INTRODUCTION
Ê^ la Viftlewr de« Moto et de« DéflnlttoBs.
Pour enseigner une science quelconque, le professeur doit transmettre à ses élèves les connaissances qu'il possède lui-même sur cette science, et^ comme cette communication se fait par l'intermédiaire de la parole, au moyen des mots, il est indispensable que ces mots soient entendus dans le sens qu'il a voulu y attacher ; faute de quoi ce professeur ne transmettrait plus ses propres idées à ceux qui l'écoutent.
Aussi, ce qui caractérise particulièrement la bonté d'un ouvrage scientiûque consiste dans lexactitude que l'auteur a apportée dans le choix des mots qui lui ont servi à exprimer ses idées.
Les mots ne signifient rien par eux-mêmes et ne représentent les divers objets de la nature que par convention. Aussi, primitivement, on a pu
prendre une combinaison quelconque de lettres et convenir que cette réunion de lettres représenterait le premier objet venu, en serait le nom ; mais, la convention adoptée , la langue une fois formée, il n'est plus permis à qui que ce soit de changer Tacception reçue , sous peine de n'être pas entendu. C'est l'usage, cette espèce de convention tacite, qui fait les langues ; tantôt des mots cessent d'être employés, tantôt de nouveaux mots s'introduisent dans le langage» et il n'y a à cela aucune espèce d'inconvénient ; mais ce qui en aurait beaucoup ce serait le changement d'acception donnée à quelques mots ou à quelques locutions, puisqu'alors les anciens auteurs ne pourraient plus être compris qu'avec des notes ou une espèce de traduction ; et, en outre, comme tout le monde ne se soumettrait pas de suite à cette Innovation, on cesserait , par le fait , de parler la même langue (parler la même langue ne veut pas dire seulement prononcer les mêmes mots, mais bien encore y attacher les mêmes idées).
Aussi, quand on écrit, il ne faut pas rechercher l'origine des mots, leur étymologie» niais bien s'inquiéter de leur acception actuelle et s'y conformer ; et quand un mot a été employé dans divers sens, on ne doit s'en servir que dans l'acception le plus en usage.
\ QuanJ on a bien présent à l'esprit qu'une réolîon de lettres ne représente un certain objet l^ue par convention, parce qu'on l'a voulu ainsi, fiparce que l'usage l'a consacré , et non parce que ■<»lte combinaison de lettres a une certaine ana- ■ïlogie, un certain rapport avec l'objet qu'elle désigne, on est peu tenté, à l'exemple de certains lijrfiilosophes, de changei- l'acception reçue, et d'asf fiurer que c'est à tort qu'un certain mol ou une l^cerlainc locution sont généralement entendus 7 dans un certain sens.
Lors de la formation d'une langue, l'on n'a mis m mot en circulation que pour représenter une connaissance acquise, que pour émettre l'idée qu'on se formait d'un certain sujet; mais, dans l'état actuel des choses, les enfants retiennent des mots fort souvent avant de bien connaître le sens qu'il faut leur attribuer; c'est donc à chacun de nous, en grandissant, à nous rendre compte de la signification précise des mots dont nous nous servons. Malheureusement toutes les personnes ne se livrent pas à ce travail avec le même discernement; aussi il est arrive que plusieurs personnes ont détourné certains mots de leur signi- Gcatîon primitive , et par suite que les mêmes mots sont entendus d'une manière par les uns et dans un autre sens par les autres.
Si les Diclionnaires eussent été mieux faits ^ que chaque mot eût été suivi de sa signification exacte, de sa définition, le langage aurait eu beaucoup plus de fixité, et on ne verrait pas les langues modernes changer radicalement tous les cent ans.
Les poètes sont ceux qui ont le plus contribué à porter la confusion dans le langage ; sous le vain prétexte de donner plus de mouvement a leurs productions, ils n'ont pas craint de dénaturer les objets qui nous environnent , tantôt en supposant vivants les objets inanimés , tantôt en personnifiant ou les passions humaines, ou les qualités et propriétés des substances, ou quelques-uns de leurs rapports.
Par le fait , non-seulement quelques mots ont été détournés de leur signification primitive, mais même il s'est glissé certains mots dans la langue qui sont censés désigner des substances qui n'ont jamais existé.
Comme nous l'avons dit, dès qu'on connaît un objet, on peut convenir qu'une combinaison quelconque de lettres en sera le nom ; mais la connaissance de l'objet doit nécessairement précéder le nom qu'on doit lui donner, puisqu'une réunion de lettres ne représente réellement que ce qu'on est convenu de lui faire désigner» et
) représente absolument rien avant la convenion faite.
Nous ferons remarquer ici qu'il n'est pas au pouvoir ile l'homme de créer; ainsi, lors même qu'une nation conviendrait qu'un certain mot sera le nom d'un des habitants de la lune , et qu'un autre mot sera le nom du rapport d'un certain son à une certaine odeur, cette nation ne peut faire que ces mots aient des significations réelles, dans chacun des cas oiî la lune serait inhabitable et oij il n'existerait aucun rapport entre l'odeur et le son. Celte nation ne peut pas d'avantage décider qu'une des qualités des corps, comme l'étendue, sera transformée en substance sous le nom d'espace, pas plus qu'elle ne pourrait arrêter qu'une des qualités des événements, (les faits, comme le temps, peut être changé en substance, comme quand on dit : Le temps détruit l'ouvrage des hommes, ou encore : Le temps a produit les diverses cristallisations qu'on aperçoit dans la nature.
Ainsi , pour qu'un mot ait une signiûcation réelle et précise, il faut : I" que la chose que ce mol désigne existe réellement; 2<» que les hommes se trouvent d'accord sur la signification de ce mot.
Comme les hommes n'ont inventé les langues
que pour pouvoir se communiquer leurs idées, il est indispensable que les personnes qui conyersent ensemble attachent le même sens aux mots dont elles se servent, faute de quoi elles ne se transmettraient plus réellement leurs pensées, mais bien de vains sons; et, si une discussion s'engage, il est essentiel , avant tout, de vérifier si on attache effectivement les mêmes idées aux mêmes mots.
Celui qui veut traiter un sujet qui demande de l'exactitude doit donc n'employer que des locutions qui sont entendues dans le même sens par tous ceux dont il veut se faire comprendre, et, quand une expression parait louche , il est tenu à en donner aussitôt une définition claire et précise, et à avoir grand soin de ne s'en servir par la suite qu en lui donnant absolument la même acception.
Il est donc bon, avant d'entrer en matière, de commencer par faire connaître le sens précis des mots et des expressions dont on aura le plus souvent occasion de se servir pour la solution de la question que l'on traite.
Les mots ayant été inventés pour nous mettre à même d'exprimer les connaissances, ou, autrement dit y d'émettre les idées que nous possédons sur les substances, sur les qualités et propriétés
des corps, sur les rapports de ces qualités^ ou enfin les idées que nous nous formons des actions et des mouvements de ces substances, la première chose à faire, pour lâcher de se former une idée nette de l'objet qu'un mot représente, c'est d'examiner si ce mot est le nom d'une substance, celui d'une certaine force, celui d'une des qualités du corps, ou celui d'un certain rapport.
La meilleure manière de faire connaître un objet est de le placer sous les yeux de l'auditeur, puisqu'on le met ainsi à même d'en examiner à loisir toutes les qualités et propriétés et par suite d'en avoir une connaissance complète. Si Ton n'a pas sous la main Tobjet que Ton veut faire connaître, alors l'on fait de cet objet une description exacte et détaillée, et, par suite, l'idée que nous attachons au nom A de cet objet, une fois bien connu, comprend d'une manière implicite les idées de toutes les choses qui entrent dans sa description, ou, autrement dit, les idées de tous les mots qui servent a en faire la description.
Cela posé, si nous avions maintenant à faire connaître un objet B dont la description se compose d'abord de toutes les connaissances qui ont été nécessaires pour connaître A, et de plus de quelques autres connaissances, on voit facilement
que, pour faire la description de B, il suffit d'ajouter à Aces dernières connaissances, sans énumérer toutes les connaissances que comporte A , puisque ce mot les comprend toutes d'une manière implicite. De cette façon la description d'un objet pourra souvent se faire avec un petit nombre de mots> et c'est cette description abrégée qui prend le nom de définition. Mais l'attention qu'il faut continuellement avoir, c'est de ne faire entrer dans une définition que des mots bieir connus d'avance, et qui représentent des objets dont la personne à laquelle on parle peut facilement faire la description ; autrement on n'aurait fait que substituer a des mots que l'on veut faire connaître d'autres mots mal connus.
Ainsi, par exemple, on peut définir le zèbre une espèce de mulet dont la robe jaunâtre est rayée de bandes noires parallèles; mais cette définition ne ferait pas connaître le zèbre à des personnes qui n'auraient jamais vu de mulet.
Le but de toute définition est de faire comprendre à la personne à laquelle on parle ce que veulent dire les mots ouïes expressions qui sont a définir ; mais, comme on a eu le tort d'exiger que la définition, ou, autrement dit, l'explication se fasse en peu de mots, il n'est pas rare que telle définition, comprise des uns, se trouve insuflfi-
santé pour d'autres, parce que cette définition, s'appuyant sur des connaissances à eux inconnues, demande par suite des explications préalables.
Aussi» quoiqu'on puisse toujours faire connaître exactement ce que veut dire une expression ou un mot, en énùmérant toutes les connaissances de Fobjet que ce mot désigne, en rappelant à la mémoire ce que les personnes qui ont inventé ce mot sont convenues de lui faire représenter, on ne peut pas toujours, avec certaines personnes, substituer à une description détaillée une définition, ou, autrement dit, une description abrégée, dans la crainte de n'être pas bien compris.
Comme les définitions sont les préliminaires de toute espèce de science, qu'elles servent de base aux propositions subséquentes, que la majeure partie des conclusions auxquelles on arrive sont appuyées sur la justesse de ces définitions, on ne peut trop s'attacher à les rendre évidentes, et, comme l'essentiel est de se faire bien comprendre, on ne doit pas balancer à sacrifier la concision à la clarté, toutes les fois qu'on pourra craindre de n'être pas bien entendu sans cela.
Comme nous venons de le dire, le véritable but de toute définition est de faire connaître à la personne à laquelle on parle Tobjet à définir;
aussi^ quand cette personne connaît bien l'objet en question, toute définition devient dès lors une superfluité.
Maintenant, comme il peut se faire que cette personne connaisse déjà en partie l'objet dont il s'agit, il suffira alors de lui faire la description de la partie de l'objet qui lui est inconnue, et même, dans le cas où l'objet en question est en grande partie connu d'elle, une simple indication la mettra à même de distinguer cet objet de ceux qui pourraient avoir beaucoup de ressemblance avec lui.
Il peut arriver aussi qu'on n*ait besoin de faire connaître a cette personne l'objet que sous le point de vue qui se rapporte avec le sujet que l'on traite; dans tous ces cas quelques explications tiennent lieu de définition.
Quant aux connaissances qui nous sont données par une simple sensation , comme quand il est question d'une des qualités ou d'une des propriétés des corps , il n'y a plus lieu de chercher à définir les mots qui désignent ces espèces de connaiwssances: il suffit démettre la personne à même d'éprouver cette sensation; mais, si cette personne était dépourvue du sens qui fait percevoir cette sensation, alors toute espèce d'explication serait insuffisante pour lui en donner la moindre idée ,
puisque la description de la connaissance donnée par cette sensation n'est que la répétition du mot qui désigne cette sensation. Ainsi, par exemple, il n'y a aucune définition qui puisse faire comprendre ce que le mot violet veut dire à une personne qui serait aveugle, ou qui, par une circonstance particulière, n'aurait jamais aperçu cette couleur. 11 en est de même quand il s'agit défaire connaître un certain rapport; il faut alors rappeler à la mémoire les objets comparés.
Lorsqu'on a cherché à définir une connaissance due à une simple sensation, on est tombé dans un cercle vicieux, soit en ' s'appuyant sur cette même connaissance exprimée en d'autres termes, soit en s'appuyant sur des connaissances postérieures à celle-là, et qui ont besoin elles-mêmes, pour être définies, d'avoir recours à cette première connaissance.
Quand on dit, par exemple, que l'étendue est la propriété qu'a tout corps d'occuper une portion limitée de l'espace, on s'appuye sur la connaissance de l'espace pour définir l'étendue, tandis que, l'espace n'étant qu'un nom donné a l'étendue dans une circonstance particulière, sa connaissance ne peut être antérieure à celle de l'étendue.
De même on nomme force toute cause capable de produire le mouvement ou de le mo-
difier ; ici le mot cause est synonyme de force.
On dit qu'un atome ou point matériel est en repos lorsqu'il se trouve constamment à la mêùae distance de trois points fixes; mais qu'est-ce qu'un point fixe ? C'est un point en repos.
On nomme mouvement l'état d'un point matériel qui change de lieu, repos sa permanence dans le même lieu. Que vent dire ici le mot lieu? Un point en repos.
Nous ne nous éte^drons pas davantage sur ces prétendues définitions de simples qualités ou propriétés des corps qui ne sont en réalité que les mêmes idées exprimées en d'autres termes.
La plupart des définitions que l'on trouve dans les ouvrages qui ne traitent pas de mathématiques sont généralement insuffisantes pour bien faire connaître l'objet à définir.
Prendre les mots qui désignent une qualité ou une propriété d'une manière absolue, c'est, par le fait, transformer les objets que ces mots désignent en véritables substances.
11 eut sans doute été à désirer que les substantifs eussent été réservés exclusivement pour désigner les substances; mais il faut prendre les langues telles qu'elles sont, et l'usage a voulu que quelques-unes des qualités des corps eussent pour noms des substantifs (comme l'étendue, la cou-
— valeur, le son, Todeur, la saveur), et que d'autres subsiautifs fussent aussi le nom de certains rapports (comme le froide le chaud, l'injuste, Tordre).
Ce qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est la signification de ces mots, c'est la chose qu'ils désignent, et il faut bien faire attention que ces espèces de substantifs non-seulement ne désignent pas des substances, mais encore n'expriment des idées qu'autant que l'on sait d'avance quels sont les corps sous-entendus.
Nous insisterons ici pour faire remarquer de nouveau que la définition du nom d'un corps doit rappeler à l'esprit la description complète de ce corps, ce qui ne peut avoir lieu qu'autant que les mots qui composent la définition sont eux-mêmes parfaitement connus d'avance.
C'est ainsi qu'on procède en mathématiques, où toute définition s'appuie sur des mots connus on déjà définis auparavant. Aussi, si l'on voulait étudier un ouvrage de mathématiques en commençant par le milieu, on ne pourrait pas le faire avec succès ; car les définitions qu'on trouverait alors ne seraient plus entendues par le lecteur, et, par suite, ne seraient plus, a proprement parler, des définitions pour lui. Par exemple, on peut dire qu^une surface sphérique est le lien de tous les sommets des triangles rectangles qui ont la
même hypoténuse; mais cette expression ne sera entendue, et» par suite, ne sera une défmition de la sphère que pour les personnes qui savent déjà d'avance ce que c'est qu'une surface, ce qu'on doit entendre par triangle rectangle, et, auparavant, ce que c'est qu'un angle droit, et encore antérieurement ce que c'est qu'une ligne droite.
Dans les sciences mathématiques on commence par les questions les plus simples et les plus faciles, et l'on n'arrive aux propositions compliquées et difficiles que progressivement, de manière que, quand on a besoin d'employer un nouveau mot, il est facile d'en faire connaître la signification , d'en donner la définition , en s'appuyant sur des connaissances déjà développées ; Ton assiste ainsi à la formation de la langue, à l'explication successive des mots qui entrent dans le langage mathématique, de sorte qu'on ne s'y sert d'une expression qu'après que l'on en a Êiit connaître la signification.
Mais, dans la plupart des autres sciences, où Ton part d'une langue toute formée, il est souvent fort difficile de préciser quelles sont les connaissances qui ont précédé les autres, de décider quels sont les mots qui ont été les premiers connus, et qui, par suite, peuvent servir d'appui aux définitions des autres mots.
Ainsi, par exemple, quand on dit que l'homme est un animal raisonnable, eette dernière expression ne ()eut être regardée comme une définition de l'homme, parce que la connaissance de la signification du mot raison n'a pu précéder la connaissance du mot homme. Et en effet une personne, quelque stupide qu'elle soit, est en état de distinguer un homme d'un des autres objets de la nature, et elle ne confond pas un homme avec un arbre ou un lapin; tandis qu'elle n'a qu'une idée bien vague de ce qu'on appelle raison. Les métaphysiciens ont rarement procédé du simple au composé ; aussi leurs définitions sont généralement arbitraires, et elles manquent de clarté quand elles ne pèchent pas par la justesse. Un objet qui serait complètement inconnu ne peut recevoir aucun nom, car donner un nom à un objet c'est en affirmer l'existence et dire, par suite, que cet objet ne nous est pas complètement inccmnu.
Il ne faut pas croire qu'en mathématiques les lettres X, Y, Z, représentent des objets complètement inconnus. On connaît parfaitement d'avance la nature de l'objet qu'une de ces lettres désigne, et l'on sait bien qu'elles tiennent la place ou d'un nombre, ou de la longueur d'une droite, ou de la distance d'un point à un point fixe.
11 est bien évident que, si un objet n^est pas connu, ce ne sera pas en lui donnant plusieurs noms qu'on arrivera plus facilement à sa connaissance, et que, loin de là, cette multiplicité de noms donnés à un même objet ne sera qu'un inconvénient qui pourra faire supposer qu'il s*agit de plusieurs objets différents*
Nous ferons remarquer aussi qu'il ne suffit pas de placer un point d'interrogation après quelques mots pour faire une véritable demande ; il faut de plus que la personne interrogée sache quelle espèce de chose on lui demande, pour qu'elle puisse faire une réponse satisfaisante, ce qu'on ne pourra raisonnablemient espérer quand la personne qui fait l'interrogation ne sait pas au juste elle-même ce qu'elle a intention de demander.
Les mots : qu'est-ce, pourquoi, sont de véritables abréviations dont on ne peut comprendre la signification qu'autant qu'on a donné toute son attention aux propositions précédentes; aussi, quand on vous demande : Pourquoi ? vous ferez bien, avant de répondre, et pour éviter toute équivoque, de demander à la personne qui vous interroge quels sont les mots sous-entendus, et de la prier de rétablir ces mots textuellement.
