LA VIE ET LA SOCIETE
L'âge amène pour l'homme l'instant décisif 011 il doit pourvoir à sa propre vie. Si les parents prévoyants ont su lui donner une solide éducation basée sur le travail et l'économie, le jeune homme s'envolera de ses propres ailes et se montrera capable de fonder à son tour une famille. Réussir dans la vie, ce n'est pas sortir de sa condition, s'élever brusquement aux honneurs, à la fortune, c'est mener une existence paisible, honorable, exempte de tout reproche.
Les tyrans les plus redoutés n'ont jamais passé pour des hommes heureux. La possession des richesses est largement compensée par des soucis et des préoccupations.
Toute chose a son revers, même la supériorité.
0^2 ESS\I DE PlIILOSOl'ilIE PRAGMATIQUE
(( L'amour des plaisirs, tels que les femmes, les enfants, les trésors entassés d'or et d'argent, les chevauN^ portant des marques imprimées, les troupeaux, les campagnes, tout cela paraît beau aux yeux des hommes, mais ce ne sont que des jouissances temporaires de ce monde ; la belle retiaite est auprès de Dieu. »
Qui a prononcé ces nobles paroles P Sans doute un ascète contempteur de tout plaisir. — Erreur. — C'est le prophète issu d'un peuple essentiellement cupide et jouisseur, c'est l'Arabe Mahomet dans son Coran (Livre III, soura 12, traduction Razimlrski;.
Pourtant les visées de la plupart des hommes convergent à la possession de l'or ; idéal qui pour beaucoup semblent résumer l'ensemble des jouissances. Arrivent-ils à contenter leurs désirs, ces mortels ambitieux peuvent se convaincre que la fortune se vend chèrement à ses élus. Sont-ils déçus dans leur recherche, ils ne songent pas une minute à s'en consoler ; ils s'aigrissent.
Alors que la haine est stérile pour l'humanité, dont elle entrave les progrès ; l'entente, dont l'amour est l'expression suprême, est fertile. L'âme qui abrite la haine devient semblable au terrain où passait Attila ; tout est saccagé ; la
dévastation, l'incendie et le désespoir sont les tableaux ordinaires.
La jalousie des autres est le plus sûr critérium de notre valeur personnelle.
L'existence d'une classe riche est une absolue nécessité pour un pays, ne serait-ce que pour donner le ton de la politesse et des belles manières. Un peuple ne vit pas seulement de pain, il vit aussi d'idéal ; si on le prive de cette nourriture, il dépérit et meurt. Malheur au peuple désillusionné qui ne veut plus voir que les réalités brutales. N'importe quelle chimère lui vaudrait mieux que son matérialisme désolant.
Certains hommes s'obstinent à n'envisager dans la vie que les affaires. Plus que les autres encore, ces hommes devraient comprendre que la fortune acquise est une force pour une nation. La crise monétaire qui sévit aux Etats- Unis pendant les derniers mois de 1907 nous en fournit la preuve. Ce pays, qui possède les richesses les plus précieuses : or, charbon, pétrole, immenses prairies, a vu, tout à coup, sur un faux bruit, le public s'affoler. Les banques débordées ne pouvaient plus rembourser. Leur faible encaisse métallique fut épuisée en un instant ; le flot des demandeurs n'en devint que plus houleux. D'un bout à l'autre des
Etats-Unis, on ne voyait plus que faillites, ruines, rixes, suicides, fermetures d'usines. Un vent de cataclysme bouleversait tout. Gomment un grand pays comme celui-ci, n'avait-il pas pu parer à une telle éventualité ? C'est que la classe riche en Amérique n'est pas oisive. Les capitaux ne restent pas entassés dans un coffre et les travailleurs n'ont pas de u bas de laine. »> Du haut en bas de l'échelle sociale, chacun spécule. Nulle pièce d'or ne reste inactive ; toutes roulent de main en main. Vienne un accident imprévu, un accès subit de méfiance, où est l'or ? Partout et nulle part. Au contraire, dans un pays où les affaires sont calmes, où toute une classe bourgeoise se laisse vivre dans une médiocrité qui n'exclue pas toujours le travail et l'intelligence, les réserves s'accumulent, l'énergie sommeille mais ne meurt pas. Les crises monétaires se produisent rarement et n'atteignent jamais un haut degré d'intensité.
