit que ce corps est insensible ou inanimé.

Quand le corps mou s'aperçoit lui-même du phénomène résultant du choc des deux corps (c'est-à-dire de l'impulsion qui lui est communiquée et de l'empreinte qui est laissée sur lui) , on dit alors que ce corps mou est un corps sensible, vivant', animé.

Remarquons ici que les deux manières dont ce corps se présente (l'impulsion et l'empreinte)

sont deux faits inséparables, et qui ne peuvent avoir lieu l'un sans Tauti e ; et en effet il est visible que le corps dur n'a pu entrer dans le corps mou, y laisser l'empreinte d'une partie de sa forme, qu'autant qu'il y a eu impulsion; et, comme nous venons de le voir, les mots de dureté, de solidité, ne sont que des expressions relatives ; et le corps B n'a besoin d'être dur que relativement à la partie de notre corps qu'il sera venu choquer.

La substance qui chez nous s'aperçoit du résultat du choc est ce que nous nommons l'âme ; nous considérons cette substance comme une force qui agit sur le sang et le met en circulation, et qui peut aussi agir sur les membres et quelques autres parties du corps de manière à leur communiquer un certain mouvement. ,

Ce résultat du choc du corps B avec une partie du nôtre peut être envisagé sous trois points de vue différents : on peut le considérer par rapport à lïmpr(?ssion qu'il fait sur nous, par rapport à la manière dont il nous affecte , auquel cas ce résultat prend le nom de sensation, ou bien relativement à ce que ce résultat est en luimême, relativement à la manière dont il nous apparaît; et, dans ce dernier cas, nous désignons encore le résultat du choc par le nom de sensa-

lion, c'est-à-dire que nous nommons sensation, et rilïipression qu'un objet f:iit sur nous, et la manière dont il se présente h nous; ou enfin on peut examiner ce phénomène par rapport au corps choquant , c'est-à-dire qu'en remontant de l'effet à la cause, nous rapportons l'empreinte, l'image du corps choquant, à la face de ce corps qui a été en contact avec le nôtre, et l'impulsion reçue, et à la dureté de ce corps, et à la vitesse dont il était animé; nous désignons alors sous le nom de qualités, et l'empreinte que la face qui a pénétré dans notre corps y a laissée, et la solidité de ce corps, c'est-à-dire la réaction que nous ressentons lorsque nous pressons le corps B, lorsqu'il est à l'état de repos; et nous désignons sous le nom de propriété du corps l'impulsion due à la vitesse dont ce corps était animé.

Nous n'entendons doimer le nom de sensation au résultat du choc d'un corps avec le nôtre qu'autant que notre àme s'en aperçoit. Aussi , quand ce résultat ( l'impulsion communiquée à notre corps et l'empreinte laissée sur lui) n'est pas aperçue par l'âme, comme dans les moments de léthargie, de profond sommeil, de forte préoccupation , nous ne lui donnons plus le nom de sensation, et nous disons, dans ces cas, qu'il n'y a pas eu de sensation produite. Nous

ferons aussi remarquer que la sensation est indépendante de son mode de production, c'est-à-dire que la sensation sera perçue de la même manière, que notre corps soit le corps choqué ou le corps choquant.

De la Sensibilité, de l'Inlelligence et de la Mémoire.

L'ame, en tant qu'elle s'aperçoit de l'effet que la sensation produit sur elle, prend le nom de sensibilité ; cet effet, qui lui sera agréable ou désagréable, selon que l'âine sera favorisée ou contrariée dans les mouvements qu'elle a déjà imprimés, ne peut provenir que de la partie de la sensation que nous avons nommée impulsion. Ainsi l'âme prend le nom de sensibilité , en tant qu'elle est impressionnée (l'impulsion n'est pas, à proprement parler, une force unique qui agisse sur nous, mais bien une réunion de forces qui se font sentir simultanément sur tous les points qui constituent l'empreinte delà sensation); mais l'âme, en tant qu'elle prend le nom de sensibilité, ne fait attention qu'a la manière dont elle est affectée par l'impulsion; et l'âme prend le nom d'intelligence, en tant qu'elle reconnaît une sensation et la distingue de toute autre , ce qu'elle fait en observant et l'intensité de l'impulsion et la nature de cette impulsion, ou, autrement dit, la partie de la sensation que nous avons désignée sous le nom d'empreinte; enfin l'âme prend le nom de raison , en tant qu'elle -différencie cette impulsion et cette empreinte de

l'objet d'où elles émanent, en tant qu'elle distingue la sensation de l'objet qui l'a produite , en tant qu'elle établit une différence entre le résultat du choc et l'objet qui l'a occasionné : on dit que l'àme raisonne, quand elle remonte ainsi de l'elfet à la cause.

La sensibilité, l'intelligence et la i-aison sont ce qu'on appelle trois facultés de l'àme; c'est l'àme envisagée dans chacim des moments où elle examine la sensation sous trois points de vue différents, pour en acquérir la connaissance, savoir : par rapport à l'effet qu'elle produit sur nous; par rapport h ce qu'elle nous païaît être en elle-même, et par rapport à l'objet d'où elle émane.

Du reste , nous avons donné ces différents noms à l'àme un peu pour nous conformer à l'usage; car, comme nous l'avons déjà dit, nous ne reconnaissons réellement à l'àme que trois états bien distincts, savoir : ceux où elle se trouve, 1» quand elle est impressionnée, 2» quand elle est en observation, 3" quand elle est en activité. C'est dans les moments où elle observe que nous avons donné à l'àme les deux noms d'intelligence et de raison.

Et pour nous la sensibilité veut dire l'âme qui ^i'aperçoit d'une impression; l'intelligence veut

dire 1 ame qui reconnaît urte impulsion ou une empreinte, ou le résultat de la comparaison de deux impulsions ou de deux empreintes de même nature; et la raison veut dire l'âme qui examine d'où lui vient une sensation, ou bien qui se rend compte de ses différentes manières de voir.

L'âme est peut-être répandue dans toutes les parties de notre corps, mais son siège habituel, ou du moins l'endroit où elle concentre sa force, est le cerveau.

Voici comment on suppose que les choses se passent dans le fait de la sensation : Quand l'impulsion communiquée h notre corps vient à rencontrer l'âme, elle tend à opérer quelques changements dans la position particulière des diverses parties de notre corps : elle peut, par exemple, favoriser ou contrarier l'impulsion que lame a imprimée au sang ; dès lors l'âme s'aperçoit de la présence de cette force étrangère , et seule elle est apte à juger si cette impulsion lui est agréable ou désagréable, selon qu'elle l'aura aidée ou contrariée dans les impulsions qu'elle avait déjà imprimées (1).