U est bien certain que notre ignorance nous empêche souvent de pouvoir répondre à une
question claire et précise; mais c'est vraiment folie que de chercher la solution d'une question faite avec des mots dont vous ne comprenez pas parfaitement la signification.
Une des causes de nos disputes vient de ce qu'on a designé sous le même nom des objets qui ont tellement peu de ressemblance entre eux qu'on est souvent fort embarrassé pour pouvoir distinguer ce qu'ils peuvent avoir de commun, pour reconnaître quelles peuvent être les qualités semblables qui ont pu engager à leur donner le même nom. Ainsi, par exemple, c'est un inconvénient que les mots : les êtres, les substances, les corps, la matière, qui désignent tout ce qui existe, soient synonymes entre eux, et il eût été convenable de séparer les substances en plusieurs groupes différents, au moins en trois principaux : les solides, les liquides et les gaz, y compris les fluides impondérables.
Do RalMmnement.
Quand on veut connaître un objet, un édîOcet par exemple, on l'examine avec soin, ttmt dans son ensemble que dans ses détails ; mais, pour s'assurer que rien ne nous a échappé dans son examen, il faut l'étudier avec méthode, par exemple, en faire le tour en partant d'un point déterminé, et ne cesser ses observations que lorsqu'on sera revenu au point de départ.
Une méthode dans l'enseignement est une certaine classification dans les idées, qui consiste h présenter les connaissances que l'on veut enseigner dans Tordre le plus convenable pour se faire bien entendre de ses auditeurs et leur faire perdre le moins de temps possible, en ne surchargeant pas la mémoire de choses inutiles. Il est indispensable que tout livre qui traite d'une science quelconque présente les objets dont elle s'occupe dans un ordre convenable.
Une certaine classification ou une méthode particulière ne constitue pas sans doute cette science ; mais elle en facilite prodigieusement l'étude.
Si, après avoir classé un certain nombre d'objets (des minéraux, par exemple) d'une certaine manière et leur avoir assigné a chacun un nom^
on voulait considérer ces objets sous un nouveau point de vue, refaire de nouveaux classements, et donner de nouveaux noms a ces mêmes objets, il est visible que ces divers classements, et surtout ces différents noms donnés aux mêmes objets, établiraient une confusion qui rendrait l'étude de la minéralogie obscure et difficile.
Raisonner ou faire des raisonnements consiste à énumérer successivement certaines vérités déjà admises et reconnues, qui (se rapportant au sujet que Ton traite) servent à mettre en évidence une proposition qui (quoique comprise d'une manière implicite dans les données primitives) n'avait pas été aperçue auparavant, ou du moins n'avait pas été regardée comme une vérité avant CCS développements.
Ce n'est pas par le raisonnement qu'on parvient a changer en rien la nature d'une proposition, et qu'on peut rendre vraie une proposition erronée ou fausse une proposition juste; mais c'est par lui qu'on se rend compte de sa propre manière de voir.
Il ne faut pas confondre le raisonnement avec la manière de raisonner, ou, autrement dit, avec la méthode. Celle-ci sert à soulager la mémoire et à empêcher dans une démonstration un peu longue de perdre de vue les données primitives;
mais la méltiode ne constitue nullement le raisonnement proprement dit.
Les raisonnements ne portent que sur les idées que l'on attache aux mots qui rendent les données de la question ; aussi, quand les préceptes dont on part pour raisonner sont des hypothèses erronées, les raisonnements ne corrigent nullement ces erreurs primitives, et les conclusions auxquelles on arrive alors sont entachées de ces mêmes erreurs.
Il y a plusieurs méthodes dont on se sert pour raisonner ; le syllogisme est une de ces méthodes. En algèbre, quand (après avoir mis en équation les données de la question) on multiplie ou Ton divise les deux membres d'une équation par le même nombre, ou que Ton ajoute ou retranche la même quantité aux deux membres de cette équation, on emploie là une autre manière de raisonner également bonne. Une autre méthode, qu'on appelle raisonnement par l'absurde, consiste à faire voir qu'une inconnue cherchée ne peut avoir une certaine valeur sans contradiction avec des vérités reconnues antérieurement, et, par suite, si, après avoir supposé à cette inconnue une valeur ou plus grande ou plus petite qu'une certaine quantité, on arrivait à des conclusions en opposition directe avec des vérités déjà ad-
mises, on serait en droit d'af&rmer que cette inconnue est égale à cette quantité.
Nous ferons remarquer que des conclusions inadmissibles auxquelles nous conduit le raisonnement ne deviennent la preuve de la fausseté de la proposition qu'autant que toutes les autres propositions qui sont entrées dans nos raisonnements sont des vérités incontestables.
Les raisonnements servent (en ne perdant point de vue le but que l'on se propose) à suivre la liaison des idées, de manière à mettre en évidence celles de ces idées qui (comprises implicitement dans les données primitives) conduisent à la solution de la questicm que l'on traite.
Mais il ne faut pas s'exagérer les avantages de la métbode ou du raisonnement jusqu'à croire qu'ils puissent nous faire créer une connaissance quelconque ou quelques idées qui en seraient rémission « La méthode ou le raisonnement peuvent nous faire retrouver des idées presque oubliées, nous présenter les connaissances que nous possédons déjà dans un ordre convenable, nous faire voir la liaison des idées entre elles, leurs rapports, choses auxquelles nous aurions pu ne pas faire attention auparavant; mais, nous avons beau combiner nos idées entre elles, nous
n'en ferons jamais sortir une seule nouvelle idée simple.
Aussi nous ne devons jamais perdre de vue que les conclusions que Ton tire de certaines données ne sont autre chose que des idées comprises implicitement dans les données primitives.
Le raisonnement ne parvient à nous faire découvrir la solution de la question que nous cherchons qu'à la condition de n'avoir omis aucune des circonstances essentielles que comportent les données de cette question.
Ne pas trouver les connaissances comprises implicitement dans les données de la question provient ou de notre ignorance sur ce sujet, ou de notre peu d'intelligence.
Introduire dans les raisonnements des connaissances complètement étrangères aux données primitives dénote ou un esprit léger ou un jugement faux; et les conclusions auxquelles on arrive alors sont erronées, ou du moins n'ont aucun rapport avec le sujet que Ton traite.
On voit, d'après cela, combien il est important que les mots qui entrent dans les données primitives soient bien définis; car, si ces mots étaient entendus dans deux sens différents, deux personnes qui raisonneraient conséquemment, partant de données qui ne seraient plus les mêmes,
devraient arriver à des conclusions difTérentes, puisque, par le fait, elles ne traiteraient plus la même question.
Les conclusions déduites de certains raisonnements ne sont des vérités qu'autant que les données primitives sont elles-mêmes exactes, et que lès axiomes ou principes d'où Ton est parti pour raisonner sont appuyés sur le témoignage irrécusable de Texpérience.
On nomme principe toute proposition qui exprime une vérité dont on est censé avoir constaté l'exactitude antérieurement et sur lequel principe on s'appuie pour raisonner ; aussi les conclusions auxquelles on arrive ne sont-elles exactes qu'autant qu'on a auparavant vériûé la justesse des principes évoqués.
Il est bien certain qu'une vérité demeurera telle alors même que nous négligerions d'en constater la justesse; mais toute personne sensée ne peut admettre une proposition comme vraie que sur des preuves de fait ou sur des preuves déduites de raisonnements.
Des Axiomes et des PiteeljpM»
Celui qui débute dans une science doit s'efforcer d'effacer de sa mémoire toutes les notions vagues et imparfaites qu'il possède sur les sujets qui y seront traités. Il doit aussi apporter un esprit de soumission qui » loin de lui taire rejeter précipitamment les préceptes qui seraient en opposition avec les notions qu'il a déjà, lui permette d'écouter aveë la plus grande attention les motifs du professeur pour émettre des principes différents de ceux qu'il aurait puisés à des sources souvent inexactes.
Ce qui donne aux mathématiques une supériorité d'exactitude incontestable sur les autres sciences provient d'atxml de la clarté du langage dont on y fait usage ; par exemple , quand on parle de l'exposant d'une quantité , du produit de deux nombres, d'une ligne droite, d'un carré, d'un sinus, d'une parabole, non-seulement les mathématiciens comprennent ce dont il s'agit, mais encore tous entendent ces expressions de la même manière. Cette grande exactitude provient ensuite de ce que les axiomes ou principes d'où les mathématiciens partent pour raisonner
sont des vérités iocontestables et sanctionnées par l'expérience.
On donne le nom â*axiome à nn mot ou une expression qui parait une vérité parfaitement évidente , comme sont les connaissances renfermées sous les noms des simples sensations.
Ce qui fait que les livres philosophiques sont si obscurs, surtout dans la partie qui traite de la métaphysique, provient bien moins des grandes difficultés que présente le sujM que de la diversité du langage que chaque auteur y a introduite. 11 semble que plusieurs d'entre eux ont pris a tâche de se servir des mots les plus essentiels, tels que sensation, pensée, idée, réflexion, jugement, dans des acceptions différentes de celles de leurs prédécesseurs ; de sorte que, par le fait, ces personnes parlent des langues différentes , et que plusieurs de leurs ouvrages resteront énigmatiques jusqu'à ce qu'un éditeur (complaisant et instruit de leur manière de voir) ait pris la peine de faire précéder leurs ouvrages d'un petit dictionnaire qui indique |dans quel sens ils ont employé les mots dont ils ont fait le plus fréquent usage dans leurs livres.
Un autre inconvénient des traités de métaphysique vient de ce que la plupart de leurs auteurs admettent pour axiomes des hypothèses qui n'ont
aucune base solide et qui ne sont nullement appuyés sur l'expérience.
Le mot principe est une proposition admise comme vraie sur laquelle^on s'appuie pour raisonner. Quand la proposition parait une vérité évidente d'elle-même, le principe qu'elle énonce prend le nom d'axiome ; si le principe qu'on émet est contestable, on doit en démontrer l'exactitude en faisant voir par le raisonnement qu'il découle d'axiomes ou de pnîncipes admis antérieurement. Le principe se nomme hypothèse quand on a omis d'en prouver la justesse, et il prend le nom de paradoxe, lorsqu'il est en opposition avec les idées reçues. Les conclusions tirées d'un principe participent de sa nature^ c'est-à-dire qu'elles peuvent être, comme ce principe même, vraies, hypothétiques , paradoxales ou fausses.
Quelques personnes ont attribué à ce mot principe une vertu créatrice, et voici comme: lorsque deux phénomènes se succèdent invariablement dans le même ordre, elles affirment que le second phénomène est un produit du premier, et elles nomment celui-ci cause et celui-là effet.
Quand maintenant plusieurs phénomènes se suivent constamment de la même manière, elles supposent que le premier phénomène, qu'elles appellent cause première ou principe,5possède une
vertu créatrice, et que, nouveau Protée , il se métamorphose de lui-même en une foule de substances diflerentes, et produit ainsi successivement tous les phénomènes qu'on voit suivre le premier. Ces mêmes personnes donnent le nom de système à l'ensemble des proportions qui découlent comme conséquence de ce premier principe , de sorte qu'à leur dire chaque science se réduirait a la connaissance d'un seul de ces prétendus principes. •
Le but de la comparaison est de reconnaître le rapport de deux objets que l'on examine, d'apercevoir ce en quoi ils diffèrent l'un de l'autre; il n'y a véritablement de rapport entre deux objets que quand on les examine sous le même point de vue, que quand on les envisage relativement à une qualité qui se trouve commune aux deux objets en question ; comme, par exemple, quand on examine deux corps comparativement a leurs volumes, ou bien deux événements relativement à leur durée.
Lorsqu'on a devant soi une réunion de corps de même espèce , et qu'on la compare à l'un deux , le nom de cette réunion, qu'on appelle nom de nombre^ est le rapport de cette réunion à un de ces corps qu'on a pris pour unité de comparaison.
Le rapport de deux objets, quand il y a véritablement rapport, c'est-à-dire quand on ne considère ces objets que relativement a une qualité qui leur est commune, peut toujours s'exprimer par un nombre.
Quand on compare entre elles deux réunions de corps de même espèce, on divise le nombre qui exprime une de ces réunions par celui qui désigne l'autre réunion, et l'on obtient ainsi le rapport cherché. •
Quand on veut comparer le volume de deux corps, on peut, ou bien prendre l'un d'eux pour unité de comparaison et examiner combien de fois l'autre en contient de semblables ; ou bien prendre pour terme de comparaison un petit cube d'un centimètre de côté , par exemple , et, après avoir vu combien de fois chacun de ce$ corps contient cette unité conventionnelle, diviser un de ces nombrespar l'autre nombre.
On peut aussi comparer deux longueurs de temps en prenant pour unité de durée conventionnelle soit l'année, soit le jour, soit l'heure, soit la minute , soit la seconde.
On peut de même comparer entre elles deux forces en prenant pour unité de mesure lu force opposée a la gravitation qui fera équilibre au poids de un kilogramme.
QudqflRfois , après une comparaison , on n*a pas besoin de préciser, aussi exactement qu'on le fait en se servant des nombres , le rapport de deux objets entre eux; on veut seulement faire entendre qu'ils diffèrent. On dira, par exemple: Telle odeur est plus forte que telle autre, tel son est plus aigu que tel autre , telle couleur est plus vive que telle autre , etc.
On peut envisager deux objets relativement à la position qu'ils occupent, et dire, par exemple : Tel objet est à ma droite et tel autre a ma gauche, tel corps est en arrière de moi et tel autre est en avant, ce qu'on obtient en définitive en s'occupant de la qualité d'étendue.
On peut aussi considérer des événements relativement h l'époque de leur arrivée, et dire : Tel événement a précédé tel autre d'une année.
II y a encore une espèce de rapport qu'on peut nommer conventionnel. Deux choses peuvent n'être pas naturellement comparables entre elles et n'avoir de relations que par convention ; tels sont les rapports des corps avec les noms qu'on leur a donnés , ou bien encore quand on considère les objets relativement à leurs possesseurs.
EnGn il y a une dernière manière d'envisager les objets : c'est de les considérer relativement à leur génération ; c'est ce que les métaphysiciens
ont nommé causalité. Nous croyons qifl^ce rapport d'une cause à son effet ne peut recevoir qu'une seule application : c'est quand il s'agit de comparer une force ou son impulsion avec le mouvement qu'elle produit, et que, dans toute autre circonstance, ce prétendu rapport de gênération n'est qu'un rapport de succession.
Aussi, à la rigueur, on pourrait rayer du langage le mot cause, puisque ce n'est que le nom donné à une certaine force, puisque ce n'est qu'un nouveau nom donné à un objet déjà connu, alors que cet objet joue un rôle dans un certain événement; mais cet objet, qui a déjà reçu un nom, n'a pas changé de nature, et n'a pu acquérir de nouvelles propriétés par cela seul qu'on l'aura désigné sous le nom de cause.
Ces mêmes personnes admettent aussi pour axiome que chaque chose a son contraire; c'est d'après cette hypothèse qu'elles se figurent que, puisqu'il existe des substances corporelles ou des corps, il doit aussi exister des substances incorporelles ou des esprits, vu que le mot incorporel est le contraire du mot corporel.
C'est d'après le même principe que, quand elles se trouvent embarrassées pour faire la description d'un objet, pour donner la définition d'une expression, elles s'occupent d'abord de l'objet que
leur imagination a classé comme une chose con*^ traire à Tautre, et, revenant ensuite au premier sujet, elles lui donnent des qualités opposées à celles dont elles ont gratifié le second sujet, et croient ainsi avoir trouvé la définition qu elles cherchaient.
Les divers corps de la nature ne sont nullement pareils, et c'est par leur dissemblance que nous les distinguons les uns des autres ; mais ils ont aussi des ressemblances, des qualités communes. Quand on dit qu'un objet est le contraire d'un autre, qu'une chose est l'opposée de telle autre chose^ ceci est une locution qui veut seulement dire que ces objets ne sont pas les mêmes, mais ne précise absolument rien sur leur différence. Pour que cette locution soit comprise, il est indispensable que les choses dont il est question ne soient qu'au nombre de deux, puisque alors, en disant^que ce n'est pas un de ces objets, c'est comme si l'on affirmait que c'est l'autre objet. Ainsi, quand on dit qu'un corps n'est pas en repos, mais bien a l'état opposé, à l'état contraire, on voit de suite qu'on entend parlà que le corps est en mouvement ; car, puisque les corps ne se présentent à nous que sous les deux états de repos ou de mouvement, en excluant un de ces états on désigne par Teffet l'autre
état; mais quand il s'agit de couleurs, par exemple, l'exclusion de Tune d'elles n'en détermine une autre que dans le cas où il n'est question que de deux couleurs seulement.
Les poètes, soit par ignorance des faits, soit pour donner plus de mouvement à leurs productions, ont personniûé certains rapports et certainesqualilés; la plupart des philosophes, en suivant les mêmes errements^ ont tout à fait changé la nature réelle des choses, et transformé en systèmes plus ou moins ingénieux les explications naturelles que nous indiquent le bon sens et la raison.
Considérer un certain rapport d'une manière absolue, l'examiner isolément et indépendamment des objets comparés dont il est le rapport, c'est dénaturer ce rapport et le transformer en une véritable substance.
Les métaphysiciens ont employé un grand nombre de mots dont les uns ne représentent absolument rien et dont les autres désignent fort mal les objets de la nature; ils ont formé ces derniers mots en supposant qu'ils sont les noms de certains corps qui sont censés posséder des propriétés qu'ils n'ont pas réellement, et, plus sou* vent, en supposant qu'ils sont les noms de corps privés de qualités qu'ils possèdent effectivement,
— sales mots matière et essence sont dans cette Ctité* gorie, et désignent des corps mal définis.
Nous savons bien qu'il ne suffit pas de nier Texistence d'une chose réelle pour Tanéantir ; mais on conviendra aussi qu'il ne suffit pas d'in* venter un mot nouveau pour créer une nouvelle substance.
En ne perdant pas de vue que ce n'est que par convention qu'un mot désigne un certain objet, on ne pourra se dispenser de convenir que certains mots, comme Vespace^ la matière, Yesprit, par exemple, ne peuvent être les noms de certaines substances réelles qu'autant que les personnes qui ont mis ces mots en circulation ont connu cesdiles substances, ont été à même d'en faire la description.