La nécessité de préserver la richesse acquise était jadis reconnue universellement par les gouvernements monarchiques ou républicains. En l'absence de toute cause extérieure, la fortune qui ne s'accroît pas diminue, car elle porte en elle-même un ver rongeur : la tendance aux dépenses exagérées. Les hommes qui
épargnent sans que la nécessité absolue les y contraigne, sont une intime exception. L'utilité de la richesse réside précisément en ce qu'elle s'écoule constamment par mille canaux qui vont fertiliser les coins les plus déshérités du territoire. Supprimez la classe riche : par qui la remplacerez- vous ? Par des fonctionnaires. En effet, le socialisme n'a amené que ce résultat, incapable qu'il est d'en amener un autre. Alors que le particulier est toujours responsable de ses actes, que son administration est non seulement gratuite, mais extrêmement avantageuse. le fonctionnaire ne fait rien sans un salaire immédiat, il épargne sa peine, il est l'ennemi juré de toute innovation qui troublerait son repos, il esquive tout recours. Une classe riche, au contraire, est une pépinière de serviteurs économiques de l'Etat. A qui sont dûs, dans l'ancienne France, les exploits légendaires, les explorations de continents inconnus, les luttes épiques, les découvertes maritimes ? Aux cadets de famille. Prendre ses fonctionnaires dans la plèbe, c'est pour un Etat s'avilir, ruiner ses finances, faire baisser le niveau général de l'éducation et de la probité.
Conserver un capital à la famille, tel était le but du législateur. C'est à cette préoccupation que sont dues les lois somptuaires.
Ces règlements trop minutieux sont tombés en désuétude, il ne convient en aucune façon de les ressusciter. Mais, attaquer systématiquement la fortune acquise, faire la guerre au capital, c'est commettre une hérésie gouvernementale, c'est non seulement un crime mais une faute. Une nation n'a qu'un certain nombre d'erreurs à commettre. Le châtiment fond moins vite sur un peuple que sur un particulier ; mais, la sanction, pour être moins rapide n'est pas moins redoutable, peu variée d'ailleurs, elle est toujours : l'invasion et le démembrement.
La ruine d'une famille ne profite à personne, elle est une perte pour la société. Une fortune, qu'elle soit composée d'immeubles ou de capitaux, vient-elle à s'effriter ? A qui tombera-telle P A des spéculateurs ou à des mains mal préparées. Il y une éducation de l'argent. C'est tellement vrai, que les familles qui montent subissent une crise de croissance terrible ; souvent elles y succombent ; celles-là seules y résistent qui ont su exalter leur intelligence et leur caractère au niveau de leur nouvelle situation.
Si la loi veut très justement que les hommes naissent égaux en droits, la nature en leur dispensant ses dons les différencie fortement. Leurs
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aptitudes sont variées, il est tout naturel que leurs situations sociales se ressentent de ces différences.
On ne peut parvenir lionnctement à la fortune que par une supériorité quelconque dans l'industrie, l'agriculture ou le commerce.
Le fabricant doit produiie plus vite, mieux ou moins cher que ses concurrents. Il faut faire une invention ou améliorer les méthodes de production. C'est donc un progrès réalisé par la Société toute entière.
Le modeste agriculteur sort rarement d'une honnête médiocrité ; il ne peut améliorer sa condition que par l'introduction d'une culture nouvelle.
Le commerçant qui s'enrichit livre au public un article qu'il a su lui-même se procurer à meilleur compte que ses rivaux. Qui profite de son initiative? — La foule.
Sans doute il existe des fortunes méprisables, faites par des moyens illicites. Presque tous les détenteurs de cet argent volé sont justement les hommes politiques qui ont profité de leur passage aux affaires pour piller les caisses publiques. Non seulement on ne saurait sévir assez rudement contre ces brigands, mais on ne de-
vrait jamais laisser prescrire la poursuite. S'il n'est pas toujours possible de faire rendre gorge à ces hommes influents, plus tard il faut exiger la restitution, même des enfants de leurs enfants. Si l'on agissait ainsi, les mœurs politiques seraient moins âpres. La crainte d'une poursuite, même lointaine, arrêterait certains politiciens ; elle empoisonnerait leurs jouissances criminelles et paralyserait leur audace.
Le principe de l'hérédité est une force énorme. Croit-on qu'un homme se donnerait la peine d'acquérir s'il ne devait laisser cette fortune à ses enfants ; il se contenterait strictement de ce qui lui serait nécessaire.
Il ne faut rien négliger de ce qui peut donner à l'homme l'ardeur au travail, la ténacité dans les entreprises, la continuité dans la vertu. Or, rien ne peut soutenir l'individu, autant que l'espérance de voir ses enfants plus fortunés que lui-même.
Dans la nation, chaque citoyen est solidaire des autres : si l'un s'enrichit, tous en profitent plus ou moins directement ; par contre, l'oppression d'un seul est une atteinte portée à tous.