(1) Nous ferons remarquer ici que quand on dit qu'une sensation nous est agréable ou désagréable , il est rare que l'on veuille parler de la sensation en elle-même, de l'elTet physique qu'elle peut produire sur notre âme. L'impulsion , dans quelques cas particuliers , lorsqu'elle est

Quant à l'empreinte, voici comment elle arrive jusqu'à 1 ame : on croit que de chacun des points de cette empreinte laissée sur le sens, chaque impulsion partielle est transmise , au moyen des nerfs, jusqu'au cerveau, où elle vient former une nouvelle empreinte semblable à la première , et que là cette dernière est mise en contact avec ame.

très-forte , peut bien se joindre ou s'opposer aux mouvements que l'àme a déjà imprimés , et ainsi favoriser ou contrarier l'àme dans ses manières d'agir; mais, dans la majeure partie des circonstances, cette impulsion est très-faible , et par suite son influence est presque nulle; et l'impulsion qne l'àme ressent ne sert , pour ainsi dire , qu'à attirer son attention sur la sensation au moment où l'empreinte est transmise au cerveau ; mais il est plusieuis circonstances où la sensation peut nous affecter autrement que par l'impulsion qu'elle nous communique : ces cas sont ceux où cette sensation , ayant déjà été éprouvée , s'est trouvée mêlée avec des événements heureux ou malheureux de notre vie ; alors la sensation , nous rappelant ces événements , nous sera agréable ou désagréable, selon que ces événements eux-mêmes nous auront paru tels. Si l'on suit alors avec attention ce qui se passe dans notre intérieur, on reconnaîtra que, immédiatement après la sensation, l'âme pense, réfléchit et porte des jugements; et on verra que presque toujours cette suite d'opérations (dans le cas où la sensation se rattache à des événements agréables ou pénibles ) est suivie d'une dilatation ou d'une oppression du cœur ( réceptacle de la plus grande niasse de sang), et que ce mouvement du cœur occasionnera une seconde sensation qui produit la peine ou le plaisir que nous éprouvons ; et , par cette raison , il faut bien se garder de confondre cette seconde sensation , que nous nommerons sensation morale, avec la première sensation , qui est uue des causes de sa production.

Quand un de nos organes intérieurs est choqué par un autre corps, il en résulte une sensation, et cette sensation prend le nom de sensation morale , dans le cas particulier où la force qui a mis le corps en mouvement ( le sang , par exemple , ou quelques fluides ) est notre âme elle-même).

Nous n'examinerons qu'un peu plus tard comment l'âme parvient h différencier la sensation de l'objet qui l'a produite.

Il est bien certain que nous ne pouvons nous rendre compte des diverses actions de notre âme, de ses différentes facultés, que longtemps après qu'elles ont été mises en jeu et qu'elles nous ont servi à acquérir plusieurs connaissances, et il est également constant que nous ne pouvons avoir la certitude de posséder une certaine connaissance, que lorsque nous en possédons déjà un grand nombre ; car qu'est-ce que, par exemple, qu'avoir la certitude de connaître une sensation, sinon de se trouver à même de pouvoir affirmer que cette sensation ressemble à une autre ou en diffère ? ce qui suppose évidemment qu'on a déjà éprouvé d'autres sensations avec lesquelles on la compare.

Se rendre compte est une opération qui exige du temps et de la réllexion.

Il nous arrive souvent d'éprouver de la répulsion pour une personne, avant de nous être rendu compte des motifs de notre éloignement pour elle. Quand nous le faisons, nous découvrons alors chez cette personne les défauts physiques ou moraux qui avaient motivé, pour ainsi dire à notre insu, cette espèce de répugnance.

Nous négligeons souvent de nous rendre compte, ce qui pourtant nous donnerait des notions bien plus exactes et des connaissances plus approfondies des choses.

La connaissance d'une sensation consiste dans l'appréciation par l'âme de son impulsion et de son empreinte. Les autres actions de l'âme peuvent bien servir à graver plus profondément cette empreinte dans le cerveau de manière h en conserver plus longtemps le souvenir ; mais tous ces modes d'action sont impuissants à produire un nouvel élément qui soit nécessaire h la connaissance d'une simple sensation, et cette connaissance est parfaitement complète du moment où l'âme en aura reconnu l'impulsion et l'empreinte.

Nous savons que nous conservons le souvenir des sensations que nous avons perçues ; et la faculté que l'âme possède de se rappeler une sensation passée est ce que l'on nomme mémoire. Mais si dans le fliit de la sensation les choses se sont passées comme nous l'avons sup- })Osé, c'est-a-dire si l'empreinte du corps choquant est transmise au cerveau, pour concevoir la mémoire, il suffira d'admettre que cette empreinte ne s'efface pas de suite , mais reste gravée dans le cerveau, puisqu'alors l'âme reverra

l'image du corps choquant toutes les fois qu'elle se mettra en contact avec la partie de notre cerveau où se trouve gravée cette empreinte.

Ainsi la mémoire est la faculté que l'âme possède de se mettre^ en contact avec la partie de notre cerveau où se trouve gravée une empreinte transmise antérieurement, et de l'apercevoir absolument de la même manière qu'elle'; l'avait vue au moment où elle arrivait au cerveau.

On ne peut se faire une plus juste appréciation de la mémoire qu'en l'assimilant h une bibliothèque qui contient toutes les connaissances que nous possédons; mais un soin auquel nous ne pouvons trop nous astreindre, quand nous venons à acquérir quelques nouvelles connaissances, c'est de les classer convenablement; car il est visible que, pour qu'un livre nous soit réellement profitable, il ne suffit pas qu'il se trouve effectivement dans notre bibliothèque, mais de plus qu'il est indispensable que nous puissions facilement mettre la main dessus quand nous avons besoin de le consulter. Il est donc nécessaire de grouper dans la mémoire les connaissances qui ont du rapport entre elles, et que celles qui se présentent fréquemment à nous, soit en même temps, soit successivement, se trouvent gravées dans le même compartiment

de la mémoire, de sorte que le nom de l'un d'eux nous fasse aisément ^^ressouvenir du nom des autres ; mais comme il n'est pas rare de voir que le même livre contienne des connaissances communes a deux sciences différentes, et soit indispensable pour traiter^ deux^ questions dissemblables, il est bon, pour éviter toute confu-. sion, d'avoir plus d'un exemplaire de ce livre, pour pouvoir en caser un dans ^chacun des rayons de notre bibliothèque' qui^contient une des sciences diverses avec lesquelles ce livre a du rapport.

De l'Attenlion.

On appelle action l'effet résultant d'un effort fait par l'âme. Comme l'âme est une force, peutêtre fait-elle contiauellenienl des efforts; néanmoins il faut bien se garder de confondre les facultés de connaitre avec les facultés d'as^ir. Quand l'âme cherche à connaître, elle se sert sans doute de ses forces pour diriger nos organes de manière à ce qu'elle aperçoive plus aisément les objets dont elle veut s'occuper; mais ce n'est pas en vertu de sa faculté d'agir que l'âme connaît; aussi les idées qui rendent compte de notre activité désignent et nos actions et la manière dont elles ont été faites, tandis que l'idée d'une de nos connaissances ne spécifie nullement la manière dont nous avons opéré pour parvenir à connaitre, mais désigne ce que nous avons observé avant ou après les opérations.

Maintenant, nous nous apercevons que nous sommes d'autant plus sûrs de connaitre un objet, d'autant plus certains de bien le reconnaître, que nous l'avons aperçu un plus grand nombre de fois; aussi parvient-on à bien connaitre une sensation par la reproduction fré-

qucnle et successive de cette même sensation, ce qu'on obtient en y donnant toute notre attention.