Une personne qui a de la rectitude dans le ju« gement ne doit, en parlant d'une certaine substance, lui donner que les qualités qui lui ont été bien reconnues, soit par ses propres sens, soit par ceux de personnes auxquelles elle accorde pleine confiance, et si c'est d'une force ou d'un corps animé d'un certain mouvement qu'il est question, elle ne doit lui attribuer que les actions qui lui sont bien légitimement constatées.
Mais toutes les personnes ne raisonnent pas ainsi; et si, par exemple, les hommes apprenaient,
par un moyen quelconque, qu'il existe un être dans la lune, sans avoir pu se procurer sur cet être aucune autre notion que celle de son existence, avant peu de temps les gens à imagination vive l'auraient façonné à leur guise, et, par suite, le nom qu'on aurait donné à cet être représenterait avant peu une foule de substances différentes: Mais remarquons bien néanmoins que, quelque féconde que soit l'imagination d'un in* dividu, il ne pourra doter cet être que des quali* tés qui sont connues de lui ; de sorte qu'un aveugle ne pourra js^mais lui donner de belles couleurs, ni un sourd une belle voix.
Il ne faut pas se dissimuler que la plupart des hommes sont faits de telle sorte que, quand un mot leur est souvent répété, ils ne peuvent s'empêcher de lui attribuer une signification queU conque (comme si un mot pouvait avoir une signification indépendamment d'une convention particulière), et que, quand un de ces mots passés dans la langue soulève une discussion , leur critique porte sur l'acception qu'on doit lui donner, sur la définition de l'objet que ce mot est censé désigner, et nullement sur l'existence réelle de cet objet, et que , quelque peu d'accord que l'on se trouve sur sa signification, on en conclut seulement que les autres personnes ont aperçu cet
objet sous un faux point de vue, qu'elles le connaissent moins bien que nous; mais presque jamais on ne se hasarde a en nier l'existence réelle.
Il est vraiment déplorable que certains mots et certaines expressions qui ne représentent aucune idée, tels que : le néant, anéantir y créer de rien (ces deux verbes expriment le rapport d'un objet au néant, rapport qui n'existe point ), Vinfini, V éternité, se soient introduits dans le langage, parce qu'ils laissent dans l'esprit défausses notions dont il est fort difficile de se débarrasser. Désapprendre, ou plutôt effacer de la mémoire des notions fausses ou vraies, est excessivement difficile.
11 ne faut pas croire qu'il n'y ait que peu d'inconvénient à ce qu'une personne ait puisé dans son enfance de fausses notions sur certaines choses, pourvu que, par la suite, une éducation soignée soit parvenue à rectifier ses idées à ce sujet.
Cherchons, par exemple, à nous rendre compte de ce qui arrivera à quelqu'un qui, bercé dans la croyance du diable, aura cessé de croire à son existence. Quand on prononcera devant lui le mot diable, ce mot, en frappant son oreille, lui occasionnera une sensation; à cette sensation, sa mémoire lui fera paraître une image, ou même successivement plusieurs images, si ses premiers
instituteurs lui ont représenté le diable sous pïij^ sieurs formes. Par là réflexion, sa raison rejettera toutes ces fausses images pour chercher à y substituer ridée de la non-existence du diable ; mais non-seulement Timage qui pourrait lui donner cette idée ne se présentera pas la première, mais même elle ne se présentera pas du tout (la nonexistence n'ayant pas d'image). Il y aura donc, à chaque fois que ce nom sera prononcé, perte de temps pour lui pour la rectification de ses idées, et si, avec Tâge, son intelligence venait à sWaiblir, il ne reverrait bientôt plus le diable que par ses premières impressions.
Comme Dieu ne se manifeste à nous que par ses actes, il eût été rationnel de ne le désigner que comme une force, une grande puissance; mais il n'est pas très-étonnant que, du moment que nous avons voulu devinersa nature, nous Fayons fait en tout semblable à nous, tant au physique qu'au moral , par la raison que nous sommes, parmi les êtres que nous connaissons, ce qui nous paraît le mieux, et que nous n'avons à choisir que parmi nos connaissances.
Les personnes qui ne se contentent pas de vains mots, mais qui exigent que ces mots soient la représentation de quelques idées, comprendront facilement que, lors même que Dieu se révélerait
a nous, il ne pourrait nous faire comprendre de lui-même que les qualités qui lui sont communes avec ce que nous connaissons déjà, et qu'à moins de nous doter de nouveaux sens le nom d'une qualité nouvelle pour nous ne peut être qu'un vain son vide de ^eus, comme le mot rouge pour un aveugle.
De TAme et de •€• F«e«llés.
Il est bien constate que nous nous apercevons des impressions que certains objets font sur nous, que nous remarquons leur présence, que^ nous les distinguons les uns des autres, que nous conservons le souvenir de ces objets lorsqu'ils sont absents, que nous possédons la puissance de nous mouvoir, de remuer nos membres; mais, quoique l'on soit parfaitement d'accord sur ces faits , on est loin de s'entendre aussi bien sur la manière dont ces faits s'accomplissent, sur les qualités et propriétés inhérentes à la nature humaine. Il est bien vrai que le substantif dont le moi humain, le je, tient la place, a été généralement désigné sous la même dénomination ; mais, comme on n'attribue pas à ce mot la même signification, c'est, parle fait, comme si on lui avait donné plusieurs noms. Nous regardons le choix de ce nom comme chose de peu d'importance en soi, pourvu que l'on soit bien d'accord sur la signification qu'on doit attribuer à ce mot.
Nous croyons qu'un mot, pour être bien entendu,, ^oit rappeler à la mémoire toutes les qua*
lilés, propriétés et facultés de la substance que ce mot désigne.
Nous prendrons donc un de ces mots, le mot âme, par exemple, pour représenter la substance dont je est le pronom, et, si nous accordons à cette substance toutes les facultés que nous avons reconnu appartenir à Thumanité, sans en omettre aucune et sans en ajouter d'étrangères, nous aurons aloi*s une signification précise, une définition exacte de l'âme, du moi humain.
Vàme, selon nous, est un fluide impondérable; mais comme, dans le problème que nous nous sommes proposé, il n'est pas nécessaire de s'occuper de la nature de l'âme , mais seulement d'en connaître les propriétés et facultés, nous n'exposerons point les raisons qui nous ont fait envisager l'âme comme un fluide, pas plus que nous ne chercherons à nous assurer si les forces sont de véritables substances ou seulement des propriétésdes corps. On a généralement augmenté le nombre des facultés de Tâme, soit en donnant plusieurs noms à la même faculté envisagée sous différents points de vue, soit en donnant le nom de faculté à la réunion de deux d'entre elles.
Nous savons fort bien que l'âme, en vertu du pouvoir qu elle possède de pouvoir agir comme force, est susceptible d'opérer une foule de mou-
vements différents; qu'elle peut/ par exemple, remuer nos jambes, tourner notre tête, fixer nos yeux sur un objet; mais nous regarderions comme un grave inconvénient d'envisager chaque espèce de mouvement comme le fait d'une faculté différente.
Nous ne connaissons réellement que trois propriétés simples ou facultés bien distinctes à Tâme^ savoir : la sensibilité^ ou la propriété de sentir; rintelligence, ou la propriété de connaître ; et la propriété locomotive, ou faculté d'agir, et nous en reconnaissons trois parce que chacun d'elles est bien distincte des deux autres.
C'est improprement que, par extension, on s'est servi des verbes entendre, voir, sentir, à la place du verbe connaître; aussi la sensibilité estelle tout à fait distincte de la faculté de connaître.
Nous désignerons par la suite la facultéd'agir de l'âme sous les deux noms d^nstinct et de volonté :. instinct pour le cas où cette faculté locomotive agit avant de réfléchir, volonté pour le cas où cette même faculté agit après réflexion et avec l'intention d'obtenir un résultat déterminé. On donne le nom d'attention à la volonté quand l'âme ne cherche h s'occuper que d'un seul sujet a la fois, d'une seule sensation, par exemple; alors l'âme agit de manière à mettre
immédiatement un de nos sens en contact avec Fobjet qui doit produire la sensation, à empêcher ce contact de cesser avant une nouvelle action de notre âme, et à faire en sorte de paralyser, pour ainsi dire, les autres sens , afin que Tâme ne soit point distraite dans ses observations.
L'intelligence, aidée par la volonté sous le nom d'attention , devient une faculté complexe qu on désigne ordinairement sous le nom de raison^ mais qu'on nomme aussi quelquefois jugement et réflexion 9 selon les divers sujets dont elle s'occupe.
On appelle rame raison entant qu'elle raisonne, et jugement en tant qu'elle juge ; mais l'âme ne fait des raisonnements que pour arriver à une conclusion, à un jugement; aussi il est facile de voir que le jugement, n'étant que la conséquence du raisonnement, est la même faculté sous un autre nom.
Il arrive souvent que des personnes douées d'une conception prompte, de ce qu'on nomme esprit, ou bien encore douées de beaucoup d'imagination, ne possèdent pas un jugement trèssain et ne raisonnent pas toujours bien conséquemment; aussi il y a une nuance très-prononcée entre l'intelligence proprement dite et la raison. Pour raisonner, il faut que l'âme ait donné son
altention à la question qu'elle examine, et qu'elle ne perde pas de vue le point de départ, les données de la question, et, par suite dé cette opération, l'intelligence s'est trouvée aidée par la volonté ; l'âme attentive, ou donnant son attention, prend le nom de raison. Ainsi l'âme possède trois facultés simples.
Il faut bien se garder de personnifier ces facultés, ou d^ les considérer comme autant de substances différentes; elles ne sont en réalité que l'âme elle-même envisagée dans trois moments différents.
Ces trois facultés sont trop distinctes les unes des autres pour qu'on puisse les confondre entre elles. Il estbien vrai que nul homme ne se trouve entièrement privé d'aucune de ces facultés; mais néanmoins on concevra qu'elles pourraient exister séparément chez certains êtres, si l'on fait attention que les enfants, dans leur premier âge, et les idiots sont presque privés d'intelligence (ils s'aperçoivent seulement des sensations, mais ils ne sont point en état de distinguer ces sensations en elles-mêmes, ni de reconnaître d'où elles viennent, et la plupart des mouvements qu'on leur voit faire sont exécutés sans intelligence et sans aucun but déterminé), et si, d'un autre côté, on remarque que les personnes paralysées (quand
toutefois le cerveau n'est pas attaqué) conservent leur intelligence, quoique la sensibilité ait beaucoup diminué, et que la volonté ou le pouvoir d'agir ait cessé en grande partie. En outre, U existe des zoophytes qui, comme des plantes attachées au sol par des racines, ne peuvent, par suite, se transporter d'un lieu à un autre ; ces espèces d'animaux ne possèdent probablement que la seule faculté de sentir. Il y a aussi quelques substances, comme l'aimant, l'électricité, qui possèdent certaines forces en vertu desquelles elles parviennent à mettre en mouvement d'autres corps, soit en les attirant, soit en les repoussant, ce qui fait voir que la propriété d'agir comme force peut fort bien se rencontrer dans certaines substances sans être accompagnée par la faculté de sentir ou par celle de connaître.
11 est assez rare que chacune de ces trois facul tés|sim pies agisse isolément dans l'homme ; et, en eftfet, quand l'âme , par exemple , cherche à connaître quelque chose, elle doit se mettre dans la position la plus favorable pour atteindre ce but le plus facilement et le mieux possible : c'est ce qu'elle fait en usant de sa faculté locomotive sous le nom d'attention, comme auxiliaire de sa faculté intellectuelle. De même il est fort rare que l'âme imprimé des mouvements au corps pour le seul
plaisir tVexercer ses forces; ordinairement elle se propose un but pour ses actions, et, par suite, elle fait précéder sa faculté locomotive par la faculté complexe qu'on nomme raison.
Les fluides impondéraJ)les ont tellement d'analogie avec ce qu'on nomme forces que, quand une certaine force a produit un certain phéno* mène, on peut également s'en rendre compte et arriver au même résultat en substituant à cette force un fluide agissant avec la même énergie que cette force, et réciproquement, dans un autre phénomène où un fluide se trouve agent, substituer une force à ce fluide.
Aussi, quoique, d'après notre opinion particulière, l'âme humaine soit un fluide impondérable, nous ne la considérons que comme uneforce, parce que, notre intention n'étant pas précisément de rechercher la nature de l'âme, mais bien d'en constater les opérations, le résultat se trouvera identiquement le même dans Tune ou l'autre hypothèse.
Envisager l'âme comme un fluide n'attaque en rien son immortalité : le verbe anéantir n'a aucun sens pour nous; il est bien vrai qu'avec le temps la plupart des corps qui nous environnent changent assez promptement de formes, et que, si les molécules de ces corps ne sont pas anéanties.
elles se trouvent du moins déplacées et assez éloignées les unes des autres pour ne plus former les mêmes agrégations. Mais nous ferons remarquer que ces changements s'opèrent plus ou moins lentement , et que ceux mêmes de ces corps qui se détériorent le plus promptement conservent leurs formes primitives quand on parvient à les soustraire aux influences qui les dénaturent.
Les corps animés ne conservent leurs formes que sous l'influence de la force vitale ; dès que celle-ci a disparu, les affinités chimiques* les décomposent avec la plus grande rapidité; mais x)n peut fort bien admettre que la nature de Tâme» diflërente de celle de notre corps, résiste à l'influence des forces naturelles et demeure indécomposable.
Aussi la vraie difficulté pour prouver une autre vie ne consiste pas à faire voir par induction que la nature de l'âme est une substance impérissable, ce qui revient à dire qu'elle est une substance indécomposable; mais elle provient de la manière d'expliquer comment l'âme, après sa séparation d'avec notre corps, conservera la mémoire ;
La mémoire, cette faculté par excellence, qui nous sert à nous rendre compte de notre identité.
et sans laquelle nous ne vivrions que de la vie des plantes.
Or, d'après l'explication généralement adoptée, la mémoire est due à la propriété du cerveau de conserver les empreintes des sensations perçues, ce qui exige que, au moment de notre mort , l'âme, pour conserver la mémoire, aille se loger de suite dans un cerveau tout à fait semblable à celui qu'elle vient de quitter.
D« Pyrrhonisiiie*
C'est agir avec sagesse que de n'admeltre une proposition comme vraie que sur des preuves positives; mais ce serait se tromper gravement que de croire qu'il n'y a de preuves réelles que celles qui sont données par le raisonnement. Toute espèce de raisonnement suppose des connaissances antérieures sur lesquelles on s'appuie.
Avant de commencer un raisonnement^ il faut s'entendre sur les données de la question h traiter, et être d'accord sur les vérités qui y sont comprises. Or ces vérités sont données directement par l'expérience, ou du moins appuyées sur elle ; et le raisonnement est tout à fait étranger aux vérités de fait et qui ne viennent que du seul témoignage de nos sens.
Aussi on doit reconnaître que ce qu'on nomme preuve est une vérité basée sur le témoignage de nos sens. L'expérience nous fait voir que nos sens sont des instruments qui ne se dérangent que fort rarement, et que, dans des circonstances analogues, ils fonctionnent constamment de la même manière. S'il en était autrement, et que, dans les mêmes circonstances, nos sens ne fussent plus impressionnés de la même manière, nous
n'aurions plus alors aucun moyen de distinguer les objets les uns des autres.
L'hypothèse qu'il n'y a de vérités incontestables que celles qui sont la suite de raisonnements ne tend à rien moins qu'à détruire toute espèce de certitude; car, comme toutes les conclusions déduites de raisonnements s'appuient sur des principes ou vérités autérieures, et par suite que cesdites conclusions ne peuvent être des vérités qu autant que les principes d'où elles découlent sont incontestables, il s'en suit rigoureusement, et en remontant de principe en principe, qu'on arriverait au moins à l'un d'eux qui aurait bien pu servir de preuve aux autres^ mais qui n'aurait été déduit d'aucun raisonnement antérieur, et par suite dont la vérité serait contestable.
La raison, selon certaines personnes, est loin d'être un juge infaillible, puisqu'il n'est pas rare, après avoir bien examiné une certaine question et avoir raisonné sur une certaine proposition , d'arriver à des conclusions en désaccord complet non-seulement avec la manière de voir d'autres personnes sur le même sujet, mais encore avec l'opinion que nous-mêmes nous avious émise auparavant sur la même question.
Et comme, d'un autre côté, au dire des mêmes
personnes, nos sens nous trompent souvent, il semble donc que nous n'avons aucun moyen direct de découvrir la vérité, et que nous ne possédons aucun critérium qui puisse nous faire arriver à une certitude complète, et dès lors il n'est pas étonnant que tant de personnes aient embrassé un pyrrhonisme absolu, et se soient jetées dans un scepticisme outré.
Loin d'admettre en principe que la raison est une faculté qui diffère d'individu a individu, et qui varie chez la même personne d'un instant à l'autre, nous sommes persuadé que cette faculté est commune h l'humanité, et la même chez chaque individu ; mais pour cela il faut remarquer que, quoique, a la rigueur, l'âme se serve des mêmes facultés quand elle traite une question, quel que soit le temps qu'elle y a employé, néanmoins, comme les mots jugement et raison ne sont généralement entendus que dans leur sens favorable, on suppose alors implicitement que l'âme, en s'occupant de cette question, y a mis le temps convenable pour la bien examiner sous toutes ses faces.
Ainsi la raison ou, autrement dit, l'intelligence aidée par la volonté , est le nom qu'on donne à l'âme a ors qu'elle a donné à une question une grande attention (un temps convenable), et non
une légère attention, et, par suite, on ne doit pa» admettre comme provenant de la raison toutes les opinions qu'on nous entend émettre ; mais on ne doit rendre la raison responsable que des opinions réfléchies et raisonnées.
Et quoique le sens commun soit le jugement que la masse des hommes porte sur une question déterm inée, on ne doit edectivement compter comme jugement que celles de leurs opinions qui sont réellement motivés.
Remarquons en outre que, pour bien raisonner, il est indispensable, avant tout, que le sujet traité soit à votre portée ; car si, par exemple, vous ne vous étiez jamais occupé de mathématiques, vous ne pourriez ni raisonner sur une question de trigonométrie, ni arriver à une conclusion quelconque.