Exalter l'initiative individuelle, c'est faire la richesse et la force de son pays. En veut -on un
exemple ? Le voici : « En 1798, Bradford (i) n'avait qu'une fabrique et encore fallut-il, pour la construire, lutter contre le mauvais vouloir des habitants qui prétendaient que la fumée d'une cheminée les étoufferait et des ouvriers qui refusaient de laisser passer les charrettes chargées de pierres pour la construction de MM. Ramsbotham, S^vaine et Murgatroyd.
(( Ce dernier, doué d'un magnifique sang-froid et taillé en hercule, n'y alla pas par quatre chemins : il se mit à la tête des chevaux et se dirigea, au milieu des huées, vers l'emplacement où devait s'élever sa fabrique. La foule hostile et furieuse le presse de toutes parts et l'empêche d'avancer. Avec le plus grand calme, M. Murgatroyd se débarrasse de son habit, retrousse vSes manches et, seul, faisant face à la multitude irritée, se jette sur le plus grand braillard qui se trouve à portée de sa main et lui administre une de ces volées qui font époque dans la vie d'un homme. Cet argument violent, mais persuasif, eut un effet magique sur la foule qui se retira en maugréant, mais sans oser se porter à des voies de fait contre un homme qui savait si bien se servir de ses pieds et de ses poings. A
(i) Bradford en Yorkshire, en 1911, trois cents usines.
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partir de ce jour, M. Murgatroyd put fair transporter tous les matériaux de constructioi sans que la foule s'y opposât. Bien mieux, cinc ans après, en i8o3, ceux-là même qui avaien signé la pétition contre l'emploi de la vapeu, s'empressaient de l'adopter dans leurs établisse ments. » (Villars.
Voilà bien l'individualisme anglais. Dans In France démocratique, le battu eût traîné M. Murgatroyd devant les tribunaux, il se serait fait des rentes avec les coups de poing qu'il aurait reçus. La foule anglaise a le sentiment très profond du « fair play, o du jeu loyal ; par dessus tout, un sentiment inné de justice et l'admiration de l'audace. Ces belles qualités ont conduit les Anglais aux Indes, à Québec, à Fachoda ; tant qu'elles subsisteront, les Bretons ne seront jamais esclaves.
Non seulement un homme peut et doit s'efforcer d'être utile à lui-même, à sa famille, à son prochain, à sa patrie, mais doit se montrer l'ennemi irréductible de toute bassesse comme de toute laideur.
La fortune n'est pas la seule inégalité qu'on rencontre dans le monde. Il en est une autre plus arbitraire et qui de nos jours constitue un véritable anachronisme. C'est l'existence d'une
aristocratie. Ln mot qui, dans certains pays, est trop souvent l'antithèse de ce qu'il devrait exprimer.
Une conquête étrangère amenant une invasion, est toujours le fait historique auquel se rattache une aristocratie. Toute caste tient essentiellement à prouver qu'elle provient d'un autre sang. De prime abord et sans aller plus loin, cette division ainsi conçue est une pierre d'achoppement pour la bonne entente entre les citoyens. Les fils des vaincus pourraient-ils voir d'un œil indifférent les descendants d'hommes qui ont tué leurs pères et pris leur territoire. L'ancienne noblesse française se composait des leudes germains, conquérants des provinces Gailo-Romaines. Les croisades qui ont décimé et ruiné les familles guerrières, sont le point de départ d'une seconde aristocratie sortie des boutiques et, plus nous approchons des temps modernes, plus fréquemment nous verrons surgir les parvenus opulents. A son tour, cette seconde couche fut anéantie à Crécy, Poitiers et surtout Aziiicourt. Les guerres d'Italie, de religion, les duels incessants, décimèrent encore une fois les familles titrées. Avec Richelieu et Louis XI\ commence le règne des fonctionnaires. L'armoriai combla ses vides. Toutefois,
jusqu'à la Révolution, la royauté exerça un certain contrôle. De nos jours, c'est le gâchis le plus complet. Qui n'a pas son titre maintenant? Sans doute parce que la vraie noblesse, celle des sentiments, est devenue très rare. La république, en quelques années, a fait plus de marquis ou de comtes que tous les monarques qui l'ont précédée. Cette usurpation de titres est un véritable faux qui devrait valoir à ses auteurs, sinon le bagne, du moins des amendes considérables. Est-il rien de plus puéril que d'exhiber un rébus peint sur des panneaux de voiture ou gravé sur une carte de visite.
Si les titres de noblesse, en France, avaient récompensé uniquement les services rendus au pays, ils auraient au moins une raison d'être. Même dans ce cas, le salaire était hors de proportion avec le travail. C'est là le grand défaut des titres nobiliaires.
L'argent acquis ne reste dans une famille que si les héritiers se montrent capables de le conserver. Croit-on que ce soit toujours facile ? — Les fils des plutocrates parisiens nous fourniraient la preuve du contraire. Certains se sont suicidés, beaucoup épuisés de débauches, ont vu arriver la fin de leur vie un peu avant la fin de leur argent.