Donner notre attention h une sensation est nne action de notre âme qui consiste a mettre immédiatement un de nos sens en contact avec l'objet qui doit produire la sensation, et à empêcher ce contact de cesser avant une nouvelle action de notre âme , et de faire en sorte de paralyser pour ainsi dire les autres sens , pour que l'âme ne soit pomt distraite de ses observations.

Nous remarquerons ici que donner notre attention à une sensation, au moment même où nous la percevons, n'exige pas une nouvelle action de notre part, mais demande que tout reste dans l'état où nous nous trouvions au moment où la sensation nous est arrivée; mais, dans le cas où la sensation n'aurait pas encore été perçue, ou bien où du moins elle ne l'eût pas été au moment même, alors la résolution que prend notre âme de fixer un de nos sens sur cet objet pour en faire naître une sensation , devient un acte de notre volonté.

Mais de ce que la reproduction successive est un bon moyen d'arriver h la connaissance d'une sensation, il ne s'ensuit pas que ce soit une manière indispensable d'obtenir cette connais-

sance, à, laquelle on parvient en effet également après avoir perçu un certain nombre de fois cette sensation. Il est vrai que la repioduction successive a l'avantage d'éviter une grande perte de temps, puisqu alors l'empreinte de la sensation, arrivant coup sur coup au cerveau, s'y grave profondément, et de manière à ne pouvoir plus en être effacée ; tandis que , quand la perception de la sensation se fait à intervalles éloignés les uns des autres, les traces que l'empreinte de cette sensation a laissées dans le cerveau se trouvent presque effacées au moment où cette empreinte s'y présente de nouveau, ce qui exige, pour en conserver le souvenir, un plus grand nombre de perceptions que dans le premier cas ; mais il n'en est pas moins vrai que, quoique l'attenlion soit un procédé avantageux pour ménager le temps, elle n'est pis un élément indispensable de la connaissance.

M. Laromiguière a donné au mot attention le sens que nous avons attaché au mot intelligence, tandis que l'attention n'est qu'un nom donné à un acte de la volonté pour favoriser Tintelligence.

Pour saisir ce que disent deux personnes parlant à voix basse, il faut donner toute notre attention à leur conversation ; mais les opérations pour disposer convenablement nos or-

gaiics ( qui conslituent ce qu'on nomme donner notre attention) sont identiquement les mêmes, à quelque dislance que nous nous trouvions des personnes qui parlent; et néanmoins, quand nous en sommes trop éloignés, nous ne les entendons plus, parce qu'effectivement Tintelligence ne peut plus observer les sensations qui n'arrivent plus jusqu'à elle, et que la volonté, sous le nom d'attention, ne peut nullement la suppléer. Porter toute notre attention ou une attention soutenue sur un objet, veut dire que la durée du temps pendant laquelle notre âme s'est occupée de cet objet a été prolongée ; c'est une manière de s'exprimer qui veut dire^continuer à donner notre temps à la même chose, empêcher autant que possible notre âme de s'occuper de quelque autre sujet.

L'attention est une métiiode avantageuse pour connaître promptement ce dont nous avons intention de nous occuper ; c'est une manière de disposer convenablement nos organes pour que la sensation soit plus facilement aperçue par l'intelligence; c'est la volonté, comme nous l'avons vu, qui prépare tout, pour que la sensation soit plus aisément aperçue, et qu'elle demeure plus longtemps en notre présence ; mais ce n'est pas notre volonté qui nous fait connaître lu sensa-

lion : on donne le nom de volonté a l'âme quand elle agit, et non quand elle observe.

Nous avons dit que nous nommerions raison l'intelligence aidée de la volonté, ou, autrement dit, l'intelligence attentive; on l'appelle aussi jugement et réilexion, selon les points de vue d où on la considère.

L'imagination est le nom qu'on donne h Tintellioence, dans le cas où elle combine d'une manière quelconque quelques-unes des connaissauces qu'elle possède.

De la Comparaison.

La comparaison est le nom qu'on donne à l'intelligence quand elle s'occupe d'un rapport. Le mot comparaison veut dire voir en même temps, c'est renonciation d'un fait : elle exprime que, pendant un certain laps de temps, notre âme a partagé son attention entre deux sensations; mais , d'après ce que nous venons de voir, le bon moyen d'arriver à la connaissance d'un objet est de s'en occuper exclusivement. Aussi le but que l'on se propose dans la comparaison n'est-il nullement de parvenir à connaître les deux objets que l'on veut comparer, mais bien d'en connaître le rapport, et la comparaison proprement dite ne commence qu'au moment où ces deux objets sont parfaitement connus.

11 n'est peut-être pas inutile de faire observer que quand un objet nous est parfaitement connu, un rien nous en rappelle le souvenir; par exemple, la grande habitude que nous avons de voir une personne nous la fait reconnaître au son de sa voix, au simple frôlement de sa robe; et la simple sensation qui en résultera nous rappellera de suite cette foule de sensations qui nous ont

été nécessaires pour en avoir une connaissance exacte.

•Lors donc que nous voulons comparer deux sensations , nous commençons , si nous ne les connaissons pas bien, par en acquérir une connaissance parfaite, ce que nous obtenons en portant notre attention successivement sur chacun des objets qui ont donné les deux sensations, et cela pendant le temps jugé nécessaire.

Nous avons dit que pour qu'un objet pût nous procurer une sensation, il fallait que l'âme s'en fût occupée exclusivement pendant un certain laps de temps. Aussi , à la rigueur, quand deux objets sont en notre présence, ils ne sont pas vus précisément au même moment, celui qui attire le premier notre attention ayant été le premier remarqué; mais si les deux objets qui sont en notre présence nous sont très-familiers, nous reconnaîtrons promptement les deux sensations qu'ils produisent sur nous , et cela dans uii temps beaucoup plus court que celui qui nous est nécessaire pour constater dans quel ordre les deux sensations se sont succédé, de sorte que, comme nous n'avons pas de moyen de nous assurer laquelle des deux sensations a précédé l'autre , les choses se passent l'éellement pour nous comme si les deux sensations étaient simultanées.

C'est au moment où les deux sensations nous arrivent en même temps que commence la comparaison qui consiste à superposer, pour ainsi dire , l'empreinte d'une des sensations sur l'empreinte de l'autre sensation, et à examiner la partie non recouverte; cette différence entre les deux empreintes sera une troisième empreinte qui est ce qu'on nomme le rapport entre les deux empreintes, et qui est ce que nous cherchons à connaître dans la comparaison.

Il est assez probable que pendant notre enfance l'âme ne peut s'occuper avec succès de deux choses h la fois, et qu'elle ne peut percevoir distinctement les sensations que l'une après l'autre. Il est bien certain du moins que les forces dont l'âme dispose sont limitées, et que, quand une de nos mains, par exemple, est employée à lever un lourd fardeau , il ne nous reste plus assez de force pour pouvoir disposer soit de notre autre main, soit de notre intelligence pour un travail de tête ; de même que, quand la force vitale est employée à opérer une digestion laborieuse, nous ne pouvons plus nous livrer ni à un travail d'esprit, ni à un travail de corps. Mais quand nous sommes devenus grands, la grande facilité avec laquelle nous apercevons les objets ordinaires de la vie, dont la connaissance a paru si difficile à notre

enfance, et l'extrême rapidité avec laquelle notre ame peut passer d'une opération h une autre , fait paraître alors les sensations simultanées; d'ailleurs les empreintes des sensations ne disparaissent pas instantanément : avec la vue l'image d'un certain corps reste dessinée sur la rétine un dixième de seconde après que les rayons lumineux qui ont tracé cette image dans notre œil ne sont plus dans la direction de notre œil et du corps en question ; avec le tact, l'empreinte, dans beaucoup de circonstances, demeure bien plus de temps sur le sens.