Il est essentiel de classer les personnes qui émettent une proposition, qui disent, par exemple, que la lune est privée d'atmosphère, en trois catégories, savoir : 1^ celles qui, ne connaissant pasceque veut direle mot atmosphère, répètent ce qu'elles ont entendu dire comme des perroquets, sans attacher aucun sens aux paroles qu'elles prononcent ; 2<> celles qui, tout en sachant ce que veut dire le mot atmosphère, se sont trop peu occupées de physique et d'astronomie pour avoir
une opinion motivëe sur ce sujet; 3^ celles qui, s'étant livrées à Tétude de ces sciences, sont eu état de pouvoir appuyer sur des preuves et baser sur des raisonnements leur manière de voir sur cette question.
Et évidemment ce sont les personnes de cette troisième catégorie qui seules sont aptes à décider cette question, et ce ne sont que leurs opinions qu'on peut regarder comme des jugements provenant de la raison.
Lorsque la même personne^ k deux époques différentes, a émis des Opinions contraires sur la même question, cela ne provient point de ce que cette personne a deux manières de raisonner, mais bien de ce que, pendant cet intervalle de temps, ayant reçu de nouveaux renseignements, elle traite, la seconde fois, une question différente de la première.
Pour nous, nous ne doutons nullement que, quand une question est bien posée et exprimée en termes clairs et entendus de la même manière par tous ceux qui s'en occupent, les conclusions auxquelles ils arrivent alors ne soient parfaitement identiques, et c'est effectivement ce qui advient pour les théorèmes de mathématiques où toutes ces conditions sont remplies.
Depuis qu'on s'occupe de métaphysique, les
philosophes ne se sont jamais entendus sur la valeur d'une foule d'expressions dont ils se servent; chacun d'eux fait des raisonnements pour faire voir que le sens qu'il attache à ces expressions est le seul véritable ; les disputes deviennent dès lors interminables, et la science reste stationnaire. C'est en effet rendre la question insoluble que d'en appeler au raisonnement, lors« que le raisonnement n'a rien à voir dans cette discussion.
Comme une réunion de lettres ne devient un mot français qu'après une convention préalable qui décide ce que ce mot doit désigner, il devient évident que, si deux personnes se sont servies de ce mot dans deux acceptions différentes. Tune d'elles a fait une faute de français; mais, pour connaître celle qui s'est trompée, il ne s'agit ici que de constater un fait, que de vérifler laquelle de ces deux personnes a cessé de parler correctement, en ne se servant pas de ce mot dans l'acception reçue.
C'est perdre son temps que de chercher par le raisonnement les preuves d'un fait positif.
Ainsi, quand des personnes ont voulu, par exemple, se rendre compte de leur existence par le raisonnement, elles ont fait une véritable pétition de principes; car, comme on ne peut
Mre de raisonnements qu'en supposant que les mots qu'on y emploie ont un sens déterminé, ces personnes admettent, par le fait, l'existence d'une langue, laquelle langue présuppose ellemême l'existence des hommes qui l'ont formée par convention.
Les raisonnements, comme nous l'avons déjà dit, ne corrigent en rien ce que les principes que vous avez pu admettre contiennent d'inexact.
Aussi, quand vous arrivez a quelques conclusions en opposition directe avec ce que vous fait voit Texpérience , il ne faut pas accuser notre raison d'impuissance, mais examiner soigneusement les principes d'où vous êtes parti pour raisonner, et vous finissez alors par reconnaître que vous avez introduit dans vos raisonnements quelques suppositions inadmissibles.
La cause de nos erreurs ne provient pas de la raison, alors qu'elle fait des raisonnements, mais bien des matériaux de ces raisonnements, mais bien des principes que notre âme (qu'on nomme alors improprement raison) a admis trop légèrement, et avant de s'être assurée qu'ils avaient pour appui l'expérience.
Une chose digne de remarque, c'est que les personnes qui ont le plus déclamé contre le témoignage de la raison ont néanmoins cherché,
par dei raiftonnemenls , à prouver ce qu'elle» avançaient contre la raisop, et Font ainsi implicitemenl reconnue pour juge compétent
Le pyrrbonisme consiste k n'admettre poor rrai que les conséquences immédiates d'un rai* sonnement^ et à rejeter toutes les preuves de lait, toutes les preuves basées sur Texpérience, ou, autrement dit^ sur le témoignage des sens, et ceux qui adoptent ce système font voir par«là qu^ils ne se sont pas rendu compte de ce que c^est qu'un raisonnement; car, comme nous l'avons déjà dit, raisonner est faire voir l'analogie de la conclusion avec les di^nnées primitives, lesquelles données ne sont en réalité que des principes ap* puyés sur l'expérience.
De la SeBMitiMi.
Supposons qu'un corps A se trouve choqué p^ir un corps dur B ; si ce corps A est lui-même «m corps dur, après le choc il sera mis en mouvement, et on n'observera aucun changement dans sa forme primitive ; mais, si le corps A était un corps mou, sa forme se trouverait alors altérée ; une partie du corps dur aurait pénétré dans lui j en y laissant Tempreinte de sa forme. (Remarquons en passant que l'empreinte eût égale* ment eu lieu si le corps A en mouvement fût allé heurter le corps B alors en repos.)
Si le corps A vient à être choqué de nouveau par le corps B, il recevra dans ce choc une nouvelle empreinte dont la forme sera probablement différente de la première. Cette forme, provenant, indépendamment de Tintensité du choc, et de la forme du corps choquant et de la forme du corps choqué, ne pourra être constamment la même qu'autant que les deux corps A et B sont tous les deux sphériques ; mais, si les points de rencontre sont les mêmes que la première fois, il n'y aura pas alors de nouvelle empreinte formée; elle pourra seulement être marquée plus profondément.
Dans le cas où nous n'aurions pas assiste au choc des deux corps, et où nous n'aurions eu en notre présence que le seul corps A, avant et après le choc, de son état de mouvement nous sommes en droit de conclure qu'il existe un autre corps avec. lequel il s'est heurté, et que cet autre corps ne nous est pas entièrement inconnu, puisque nous connaissons de lui l'empreinte d'une partie de sa forme qu'il a laissée sur le corps A.
Ces expressions de corps dur et de corps mou demandent une petite explication. Les corps qui nous environnent affectent des formes différentes, ou, autrement dit, des formes limitées par diverses surfaces qui déterminent ces formes. Maintenant les diverses parties de ces surfaces sont réunies entre elles d'une manière plus ou moins solide, c'est-à-dire qu'il faut employer des efforts plus ou moins grands pour pouvoir altérer et changer la forme de ces corps. Ici, comme presque partout ailleurs, l'homme se prend pour terme de comparaison, et la force, prise pour unité de mesure, est la force humaine. Alors on dit qu'un corps est dur ou solide quand la pression que nous exerçons sur lui ne parvient pas à en altérer la forme, et, au contraire, on dit qu'un autre corps est mou quand un léger effort de notre part suffit pour en changer la forme.
Nous croyons qu'il est tout à fait superflu d'insister pour faire voir qu'il est de toute nécessité que les molécules du corps choquant B soient réunies entre elles d'une manière solide pour pouvoir entrer dans le corps A et y laisser l'empreinte de la face qui s'est présentée à ce corps , empreinte d'une forme semblable à celle de la face du corps B, ou image de cette face.
Si le corps A ne s'aperçoit pas lui-même du résultat du choc des deux corps, on dit que ce corps est insensible ou inanimé.
Quand le corps mou s'aperçoit lui-même du phénomène résultant du choc des deux corps (c'est-à-dire de Urapulsion qui lui est communiquée et de l'empreinte qui est laissée sur lui), on dit alors que ce corps mou est un corps sensible, vivant, animé.
Remarquons ici que les deux manières dont ce corps se présente (l'impulsion et l'empreinte) sont deux faits inséparables et qui ne peuvent avoir lieu l'un sans l'autre; et, en effet, il est visible que le corps dur n'a pu entrer dans le corps mou, y laisser l'empreinte d'une partie de sa forme, qu'autant qu'il y a eu impulsion, et, comme nous venons de le voir, les mots de dureté, de solidité, nesontque des expressions relatives; et le corps B n'a besoin d'être dur que relativement à la
parlie de noire corps qu'il sera venu choquer. La substance qui, chez nous» s'aperçoit du résultat du choc, est ce que nous nommons l'âme. Nous considérerons cette substance comme une force qui agit sur le sang et le met en circulation, et qui peut aussi agir sur les membres et quelques autres parties de notre corps, de manière à leur communiquer un certain mouvement. Ce résultat du choc du corps B avec une partie du nôtre peut être envisagé sous trois points de vue différents : on peut le considérer par rapport a l'impression qu'il fait sur nous, par rapport à la manière dont il nous affecte, auquel cas ce résultat prend le nom de sensation, ou bien relativement à ce que ce résultat est en lui-même, relativement à la manière dont il nous apparaît (ce résultat considéré quant à l'intensité du choc nous donne la notion de force ; considéré quant à sa durée, il nous donne la notion de temps ; ainsi les forces et la durée sont les deux manières dont la sensation se présente à nous, ou, autrement dit^ deux de ses qualités), et, dans ce dernier cas, nous désignerons encore le résultat du choc par le nom de sensation ; c'est-à-dire que nous nommons sensation et l'impression qu'un objet fait sur nos sens, et la manière dont il se présente à nous ; ou enfin on peut examiner ce phénomène
-Sff — prapport au corps choquant, c'osl-â-diic que. Ipontant de l'effet à la cause, nous rapportons bpreinte, l'image du corps choquant, à la face l-ce corps qui a été en contact avec le nôtre, et ppiilslon reçue à la dureté de ce corps et à la ! dont il était animé. Nous désignerons «lors sous le nom de qualités et l'empreinte que la face qui a pénétré dans notre corps y a laissée,
HIa solidité de ce corps, c'est-à-dire la réaction p nous ressentons lorsque nous pl-essons le rpsB, lorsqu'il était à l'état de repos; et nous u^^ignons sous le nom de propriétés du corps l'impulsion due à la vitesse dont ce corps était animé.
Nous n'entendons donner le nom de sensal^^^n au résultat du choc d'un corps avec le né- ^^Kp qu'autant que notre âme s'en aperçoit aussi; ^^Bsnd ce résultat (l'impulsion communiquée à !i AOtre corps et l'empreinte laissée sur lui) n'est pas aperçu par l'âme, comme dans les moments de létbargie, de profond sommeil, de forte préoccupation, nous ne lui donnons plus te nom de sensation, et nous disons, dans ces cas, qu'il n'y a pas eu de sensation produite. Nous feronsaussi remarquer que la sensation est indépendante de son mode de production, c'est-à-dire que la sensation sera perçue de la même manière, que notn
corps soit le corps choqué ou le corps choquant.
Ou admet que, quand un de nos sens reçoit une impulsion , cette impulsion est transmise au cerveau, séjour habituel de Târae, par Tintermédiaire des nerfs; mais le cerveau est composé de plusieurs compartiments qui correspondent, au moyen des nerfs, avec nos différents sens; les uns avec le sens du toucher, d'autres, parles nerfs acoustiques, avec les oreilles, d'autres, enfin, par les nerfs optiques, avec nos yeux, -^
Dès lors, si Tâme d'Archimède ne s'est trouvée ni dans le compartiment du cerveau qui correspond aux nerfs optiques, ni dans celui qui correspond aux nerfs acoustiques, pendant que les «oldats romains entraient dans sa maison, il n'a pu s'apercevoir de leur présence.
C'est ainsi qu'on peut se rendre compte des effets du chloroforme, qui paralyse momentanément les nerfs du membre sur lequel on veut opérer; l'âme, ne se trouvant point, pendant l'opération, dans le compartiment du cerveau qui correspond avec les nerfs du membre lésé , ne s'aperçoit point de ce qui se passe alors sur ce membre.
— él-
ue la Senftlblllié, de rintelUipeiiee, de la Méiuelre
et de PAttentUD.
L'âmey en tant qu'elle s'aperçoit de l'effet que la sensation produit sur elle, prend le nom de sensibilité. Cet effet, qui lui sera agréable ou désagréable selon que l'âme sera favorisée ou contrariée dans les mouvements qu'elle a déjà imprimés, ne peut provenir que de la partie de la sensation que nous avons nommée impulsion.
Notre organisation est telle que ce qui affecte le plus notre sensibilité provient bien moins de l'intensité du choc que de la partie de notre corps où cette impulsion s'est fait sentir. Ainsi Tàme prend le nom de sensibilité en tant qu'elle est impressionnée (l'impulsion n'est pas, à proprement parler, une force unique qui agisse sur nous , mais bien une réunion de forces qui se font sentir simultanément sur tous les points qui constituent l'empreinte de la sensation); mais l'âme, en tant qu'elle prend le nom de sensibilité, ne fait attention qu'à la manière dont elle est affectée par l'impulsion, et l'âme prend le nom d^intelligence en tant qu'elle reconnaît une sensation et la distingue de toute autre, ce qu'elle fait en observant et rinlensité de l'impulsion, et la nature
de cette impulsion ^ ou, autrement dit, la partie de la sensation que nous avons désignée sous le nom d'empreinte. Enfin Tàme prend le nom de raison en tant qu'elle diiïérencie cette impulsion et celte empreinte de l'objet d'où elles émanent, en tant qu'elle distingue la sensation de l'objet qui l'a occasionnée. On dit que l'âme raisonne, quand elle remonte ainsi de TelTet à la cause.
La sensibilité, l'intelligence et la raison sont ce qu'on appelle trois des facultés de l'âme; c'est l'âme envisagée dans chacun des moments où elle examine la sensation sous trois points dé vue difTérents, pour en acquérir la connaissance, sa^voir : par rapport a l'effet qu'elle produit sur nous, par rapport à ce qu'elle nous parait être en elle-même , et par rapport à l'objet d'où elle émane.
Nous reconnaissons à l'âme trois ^tats bien distincts, savoir, ceux où elle se trouve : 1» quand elle est impressionnée ; 2^ quand elle est en observation ; 3° quand elle est en activité. C'est dans les moments qu'elle observe que nous avons donne à l'âme les deux noms d'intelligence et de rai-^ son; mais l'intelligence est une faculté simple, tandis que la raison est une faculté composée ; c'est l'intelligence attentive, ou, autrement dit, l'âme qui se sert en même temps de deux de ses
facultés sim[^es, son intelligence et sa force locomotive*
Et pour nous la sensibilité veut dire Tâme qui s'aperçoit d'une impression; l'intelligence veut dire l'âme qui reconnaît une impulsion ou une empreinte, ou le résultat ou rapport de la com* paraison de deux impulsions ou de deux empreintes de même nature ; et la raison veut dire l'âme qui examine d'où lui vient une sensation, ou bien qui se rend compte de ses difTérentes manières de voir.
L^âme est sans doute répandue dans toutes les parties de notre corps , et c'est peut-être a l'endroit même où Vimpulsion arrive à notre corps que cette impulsion se fait sentir ; mais le signe habituel de l'âme, ou du moins l'endroit où elle concentre sa force, est le cerveau ; c'est la où elle se trouve quand l'âme se nomme intelligence.
Voici comment on suppose que les choses se passent dans le fait de la sensation. Quand l'impulsion communiquée à notre corps vient à rencontrer notre âme, elle tend a opérer quelques changements dans la position particulière des diverses parties de notre corps; elle peut, par exemple, favoriser ou contrarier le mouvement que l'âme a imprimé au sang; ou bien encore cette impulsion peut agir sur les nerfs de manière
h les tendre ou h les détendre ; dès lors l'âme s'aperçoit de la présence de cette force étrangère, et elle seule est apte k juger si cette impulsion lui est agréable ou désagréable (i).
Quant à l'empreinte, voici comment elle arrive jusqu'à l'âme : on croit que, de chacun des points de cette empreinte laissée sur les sens, chaque
(1) Nous ferons remarquer ici qu'il y a certaines circonstances où, quand on dit qu'une sensation est agréable ou désagréable, on n*a pas toujours rintentiofi de vouloir parler de la sensation en elle-même, de Tefifet physique qu'elle peut produire sur notre âme ; Timpulsion peut bien se joindre ou s'opposer aux mouvements que Tâme a déjà imprimés, et ainsi favoriser ou contrarier l'âme daus ses manières d'agir; mais, dans plusieurs cas particuliers, cette impulsion est faible, et son influence presque nulle, et Timpulsion que Tàme ressent ne sert, pour ainsi dire, qu'à attirer l'attention de Tâme sur la sensation au moment où l'empreinte est transmise au cerveau. Mais il est plusieurs circonstances où la sensation peut nous affecter autrement que par l'impulsion qu*elle nous communique, ces cas sont ceux où cette sensation ayant déjà été éprouvée, s'est trouvée mêlée avec des événements heureux ou malheureux de notre vie ; alors la sensation, nous rappelant ces événements, nous sera agréable ou désagréable selon que ces événements eux-mêmes nous auront paru tels. Si Ton suit alors avec attention ce qui se passe dans notre intérieur, on remarquera que, immédiatement après la sensation, Tâme pense, réfléchit et porte des jugements, et on verra que, presque toujours, cette suite d'opérations (dans le cas où la sensation se rattache à des événements agréables ou pénibles) est suivie d'une dilatiou ou d'une oppression du cœur (réceptacle de la plus grande masse du sang), et que ce mouvement du cœur occasionne une seconde sensation qui produit la peine ou le plaisir que nous éprouvons; et, par cette raison, il faut bien se garder de confondre cette seconde sensation, que nous nommerons sensation morale, avec la première sensation qui est une des causes de sa production. Quund un de nos organes intérieur est choqué par un autre corps, il en résulte une sensation, et cette sensation prend le nom de sensation morale, dans le cas particulier où la force qui a mis une partie de notre corps en mouvement (le sang, par exemple, ou quelques fluides) est notre âme elle-même.
iiii[Hilsion partielle est transmise, au moyen des nerfs, jusqu'au cerveau, où elle vient former une nouvelle empreinte semblable à la première, et que là cette dernière se trouve mise en contact avec l'âme.
11 est bien certain que nous ne pouvons nous rendre compte des diverses actions de notre âme, et aussi de ses différentes facultés, que longtemps après qu'elles ont été mises en jeu et qu'elles nous ont servi à acquérir plusieurs connaissances, et il est également constant que nous ne pouvons avoir la certitude de posséder une certaine connaissance que lorsque , nous en possédons déjà un ^rand nombre ; car, qu'est-ce, par exemple, qu'avoir la certitude de connaître une sensation, sinon de se trouver à même de pouvoir affirmer que cette sensation ressemble à une autre ou en diffère, ce qui suppose évidemment qu'on a déjà éprouvé d'autres sensations avec lesquelles on la compare?