ESSAI DE PHILOSOPHIE PIIAGMATIQLE SÔo
Us sont l'infime exception, ceux, qui ont su conserver leur fortune et leur santé. Les exploits de ces « malheureux », car ils sont plus à plaindre qu'à blâmer, remplissent les colonnes des journaux mondains. Il est inutile de citer des noms, ce serait facile cependant.
L'indignité ou la sottise met en déroute la fortune et cela avec une extrême rapidité. Le titre nobiliaire reste malgré l'infamie. \e pouvait-il être strictement personnel et ne point passer d'un honnête homme à un gredin, d'une tête intelligente à un crétin. Les décorations, si prodiguées de nos jours, sont du moins personnelles, et le fils d'un légionnaire n'est pas médaillé au berceau.
Ce qu'on nomme pompeusement les grands noms de France désignent beaucoup de mauvais drôles, de traîtres, de femmes perdues. Les mignons d'Henri IH, les Québus. Saint- Mégrin, Maugiron, Joyeuse, ont une réputation sur laquelle il vaut mieux ne pas insister. Un Gontaut-Biron, un Rohan, ont été décapités pour trahison, un Montmorency pour rébellion. Quand aux courtisanes du grand monde, (' elles sont trop » ; en citer quelques-unes serait faire tort à tant d'autres qu'il vaut mieux laisser ces belles et peu honnestes dames vau-
trées dans l'oubli comme elles l'ont été dans l'ignominie.
Les exploits de ces beaux messieurs les conduiraient de nos jours directement devant la cour d'assises. Les héritiers de noms illustres ont eu souvent besoin de puissantes protections pour les arracher de temps à autre à la sévérité des tribunaux.
Si l'on songe qu'à chaque génération le nombre des aïeux double ; en moins de mille ans, chaque homme en possède plusieurs centaines de millions. Dans ce nombre qui effraie l'imagination il se rencontrera probablement un roi, mais plus sûrement encore une quantité innombrable d'humbles humanités. « Sept jours émir, sept jours vizir, puis après, la corde au cou tout le temps »>, dit avec beaucoup de justesse un proverbe algérien. Réfléchir, ne serait-ce qu'un instant, sur un pareil sujet, c'est prendre une excellente leçon d'humilité.
Les snobs qui se targuent avec tant de bonheur de leur relations avec le prince X ou le duc Y, feraient sagement de changer d'horizon, de respecter ce qui est respectable : l'honnêteté, l'économie, le travail, et de mépriser l'infamie, fût-elle décorée de blasons.
Il est évident qu'un homme bien élevé n'a
pas de raison de se lier avec un ouvrier grossier ne possédant aucune idée à lui. L'intimité ne peut exister qu'entre gens présentant une réelle similitude. Mais, par hasard, il se peut qu'on rencontre, dans les rangs les plus infimes, un homme au cœur droit, à l'esprit judicieux, dont le langage pèche quelquefois contre la grammaire, jamais contre la décence ni la vérité. Pourquoi tourner le dos à cet homme ? Pourquoi le confondre avec ses compagnons ? Semblables natures sont d'autant plus méritantes qu'elles ont eu plus de difficultés à se maintenir honnêtes et loyales ; pourquoi les rejeter dans la foule ignoble et vicieuse ? N'est-ce pas là un crime de lèse-humanité.
Est-ce que, par hasard, une caste aurait, de naissance, le privilège de l'éducation ? S'il existait un homme assez ignorant et assez sot pour le croire, qu'il lise donc des mémoires du grand siècle. Les marquis de l'Œil-de-Bœuf étaient de singuliers modèles. Si Molière a fait une timide allusion aux grands dadais qui crachaient dans les puits pour faire des ronds, Saint-Simon raconte bien autre chose. Encore a-t-il gazé le plus possible par solidarité aristocratique.
Tricher au jeu, se colleter comme des porte-
faix quand ils ne s'assassinent pas, recevoir ses visiteurs tout en siégeant sur une chaise percée, se complaire dans la crasse et la vermine, vivre dans la promiscuité la plus complète, non seulement entre mâles et femelles, mais souvent entre créatures du même sexe, tels sont les exemples que nous donnent les courtisans depuis François P^ jusqu'à la Révolution.
Il ne saurait être question en Europe de comprimer les populations dans une armature aussi rigide et serrée que sont les castes hindoues. Mais l'indifférence, le mépris que témoignent tant d'hommes pour le métier de leurs ancêtres, l'ambition aveugle qui les pousse à sortir de leur condition, au risque de sacrifier le bonheur à l'orgueil, sont une cause de bouleversement et de malaise pour la société. Pourquoi ne pas continuer, avec une intelligence plus grande, des ressources plus considérables, la profession exercée par le père P Mystère de l'âme humaine.