Du reste , ce que nous avons dit de la mémoire fait voir que les empreintes des deux sensations peuvent se trouver ensemble dans le cerveau pendant fort longtemps : aussi la véritable question n'est-elle pas de savoir ce qui se passe sur les sens, mais bien de découvrir comment l'âme se comporte dans le cerveau. Peut -elle embrasser les deux empreintes en même temps, ou bien estelle obligée, pour les apercevoir, d'aller de l'une à l'autre? Nous ne connaissons pas assez la nature (le cette force pour nous prononcer définitivement; mais, dans tous les cas, le résultat est le même, quant à ce qui regarde la comparaison.

Notre âme étant hermétiquement renfermée dans la peau, un tissu rétioulaire qui recouvre

l(^s parties charnues, il est bien évident que le résultat du choc d'un corps étranger avec le nôtre ne pourra arriver à notre aine que par l'intermédiaire de ce tissu. La partie de ce tissu, de cette • peau susceptible de transmettre jusqu'à Tàme le résultat du choc, est ce qu'on a nommé nos sens ; et c'est parce que le résultat de ce choc n'arrive à l'âme que par l'intermédiaire d'un de nos sens, qu'on l'a nommé sensation : c'est l'appréciation par l'âme de ce résultat.

Pour qu'il y ail sensation , il ne suffit pas qu'un objet vienne h se mettre en contact avec notre corps; il faut de plus que le résultat da choc soit assez fort pour ébranler les nerfs qui doivent transmettre ce résultat jusqu'à l'âme.

Les sens doivent être regardés comme des es^ pèces d'instruments dont l'âme se sert pour se mettre en communication avec les objets extérieurs. Par eux-mêmes ils ne sentent point et ne sont point susceptibles de s'apercevoir de l'impulsion et de l'empreinte que les autres corps laissent sur eux; c'est l'âme seule qui sent, c'est elle qui est impressionnée et qui aperçoit la sensation, lorsque celle-ci arrive jusqu'à elle.

Des Substances.

On appelle substance ce qui subsiste, ce qui existe (bien entendu ce qui existe pour nous, car nous ne pouvons donner de nom qu'aux choses qui arrivent h notre connaissance), ou, autrement dit, on nomme substance un être qui s'est manifesté h nous d'une manière quelconque, dont nous avons pris connaissance par un moyen quelconque.

Et comme aucun objet ne peut se manifester h nous, que nulle chose ne peut arriver en présence de l'âme que par l'intermédiaire d'un de nos sens, et que d'ailleurs on nomme corps ce qui tombe sous nos sens, il s'ensuit qu'à nos yeux une substance, un être et un corps, sont synonymes et désignent une seule et même chose, un des objets de la nature.

Néanmoins nous nous servirons de préférence du mot corps quand il sera question d'un corps solide, et du mot être quand il sera question d'un objet vivant.

Chaque espèce de substance est définie par les noms donnés aux différentes manières dont cette substance se présente à nous, ou, autrement dit, par les noms de ses diverses qualités.

Nous ne connaissons un objet que par la manière dont il se présente h nous, la manière dont il nous aiïecte, les sensations qu'il nous fait éprouver.

L'àme, en tant qu'elle prend le nom de sensibilité, s'aperçoit seulement de l'effet que la- sensation fait sur elle ; elle reconnaît qu'elle a reçu un choc, et décide si ce choc lui plait ou lui déplaît; mais c'est seulement en observant, et comme faculté intelligente, qu'elle reconnaît la sensation.

Elle examine d'abord l'intensité de l'impulsion, et elle voit ensuite que cette impulsion est une réunion de forces qui agissent simultanément sur plusieurs points de notre peau, et que ces forces, transmises au cerveau au moyen des nerfs, y viennent tracer une image de l'empreinte laissée sur notre peau par chacun des points du corps qui ont été mis en contact avec notre corps.

Ainsi toute sensation nous révèle de certaines forces et une certaine étendue; et, remontant de la sensation au corps qui l'a occasionnée, et attribuant l'impulsion au corps choquant et l'empreinte h la face mise en contact avec notre corps, on verra que tout corps possède au moins deux qualités, l'étendue et la force de cohésiou.

Il est bien certain que l'étendue et les forces sont deux des manières dont la même substance se fait connaître à nous, et que chacune d'elles n'est pas la manifestation d'une substance différente; car aucune espèce d'étendue ne peut être aperçue de nous qu'autant que les parties qui la constituent sont réunies entre elles par une certaine force de cohésion; et, d'un autre côté, aucune force ne peut se h\re sentir a nous qu'accompagnée d'une certaine étendue qui a affecté telle ou telle forme.

Quand nous recevons une impulsion ou que nous apercevons un mouvement, nous attribuons l'un ou l'autre à une force ; mais nous ne découvrons point cette force isolée, et nous ne la reconnaissons qu'autant qu'elle a pris pour point d'appui une certaine étendue. Aussi l'étendue et les forces sont deux des qualités des corps, deux des manières dont ils se manifestent à nous.

Des Forces

On peul diviser les forces en trois catégories, savoir : 1" les forces qui agissent toujours d'une manière uniforme et dans le même sens, comme le magnétisme, la gravitation, l'attraction moléculaire (qu'on peut regarder comme la vie des corps inanimés); 2» la vie végétale, qui, après avoir absorbé, au moyen des feuilles, les gaz répandus dans l'atmosphère, et avoir pompé, au moyen des racines des plantes, les sucs de la terre, fait circuler ces absorptions dans l'intérieur de la plante ; 3^ la force vitale , qu'on nomme instinct chez les animaux et âme chez les hommes, qui peut faire mouvoir les membres dans tous les sens, arrête ce mouvement, le diminue , ou le fait cesser tout à fait ; mais ce qui caractérise plus particulièrement la force vitale, c'est qu'elle s'aperçoit des impulsions qui lui sont communiquées.

On peutencore diviser les forces en deux classes principales : 1» celles qui, après avoir communiqué une certaine impulsion à un corps, cessent d'agir sur lui ; 2" celles qui continuent h lui im-

primer de nouvelles impulsions, et qu'on nomme forces accélératrices.

L'intensité d'une force, son degré d'énergie, se reconnaît aux effets qu'elle produit, se juge par les mouvements qu'elle imprime aux corps.