Se rendre compte est une opération qui exige du temps et de la réflexion.
11 nous arrive souvent d'éprouver de la répulsion pour une personne avant de nous être rendu compte des motifs de notre éloignement pour elle; quand nous le faisons, nous découvrons alors chez celte personne les défauts physiques ou mo*
raux qui avaient motivé» pour ainsi dire à notre insu, cette espèce de répugnance.
Nous négligeons souventdenous rendre compte, ce qui pourtant nous donnerait des notions bien plus exactes et des connaissances plus approfondies des choses.
La connaissance d'une sensation consiste dans Tappréciation par 1 ame de son impulsion et de son empreinte ; les autres actions de l'âme peu-> vent bien servir à graver plus profondément cette empreinte dans le cerveau, de manière à en conserver plus longtemps le souvenir: mais tous ces modes d^action sont impuissants à produire un nouvel élément qui soit nécessaire à la connaissance d'une simple sensation, et cette connaissance est parfaitement complète du moment où rame en aura reconnu l'empreinte et l'impuU sion. Cette impulsion, comme nous Tavons déjà faitobserver, comprend et son intensité et sa durée.
Nous n'examinerons qu un peu plus tard comment l'âme parvient à différencier la sensation de Tobjet qui Ta produite; nous savons que nous conservons le souvenir des sensations que nous avons perçues, et la faculté que Tâme possède de se rappeler une sensation passéeestce qu'on nom-* me mémoire; mais si, dans le fait de la sensation» les choses se sont passées comme nous l'avons
sapposé, c'est-à-dire si Tempreinle du corps choquant est transmise au cerveau, pour concevoir la mémoire il suffira d'admettre que cette empreinte ne s'efface pas de suite, mais reste gravée dans le cerveau, puisque alors Tâme reverra l'image du corps choquant toutes les fois qu'elle se mettra en contact avec la partie de notre cerveau où se trouve gravée cette empreinte.
Ainsi la mémoire est la faculté que Tâme possède de se mettre en contact avec la partie de notre cerveau où se trouve gravée une empreinte transmise antérieurement, et de l'apercevoir absolument de la même manière qu'elle l'avait vue au moment où elle arrivait au cerveau.
On ne peut se faire une plus juste appréciation de la mémoire qu'en l'assimilant à une bibliothèque qui contient toutes les connaissances que nous possédons; mais un soin auquel nous ne pouvons trop nous astreindre quand nous venons à acquérir quelques nouvelles connaissances, c'est de les classer convenablement ; car il est visible que, pour qu'un livre nous soit réellement profitable, il ne suflit pas qu'il se trouve en effet dans notre bibliothèque, mais^ de plus, il est indispensable que nous puissions facilement mettre la main dessus quand nous avons besoin de le consulter. 11 est donc nécessaire de grouper dans
la rnémoire les connaissances qui ont du rapport entre elles, et que celles qui se présentent fréquemment a nous, soit simultanément^ soit successivement^ se trouvent gravées dans le même compartiment de la mémoire^ de sorte que le nom de l'une d'elles nous fesse aisément ressouvenir du nom des autres. Maiscomme il n'est pas rare de voir que le même livre contienne des connaissances communes à deux sciences différentes, et soit indispensable pour traiter deux questions qui, n'ayant que peu depointscommuns, sont tout à fait dissemblables, il est bon, pour éviter toute confusion, d'avoir plus d'un exemplaire de ce livre pour pouvoir en caser un dans chacun des rayons de notre bibliothèque qui contient une des sciences diverses avec lesquelles ce livre a du rapport»
L'hypothèse que le cerveau a la propriété de conserver les empreintes des sensations que nous éprouvons est assez facile h concevoir, puisqu'alors l'intelligence aperçoit les empreintes des sen* sations antérieures de la même manière que les empreintes des sensations présentes.
Mais cette hypothèse exige qu'en quittant notre corps, à notre mort, l'âme, pour conserver la mémoire, aille de suite se loger dans un cerveau en tout semblable à celui qu'elle vient de quitter.
Faisons bien remarquer que la mémoire est la faculté par excellence, celle qui constitue notre identité; car, sans la propriété du cerveau de conserver les empreintes des sensations, il n'y aurait pas de connaissance possible.
Tout effet résultant d'un effort fait par Tâme se nomme action ; comme l'âme est une force, peut-^tre fait-elle continuellement des efforts ; néanmoins il faut. bien se garder de confondre les facultés de connaître avec les facultés d'agir.
Quand l'âme cherche à connaître, elle se sert souvent de ses forces pour diriger nos oi^ganes de manière à ce qu'elle aperçoive plus aisément les objets dont elle veut s'occuper; mais ce n'est pas en vertu de sa faculté locomotive que l'âme connaît; aussi les idées qui rendent compte de notre activité désignent et nos actions et la manière dont elles ont été produites, tandis que l'idée d'une de nos connaissances ne spécifie nullement la manière dont nous avons opéré pour parvenir à connaître , mais désigne ce que nous avons observé avant ou après les opérations.
Maintenant nous nous apercevons que nous sommes d'autant plus sûrs de connaître un objet, d'autant plus certains de bien le reconnaître, que cet objet a été plus longtemps en notre présence; aubsi parvient-on à bien connaître une sensation
par la reproduction fréquente de la même sensation, ce qu'on obtient en y donnant toute son attention.
M. Laromiguère, dans ses Leçons de Pliilosopliie, ayant avancé que les facultés de Tâme étaient essentiellement actives, a substitué l'attention à la sensibilité, qui, selon lui, est une simple capacité de rame, une espèce de faculté passive, et il a ajouté qu'il y avait une énorme différence entre entendre et écouter, entre voir et regarder; que, dans les premiers cas, nous sommes passifs et, dans les seconds cas nous sommes actifs.
Nous ferons remarquer qu'il y a des verbes actifs et des verbes passifs^ et que, quand on a rendu une idée en se servant d'un verbe actif, on peut exprimer la même idée en employant le même verbe au passif, en ayant soin toutefois de lui donner pour sujet le régime du verbe actif et pour régime le sujet du verbe actif; mais que les adjectifs actifs, passifs, n'ont vraiment un sens déterminé qu'autant qu'ils accompagnent le mot verbe; que hors de là ces adjectifs cessent d'avoir aucune précision, et que les locutions facultés actives, facultés passives, sont des expressions tout à fait inexactes.
Donner notre attention à une sensation est une action de notre âme qui consiste à mettre
iôimédiatement un de nos sens en contact avec l'objet qui doit produire la sensation, à empêcher ce Contact de cesser avant une nouvelle action de notre âme, et à faire en sorte de paralyser, pour ainsi dire, les autres sens pour que Tâme ne soit point distraite dans ses observations.
L'attention est une opération de l'âme qui dispose nos organes de façon que la faculté de l'âme nommée l'intelligence aperçoive plus facilement le sujet dont elle s'occupe; ainsi, par exemple, regarder veut dire que l'âme, en vertu de sa faculté locomotive, a le pouvoir de fixer nos yeux . dans une certaine direction, et de ne s'occuper pendant un certain laps de temps que du seul objet qui se trouve dans cette direction. De même écouter veut dire que l'âme concentre toute son attention sur le seul sens de Touïe; mais ce n'est nullement l'attention qui perçoit la sensation, elle facilite seulement cette perception • Et, en effet, si les paroles que nous cherchons à écouter sont prononcées ou trop bas ou par des personnes 4rop éloignées de nous, nous n'entendrons pas ces paroles; de même, si l'objet sur lequel nous voulons fixer nos yeux est trop éloigné de nous, nous le verrons mal, nous pourrons même ne pas l'apercevoir de tout.
Nous avons dit que nous nommions raison
rintelligence aidée de la volonté, ou, autrement dit, rintelligence attentive ; on l'appelle aussi jugement et réflexion , selon les points de vue d*où on la considère.
L'imagination est le nom qu*on donne a rintelligence dans le cas où elle combine d'une manière quelconque quelques-unes des connaissances que nous possédons.
La comparaison est le nom qu'on donne à Tin* telligence quand elle s'occupe d'un rapport. Le mot comparaison veut dire voir en même temps ; c'est renonciation d'un fait; elle exprime que, pendant un certain laps de temps, notre âme a partagé son attention entre deux sensations; mais, d'après ce que nous venons de voir, le bon moyen d'arriver à la connaissance d'un objet est de s'en occuper exclusivement. Aussi le but que l'on se propose dans la comparaison n'est-il nullement de parvenir h connaître les deux objets que l'on veut comparer, mais bien d'en connaître le rapport, et la comparaison proprement dite ne commence qu'au moment où ces deux objets sont parfaitement connus. Il n'est peut-être pas inutile de faire observer que, quand un objet nous est parfaitement connu, un rien nous en rappelle le souvenir ; par exemple, la grande habitude que nous avons de voir une personne nous la fait connaître au son de sa voix, au simple frôlement de sa robe, et la simple sensation qui en résultera nous rappellera de suite cette foule de sensations qui nous ont été nécessaires pour en avoir une connaissance exacte.
\Afrn fUftu) f\w, riofK vdiilonç; <:/ffri)»»rfr fhax f^.m'iûufff%, notiftf'Oîrifri^rif/ir»», si now» rifi U?» rmifiAfsf^/nis (»«» hKîfi, j^Jir fin Ji/tqiWîrir urifi /îonnaîs- »»m!f! )ifirf/M(^, ('49 4\iiP> nous fitit^norift lïfi frfirbirit Tiotri! ^ittonlirm MKy:^'<witr('fn^t ftfir nhnctw /J^» olij^ls /|fii (mt ihfUuA l^s /l^iix 5;eriMitionA, f t r^l;i
tNofi«( Av/ms /lit /|fi^, pour /priiri /;fi|^t fifit noti» pr(K;ffrer une sensntioTi, il f^illAif. que Vdfiu^ sVn f6t <K7-f>f><'e #'xrlifSfVf>rrH*rit )?emlant fin cf^rt^in hips #le femi^s. Aussi, ii Ih rigueur, qu/iml ^eux olijefs s/mt en notre présence, ils ne s^mt fr^s vus priV'>is4*rnent au m^rne rn/nnent, /telui <)ui Attire le premier îudrc. »ttenti/m »yanl fttA le premier remarqué; m»is, si les(k*nx objets <pii s<mt en notr'e prés/mee n^/us s/^t tr/*s-^iniiliers, n/ms eonnal- Irons proniptement les rieux sens^itions qti'ils ffr^frfuisffnt sur nous, et ceh /feins nn tefUfFS lieau/^mip plus eourt que e>elui qui n<yus est né/ess^ire pfitlr e/inst»t/;r rlnns quel /rr/lre les <leiix sens^ti/ifis se s/jfit siieeédées, /le s/irte/pie, emnnie nous n'jiffms fi»s rie moyen rlr? n/nis assurer laqtielle /les /leux sens»li/ms a prf'r^Àé Tiiutre, les eli/ises se (ressent réellement fKnir n/«is (Ufiuw^*- si l/?s /feux sens«ti/ms étaient simultanées.
(/est au moment /Wf l/'s /leux sensati/itis n/nis arrivent en n»éme tenqis <|ue e//mmeiiee la eom«
U ^'^H$è\^drm¥Pth
Ummd ^^ ^mi^ûoti^ niut l'uw, ;i|;H'S) r;iijir<f. Il
Umî'iï hr*U*'4U, ï\ iM^ UhH% ri*AU*, \Ah^ a^^^/* iW, (mw ffimr |M/uvi/ir iU%\pé^t/*r ^nl iW. noint Hulv^t wHUif
l^Uà^ $io^^ Uyîitr ui h un travail <l «;i>|/Hl, m H mii
Hai^f HU'4ml înm^ tatmmi'n iUtvt'hm urnuilt^^ la f/^iimUi fn^ilitA av<;c Uinuà'ilu tioni^ 4\H*vi'itfouti Ui% ^A/i^ or4iiiain'i) iU*, Ut vi«% iUml b t'4fUUiitt>^Hm
opération à une autre, fait alors paraître les sen* sations simultanées.
D'ailleurs les empreintes des ^nsations ne disparaissent pas instantanément; avec la vue; l'image d'un certain corps reste dessinée sur la rétine un dixième de seconde après que les rayons lumineux qui ont tracé cette image dans notre œil ne sont plus dans la direction de notre œil et du corps en question; avec le tact, l'empreinte, dans l)eaucoup de circonstances, demeure bien plus de temps sur le sens.
Du reste, ce que nous avons dit de la mémoire fait voir que les empreintes des deux sensations peuvent se trouver ensemble dans le cerveau pendant fort longtemps ; aussi la véritable question n'est-elle pas de savoir ce qui se passe sur les sens, mais bien de découvrir comment l'âme se comporte dans le cerveau. Peut-elle embrasser les deux empreintes en même temps, ou bien est-elle obligée, pour les apercevoir, d'aller de l'une à l'autre ? Nous ne connaissons pas assez la nature de cette force pour nous prononcer définitivement; mais, dans tous les cas, le résultat est le même quant à ce qui regarde la comparaison.
Notre âme étant hermétiquement renfermée dans notre peau , un tissu réliculairc qui re-*
couvre les parties charnues, il est bien évident que le résultat du choc d'un corps étranger avec le nôtre ne pourra arriver à notre âme que par rintermédiaire de ce tissu. I^ partie de ce tissu, de cette peau, susceptible de transmettre jusqu'à l'âme le résultat du choc d'un corps avec le nôtre, est ce qu'on a nommé nos sens, et c'est parce que le résultat de ce choc n'arrive à l'âme que par l'intermédiaire d'un de nos sens qu'on Ta nommé sensation : c'est l'appréciation par l'âme de ce résultat. Pour qu'il y ait sensation, il ne suffît pas qu'un objet vienne à se mettre en con* tact avec notre corps; il faut de plus que le résultat du choc soit assez fort pour ébranler les nerfs qui doivent transmettre ce résultat jusqu'à ame.
Les sens doivent être regardés comme des espèces d'instruments dont l'âme se sert pour se mettre en communication avec les objets extérieurs; par eux-mêmes ils ne sentent point et ne sont point susceptibles de s'apercevoir de l'impulsion et de l'empreinte que les autres corps laissent sur eux ; c'est l'âme seule qui sent, c'est elle qui est impressionnée et qui aperçoit la sensation, lorsque celle-ci arrive jusqu'à elle.
On nomme simple , non pas précisément un corps indécomposable, mais bien celui que la
opération à une autre, fait alors paraître les sen* sations simultanées.
D'ailleurs les empreintes des ^nsations ne disparaissent pas instantanément; avec la vue; l'image d'un certain corps reste dessinée sur la rétine un dixième de seconde après que les rayons lumineux qui ont tracé cette image dans notre œil ne sont plus dans la direction de notre œil et du corps en question; avec le tact, l'empreinte, dans l)eaucoup de circonstances, demeure bien plus de temps sur le sens.
Du reste, ce que nous avons dit de la mémoire fait voir que les empreintes des deux sensations peuvent se trouver ensemble dans le cerveau pendant fort longtemps ; aussi la véritable question n'est-elle pas de savoir ce qui se passe sur les sens, mais bien de découvrir comment Tâme se comporte dans le cerveau. Peut-elle embrasser les deux empreintes en même temps, ou bien est-elle obligée, pour les apercevoir, d'aller de l'une à l'autre ? Nous ne connaissons pas assez la nature de cette force pour nous prononcer définitivement; mais, dans tous les cas, le résultat est le même quant à ce qui regarde la comparaison.
Notre âme étant hermétiquement renfermée dans notre peau , un tissu réliculairc qui re-
«ouvre les parties charnues, il est bien évident que le résultat du choc d'un corps étranger avec le nôtre ne pourra arriver à notre âme que par l'intermédiaire de ce tissu. La partie de ce tissu, de cette peau, susceptible de transmettre jusqu'à l'âme le résultat du choc d'un corps avec le nôtre, est ce qu'on a nommé nos sens^ et c'est parce que le résultat de ce choc n'arrive à l'âme que par l'intermédiaire d'un de nos sens qu'on l'a nommé sensation : c'est l'appréciation par l'âme de ce résultat. Pour qu'il y ait sensation, il ne suffit pas qu'un objet vienne à se mettre en contact avec notre corps ; il faut de plus que le résultat du choc soit assez fort pour ébranler les nerfs qui doivent transmettre ce résultat jusqu'à râme^
Les sens doivent être regardés comme des espèces d'instruments dont l'âme se sert pour se mettre en communication avec les objets extérieurs; par eux-mêmes ils ne sentent point et ne sont point susceptibles de s'apercevoir de l'impulsion et de l'empreinte que les autres corps laissent sur eux ; c'est l'âme seule qui sent, c'est elle qui est impressionnée et qui aperçoit la sensation, lorsque celle-ci arrive jusqu'à elle. ' On nomme simple, non pas précisément un corps indécomposable, mais bien celui que la
forces beaucoup plus considérables. Suivant la manière de la considérer, l'attraction moléculaire se désigne sous les noms de cohésion , ôHaffinité ou A' adhésion.
La cohésion est la force qui lie entre elles les molécules ou les atomes similaires. Cette force est à peu près nulle dans les gaz, sensible dans les liquides et très-grande dans les solides.
L'afûnilé est l'attraction qui s'exerce entre deux substances hétérogènes.
On nomme adhésion l'attraction moléculaire qui se manifeste entre deux corps en contact. Deux glaces , par exemple, étant superposées, finissent par adhérer tellement qu'on ne peut plus les séparer sans les rompre.
C'est plus qu'une inexactitude de se servir, comme le font quelquefois les chimistes, de l'expression un demi-atome, puisqu'un atome est indécomposable et i^idivisible.
Il est généralement admis que, dans les gaz, les particules matérielles sont parvenues à leur dernier degré de division. Ainsi un gaz simple est censé la réunion d'atomes similaires à distance les uns des autres; mais cette admission est une pure hypothèse qui n'est appuyée sur aucune preuve, chaque atome pris isolement se dérobant complètement a notre investigation.
Quand on s'occupe de gaz provenant de corps composés, il faut alors substituer le mot molécule au mot atome.