Les Européens sont trop intelligents et trop libéraux pour ne pas tenir compte des divergences intellectuelles, morales, physiques, existant d'une génération à une autre. Mais, ce que des textes de lois ne peuvent obtenir, le bon sens public peut l'exiger. A quiconque, sans motif évident et sans aptitudes supérieures clai-
romcnl manifestées, voudra sortir de Ja situation paternelle, la société doit opposer une mauvaise volonté absolue. C'est non seulement l'intérêt général qui commande une pareille attitude, c'est encore celui de cet ambitieux insensé prêt à se lancer dans l'inconnu. Un boycottage en règle découragerait à la fois l'intrigant, et tous ceux qui seraient tentés de limiter
J'ai vu, dans mon voisinage, des gens du peuple passer par les phases suivantes : le grand-père cumulait les fonctions modestes de portier avec le métier non moins humble de savetier. La fille épousa quelque vague employé (le chemin de fer, sorte de demi-monsieur. Le petit-fils est maintenant ingénieur des ponts et chaussées. Il y a dans cette ascension rapide une manifestation d'intelligence et de volonté qui sort de la banalité. Mais, si l'ingénieur se marie, croit-on que ses enfants recommenceront le cycle i^ Se feront-ils cordonniers-portiers ? Alors, qui exercera ces métiers indispensables ? Jadis l'afflux des campagnards venait boucher tous les trous. Maintenant la faible natalité des ruraux laisse la campagne dépeuplée. Le dan ger n'en est que plus grand.
Certains hommes se plaignent volontiers de
leur résidence. A les en croire, le pays qu'ils habitent est peuplé d'une humanité inférieure, excellent terrain de culture pour tous les vices et toutes les scélératesses. Presque toujours ces doléances sont exagérées. L'amertume d'un déraciné ou l'ambition déçue d'un fonctionnaire sont trop souvent les seules bases de ces jugements.
C'est aussi faux que de dire : (( Quel homme j'aurais été si la destinée ne m'avait contraint à exercer un métier subalterne. » Toute profession laisse assez de loisirs pour perfectionner son intelligence. Les heures réellement perdues sont celles employées à des conversations frivoles, à des fréquentations suspectes. Un homme n'est jamais que ce qu'il lui plaît d'être.
Il est une phrase qu'on entend souvent : u A Paris — on fait cela — c'est bien porté — ça vient de Paris. » Si bien qu'on pourrait croire qu'il n'y a qu'une ville dans l'univers.
Paris serait-il la Babylone moderne ou la Rome des Césars ? Pauvre Babylone bien mesquine en tout cas et bien bourgeoise. Suffiraitil pour être une cité unique de plaisirs que quelques malheureuses promenassent leurs visages plâtrés et souffreteux sous les lustres des music-halls !
Les Parisiens ont une manière au moins singulière de naturaliser les gens. Qu'une femme élégante et jolie vienne à passer, voilà la parisienne. Presque toujours, cette dame arrive du fond de sa province, passe quelques mois à Paris, le reste du temps dans son château. La porteuse de pains, la bouquetière édentée. celles-ci sont nées à Paris, y ont vécu, y mourront. D'elles, il n'est pas question ; elles n'ont pas droit à l'épithète.
Sans que la vie matérielle soit particulièrement chère à Paris, le prix des loyers, les mille tentations et la nécessité des véhicules, grèvent lourdement les budgets. Aussi, bien rares sont les Parisiens qui n'ont pas une industrie quelconque pour augmenter leurs ressources. Presque tous sont vaguement journalistes, administrateurs de sociétés, policiers, acteurs, courtiers, protecteurs de beautés vénales, employés du gouvernement.
Il est tout naturel de pratiquer un métier quand il est honnête, non moins naturel de l'avouer, sinon de s'en faire gloire. La vantardise parisienne s'accommode mal de cette franchise. Les Parisiens se défendent de leur industrie comme d'un péché. Aucun ne voudrait avouer qu'il travaille ; tous voudraient jouer au
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fils de famille qui jouit d'une fortune acquise Cl jette l'argent par les fenêtres.