Comme l'effet ordinaire d'une force est de mettre en mouvement le corps sur lequel elle agit, de lui faire parcourir une certaine étendue, on a pris naturellement l'espace décrit pour la mesure de cette force. L'intensité d'une force est ce qu'on nomme sa vitesse, qui est égale a l'espace décrit divisé par le temps employé à le parcourir ; on a V =5. Ceci est une locution abrégée , car il ne peut y avoir de comparaison qu'entre deux objets de même nature, et on ne peut établir aucune espèce de rapport entre deux choses hétérogènes, comme l'espace et le temps; mais voici comment on procède : on prend des unités conventionnelles, telles que la minute pour le temps et le mètre pour l'étendue ; alors , quand on parle d'une certaine étendue , on entend par la le rapport de cette étendue au mètre , c'està-dire un certain nombre ; de même qu'en parlant d'un certain temps , on veut désigner par là le rapport de sa durée avec une minute , c'est-àdire un autre nombre, et par suite un espace divisé par un certain temps que nous avions dit

représenter la vitesse, devient également un nombre.

L'unité de vitesse est la vitesse d'un corps qui parcourt un mètre dans une minute.

De ridre ei de la Pensée.

L'idée que nous avons d'une sensation est absolument la connaissance que nous en possédons. L'idée est l'émission de cette connaissance ; c'est le sens que nous attachons aux expressions qui nous servent à communiquer h d'autres cette connaissance.

Nous avons vu que la sensation imprimait dans le cerveau l'empreinte de la forme de l'objet qui a causé la sensation, l'image de cet objet. Maintenant, si nous supposons que l'âme agisse sur la portion du cerveau oii se trouve gravée cette image, cette portion du cerveau réagira à son tour sur l'âme, ce qui pourra produire une sensation , et mettre l'âme h même d'apercevoir cette image, et par suite d'en reconnaître la sensation antérieure.

Nous disons que nous pensons, quand l'âme agit ainsi sur notre cerveau, pour revoir les images des sensations antérieures, et par suite pour reconnaître ces sensations.

Remarquons ici que, dans la pensée, l'âme ne reproduit ou plutôt ne revoit d'une manière tout à fait identique que la partie de la sensation que nous avons nommée empreinte; quant

à l'impulsion, s'il y en a une produite alors que nous pensons , elle ne vient que de la réaction du cerveau sur l'àme, et rien n'indique qu'elle ait la moindre analogie avec celle que l'âme a ressentie dans la sensation primitive (1).

La manie des poètes de tout personnifier a induit quelques personnes à regarder les idées elles-mêmes comme des substances; et comme les idées de corps diffèrent des idées de rapports, elles ont divisé les idées en deux catégories, savoir : 1» les idées sensibles (ou connaissances qui nous viennent des sens) ; 2» les idées spirituelles (ou connaissances des choses qui ne tombent pas sous nos sens, comme les substances dont les mots espace et temps sont censés les noms ).

(1) Quand nous éprouvons une sensation pénible, comme une forte commotion , une brûlure , ou toute autre blessure , une fois guéris , nous pouvons bien nous représenter la forme de la plaie ou celle de l'objet qui nous a blessés ; mais il nous devient impossible par la pensée de reproduire la même sensation sous le rapport de son effet physique, de ressouffrir du même mal, puisque l'empreinte, ou, autrement dit, les formes des objets , sont les seules choses qui laissent des traces dans la mémoire. Il n'en est pas de même pour les sensations que nous avons nommées morales : comme c'est l'âme seule qui a occasionné ces espèces de sensations , en agissant avec force sur quelques organes intérieurs , par l'intermédiaire soit du sang , soit de l'air, soit de tout autre fluide, nous pouvons très-souvent, en nous livrant à nos réflexions, reproduire ces mêmes sensations. (Aussi , pour beaucoup de personnes, les peines morales étant celles qui sont susceptibles de plus de durée , sont aussi les souffrances les plus cuisantes. )

Nous ferons remarquer en passant que parmi les philosophes qui ont traité des substances dites spirituelles, les seuls qui ont donné des raisons spécieuses de ce système sont ceux des métaphysiciens qui ont admis les idées innées. Du reste, la plupart de ceux qui ont rejeté les idées innées ont eu l'inconséquence de les admettre sous une autre forme, en avançant comme axiomes des propositions qui n'avaient pas pour base l'expérience, et dont par suite ils ne pouvaient constater l'oiigine.

Ainsi l'émission d'une idée est le moyen employé pour rendre compte de ce qu'on connaît d'une sensation , soit aux au très, soit h soi-même, ou, autrement dit, c'est la connaissance de la sensation exprimée soit de vive voix, soit par écrit; tandis que la pensée, qui est la connaissance que nous avons d'une sensation antérieure, reste dans notre for intérieur, et par cela même qu'une pensée est émise, elle cesse d'être pensée et devient idée.

La signiOcation du mot idée n'a pas été restreinte à l'usage auquel nous venons de l'employer, mais a été étendue, et veut dire l'émission ' de la connaissance en général , quelle que soit la nature des objets connus.

D'après cela, il devient évident que l'idée étant

l'émission d'une certaine connaissance, variera avec cette connaissance , et sera plus ou moins simple à mesure que la connaissance sera ellemêjne plus ou moins simple ; par exemple, la connaissance d'un corps est plus compliquée que celle d'une seule sensation, puisque la connaissance de ce corps exigeant les connaissances de chacune des sensations qu'il nous fait éprouver, est, à proprement parler, le résumé de ces diverses connaissances.

La connaissance d'un certain phénomène demande la connaissance des divers corps et celle des diverses manières dont ils ont concouru à la production de ce phénomène; aussi l'idée de ce phénomène, l'émission de sa connaissance comprend-elle implicitement les idées d'une foule de sensations.

On dit qu'on connaît un corps quand on se rappelle les sensations qu'il nous a fait éprouver; mais remarquons bien que nous avons pu étudier ce corps avec un plus ou moins grand nombre de nos sens, et par suite qu'il nous a fait éprouver plus ou moins de sensations; Pour chacun de nous , la connaissance de ce corps comprend la somme des connaissances partielles de chacune des sensations qu'il nous a fait percevoir, et cette connaissance totale est d'autant plus parfaite, que

nous avons perçu un plus grand nombre de sensations.

On voit que le mot connaissance ne précise pas le degré de notre connaissance, et par suite l'émission de cette connaissance ; l'idée que nous attachons au nom que l'on donne a l'objet connu ne comprend pas toujours le même nombre de connaissances partielles, qui varient avec le nombre de sensations perçues.

Aussi , quand le mot idée est l'émission d'une connaissance unique, indécomposable, qui n'en comporte pas d'autre, ce mot est précis et entendu de la même manière [)ar tout le monde. Les idées simples, les connaissances des qualités des corps, sont identiquement les mêmes chez tous les hommes; la connaissance, dans ce cas, est toutà-fait complète ou n'existe nullement; on n'a pas, par exemple, de demi-connaissance du blanc, un aveugle n'en a aucune espèce de connaissance, et les autres personnes en ont absolument la même idée.

Mais quand une idée comprend implicitement un certain nombre d'idées simples , comme alors le mot idée n'est plus employé avec la même précision, il arrive assez souvent que différentes personnes attachent des sens différents aux mêmes mots. Ainsi, par exemple, tous les hommes

ont l'idée de Dieu ; mais il s'en faut de beaucoup qu'ils se représentent tous Dieu de la même manière, et que les connaissances qu'ils ont ou qu'ils croient avoir de Dieu soient les mêmes.