Il est très-possible que plusieurs gaz soient composés^ non pas d'une réunion d'atomes à distance les uns des autres , mais bien d'une réunion de groupes d atomes liés entre eux par la force de cohésion. Dès lors il est possible qu'un de ces gaz puisse faire partie d'une certaine combinaison avec sa composition de groupes, mais ne puisse plus entrer dans une nouvelle combinaison avec les mêmes groupes , et qu'il soit nécessaire pour cela que ces groupes se divisent en groupes moins nombreux , et même se désunissent entièrement en se réduisant à des atomes isolés.
Les atomes peuvent varier d'une substance à une autre et de formes et de dimensions.
Du moment où la matière est assez compacte pour ne laisser aucun interstice entre ses surfaces, à n'avoir aucune espèces de pores, elle devient indivisible, et par cela même constitue un atome, quel que soit d'ailleurs son volume.
Il est très-probable que les atomes de l'hydrogène et de l'azote sont inûniment plus volumineux que les atomes du calorique et de l'électricité.
Des S«fcsUiii«Oi.
On appelle substance ce qui subsiste, ce qui existe (bien entendu ce qui existe pour nous), car nous ne pouvons donner de noms qu'aux choses qui arrivent à notre connaissance, ou, autrement dit, on nomme substance tout être qui s*est manifesté à nous d'une manière quelconque, dont nous avons pris connaissance par un moyen quelconque. Et comme aucun objet ne peut se manifester à nous, que nulle chose ne peut arriver en présence de l'âme que par l'intermédiaire d'un de nos sens, et que d'ailleurs on nomme corps ce qui tombe sous nos sens, il s ensuit qu'à nos yeux les mots substances et corps sont synonymes et désignent une seule et même chose, un des objets de la nature.
Les mots la matière, les êtres, sont également des synoymes du mot corps. Nous ferons remarquer ici que les vrais synonymes nuisent beaucoup à la clarté du langage, et c'est sans doute un inconvénient de donner plus d'un nom a la même substance, parce que, h la longue, on finit toujours par établir quelque distinction entre deux mots différents, et, par suite, par se figurer que chacun de ces mots représente une substance
différente. L^introduclion dans le langage de ces vrais synonymes provient sans doute de ce qu'on aura envisagé la même substance sous deux points de vue différents, et, par suite, qu'on aura cru avoir affaire à deux substances distinctes.
Il est bien vrai que, quand on est obligé de répéter plusieurs fois le même mot dans un discours, les synonymes font paraître la langue plus riche, en évitant la monotonie qu'un même mot trop souvent répété finit par occasionner ; mais ce léger avantage ne peut compenser l'inconvénient des inexactitudes que les synonymes y introduisent.
Si quelqu'un parlait de corps corporels et de corps incorporels, de matière matérielle et de matière immatérielle, Tabsurdité de ces expressions sauterait aux yeux des moins clairvoyants; mais, si Ton substitue le mot substance aux premiers mots de ces locutions, en disant : les substances corporelles et les substances incorporelles, les substances matérielles et les substances immatérielles, ces non-sens cessent de choquer l'oreille, passent fort bien dans la conversation, et même jouent un assez grand rôle dans ce qu'on appelle la métaphysique.
C'est un inconvénient beaucoup plus grave que celui que nous venons de signaler de donner à
deux substances différentes un seul nom, parce qu'il est alors beaucoup plus difficile de revenir de son erreur. Dès que deux objets ont quelque ressemblance, sous prétexte de simplifier et de généraliser on s'empresse de leur donner le même nom. Mais attribuer au même sujet des propriétés différentes n'est pas simplifier les sciences, mais bien y porter la confusion.
Plusieurs personnes, de nos jours, veulent que le calorique, l'électricité et la lumière ne soient qu'un même fluide envisagé sous trois aspects différents; mais l'admission d'une telle idée, sans preuve positive, serait pernicieuse et pourrait retarder pendant longtemps les progrès de la science, progrès qui sont ordinairement dûs a l'observation. Une des méthodes pour bien observer est d'avoir recours à la division, qui nous met h même d'examiner en détail chacune des parties ainsi obtenues; mais on ne doit chercher à généraliser, à réunir les diverses portions observées, que lorsque ces portions sont parfaite* ment connues, et non lorsque leur connaissance n'est encore qu'hypothétique.
Les diverses substances nous apparaissent sous trois aspects distincts : comme corps solides, comme corps liquides et comme gaz. La locution corps gazeux est une expression impropre, et une
expression impropre conduit souvent à une idée feusse; un gaz n'est pas un seul corps, mais bien la réunion de petits corps.
Quelques corps, comme Peau, se font voir à nous sous chacune de ces formes : comme solide, sous le nom de glace ; comme liquide, sous le nom d'eau, et comme gaz, sous le nom de vapeur d'eau.
On regarde chacun de ces aspects comme trois états du même corps, selon qu'il contient plus ou moins de calorique qui agit comme force opposée h l'attraction moléculaire.
On présume que la plupart des corps sont susceptibles de passer par chacun de ces états; mais dans l'état actuel de nos connaissances on a trouvé plusieurs corps récalcitrants, et on n'a pu encore parvenir à faire changer d'étal certains corps solides, comme le bois, et certains gaz, comme l'air.
Il est plus que probable que la figure des corps et plusieurs de leurs propriétés proviennent de la forme même des atomes et de leurs diverses propriétés. Nous disons la plupart de leurs propriétés, et non pas toutes, parce que la plupart des corps sont poreux, et, comme ces pores peuvent être occupés par des substances étrangères aux atomes de ces corps, ces substances étrangères doivent
naturellement, par leur adjonction, modifier les propriétés qui résulteraient de la cohésion des seuls atomes des corps.
Examinons, parmi les corps simples, deux des formes pariiculières que les atomes peuvent affecter, la forme sphértque et la forme cubique. Les atomes sphériques, quelque rapprochés qu'ils soient dans la cohésion qui constitue les corps solides, ne peuvent se toucher deux à deux que par un seul poïnt. Les sphères atomiques extérieures seront en contact avec trois autres sphères,, et les atomes intérieurs avec six autres atomes; par suite, l'espace, entre les surfaces du corps solide, ne sera pas occupé seulement par les atomes, mais laissera passablement de vide.
Si maintenant nous nous occupons d'un corps solide composé d'atomes cubiques, il est possible que vingt-sept de ces petits cubes se touchent face contre face, de manière à former un nouveau cube. Il est bien vrai que ces atomes cubiques peuvent se trouver placés de manière que quelques-uns de ces atomes ne touchent plus les atomes voisins parleurs faces, mais bien par leurs arêtes, ce qui produirait alors un corps irrégulier et non un cube parfait ; mais, dans le cas particulier où ces vingt-sept atomes se toucheraient par leurs faces et formeraient un cube, alors.
Tespace compris entre les six faces du cube serait complètement occupé par les atomes sans laisser aucun vide, et ce corps cubique serait, par suite, indivisible, indécomposable et éternel, et serait^ par cela même, ce qu'on nomme un atome. Ce qui fait qu'un corps est divisible et décomposable provient de ce que les atomes qui composent ce corps laissent entre eux des intervalles qui peuvent être occupés par certains fluides, tels que le calorique, qui, par leur extension, peuvent augluentcr ces intervalles, éloigner les atomes les uns des autres, et, par suite, diviser le corps.
Une molécule étant une réunion de deux ou trois espèces d'atomes est, par cela même, un petit corps irrégulier, et, par suite, un corps composé, qui n'est que la cohésion d'un certain nombre de molécules, doit contenir beaucoup de pores, c'est-à-dire qu'il doit y avoir beaucoup d'espace vide entre les molécules voisines.
Lorsque le mot matière est entendu dans le sens de matériaux des corps, ou, autrement dit, est synonyme du mot atome, alors ce que ce mot désigne est indécomposable ei éternel ; mais il n'en est pas ainsi des diverses cohésions d'atomes ou de molécules qui constituent les corps et qui affectent des formes différentes; ces formes changent et disparaissent lorsque les atomes ou mo-
lécules se déplacent pour former de nouvelles combinaisons, ce qu'on exprime en disant que les corps se décomposent.
Les corps les moins poreux sont aussi généralement les corps les plus denses, les plus durables et les moins décomposables. Les corps vivants sont excessivement poreux; aussi, quand la force vitale qui préserve les molécules de ces corps des influences étrangères vient a manquer, on les voit se décomposer avec la plus grande rapidité.
Nous pensons qu'un fluide impondérable est un gaz dont les atomes sont infiniment plus petits que dans les gaz ordinaires. Ces fluides ne sont point soumis aux lois de la pesanteur, et jusqu'à présent on n'a pu en constater l'étendue, qualité caractéristique des substances, et sans laquelle aucun corps n'est bien connu. Il est présuniable que la qualité d'étendue ne fait point défaut aux fluides impondérables; mais, comme on n'est point encore parvenu à isoler ces espèces de gaz, à les renfermer dans des vases, on n'a pas pu, par suite, en constater l'étendue. Néanmoins il est certain que l'étincelle qui provient de la décharge d'une batterie de bouteilles de Leyde, ou bien qui se dégage d'un nuage, est plus volumineuse que celle que donne une simple machine électrique.
D'après les lois de la gravitation, les corps s'attirent en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de leurs distances. Maintenant, quand deux corps voisins, d'un petit volume relativement à celui de la terre, se trouvent a une petite distance d'elle, chacun d'eux attire la terre ; mais celte attraction est si minime qu'on peut la considérer comme nulle. Il en est de même de l'attraction que ces deux corps exercent l'un sur l'autre , de sorte que l'influence de la terre sur eux, ou, autrement dit, la pesanteur est la seule force qui se manifeste ;
De manière que, quand ces deux corps sont abandonnés à eux-mêmes, ils tombent sur la terre eh conservant entre eux la même distance. Il en serait de même pour une réunion de corps solides, c'est-à-dire que ces corps solides, en tombant sur la terre,, resteront toujours à la même distance les uns des autres.
Mais il n'en serait pas de même si aux corps solides on substitue des molécules, pour les corps composés, et des atomes, pour les corps simples. Alors les agrégations de ces très-petits corps, dont la réunion a reçu le nom de gaz ou de vapeurs, se conduisent tout à fait difleremment.
La force de la pesanteur a beaucoup diminué, et les influences que les molécules exercent les
unes sur les autres, influences qu'on nonime attractions moléculaires, deviennent alors très-sensibles. Généralement deux molécules semblables se repoussent et deux molécules de nature diffé^ rente s'attirent.
Peut-être que ces attractions et répulsions ne proviennent pas seulement de Finfluence que les molécules seules exercent les unes sur les autres , mais sont dues, en grande partie, à des substances étrangères, telles que l'électricité et le calorique, qui agissent comme forces ; mais, ce qui est certain , c'est que ces influences des molécules les unes sur les autres, qu'on désigne ordinairement sous le nom d'aflinités chimiques, jouent un trèsgrand rôle dans les phénomènes de la nature.
Nous ferons remarquer que le calorique et l'électricité entrent dans les corps solides par leurs pores, et font par suite partie de ces corps ; mais que, quant aux atomes, ils ne peuvent les pénétrer, et, par suite, qu'ils en sont toujours distincts.
C'est improprement qu'on se sert de l'expression de corps gazeux au lieu du simple mot de gaz.
Ce qui particularise un corps, c'est la cohésion, la solidarité qui existe entre les diverses molécule3 qui constituent le corps, et qui fait que l'impulsion que l'on communique à l'une d'elles se communique aux autres molécules; mais dans
les gaz, où les molécules sont à distance les unes des autres, et où la cohésion est k peu près nulle, on ne peut plus dire qu'il y a un seul corps, mais bien une réunion de plusieurs petits corps.
Les fluides aériformes ou les gaz sont des corp& dont les atomes, pour les corps simples, ou moIé« eules, pour les corps composés, possèdent une mobilité parfaite, et sont dans un état constant de répulsion qu*on désigne sous les noms d'expansibilité, de tension ou de force élastique.
Lorsqu'un corps solide élastique a reçu un choc assez violent, ce choc déplace plusieurs d(?s molécules du corps , de manière à en altérer la forme; lorsque l'influence de ce choc vient à disparaître, les molécules reviennent aux lieux qu'elles occupaient avant le choc, et le corps reprend sa forme primitive.
Quand un gaz est renfermé dans une enveloppe, il existe une force répulsive qui tend sans cesse à éloigner ses molécules les unes des autres ; ce gaz tend sans cesse à augmenter de volume, et, par suite, il exerce une pression continuelle sur Tenveloppe qui le contient. Cette pression agit en raison inverse du volume de cette enveloppe , c'est-à-dire diminue lorsque le volume de l'enveloppe augmente, et augmente lorsque le volume de l'enveloppe diminue. Appelons P la
— oppression que le gaz exerce sur la paroi intérieure de l'enveloppe; si, par suite d'un choc, l'enveloppe se déforme et diminue de volume, la nouvelle pression P sera plus grande que la primitive. Pour revenir à celle-ci, il n'est pas nécessaire que l'enveloppe reprenne sa forme primitive, mais seulement que la capacité de l'enveloppe soit la même qu'en premier lieu ; c'est-à-dire que les molécules du gaz ne tiennent pas à se replacer dans le même ordre qu'elles occupaient primitivement, à reformer la même figure, mais seulement à occuper le même espace et à se trouver à des distances semblables à celles où elles se trouvaient avant le choc.
Ce qui fait voir que ce qu'on appelle l'élasticité des gaz, ou plus exactement leur expansibilité, est tout à fait différent de l'élasticité des corps solides.
Les gaz qui ne changent point d'état se nom* ment fluides aériformes ; ceux qui peuvent devenir liquides se nomment vapeurs.
Comme cause des phénomènes que présentent les corps on admet l'existence d'agents physiques ou de forces naturelles qui régissent la matière.
Ces agents sont: la gravitation; l'attraction moléculaire, (ju'on peut considérer comme la vie
minérale ; la vie végétale ; la vie animale, qu'on nomme âme chez les hommes et instinct chez les animaux; le calorique, la lumière, le magnétisme et rélectricité. Ces quatre dernières forces sont regardées comme des gaz éminemment subtils, et sont désignées sous le nom de fluides impondérables^ parce que, jusqu'à présent, on ne s'est point aperçu que la gravitation eût la moindre influence sur eux.
Un corps étant l'agrégation d'un certain nombre d'atomes ou de molécules, nous ne parvenons à en reconnaître l'existence qu'autant que les portions en sont distinctes les unes des autres , c'est-à-dire à distance. Ainsi l'étendue est la qualité caractéristique des corps ; aussi, quand nous voulons reconnaître les gaz (qui aflectent nos sens bien moins distinctement que les corps solides) , cherchons-nous à les isoler, à les renfermer dans des vases, pour pouvoir nous assurer qu'ils possèdent la qualité d'étendue.
Comme on n'a pu jusqu'à présent parvenir à isoler aucun des agents physiques, et, par suite, à en reconnaître l'étendue, on ne peut pas aflîrmer d'une manière positive qu'ils soient des substances réelles; ce ne sont peut-être que des propriétés des corps.
Voici , du reste , la classification ou la nomen-
clalure que nous avons adoptée. Nous nommons êtres les substances vivantes; corps, les solides et les liquides ; vapeurs, les gaz provenant de liquides passés à l'élat gazeux; fluides aériformes, les gaz qu'on ne peut parvenir à liquéfier ; fluides impondérables , le calorique, la lumière, le magnétisme, rélectricité et la vie animale; et forces, la gravitation et rattraclion moléculaires, que nous présumons être des propriétés des corps.
Quant à ce qu'on nomme affinités chimiques, ces forces sont peut-être dues aux effets du calorique et de rélectricité, et non à une propriété particulière des corps.
Nous établissons une différence entre les qualités et les propriétés des corps : les premières tiennent essentiellement à l'organisation même des corps, comme l'étendue, la dureté, tandis que les secondes proviennent souvent de la manière dont les molécules se trouvent placées et de la forme particulière que les corps affectent, tels que l'élasticité.
Les propriétés d'un atome, ou point matériel, sontl'impénétrabilité, l'indivisibilité, l'incompressibilité, la mobilité, et, en outre, Tinertie, mais, en donnant à ce mot une signification un peu différente de celle qu'on admet ordinairement. On doit entendre par inertie que l'atome n'offre
aucune espèce de résistance aux forces qui agissent sur lui; ainsi il persévéra dans l'état de repos ou de mouvement où il se trouve. Quand il est en repos, la plus petite force suffit pour le mettre en mouvement, et, quand il est en mouvenient, une force quelconque modifie ce mouvement, tantôt en faisant dévier Tatome de sa direction primitive, tanlôten augmentant ou diminuant ce mouvement dans le même sens, et enfin quelquefois en détruisant ce mouvement et réduisant l'atome au repos. On doit entendre par inertie, non pas que l'atome est privé de toute force, mais bien qu'il est incapable d'agir directement sur lui-même. Quand un atome a la propriété de pouvoir agir comme force, il manifeste cette force en attirant ou repoussant un objet voisin ; mais, évidemment, un atome ne peut ni s'attirer, ni se repousser lui-même.
Les corps inorganiques sont généralement inertes, c'est-à-dire n'opposent aucune résistance aux forces qui agissent sur eux. Il en est quelquefois de même des êtres ou corps vivants.
Supposons^ par exemple, que de la nacelle d'un aérostat on retire un fer fortement aimanté ou un fer non aimanté, un homme vivant ou un cadavre, ces corps se comporteront de la même manière et subiront la loi de la pesanteur; mais si
le fer aimanté a été placé hors de la nacelle auprès d'une barre de fer, et que Thomme vivant ait pu s'accrocher à des cordages, alors les forces musculaires de Thomme et la force aimantée du fer peuvent faire équilibre à la gravitation.
Les propriétés des corps solides sont la porosité, et, par suite, la compressibilité, la divisibilité, la pénétrabilité (si les corps n'étaient pas pénétrables ils ne seraient pas divisibles), l'élasticité, la mobilité et l'inertie pour les corps inorganiques. Quant à l'étendue des corps, c'est une qualité qui exprime que l'atome n'était pas pénétrable. Dans la réunion des atomes qui constitue le corps, chacun de ces atomes est distinct des autres atomes, et, par suite ^ ils sont à distance les uns des autres.
La forme des atomes dans les corps simples et des molécules dans les corps composés, influe, comme nous l'avons déjà dit, sur les propriétés des corps; ainsi, par exemple,. si les molécules se touchent en plus de points dans un sens que dans un autre, le corps oppose plus de résistance dans le sens où les molécules auront plus de points de contact, comme on le voit dans les bois.