Que de gens pourtant s'hypnotisent dans cette idée de Paris. Les palais des Mille et Une Nuit n'en approchent pas dans leur imagination. Pourtant la ville n'est ni de marbre ni d'or, elle est surtout sombre et boueuse. Oh ! ces fins de journée, les dimanches pendant l'hiver ! Un voile de tristesse s'étend sur toute la cité. En vain les brasseries scintillent de lumières, en vain les camelots hurlent de leur voix éraillée, la foule déambule toute noire, sinistre, guindée, va. revient, s'entrecroise sans un sourire, sans un salut, sans que l'on puisse apercevoir autre chose que des visages fatigués, blêmes, torturés par les soucis. Encore si la cité géante, si cet océan d'humanités avait une pensée à elle, une vie spéciale, une allure originale, mais non, c'est là qu'apparaît le vide. Il n'y a dans ce désert d'hommes qu'une série de petites villes juxtaposées, de coteries agglomérées ; les unes continuent leurs habitudes de mesquinerie et de racontars villageois, les autres s'essaient en vain à la vie de famille dans un milieu dissolvant. En haut de l'échelle;, les privilégiés que leurs vastes (' hôtels » et leur nombreuse valetaille isolent de tout contact avec les vagues humani-
tes laborieuses, n'apportent à la ville que la brutalité campagnarde et la sottise paysanne.
Bien loin d'infuser à la vie urbaine un peu d'imprévu, de picpiant, ils ne t'ont que continuer sur l'asphalte les écœurantes conversations commencées à la chasse, par les champs, par les bois, sur les sempiternels sujets : les femmes, les chevaux, les chiens, les automobiles.
Paris n'est pas autre chose que le Mont Sinaï des modistes et des couturières, le carrefour où viennent se rencontrer tous les agents d'affaires, même des véreuses.
Le génial Demolins a prouvé que la vie rurale a été pour les Anglais la cause de leur suprématie dans l'univers.
Un écrivain américain, d'intelligence extrêmement étendue et lumineuse, Washington Irving, attribue la robuste santé des Anglo-Saxons à la même cause. Tout jugement porté sur John Bull par frère Jonathan est toujours intéressant parce qu'il n'est jamais suspect de partialité :
« L'amour de la vie rurale, général dans les hautes classes de la société anglaise, n'a pas manqué d'avoir un effet salutaire sur le caractère national. Je ne connais pas de race plus belle
que les gentlemen anglais. Au lieu de cette mollesse, de cette elTémination qui caractérisent les hommes d'un rang supérieur dans la plupart des pays, ils montrent l'union de la force avec l'élégance, une santé, une robustesse, que j'attribue à leur séjour en plein air et aux exercices fortifiants qui ont la campagne pour théâtre.
(( Ces jeux violents développent l'énergie et I "intelligence aussi bien qu'une bonhomie, une simplicité de manières, que même les folies et les dissipations de la ville pourront atténuer, mais jamais abolir entièrement.
<( À la campagne aussi, toutes les classes de la société paraissent s'aborder plus aisément, elles sont plus disposées à se faire des concessions, à exercer les unes sur les autres, une in fluence favorable. Les degrés entre elles apparaissent moins tranchés, moins infranchissables que dans les villes ».
S'imaginer qu'un pays est supérieur à un autre parce qu'il possède des chemins de fer, des tramAvays, parce que chaque maison est éclairée à la lumière électrique, desservie par le téléphone, c'est s'attacher à des puérilités. L'humanité s'est passée bien longtemps de ces raffinements. Le luxe complique la vie sans en supprimer les ennuis.
L'Oriental, drape dans ses amples vêtements dont il se garderait de changer la forme consacrée par une expérience millénaire, sourit de pitié ou reste frappé de stupeur devant la vaine agitation de l'Européen. Croirait-on, parhasard, l'avoir ébloui, surtout l'avoir incité à nous imiter ? Erreur profonde. Obligé de s'incliner devant la force, il ne retient qu'une chose, c'est que l'Européen a de gros canons et beaucoup de fusils. Mentalement l'Oriental invoque Allah d^ même qu'un pauvre soldat murmure : « laclasse. »
Le développemeul industriel n'est pas toujours et nécessairement un progrès. C'est le droit d'une nation, même son devoir, de produire les objets indispensables; mais, aller plus loin, voir surgir partout des usines consacrées non plus au strict nécessaire, mais outillées pour satisfaire le luxe, c'est une calamité. Bien loin d être stable comme l'agriculture, l'industrie est précaire. Gagne-telle de l'argent, elle voit s'établir des établissements rivaux. Le caprice de la mode suffit à détourner les foules. Sans cesse, il faut perfectionner l'outillage, créer des modèles, solliciter de nouveaux crédits.
Pour le cultivateur, au contraire, la nature se charge du soin de tout renouveler. Chaque année voit jaunir les blés et mûrir les fruits.
1! faudrait s'entendre, une fois pour toutes, sur ce qu'on nomme civilisation. Posséder beaucoup d'armes, des explosifs, des chemins de fer et des tramways, c'est assurément prouver qu'on possède une puissante industrie. Mais il y a mieux que tout cela, en dehors de tout cela, c'est le fait d'être plus honnête que son voisin, plus travailleur, plus sobre, plus charitable. Ceux qui posséderont ces qualités à un degré supérieur, auront seuls le droit de se dire civilisés. Toutes les précautions belliqueuses, tous les raffinements de bien-être, ne prévaudront jamais contre les qualités fondamentales que toute Ame humaine doit s'efforcer d'acquérir.