La pensée s'est aussi entendue, non pas seulement de la connaissance d'une seule sensation , mais aussi de la reconnaissance par l'âme de plusieurs sensations éprouvées antérieurement.

Quelquefois la pensée veut dire la faculté de penser; dans ce cas, pensée est synonyme de réflexion.

De lu Raison.

Mais il est temps de faire remarquer que si la faculté de connaître se bornait à l'appréciation de l'effet qu'une sensation produit sur nous, et à la reconnaissance de la sensation en ellemême , cette connaissance serait insuftisante et ne nous serait d'aucune utilité réelle ; et en effet Fauteur de la nature nous a doués de la faculté de connaître, sans doute pour notre propre utilité, et connaître une sensation ne peut nous être profitable qu'autant que nous possédons la faculté de pouvoir l'éviter ou la rechercher, selon qu'elle nous aura paru pénible ou agréable : aussi cette faculté de pouvoir éviter ou rechercher une certaine sensation ne nous manque- 1- elle point; mais avant d'en faire usage, il est nécessaire de savoir comment on doit la diriger, à quel moment et de quelle manière on doit s'en servir. Or, si l'âme confondait la sensation avec l'objet qui l'a produite, comme cela lui arrive quand elle ne connaît un objet que par la sensation que lui a fait éprouver le sens du toucher, auquel cas la connaissance de la sensation et la connaissance de l'objet sont deux connaissances identiques, nous n'aurions plus alors au-

cun moyen pour éviter ou pour rechercher la même sensation; et en supposant, par exemple, que Tohjet touche soit un fer brûlant, nous pourrons bien, au moment où nons !e touchons, faire des efforts pour ne pns continuera éprouver une sensation pénil)le, et par suite parvenir h retirer momentîinément nos mains fie dessus ce fer, mais nous n'avons aucun guide pour nous empêcher, l'instant d'après, de poser de nouveau nos mains dessus, puisque, ne connaissant cet objet que par cette sensation, nous nç sommes avertis de la présence de cet objet qu'après que la sensation a été perçue.

Aussi la connaissance que nous obtenons au moyen de la sensation est-elle insuflisante et inutile tant que nous n'avons pas remonté à l'origine de la sensation et reconnu que la sensation est émanée d'un corps, et que les deux manières dont la sensation se présente à nous sont deux des qualités de la substance. Évidemment un corps ne peut être connu de nous qu'autant qu'il nous aura occasioimé une sensation , qu'autant que nous aurons remarqué !a manière dont il se sera présenté a nous ; mais il laut distinguer (îctle manière tle se présenter du corps lui-même, et reconnaître que le corps subsiste alors que la sensation est «léjà passée, (.'t qu'il

est encore capable de nous faire éprouver de nouveau la même sensation.

Nous avons donné le nom de raison h notre âme, en tant qu'elle distingue la substance d'une des sensations qu'elle nous occasionne. 11 est assez difficile de préciser le moment où notre âme fait cette découverte ; cette connaissance est postérieure à celle de la sensation , et nous ne pouvons sans doute nous en rendre compte, en avoir la conscience, que lorsque nous avons eu à notre disposition bien plus de données qu'il n'était nécessaire pour apprécier ce fait.

Si on examine les enfants dans leur première enfance, on voit que quand ils tiennent un objet dans les mains, ils le retournent de tous les côtés, l'examinent sous toutes les faces, le portent a leur bouche, et enfin cherchent par tous les moyens possibles h reconnaître les sensations qu'ils éprouvent, et h s'assurer qu'elles proviennent toutes de la même source (l'objet qu'ils tiennent dans les mains).

Notre âme s'est souvent trouvée à même de chercher à remonter d'un fait à l'objet qui l'avait occasionné. Les connaissances qui nous sont données par la vue et par l'ouïe ne sont point (comme dans les connaissances données par le tact) identiques avec les connaissances des corps

qui les occasionnent : nous ne remarquons point h la vérité les objets intermédiaires, mais nous apercevons bien alors que les corps ne sont point en contact avec nous. Nous pouvons bien croire que les sensations , les manières dont ces corps se révèlent à nous, ont beaucoup d'analogie avec les corps mêmes , mais nous nous apercevons bien, dans ces cas, que les sensations ne sont pas les corps eux-mêmes. Nous avons pu éprouver bien des sensations par la vue et par l'ouïe avant d'avoir reconnu d'oii ces sensations provenaient ; mais du moment que nous nous sommes aperçus qu'il y avait de la liaison entre un corps et la sensation perçue, et par suite que nous avons rapporté cette sensation à ce corps , de ce moment nous avons implicitement reconnu que ce corps subsistait , et que la sensation qui nous le faisait distinguer d'un autre le qualifiait, en donnait une des qualités.

Quand on a reconnu qu'il y avait des substances, il a été facile de se rendre compte de sa propre existence; on n'a eu qu'à se faire la question : Quelle est la substance qui sent ou qui pense? et la réponse a été que c'était soi-même.

Noys aurions pu ainsi remonter directement à notre existence , en remarquant que nous pouvons prédire les moments précis où les mouve-

nients d'un de nos membres vont commencer «ii (resser, et par suite nous assurer que la force qui opère ces mouvements, la faculté qui s'en a[)erroit, et celle qui prédit leur naissance ou leur fin sont identiquement la même substance.

Nous avons nommé raison l'âme, en tant ({u'elle remonte ainsi de l'effet h la cause, en tant ([u'elle rapporte ainsi l'effet à la cause qui l'a produite : il faut bien se gai'der do confondre celte espèce de rapport de liaison avec ce que nous avons nommé rapport de comparaison. Dans le ra{)port de comparaison, on superpose un des objets sur l'autre, pour voir en quoi ils diffèrent; dans le rapport de liaison on rapproche Teflet de la cause, pour s'assurer que ce qu'on nomme effet est pour ainsi dire sorti, est presque une émanation de l'objet que l'on a nommé cause. ,

Ainsi on dit que deux phénomènes ont du rapport entre eux quand ils se présentent constamment en même temps , ou qu'ils se suivent invariablement dans le même ordre, parce que l'un d'eux rappelle l'autre à la mémoire.

C'est un grave inconvénient que le mot rapport ait été employé dans deux acceptions si différentes; aussi cela a-t-il fait faire bien souvent de faux raisonnements.

Tout ce qu'on aperçoit dans la nature se com-

pose de substances et de ce qu'on nomme forces, que nous regardons comme la propriété qu'ont les corps, dans certaines circonstances particulières, de mettre en mouvement soit quelquesunes de leurs parties , soit certaines portions des objets voisins, et par suite ces forces, en déplaçant les molécules des corps, éloignant les unes d'un certain corps et en en rapprochant d'autres du même corps, composent continuellement de nouvelles agrégations qui changent et la forme et la nature des corps.

De la Réflexion.

On dit que notre âme réfléchit, quand elle s'occupe successivement de plusieurs pensées : par exemple, quand nous connaissonsce qu'on nomme un lion, la présence de cet animal fait naître plusieurs sensations» et notre âme, lisant dans notre mémoire, reconnaît que nous avons déjà éprouvé des sensations pareilles, qui toutes se rattachent à l'animal désigné sous le nom de lion; autrement dit, quand cet animal est en notre présence, nous résumons toutes les connaissances des diverses sensations qu'il nous fait éprouver dans la connaissance du mot lion qui les renferme implicitement toutes.