Les corps ont ordinairement des pores physiques , de manière qu'en comprimant les corps on
peut déplacer les molécules de façon à ce qu'elles viennent à se toucher par un plus grand nombre de points, et, en diminuant ainsi le volume du corps, on en augmente la ténacité ; mais il arrive un moment où les molécules finissent par se toucher par le plus de points possible, eu égard à leur forme particulière. Alors^ si on continue la pression sur le corps, comme cette pression ne peut plus diminuer le volume du corps, elle agit sur la force de cohésion et peut parvenir à briser le corps et à le réduire en poussière.
Le calorique est un gaz qui, en s'introduisant dans les pores des corps, tend à augmenter leur volume; aussi, généralement, en refroidissant les corps, c'est-à-dire en enlevant une partie de leur calorique, on en diminue par cela même le volume. Mais, indépendamment du calorique, la position particulière des molécules entre elles contribue aussi au changement de volume des corps; aussi voyons-nous que Teau, en passant à l'état de glace, tout en perdant une partie de son calorique, augmente de volume, parce que les molécules se touchent alors par un moins grand nombre de points.
Des Forées*
Comme ce n'est que par son activité, en agissant comme force, que l'âme manifeste son existence, il est du plus grand intérêt pour nous de nous bien rendre compte de ce qu'on entend par force.
Nous avons déjà eu occasion de faire voir qu'on n'a pas besoin de définir une connaissance qui nous est donnée par une simple sensation. Or, ce qu'on nomme force, qui se manifeste par une impulsion, est dans ce cas.
On nomme ordinairement force toute cause capable de produire le mouvement ou de le modifier. (Il est facile de s'apercevoir qu'ici cause est synonyme de force.)
En général, on donne le nom de puissances aux forces qui tendent à produireun certain effet, et celui de résistances à celles qui s'opposent à cet effet. Quand les premières tendent à accélérer à chaque instant le mouvement, elles sont dites forces ou puissances accélératrices, et les dernières sont dites retardatrices.
Les forces peuvent agir sur les corps de deux manières : i^ par une impulsion unique, pendant un temps très-court, comme un choc ou l'explo-
sion de la poudre, et elles se désignent alors sous le nom de forces instantanées ; 2^ ou bien elles agissent pendant toute la durée du mouvement, et alors reçoivent le nom de forces continues. Tels sont la pesanteur et les effets de traction des animaux.
Toute force instantanée produit un mouvement rectiligne et uniforme.
Toute force est caractérisée : i^ par son point d'application, c'est-à-dire le point où elle agit immédiatement; 2^ par sa direction, c'est-à-dire la ligne droite qu'elle tend à faire parcourir à son point d'application ; 3^ par son intensité ou sa valeur, par rapport à une autre force prise pour unité de mesure. La force que l'on choisit pour unité est tout à fait arbitraire ; on a coutume de la comparer avec la pesanteur, lorsque celle-ci agit sur un poids de un kilogramme. On peut aussi prendre pour unité de mesure la force qui faisait parcourir un mètre à un atome ou point matériel pendant une seconde, d'autant mieux que nous jugeons les forces d'après les effets qu'elles produisent; or l'effet d'une force sur un mobile est de lui imprimer un mouvement qui lui fait parcourir un certain espace pendant un temps déterminé.
L'intensité d'une force est la force elle-même
c'est son rapport avec la force prise pour unité de mesure. Quand la force est instantanée , la vitesse imprimée à un atome est l'expression de cette force ; mais il n'en est pas ainsi pour une force continue, puisque la vitesse change avec le temps; et, en effet, la première impulsion de la force, qui est l'expression de son intensité, trouve le mobile a l'état de repos ; la seconde impulsion le trouve a l'état de mouvement, et les autres impulsions successives trouvent le mobile dans des états de mouvement de plus en plus accéléré.
Alors on distingue la vitesse imprimée au mobile après un temps donné de la vitesse initiale de ce mobile, qui est l'expression de la force, lorsqu'elle n'a encore agi qu'une seule fois sur le mobile.
On peut toujours connaître l'espace parcouru par le mobile, et le temps pendant lequel le mobile a été sotlmis à l'influence de cette force ; il s'agit maintenant d'obtenir, au moyen de ces données, la vitesse initiale du mobile et sa vitesse h un moment déterminé. Pour cela, représentons par fh force agissante, ou autrement dit La vitesse acquise après une unité de temps, et par tr la vitesse après un temps t ; les vitesses étant pro* portiounelles aux temps, on ^ f : v :: i : t% d'où V = ft.
Observons qu un mobile soumis à une force continue pendant un temps représenté par t, et qui se meut d'un mouvement uniformément accéléréavecune vitesse initiale nulle etune vitesse finale V, parcourt le même espace que s'il se mouvait pendant le même temps, animé d'un mouvement uniforme, avec une vitesse moyenne entre la vitesse zéro etv, c'est-à-dire avec la vitesse 1/2 v = 1/2 ft. Or, dans ce dernier cas, le mouvement étant uniforme, l'epace parcouru est égal au produit de la vitesse par le temps employé à le parcourir. On a
àouc e=il2ftXt=il2fr; d'oii^=^ et v =
fi, ou encore v = A^2 ef.
Nous ferons remarquer que tout corps en mouvement est une force, puisque, par le fait de sa rencontre avec un autre corps, il met ce dernier en mouvement lorsqu'il le trouve à l'état de repos et modifie le mouvement de ce second corps dans le cas où, au moment de la rencontre, il le trouvait déjà en mouvement.
Nous appelons ces espèces de forces forces acccidentellesy ou plutôt forces d'emprunt, puisque ces corps ne sont devenus forces qu'accidentellement, par suite de mouvements qui leur ont été communiqués par quelques forces naturelles.
Comme ces espèces de forces jouent un trèsgrand rôle dans la plupart des phénomènes observés, nous allons nous en occuper avec un peu de détail ; ces forces sont dans la classe des forces instantanées.
Quand un corps en mouvement vient à en rencontrer un autre à l'état de repos, il le met en mouvement; mais^ par suite du choc des deux corps, le premier a perdu une partie de sa force d'emprunt, puisqu'il cesse de se mouvoir avec la même vitesse; mais il n'a pas perdu toute sa force, puisqu'il continue à se mouvoir.
La répartition de la force d'emprunt se fait de manière que les deux corps marchent de conserve, c'est-à-dire avec une vitesse pareille, dans le sens du mouvement primitif.
Soit/* une force instantanée qui agit sur un certain nombre d'atomes ou points matériels qui se trouvent tous dans la direction de cette force, et, pour fixer les idées, supposons que le nombre des atomes soit huit, et que la force soit aussi égale à huit, c'est-à-dire qu'elle soit capable de faire parcourir à un point matériel huit mètres pendant une seconde de temps ; nous disons que la vitesse avec laquelle se meuvent un certain nombre de ces atomes sera la même, quelle que soit la position de ces atomes sur la ligne parcourue.
Si les huit atomes se touchent, la vitesse initiale sera un ; si les atomes sont a distance, Ip premier atome acquerra une vitesse huit, et cet atome deviendra à son tour une force instantanée; après que deux atomes ont été mis en mouvement, la vitesse sera 8/2; après trois atomes, cette vitesse sera 8/3 ; après quatre, elle sera 8/4 ; après cinq, elle sera 8/5 ; après six elle sera 8/6 ; après sept atomes, elle sera 8/7, et enfin, après huit, elle sera 1 , et cela, comme nous Tavons dit, quelle que soit la manière dont les atomes sont répartis et groupés.
Nous avons supposé les atomes en repos ; si quelques-uns de ces atomes étaient en mouvement, pour avoir la vitesse des deux groupes d'atomes marchant avec des vitesses différentes, suivant la même droite, dans le même sens ou dans un sens contraire, après la rencontre de ces deux groupes, en nommant m le nombre d'atomes de l'un des groupes et /*sa vitesse acquise, n le nombre d'atomes du second groupe, et f sa vitesse acquise, on obtiendra pour la vitesse commune,
, , ^T nif+ nf
après la rencontre : V =: ' ~ — '— .
L'effet d'un corps en mouvement sur un autre
corps est, comme nous l'avons dit, celui d'une
force instantanée; après le choc d'un corps en
mouvement avec un corps en repos, la vitesse
imprimée au second corps dépend de sa masse, et la vitesse sera d'autant moindre que la masse est plus considérable.
Quand un corps est soumis à l'action de certaines forces continues, comme la pesanteur, la masse du corps n'influe plus sur la vitesse.
Lorsque deux corps qui ont été mis en mouvement, l'un par une force instantanée, l'autre par une force continue, viennent à rencontrer un plan fixe perpendiculaire aux directions qu'elles suivent, ces corps s'arrêtent de suite ; mais si, immédiatement après, on enlève le plan fixe, le corps mis en mouvement par la force instantanée restera en repos, toute sa force d'emprunt ayant été anéantie par l'interposition du plan fixe, tandis que l'autre corps continuera son mouvement, qui n'avait été que suspendu par le plan fixe.
Généralement les forces continues produisent des effets très-remarquables, alors même que la force initiale est assez minime, comme on le voit avec l'électricité qui provient d'un courant.
Pendant que nous nous occupons de forces, il est bon d'examiner ce qu'on entend par l'expansibilité des gaz ; cette locution veut dire que les atomes ou les molécules, dont l'ensemble constitue ces gaz se repoussent réciproquement et
tendent à s'éloigner le plus possible les uns des autres. Mais remarquons ici que celte force répulsive augmente quand les molécules se rapprochent et diminue quand les molécules s'éloignent les unes des autres.
Supposons trois molécules d'air a, b, c, renfermées dans un tube fermé par une de ses extrémités, et bouché, par l'autre, par un piston P. Les forces répulsives que les molécules a et c exercent sur la molécule bj étant égales et agissant en sens opposé, se font équilibre, ou, autrement dit, se détruisent. Les molécules a et c, qui sont également repoussées par la molécule b, se placent aux deux extrémités du tube, et à égale distance du point b. Si nous supposons maintenant que le piston soit poussé dans le sens ac par un mouvement très-lent, la molécule a, en se rapprochant de la molécule 6, change Tintensité des forces répulsives, et, par suite,, la molécule b se rapprochera de la molécule c. Si le piston avait marché dans le sens opposé ca, en faisant le vide derrière a, la molécule b se serait alors éloignée de la molécule c, et, dans ces divers mouvements , la molécule b s'avance ou se recule de la moitié de la distance parcourue par le point a. Mais, si le piston a opéré son mouvement de va-
el-vient très-promplement, les choses ne se passent plus de la même manière; la force répulsive est très-minime par rapport au mouvement rapide du piston ; aussi la molécule a rencontre la molécule b avant que celle-ci n'ait eu le temps de s'en éloigner; et quand le piston se meut de suite dans un sens opposé, la molécule a ne rétrograde pas immédiatement avec le piston, elle continue à marcher dans le sens a c, et ce ne serait que bien plus tard, par suite du vide qui est fait derrière elle, et à cause des répulsions qu'elle éprouve de la part des molécules b et c, qu elle se déciderait a rétrograder. Supprimons le tube et supposons que la molécule d'air a ait été mise en mouvement par le milieu d'une corde à boyau qui a été mise en mouvement. Le vide que fera la corde en revenant sur ses pas ne sera plus occupé par la molécule a, mais bien par les molécules voisines de a, qui n'auront pas été mises en mouvement, ou bien dont le mouvement était moins rapide que celui de la molécule a.
On nomme force centripète une force qui , comme la pesanteur, imprime au mobile sur lequel elle agit un mouvement de la circonférence au centre, et force centrifuge une force opposée, celle qui agit du centre à la circonférence.
On dit généralement que tout mouvement cir-
culaire engendre une force centrifuge, ce qui est une erreur ; on devrait dire : engendre une force tangentielle.
Quand un corps attaché par un fil inextensible à un point fixe est mu autour de ce point selon une circonférence de cercle dont le fil est le rayon, ce corps tend sans cesse à parcourir une ligne droite, et si, le fil vient à rompre, ce corps se meut suivant une tangente à cette circonférence, et animé d'une force représentée par mv, v étant la vitesse acquise au moment de la rupture du fil, et m le nombre d'atomes du corps.
Supposons que le mobile soit un atome, ou point matériel, et substituons au fil inextensible un cylindre creux, dont l'axe est une circonférence de cercle dont le point fixe est le centre, et dans lequel axe se meut l'atome. Il faut considérer ici la circonférence du cercle comme la limite d'un polygone circonscrit d'une infinité de côtés, et non d'un polygone inscrit.
Dans le phénomène que nous considérons, il y a une suite de forces qui agissent sur le point matériel dans des directions tangentielies a la circonférence dans chacune des positions où ce point se trouve placé; car, quand des forces agissent sur un point matériel, et qu'elles n'exercent leur influence que successivement, elles tendent toutes
à lui faire décrire une ligne droite ; en outre, l'atome frotte continuellement contre la paroi du cylindre la plus éloignée du centre, et c'est ce frottement qui ralentit la vitesse de l'atome et l'empêche de décrire une ligne droite.
Si nous représentons par Mq la force tangentielle, c'est-à-dire une impulsion qui aurait transporté le mobile du point M au point q , si ce mobile avait été soumis à cette seule force après une seconde de temps, et S le point de la circonfé-v
rence où ce mobile se trouve réellement après cette seconde, en joignant le point q au point S on aura une droite qui représentera la force due au frottement. Mais remarquons bien que cette force agit de qf en S, et non de S en b. Si maintenant par le point S on mène une parallèle à la tangente MT, et parle point M une parallèle à^S, on obtiendra un parallélogramme dans lequel les forces représentées par MS' et Mq seront les deux composantes, et dont l'arc ^e cercle MS sera la
rcsultanlc. Si l'on décompose la force iMS' due au frottement en deux autres forces. Tune MA, suivant la verticale du point M, l'autre MA, suivant ta tangente, en portant la distance MA de q en b\ on aura pour les deux nouvelles composantes de l'arc de cercle MS la force tangentielle MA' et la force centripète MA, et non centrifuge.
On peut distinguer quatre espèces de repos :
1® le repos absolu, l'état d'un corps inorganique qui n'est sollicité par aucune force; mais si, comme il est présumable, tous les corps agissent les uns sur les autres, le repos absolu n'existe pas dans la nature. 2<> Le repos relatif; quand un corps est lié d'une manière invariable avec un certain nombre de corps, de façon que, dans le cas où ces corps sont mis en mouvement, il conserve néanmoins la même position par rapport aux corps avec lesquels il est lié, on dit que ce corps est en repos relativement au système de corps dont il fait partie. Ainsi, par exemple, les molécules des corps solides sont en repos les unes par rapport aux autres. 3*" Lorsqu'un corps est sollicité par une ou plusieurs forces dont la direction passe par le centre de gravité, et que leur résultante rencontre un point fixe, le corps demeure en repos ; c'est un repos accidentel, par suite d'un obstacle, comme les pierres qui reposent sur le sol, ou bien les mo-
lécules d*un corps liquide qui sont contenues dans un verre. 4^^ Enfin, quand les forces qui sollicitent le corps peuvent se réduire à deux forces égales, agissant dans deux sens opposés sur une même droite passant par le centre de gravité, le corps reste en repos ; on donue le nom d'équilibre a cette espèce de repos.
Il ne faut pas confondre Téquilibre avec le repos précédent, occasionné par un obstacle. Dans le cas d'équilibre, Taugmentalion d'une des forces ou l'introduction d'une force étrangère suffisent pour rompre l'équilibre et mettre le corps en mouvement ; il n'en est pas ainsi quand le repos est occasionné par un obstacle. Le point fixe n'agit pas dans le sens opposé à la résultante ; il se contente de paralyser cette force, qui se trouverait encore annulée alors que son intensité augmenterait.
De ridée et de la IPemaée.
Tous les mots qui conviennent a un grand nombre d'objets à la fois, ou, autrement dit, qui sont trop communs, qui s'emploient dans un sens trop général, comme sont les mots idée et connaissance, laissent souvent dans Fesprit quelque chose de vague, et n'arrivent h la précision que par leur adjonction avec d'autres mots.
Le mot connaissance ne précise nullement notre degré de connaissance et s'emploie également pour désigner, soit ce que nous connaissons d'un simple objet, soit ce que comporte la réunion des connaissances d'une foule d'objets différents, comme quand il s'agit de la connaissance d'une langue, de l'histoire, d'une science.
Quoique les mots idée et connaissance soient synonymes, néanmoins, lorsqu'une idée comprend un grand nombre d'idées simples, on cesse alors ordinairement d'employer le mot idée pour y substituer le mot connaissance.
L'idée que nous avons d'une sensation est absolument la connaissance que nous en possédons. L'idée est l'émission de cette connaissance; c'est le sens que nous attachons aux expressions qui
nous servent h communiquer à d'autres cette connaissance.
Nous avons vu que la sensation imprimait dans le cerveau Tempreinte de la forme de l'objet qui a causé la sensation, l'image de cet objet. Maintenant, si nous supposons que Tâme agisse sur la partie du cerveau où se trouve gravée cette image, cette portion du cerveau réagira à son tour sur l'âme, ce qui pourra produire une sensation et mettre l'âme à même d'apercevoir cette image, et par suite d'en reconnaître la sensation antérieure. Nous disons que nous pensons quand l'âme agit ainsi sur notre cerveau pour revoir les images des sensations antérieures et par suite pour reconnaître ces sensations.
Remarquons ici que, dans la pensée, l'âme n'aperçoit, d'une manière tout à fait identique, que la partie de la sensation que nous avons nommée empreinte ; quant à l'impulsion^ s'il y en a une de produite alors que nous pensons, elle ne peut provenir que de la réaction sur l'âme, et rien n'indique qu'elle ait la moindre analogie avec celle que l'âme a ressentie dans la sensation primitive (1).
(1) Quand nous éprouvons une sensation pénible, comme une forte contusion, une brûlure, ou toute autre blessure, une fois guéris, nous pouvons bien nous représenter, par la pensée, la forme de la plaie ou
La manie des poètes de tout personnifier a induit quelques personnes à regarder les idées ellesmêmes comme des substances, et, comme les idées de rapport diffèrent des idées de corps, elles ont divisé les idées ^n deux catégories, savoir : \^ les idées sensibles (ou connaissances qui nous viennent des sens) ; 2<* les idées spirituelles (ou connaissances qui ne tombent pas sous nos sens), comme les connaissances des rapports, des forces et des prétendues substances désignées par les mots espace et temps.