En définitive, cette soi-disant civilisation moderne, loin de rendre l'homme meilleur, phis robuste, plus intelligent et surtout plus heureux, n'a servi qu'à le rendre plus méchant, plus chétif, plus mécontent de lui-même et des autres. Dans les grandes villes, non seulement les malfaiteurs sont légion, mais, parmi les honnêtes gens, qui se soucie de son prochain, si ce n'est pour s'en défier.^
Voilà pourtant ce que les naïfs appellent le progrès.
En France, jadis, tout finissait par des chan-
sons, maintenant tout se termine par des procès ; n'est-ce pas une lamentable déchéance P
Rebutés par les injustices et la partialité de leurs concitoyens, beaucoup de jeunes gens, non les moindres, rêvent un établissement colonial. Mirage trompeur, parfois. « Emigrer, a dit un colonial avisé, n'est pas résoudre le problème de la vie, c'est le poser sur une page blanche. >>
Certains émigrants parlent avec la conviction qu'ils font un grand honneur au pays qu'ils ont choisi pour réaliser leurs rêves de fortune. Une pareille condescendance, de leur part, ne sera pas trop payée par quelques millions et un prompt retour. Ceux-là sont voués à l'insuccès le plus fatal.
La petite ville où- chaque soir, dans la pénombre des rues mal éclairées, les citadins prennent le frais sur le pas des portes, reconnaissant à leur silhouette, à leur timbre de voix, les rares noctambules qui vont jouer au cercle ou bavarder chez un parent, voient, de temps à autre, éclore une vocation aventureuse ! Des lectures dramatiques, d'invraisemblables romans, déterminent, dans certains cerveaux, une excitation que l'air d'un pays étranger calmera vite.
S'imagine-t-on le hobereau décavé, le petit bourgeois ambitieux, l'ouvrier indiscipliné,
dans une grande cité transatlantique. Autour de lui des tramways, des ferry-boats, des elevated. partout un tapage assourdissant de sirènes, d'automobiles, de camions, mille réclames extravagantes, une foule affairée, maussade, bostile au nouveau venu. Pas le moindre cercle où la vie de chacun est analysée jour par jour, pas le plus petit café où l'on peut recueillir sans ouvrir bien grandes ses oreilles, quantité de renseignements. L'émigrant qui se croyait un maître, se découvre subitement tout petit apprenti ; il venait donner des leçons, c'est h lui d'en recevoir. Les pièces d'or ne se ramassent pas toutes monnayées dans les touffes d'herbes des Savanes ; elles se gagnent dans le Nouveau comme dans l'Ancien Monde.
Sous le choc qu'il éprouve, l'aventureux voit d'un seul coup son château de cartes s'effondrer. La réalité lui apparaît plus dure, plus terrible qu'elle n'est en réalité ; il s'affole, court au consulat et revient par un prochain convoi.
L'émigrant prédestiné au succès quitte son pays en secouant la poussière de ses souliers. Les derniers aspects de la patrie ne lui rappellent que la tyrannie des fonctionnaires, l'âpreté du sol, la méchanceté de ses compatriotes. Désormais la chaîne est rompue. C'est avec l'espé-
rance de ne plus revoir une terre d'oppression et d'iniquité que l'émigrant quitte d'un œil sec le pays des ancêtres. Alors, cet homme aborde, plein d'énergie, une nouvelle contrée qu'il est déjà bien près d'aimer et d'admirer. Les inévitables déboires le trouveront fort et résigné. Dans quelque temps, son œil habitué aux horizons du nouveau pays sera capable d'apercevoir la fortune ; sa main dressée aux rudes besognes saura la saisir et la fixer.
Les entreprises coloniales ont enrichi surtout les politiciens. Quand l'ère des entreprises fructueuses fut close en Algérie-Tunisie, les ministres, sénateurs et députés, songèrent à se tourner d'un autre côté.
Madagascar était trop lointaine et son climat trop meurtrier. Il ne restait plus que le Maroc où l'on put recommencer l'entreprise tunisienne. Tout d'abord une guerre menaça d'éclater qu'il fallut éviter par une cession de territoire. Ils auraient donné bien des lieues carrées d'Afrique Centrale, les dirigeants, pour voir aboutir leurs combinaisons. Ce qu'ils voulaient, c'est un pays rapproché de la France et doué d'un climat salubre ; ils peuvent joindre ainsi l'agréable à l'utile.