Si maintenant on prononce devant nous le mot lion , ce son , en frappant notre oreille, occasionnera une sensation, et notre âme, consultant notre mémoire, reconnaîtra qu'elle a déjà entendu ce mot qui- désigne un animal dont notre mémoire a conservé les empreintes des diverses sensations qu'il a faites sur nous ; alors l'âme, concentrant son attention sur chacune de ces empreintes, fait renaître ces sensations comme si l'animal était en sa présence.

Dans la réflexion, notre âme se promène d'une

— sodés cases du cerveau h l'autre , s'arrête sur chacune d'elles le temps convenable pour bien observer les empreintes qui s'y trouvent gravées, revient sur les cases déjà explorées si elle le juge nécessaire pour bien comparer les pensées entre elles, et s'arrête enlin sur la case qui les résume toutes, qui les contient toutes d'une manière implicite; et cette espèce de travail prend le nom de réflexion , soit parce que pendant sa durée notre âme est renvoyée d'une pensée à une autre, ou bien plutôt parce qu'après ce travail, comme quand il a été question du lion, la dernière pensée qui est rendue par le mot lion est le résumé de toutes les autres , et réfléchit pour ainsi dire cet animal, en nous représentant parfaitement toutes les connaissances que nous avons de lui.

Alors la réflexion peut être regardée comme la faculté que nous possédons de faire paraître en notre présence un objet qui en est en réalité éloigné.

Nous venons d'employer l'expression cases du cerveau, non pas qu'il soit prouvé que le cerveau soit divisé en un certain nombre de compartiments, mais parce que les opérations intellectuelles se passent comme si le cerveau était ainsi divisé, chaque sens étant lié au moyen des nerfs avec une partie distincte du cerveau.

L'idée, l'émission d'une de ces connaissances qui demandent la réunion de plusieurs autres connaissances , et qui supposent par suite la réflexion , prend le nom de jugement; on aurait pu dire qu'il y a un jugement porté par cela même que nous exprimons une idée , que nous émettons une pensée ; mais l'usage a voulu qu'on donnât le nom de jugement non pas h toutes les idées indislinctement, mais seulement h celles énoncées après examen, après une rétlexion attentive, aux idées basées sur quelques raisonnements.

On donne le nom de raison à notre âme , en tant qu'elle se rend compte du motif de ses jugements, en tant qu'elle suit l'analogie de la dernière pensée qui exprime le jugement avec les pensées précédentes.

De la Conscience.

Quand notre ame, après avoir réfléchi et raisonné, croit que la connaissance qu'elle s'est procurée sur tel fait, qu'elle a acquise de tel événement est exacte, on dit que l'âme a la conscience de ces choses.

Le mot conscience est synonyme de certitude toutes les fois qu'il s'est agi de la vérification d'un fait. Quand l'âme s'interroge pour savoir comment elle doit agir dans les diverses circonstances de la vie, on dit alors que nous interrogeons notre conscience, que nous suivons les conseils de notre conscience.

Dans notre jeunesse nous écoutons les recommandations de nos parents et les préceptes de nos instituteurs, et de toutes les choses qui ont rappoit avec la manière de se conduire nous faisons un résumé de morale que nous gravons dans notre mémoire; et consulter notre conscience consiste pour l'âme à examiner dans notre mémoire l'article qui convient à la circonstance présente, et à y conformer notre conduite.

Cet abrégé de morale que nous gravons dans notre mémoire a été adopté par nous de coniiance et sans examen. Quand plus tard il nous

arrive de soumettre ces préceptes à rexanien de notre raison, nous avons quelquefois une manière de voir différente de celle de nos instituteurs , et , par cela même , il nous arrive de modifier notre conscience en conséquence; mais c'est une opération bien délicate que celle de désapprendre et d'efi'acer de la mémoire les premières impressions, pour y en substituer de nouvelles.

En résumé , la conscience est la réponse que l'âme se dût à elle-même quand elle a examiné soigneusement et attentivement la mémoire.

Il ne peut y avoir que les personnes qui croient aux idées innées, ou, ce qui revient au même, qui adoptent les connaissances innées , qui puissent soutenir que les hommes (quel qu'ait pu être leur genre d'éducation) possèdent tous le sentiment du bien ou du mal, ou, autrement dit, possèdent tous une conscience identiquement la même.

De la Volonié.

Nous nous apercevons qu'un examen attentif de l'âme nous la fait voir sous trois aspects bien distincts, et pour ainsi dire dans trois états différents ; c'est dans les moments où elle est impressionnée , dans ceux oii elle observe , et dans ceux où elle agit.

Nous divisons d'abord les actions de l'âme en deux catégories : les volontaires et les instinctives, et nous subdivisons les volontaires en actions réfléchies et en actions irréfléchies.

Les actions réfléchies sont celles où nons cherchons h nous rendre compte du motif de nos actions, et où, après avoir réfléchi, nous exécutons chacun des jugements qui sont conformes à notre manière devoir, qui expriment la meilleure manière dont nous croyons devoir agir. Quand nous suivons ainsi notre jugement, nous disons que c'est par notre volonté que nous agissons.

l^a volonté est proprement l'âme qui agit conformément h sa manière de voir.

Pour Dieu, vouloir et faire sont une seule et même chose; pour l'homme, il n'en est pas de même, et nous nous apercevons journellement

que nous ne pouvons exécuter ce que nous avions résolu de faire. Ordinairement nos projets, ce que notre âme a résolu de mettre à exécution, exigent un grand nombre d'actions partielles, et il arrive assez souvent qu'après avoir exécuté un certain nombre de ces actions , nous ne continuons pas d'agir dans le même sens, soit parce que, fatigués par les obstacles que nous avons surmontés, nous nous trouvons rebutés par ceux qui nous restent h vaincre, soit parce que, notre manière de voir ayant cbangé, nous cessons de vouloir la même chose.

En donnant le nom de volonté à notre âme, alors qu'elle prend la résolution d'accomplir un fait qui exige plusieurs actions partielles, dont chacune est un acte de notre volonté, on s'expose à ne pas bien s'entendre sur la valeur de ce mot, et à lui donner des significations différentes.

Nous réservons le nom de volonté proprement dite à notre âme, pour le seul cas où ce qu'elle veut accomplir ne demande qu'une seule manière d'agir, une seule action, et non pas plusieurs.

Nous disons alors qu'après avoir jugé, c'est-hdire vu de quelle manière l'âme doit agir, se résoudre à agir et exécuter cette résolution, ou plutôt faire elTort pour l'exécuter (l'effort n'étant pas toujours couronné de succès), ne sont pas

deux moments distincls de l'âme , mais mi seul et même fait; nous disons que l'âme a fait effort au moment même où elle a reconnu ou cru reconnaître la meilleure manière d'agir; et quand l'âme suspend son action, cela ne provient que de ce qu'elle est encore indécise, et de ce que, n'étant pas encore fixée sur le jugement qu elle doit porter, la volonté n'a pas encore paru.