Nous ferons remarquer en passant que, parmi les philosophes qui ont traité des substances dites spirituelles, les seuls qui aient donné des raisons spécieuses de ce système sont ceux qui ont admis les idées innées.
Du reste, plusieurs de ceux qui ont rejeté les idées innées ont eu Tinconséquence de les ad-
celle de Folyjet qui nous a blessé; mais il noas devient impossible par la pensée de reproduire la même sensation sous le rapport de son efifet physique, de ressouffrir du même mal, puisque l'empreinte, ou, autrement dit, les formes des objets sont les seules choses qui laissent des traces dans la mémoire. U n'en est pas de même des sensations que nous avons nommées morales; comme c'est Tâme seule qui a occasionné ces espèces de sensations, en agissant avec force sur quelques organes intérieurs par Tintermédiaire soit du sang, soit de l'air, soit de tout autre fluide, nous pouvons très-souvent, en nous livrant à nos réflexions, reproduire ces mêmes sensations. Aussi, pour beaucoup de personnes, les peines morales, étant celles qui sont susceptibles de plus de durée, «ont aussi les souffrances les plus cuisantes.
— lu —
mettre sous une autre forme, en avançant comme axiome des propositions qui n'avaient pas pour base rexpérience, et dont par suite ils ne pouvaient pas connaître l'origine.
Ainsi rémission d'une idée est le moyen employé pour rendre compte de ce qu'on connaît d'une sensation, soit aux autres, soit à soi-même, ou, autrement dit, c'est la connaissance de la sensation exprimée, soit de vive voix, soit pas écrit; tandis que la pensée, qui est la connaissance que nous avons d'une sensation antérieure, reste dans notre for intérieur, et, par cela même qu'une pensée est émise, elle cesse d'être pensée et devient idée.
La signification du mot idée n'a pas été restreinte à l'usage auquel nous venons de l'employer; mais elle a été étendue, et veut dire l'émission de la connaissance en général, quel que soit le nombre des objets connus. D'après cela il est évident que l'idée, étant l'émission d'une certaine connaissance, variera avec cette connaissance, et sera plus ou moins simple à mesure que là connaissance sera elle-même plus ou moins simple; p'iar exemple, la connaissance d'un corps est plus compliquée que celle d'une seule sensation, puisque la connaissance de ce corps, exigeant la connaissance de chacune des sensations
qu'il nous fait éprouver, est, à proprement parler, la réunion de ces diverses connaissances.
La connaissance d'un certain phénomène demande la connaissance des divers corps et celle des différentes manières dont ils ont concouru à la formation de ce phénomène; aussi l'idée de ce phénomène, l'émission de sa connaissance comprend-elle implicitement les idées d'une foule de sensations.
On dit qu'on connaît un corps quand on se ^appelle les sensations qu'il nous a fait éprouver ; mais remarquons bien que nous avons pu étudier ce corps avec un plus ou moins grand nombre de nos sens, et, par suite, qu'il nous a fait éprouver plus ou mois de sensations. Pour chacun de nous, la connaissance de ce corps comprend la somme des connaissances partielles dechacune des sensations qu'il nous a fait éprouver, et cette connaissance totale est d'autant plus parfaite que nous avons perçu un plus grand nombre de sensations.
On voit que le mot connaissance ne précise pas le degré de notre connaissance, et, par suite, l'émission de cette connaissance, l'idée que nous attachons au nom que l'on donne à l'objet connu, ne comprend pas toujours le même nombre de connaissances partielles, qui varient avec le nombre de sensations perçues.
Aussi, quand le mot idée est rémission d'une connaissance unique, indécomposable, qui n'en comporte pas d'autre, ce mot est précis et entendu de la même manière par tout le monde. Les idées simples, les connaissances des qualités des corps sont identiquement les mêmes chez tous les hommes ; la t^onnaissance, dans ce cas, est tout a fait complète ou n'existe nullement; on na pas, par exemple, de demi-connaissance du blanc : un aveugle n'en a aucune espèce de connaissance et les autres personnes en ont absolument la même idée; mais, quand une idée comprend implicitement un certain nombre d'idées simples, comme alors le mot idée n'est plus employé avec la même précision, il arrive souvent que différentes personnes attachent des sens différents aux mêmes mots. Ainsi, par exemple, tous les hommes ont ridée de Dieu; mais il s'en faut de beaucoup qu'ils se représentent tous Dieu de la même manière, et que les connaissances qu'ils ont ou qu'ils croient avoir de Dieu soient les mêmes.
La pensée s'est aussi entendue non pas seulement de la connaissance d'une seule sensation, mais aussi de la connaissance par l'âme de plusieurs sensations éprouvées antérieurement.
Quelquefoisla pensée veut dire la faculté de penser ; dans ce cas pensée est synonyme deréflexion.
De la Raison ei de la Réflexion.
Mais il est temps de faire remarquer que, si la faculté de connaître se bornait à l'appréciation de l'effet qu'une sensation produit sur nous et à la reconnaissance de la sensation en elle-même, cette connaissance serait insuffisante et ne nous serait d^aucuhe utilité réelle ; et, en effet, si l'Auteur de la nature nous a doué de la faculté de connaître, c'est sans doute pour notre propre utilité^ et connaître une sensation ne peut nous être profitable qu'autant que nous possédons la facultéde pouvoir l'éviter ou la rechercher, selon qu'elle nous aura paru pénible ou agréable.
Aussi cette faculté de pouvoir éviter ou rechercher une certaine sensation ne nous manque-t-elle point ; mais, avant d'en faire usage, il est nécessaire de savoir comment on doit la diriger, à quel moment et de quelle manière on doit s'en servir. Or, si l'âme confondait la sensation avec l'objet qui l'a produite, comme cela lui arrive quand elle ne connaît un objet que par la sensation que lui fait éprouver le sens du toucher, auquel cas la connaissance de la sensation et la connaissance de l'objet sont deux connaissances identiques, nous n'avons plus alors aucun
moyen pour éviter ou pour rechercher la même sensation ; et, en supposant, par exemple, que l'objet touché soit un fer brûlant, nous pourrons bien, au moment où nous le touchons, faire des efforts pour ne plus continuer à éprouver une sensation pénible, retirer momentanément nos mains de dessus ce fer ; mais nous n'avons aucun guide pour nous empêcher, Tinstant d'après, de poser de nouveau nos mains sur ce fer, puisque^ ne connaissant cet objet que par cette sensation, nous ne sommes avertis de la présence de cet objet qu'après que la sensation a été perçue.
Aussi la connaissance que nous obtenons au moyen de la sensation est-elle insuffisante et inutile tant que nous n'avons pas remonté à l'origine de la sensation et reconnu que la sensation est émanée d'un corps, et que les deux manières dont la sensation se présente à nous sont deux des qualités de la substance.
Évidemment un corps ne peut être connu de nous qu'autant qu'ils nous aura occasionné une sensation, qu'autant que nous aurons remarqué la manière dont il se sera présenté à nous; mais il faut distinguer cette manière de se présenter du corps lui-même, et reconnaître que le corps subsiste alors que la sensation est déjà passée, ' et qu'il est encore capable de nous faire éprouver
de nouveau la même sensation. Nous avons donné le nom de raison à notre âme en tant qu'elle distingue la substance d'une des sensations qu'elle nous fait éprouver.
Il est assez difficile de préciser le moment où notre âme fait cette découverte. Cette connaissance est postérieure à celle de la sensation, et nous ne pouvons sans doute nous en rendre compte, en avoir la conscience, que lorsque nous avons eu à notre disposition bien plus de données qu'il n'était nécessaire pour apprécier ce fait.
Lorsque nous cherchons à nous rendrecompte de notre manière de voir, lorsque nous combinons nos pensées d'une certaine manière, on dit que nous réfléchissons. La réflexion est à la raison ce que la pensée est à l'idée; quand nous raisonnons dans notre intérieur et pour nous-mêmes, on dit que nous réfléchissons; quand nous émettons nos réflexions soit de vive voix, soit par écrit, on dit que nous raisonnons.
De la ITolonté et de TlBstlnei.^
Nous nous apercevons qu'un examen attentif de rame nous la fait voir sous trois aspects bien distincts, et, pour ainsi dire, dans trois états différents ; c'est dans les moments où elle est impressionnée, dans ceux où elle observe et dans ceux où elle agit.
Nous divisons les actions de l'âme en trois catégories : les volontaires ou actions réfléchies, les actions irréfléchies et les actions instinctives.
Les actions réfléchies sont celles où nous cherchons à nous rendre compte du motif de nos actions, et où, après avoir réfléchi, nous exécutons chacun des jugements qui sont conformes à notre manière de voir, qui expriment la meilleure manière dont nous croyons devoir agir.
Quand nous suivons ainsi notre jugement, nous disons que c'est par notre volonté que nous agissons. La volonté est proprement l'âme qui agit conformément à sa manière de voir, ou, autrement dit, c'est notre faculté locomotive se laissant guider par notre raison.
Pour Dieu, vouloir et faire sont une seule et même chose; pour l'homme il n'en n'est pas de même, et nous nous apercevons journellement
qoe nous ne pouvons exécuter ce que nous avions résolu de faire. Ordinairement nos projets, ce que notre âmea voulu mettre a exécution, exigent un grand nombre d'actions partielles, et il arrive assez souvent qu'après avoir exécuté un certain nombre de ces actions nous ne continuons plus d'agir dans le même sens, soit parce que, fatigués par les obstacles que nous avons surmontés, nous nous trouvons rebutés par ceux qui nous restent à vaincre, soit parce que, notre manière de voir ayant changé, nous cessons de vouloir la même chose.
En donnant le nom de volonté à notre âme alors qu'elle prend la résolution d'accomplir un fait qui exige plusieurs actions partielles, ons'ex*poserait à ne pas bien s'entendre sur la valeur de ce mot, et à lui donner des significations différentes, parce que chacune de ces actions partielles est un acte de notre volonté.
Nous réservons le nom de volonté, proprement dite, à notre âme, pour le seul cas où ce qu'elle veut accomplir ne demande qu'une seule manière d'agir, une seule action, et non plusieurs.
Nous disons alors qu'après avoir jugé, c'est-àdire vu de quelle manière l'âme doit agir, se résoudre à agir et exécuter cette résolution, ou plutôt faire effort pour l'exécuter (l'effort n'étant
pas toujours couronné de succès), ne sont pas deux moments distincts de l'âme, mais un seul et même fait. Nous disons que Tâme a fait effort au moment même où elle a reconnu ou cru reconnaître la meilleure manière d'agir, et, quand rame suspend son action, cela ne provient que de ce qu'elle est encore indécise, et de ce que, n'étant pas encore fixée sur le jugement qu'elle doit porter, la volonté n'a pas encore paru.
Quant aux actions irréfléchies, produites ordinairement par notre volonté mal éclairée, nous cherchons très-souvent à en décliner la responsabilité, parce que l'âme ne s'est pas alors laissée conduire par la raison, mais qu'elle s'est laissée aller soit à ses passions, soit à ce qu'on nomme habitude, soit ce qu'on appelle inspiration.
Ce qu'on nomme habitude est une manière uniforme de nous conduire dans des circonstances pareilles et qui se présentent fréquemment. L'habitude peut venir primitivement de notre éducation première, la bonne opinion que nous avions de nos instituteurs nous les ayant fait croire sur parole ; l'habitude peut aussi venir de notre raison qui a pu nous engager à agir primitivement comme nous l'avons fait; mais, dans la persuasion où nous sommes qu'elle jugera encore de même dans une circonstance qui nous
parait parfaitement semblable, nous négligeon^s alors de réfléchir, ou, si nous le faisons, l'âme ne cherche plus alors, par la réflexion, de quelle manière il convient qu'elle agisse, mais elle cherche seulement à se rappeler comment elle a agi antérieurement dans une circonstance pareille.
Nous croyons bien que , dans la plupart des circonstances où nous avons agi par inspiration, notre âme s'est livrée à la réflexion, a fait quelques raisonnements et a fini par porter un jugement; mais ce jugement prend le nom d'inspiration toutes les fois que le temps qu'on a donné à la réflexion a été tellement court que l'âme n'a pu s'en rendre compte.
Quand, après une de ces circonstances où nous avons agi sans réflexion , nous cherchons à reconnaître les motifs de nos actions, nous nous apercevons que presque toujours notre mode d'action a été conforme à ce que nous eussions fait si nous nous fussions livrés à la réflexion, et que nous eussions consulté notre raison ; et, en effet, il est probable que, dans ce cas, l'âme n'agit pas purement au hasard, mais seulement qu'elle n'a pas jugé à propos de se rendre compte du motif de ses actions.
Se rendre compte est une opération assez longue, que l'âme néglige pour beaucoup d'ac-
lions, soit par précipitation, soit par paresse, soit par insouciance, lorsque ces actions nous paraissent de peu d'importance.
Aussi beaucoup d'actions dont nous sommes les auteurs passent inaperçues à nous-mêmes, et ne peuvent être remarqués de Tàme, qu'autant qu'il y a sensation produite, laquelle peut provenir ou d'un obstacle qui, mettant empêchement aux mouvements qu'elle a imprimés, attire par cela même son attention, ou de l'effet que le mouvement opéré occasionne sur un de nos sens, ou enfin de ce que l'âme , s'aperccvant par hasard qu'il y a eu des changements faits dans l'arran*' gement des objets qui nous entourent, devine qu'elle est elle-même l'auteur de ces changements.
Tant que l'âme conserve le nom de volonté, elle n'est pas susceptible de s'apercevoir des mouvement qu'elles opère, puisque la faculté que notre âme possède de pouvoir agir est tout à fait distincte des facultés qu'elle a de connaître. Aussi , tant que les mouvements que notre âme a communiqués à nos membres n'excitent pas sa sensibilité ou ne sont pas observés par son intelligence, ils ne sont nullement remarqués par l'âme et passent inaperçus.
Notre âme ne sent pas les efforts qu elle fait
pour mettre nos membres en mouvement; mais «lie s'ai>erçoit des obstacles que les impulsions qu*elle a communiquées rencontrent, soit de la part de la pesanteur de nos membres ^ soit de la part des corps avec lesquels nos membres viennent à se choquer. Mais, en supposant que Tâme ne soit pas en même temps active et observatrice, nous reconnaissons qu'elle peut facilement et subitement passer d'un de ces états à l'autre.
Quant aux actions instinctives, ce sont des actions tout à fait indépendantes de notre raison, comme celles que nous exécutons dans notre première enfance, alors que la raison n*est pas encore formée ,ou bien, plus tird , ces actions irréfléchies où, sans consulter notre raison, nous nous laissons aller h nos penchants.
On suppose généralement que les animaux naissent avec un certain instinct (une espèce do prescience) qui leur indique quelles actions ils doivent faire pour satisfaire leurs divers besoins, de sorte que l'instinct est cette suite d'impulsions communiquées aux membres pour arriver h la cessation du malaise que le besoin fait sentir à ranimai.
Nous croyons fort peu à cette espèce de prescience, qui , du reste, ne pourrait être indispensîible qu'a ceux des animaux qui sont ou coni-
plëtement dépourvus de mémoire, ou qui ne possèdent qu'une [mémoire si peu sûre qu'ils n'osent s'y fier et se laissent guider par la nature, puisque, pour les êtres doués de mémoire, les soins de leurs parents et leur éducation les mettent à même, en consultant leur mémoire, de savoir comment ils doivent s'y prendre pour satisfaire leurs besoins.
Ce n'est que par vanité que les hommes ont nommé instinct chez les animaux la faculté qu'on nomme raison chez les hommes.
Quant à l'instinct proprement dit, il se borne aux premières impulsions que l'âme communique à quelques parties du corps au moment où une sensation pénible, ou bien un besoin, se fait sentir à elle.
Comme, d'après la disposition particulière des nerfs, des muscles, et surtout des articulations, il est beaucoup plus facile à un être vivant de mouvoir ses membres dans telle direction plutôt que dans telle autre, on dit qu'il y a des mouvements qui sont plus naturels les uns que les autres ; de sorte que, quand notre âme veut éloigner un de nos membres djin certain objet, elle obtient ce résultat beaucoup plus promptement en agissant dans un sens plutôt que dans un autre. Aussi, on peut fort bien concevoir aue.
•iquand l'âme éprouve une sensation désagréable, un besoin, par exemple, elle cherche immédiatement à changer de position, et qu elle ait pu faire effort avant d'avoir réfléchi et examiné comment elle doit agir. Il est présumable que l'effort de l'âme sera suivi de ce que nous venons de nommer mouvements naturels; ce sont ces premiers mouvements, auxquels nous donnons le nom de mouvements instinctifs.
Si l'âme, comme nousTavons dit, est une force, elle est par cela même continuellement en activité.
Aussi nous ne voulons pas dire que, quand l'âme observe, elle soit dans un état complet de repos; nous disons seulement qu'alors nous ne nous occupons pas de ses actions en elles-mêmes, mais bien du résultat de ses observations; dans tous les cas, si l'âme agit alors, c'est seulement dans l'intérieur de notre corps, et il n'en résulte aucun mouvement extérieur qui puisse être remarqué des autres personnes.
Il est bien évident pour nous que notre âme est la même quand elle agit ou quand elle observe, et qu'elle ne change pas de nature avec chacun des efforts qu'elle fait pour bien observer, c'est-hdire pour connaître. Mais néanmoins nous donnons à l'âme plusieurs noms, selon les diverses
positions où elle s'est trouvée placée, pour mieux^ la suivre dans ses modes d'actions et voir en quoi ces actions consistent, ou, autrement dit, pour en connaître les diverses facultés.
Nous avons vu que, quand l'âme observe, nous lui avons donné Irois noms dififérents, selon les trois points de vue d'où elle dirige ses observations, et nous l'avons nommée sensibilité en tant qu'elle s'aperçoit de l'effet que les corps font sur elle, intelligence en tant qu'elle remarque la manière dont les corps se présentent à elle, et raison, faculté complexe, en tiint qu'elle établit une différence entre les corps eux-mêmes et la manière dont ils se manifestent a nous; et nous avons ajouté que la faculté de connaître comprenait les trois facultés que nous venons de nommer sensibilité, intelligence et raison.