Au Maroc, les politiciens se sont heurtés à
des obstacles imprévus. Si les Tunisiens sont pacifiques, les indigènes de la province deConstantine le sont beaucoup moins, ceux d'Al,£rer et d'Oran ont des goûts belliqueux, les Marocains sont guerriers dans l ame. Il n'est pas étonnant qu'ils aient disputé pied à pied leur territoire. Il a fallu, pour les vaincre, à la fois le nombre et la supériorité des armements.
Contre un peuple qui n'avait jamais eu dix mille hommes de troupes régulières, on a conduit quatre-vingt mille soldats de métier, sénégalais, tirailleurs algériens, légion étrangère et volontaires sélectionnés dans tous les régiments. Il y eut, on haut lieu, une grosse déconvenue.
Tuer les indigènes qui défendent leur patrie, nommer gouverneurs, juges, contrôleurs, des fils, des neveux, des amis, se partager les biens de main-morte, telle est l'œuvre de la civilisation (( moderne ». Quand à rendre les hommes meilleurs, personne ne s'en préoccupe.
Les seuls qui ont eu ce souci sont justement ces conquistadores que pouvait seule produire l'héroïque et chevaleresque Espagne : Hernan Cortez, Pizarro^ Almagro, Hernandez de Soto. Nunez Balboa.
Aussi, l'Espagne a pu perdre ses colonies ; elle les a marquées d'une empreinte ineffaçable.
Si des milliers de Mexicains et de Péruviens ont perdu la vie, leurs descendants sont aujourd'hui des caballeros instruits et respectés, sachant mettre en valeur leurs admirables contrées et faire un choix judicieux dans les innovations que leur propose l'Europe.
Les colonies nous amènent à dire un mot des ^oyages qui, dans la vie moderne, tiennent une place de plus en plus importante.
Où la supériorité de notre époque éclate d'une façon écrasante, c'est dans l'art de voyager. Les ouvrages les plus extraordinaires des anciens : Pyramides d'Egypte, murs de Babylone, aqueducs romains, ne sont que des jeux d'enfants en comparaison des chemins de fer.
Emporté avec une vitesse jadis inconcevable, le voyageur franchit les ravins sur des viaducs, hauts à donner le vertige, s'engouffre dans le sein des montagnes pour ressortir quelques minutes après sur un autre versant, passe les fleuves, parfois les bras de mer, sans secousses et toujours moelleusement assis sur des coussins confortables.
S'imagine-t-on ce qu'était un voyage dans ] 'antiquité ? Nous ne parlerons pas de ces déplacements de consuls et généraux romains qui
couraient à chaque instant d'Italie en Germanie, de Rome en Orient ou en Espagne. Pour ces mortels, d'autant plus puissants qu'ils s'éloignaient de la ville, des armées d'esclaves, des troupeaux de bêtes de somme, des flottes de galères étaient mobilisées. Mais, qu'un simple particulier se hasardât à quelque déplacement, il se heurtait à des difficultés sans nombre.
Horace, partant de Rome pour Brindisi. est dévoré par les moustiques tout le long du chemin ; la nuit, les grenouilles l'empêchent de dormir :
(( Mali calices, ranœque palustres Avertunt somnos. »
A Bénévent. le poète échappe avec peine à un incendie. Bien d'autres ennuis viennent l'assaillir, mais n'insistons pas, passons-en et des meilleurs.
Au Moyen-Age, les communications sont rares.
Au grand siècle, les lettres de Madame de Sévigné nous renseignent sur les difficultés sans nombre qui surgissaient pour de simples voyages à Vichy ou à sa terre des Rochers.
Avec Napoléon P', les transports deviennent plus faciles. De nombreuses voitures publiques
ESSAI DE IMIU.OSOIMIIE PIWGMATIQLE O7 I
assuraient le service. Mais combien défectueux encore ! Si les diligences présentaient une certaine commodité, elles mettaient près de huit jours pour aller de Moulins-sur- Allier à Paris (284 kilomètres). Encore fallait-il retenir sa place et la payer depuis Clermont-Ferrand. Les voyageurs modestes se contentaient des pataches, sorte de cabriolet à deux roues, abrité par une tente ouverte devant et derrière, sans doute pour mieux engoutTrcr le vent. Malgré cette pénurie de confort, le voyage finissait par être dispendieux, grâce aux nuits passées dans les auberges et aux arrêts multiples.
La montagne et la mer, ces curiosités inconnues ou dédaignées des générations précédentes, voient affluer les contemporains. Ou se rue vers les plages et sur les sommets alpestres. Les malades y retrouvent parfois la santé ; les bien portants y font provision de nouvelle vigueur. Tous subissent, pour un temps, l'influence souveraine de la nature, si ditTérente de l'atmosphère viciée des grandes villes.
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