Quant aux actions irréfléchies, quoique produites réellement par notre volonté, nous cherchons très-souvent h en décliner la responsabilité, parce qu'alors l'âme ne s'est plus laissé conduire par la raison , mais qu'elle s'est laissé aller, soit à ses passions, soit à ce qu'on nomme habitude, soit à ce qu'on appelle inspiration.

Ce qu'on nomme habitude est une manière uniforme de nous conduire dans des circonstances pareilles et qui se présentent fréquemment : l'habitude peut aussi venir primitivement de notre éducation première, la bonne opinion que nous avions de nos instituteurs nous les ayant fait croire sur parole.

L'habitude peut aussi provenir de notre raison, qui a pu nous engagera agir primitivementcomme nous l'avons fait; mais, dans la persuasion où nous sommes qu'elle jugera encore de même dans une circonstance qui nous paraît pntrailcnieni

semblable, nous négligeons alors de réfléchir, ou, si nous le faisons, l'âme ne cherche plus alors par la réflexion de quelle manière il convient qu'elle agisse, mais elle cherche seulement à se rappeler comment elle a agi antérieurement.

Nous croyons bien que dans la plupart des circonstances où nous avons agi par inspiration, notre âme s'est livrée à la réflexion, a fait quelques raisonnements, et a fini par porter un jugement ; mais ce jugement prend le nom d'inspiration toutes les fois que le temps qu'on a donné à la réflexion a été tellement court, que l'âme n'a pu s'en rendre compte.

Quand, après une de ces circonstances où nous avons agi sans réflexion , nous cherchons à reconnaître les motifs de nos actions, nous nous apei'cevons que presque toujours notre mode d'action a été conforme à ce que nous eussions fait si nous nous fussions livré à la réflexion, et que nous eussions consulté notre raison , et en effet il est présumable que dans ces cas l'âme n'agit pas purement au hasard; mais seulement qu'elle n'a pas jugé à propos de se rendre compte du motif de ses actions.

Se rendre compte est une opération assez longue que l'âme néglige pour beaucoup d'actions , soit par précipitation , soit par paresse, soit par

insouciance, lorsque ces actions. nous paraissent de peu d'importance. ? î/j îîr •;

Aussi beaucoup d'actions dont nous sommes les auteurs passent inaperçues à nous-mêmes, et ne peuvent êlre remarque'es de l'âme qu'autant qu'il y a sensation produite, laquelle peut provenir ou d'un obstacle qui mettant empêchement aux mouvements qu'elle a imprimés, attire par cela même son attention, ou de l'effet que le mouvement opéré occasionne sur un de nos sens, ou enfin de ce que l'âme s'aperce vaut par hasard qu'il y a eu quelques changements faits dans l'arrangement des objets qui nous entourent, devine qu'elle est elle-même l'auteur de ces changements.

Tant que l'âme conserve le nom de volonté, elle n'est pas susceptible de s'apercevoir des mouvements qu'elle opère, puisque la faculté que notre âme possède de pouvoir agir est tout-à-fait distincte des facultés qu'elle a de connaître. Aussi, tant que les mouvements que notre âme a communiqués n'excitent pas sa sensibilité, ou ne sont pas observés par son intelligence, ils ne sont nullement remarqués par l'âme et passent inaperçus.

Notre âme ne sent pas les efforts qu'elle fait pour mettre nos membres en mouvement, mais elle s'aperçoit des obstacles que les impulsions

qu'elle a communiquées rencontrent soit de la part de la pesanteur de nos membres, soit de la part des corps avec lesquels nos membres viennent à se choquer. Mais en supposant que l'âme ne soit pas en même temps active et observatrice, nous reconnaissons qu'elle peut facilement et subitement passer d'un de ces états à l'autre.

De l'Instinct.

Nous donnons le nom d'instinct à l'âme, quand, immédiatement après qu'un besoin s'est fait sentir, elle agit avant d'avoir réfléchi.

On suppose généralement que les animaux naissent avec un certain instinct (une espèce de prescience), qui leur indique quelles actions ils doivent faire pour satisfaire leurs divers besoins; de sorte que l'instinct est cette suite d'impulsions communiquées aux membres pour arriver à la cessation du malaise que le besoin fait ressentir à l'animal.

Nous croyons fort peu à cette espèce de prescience, qui du reste ne pourrait être indispensable qu'à ceux des animaux qui sont ou complètement dépourvus de mémoire, ou qui ne possèdent qu'une mémoire si peu sûre, qu'ils n'osent s'y fier, et se laissent guider par la nature ; puisque, pourles êtres doués de mémoire, les soins de leurs parents et leur éducation les mettent h même, en consultant leur mémoire, de savoir comment ils doivent s'y prendre pour satisfaire leurs besoins ; et nous pensons que l'instinct se borne aux premières impulsions que l'âme communique à

quelques parties du corps au moment où une sensation pénible ou bien un besoin se fait sentir h elle.

Comme d'après la disposition particulière des nerfs, des muscles et surtout des articulations, il est beaucoup plus facile à un être animé de mouvoir ses membres dans telle direction plutôt que dans telle autre , on dit qu'il y a des mouvements qui sont plus naturels les uns que les autres; de sorte que, quand notre âme veut éloigner un de nos membres d'un certain objet, elle obtient ce résultat beaucoup plus promptement en agissant dans un sens plutôt que dans un autre. Aussi peuton fort bien concevoir que, quand Tâme éprouve une sensation désagréable, un besoin, par exemple, elle cherche immédiatement à changer de position, et qu'elle a pu foire effort avant d'avoir l'éfléchi et examiné comment elle doit agir; et il est présumable que l'effort de l'âme sera suivi de ce<iue nous venons de nommer mouvements naturels : ce sont ces premiers mouvements auxquels nous donnons le nom de mouvements instinctifs. .'.;-; Si l'âme, comme nous l'avons dit, est une force, elle est par cela même continuellement en activité.

'■ Aussi nous ne voulons pas dire que quand l'âme

— iOl —

observe', elle soit dans un état complet de repos; nous disons seulement qu'alors nous ne nous occupons pas de ses actions en elles-mêmes, mais bien du résultat de ses observations. Dans totis les cas, si l'âme agit alors, c'est seulement dans l'intérieur de notre corps, et il n'en résulte aucun mouvement extérieur qui puisse être remarqué des autres personnes.

II est bien évident pour nous que notre âme est la même quand elle agit ou quand elle observe, et qu'elle ne change pas avec chacun des efforts qu'elle fait pour bien observer, c'est-à-dire pour connaître ; mais néanmoins nous donnons h l'âme plusieurs noms selon les diverses positions où elle s'est trouvée placée, pour mieux la suivre dans ses modes d'action , et voir en quoi ces actions consistent, ou, autrement dit, pour en connaître les diverses facultés.

Nous avons vu que quand l'âme observe, nous lui avons donné deux noms différents, selon les deux points de vue d'où elle dirige ses observations, et nous l'avons nommée sensibilité en tant qu'elle s'aperçoit de l'effet que les corps font sur elle, intelligence en tant qu'elle remarque la manière dont les corps se présentent a elle, et raison en tant qu'elle établit une différence entre les corps eux-mêmes et la manière dont ils se mani-

festent à nous ; et nous avons ajouté que la faculté de connaître comprenait les trois facultés que nous venons de nommer sensibilité, intelligence et raison.

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