GUERRE ET SPORTS
La guerre n'est autre chose que le déchaînement des pires passions. Quand deux enfants se battent, les personnes raisonnables les séparent et les grondent. C'est la première leçon donnée pour réprimer les mauvais instincts. La civilisation consiste en une série d'efforts tentés pour éviter les conflits et adoucir les mœurs.
A côté de cela, par une aberration qu'on ne saurait trop blâmer, il est d'usage de donner aux enfants des fusils, des sabres, des coiffures militaires, tout un attirail qui leur permet de jouer au soldat. Cette manie qu'on pourrait croire inoffensive est pernicieuse. L'enfance s'habitue à considérer l'état militaire comme une chose normale, que dis-je ? — glorieuse. Pourtant la haine est mauvaise conseillère.
« Malesuadum odiiim, » ces mots devraient inspirer leur conduite aux peuples comme aux hommes.
Depuis le premier établissement phénicien, les Maltais ont subi sans s'émouvoir la domination d'au moios douze nations différentes. En sont-ils restés moins Maltais pour cela ? S'ils avaient essayé de résister, leur pays eut été saccagé, puis colonisé. Combien leur sort a été préférable à celui de tant de nations qui ont écrit, avec du sang, leur page dans l'histoire.
Jadis les hommes se saluaient par ces mots : « pax vobiscum » . Nous sommes tentés de sourire à l'idée de nous aborder ainsi : à l'époque médiévale, l'humanité en jugeait autrement. Les gens d'alors avaient tous pris part à quelque bataille, assisté à quelque siège, vu quelque massacre, dont le souvenir les hantait et les effarait. Nous autres, modernes, nous recueillons le fruit de nombreux travaux ; nous sommes favorisés par une centralisation qui diminue les chances de conflit.
La guerre a pour cause l'envie et la cupidité ; elle s'opère par la brutalité, elle s'accompagne de luxure, de vol, de cruauté ; elle laisse derrière elle les ruines, le désespoir, la mort. Honte à ceux qui ne sont pas soulevés d'indignation à ce mot infâme de guerre.
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L'incendie, le viol, le meurtre, que les tribunaux condamnent en temps de paix, deviennent en période de guerre des actions méritoires. Tuer un homme pour lui voler son argent, c'est commettre un assassinat ; tuer cent mille hommes et prendre une province, c'est mériter le triomphe au Gapitole. Encore, si la guerre s'accompagnait d'une certaine grandeur, d'un courage nettement affirmé ; si l'intelligence intervenait toujours dans la conduite des opérations. Trop souvent le hasard et la brutalité la plus sauvage jouent un rôle capital, sinon décisif.
On a, sur tous les tons, honni les cruautés de la guerre. Mais, ce qu'on n'a pas assez dit, ce qu'on ne dira jamais trop, c'est l'absurdité des guerres. Des milliers d'êtres humains se font tuer, apportent à massacrer leurs semblables une frénésie sanguinaire ; il semble que les peuples combattants soient séparés à jamais par des ruisseaux de sang. Quelques années se passent, d'autres adversaires surgissent, les ennemis les plus irréconciables deviennent subitement des alliés, et l'humanité s'entretue à nouveau sans trop savoir pourquoi.
Quelle que soit l'aversion qu'inspire la guerre, il faut bien se résoudre à l'étudier comme on étudie la maladie pour s'en préserver si possible, pour s'en guérir le cas échéant.
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Certains hommes sont portés à croire que l'humanité n'a connu la guerre qu'assez tard, lorsque ses ressources se sont développées. Le doux TibuUe écrit : a C'est la faute de l'or rutilant ; il n'y avait pas de guerre lorsqu'on n'avait sur sa table qu'une coupe en bois de hêtre. ïl n'y avait point de forteresse, point de rempart, et le berger dormait tranquille au milieu de ses brebis éparses » fi). L'idée est absolument fausse, en dépit des admirables vers qui l'expriment. Du moment qu'il y eut plusieurs hommes sur terre, la guerre exista. On s'est battu pour une brebis, on s'est battu pour un fruit, on s'est battu par désœuvrement. La guerre était continuelle. Sans doute il n'y avait que peu de victimes ; comment en eut-il été autrement '} L'humanité n'était pas assez nombreuse pour fournir des hécatombes, pas assez riche pour transporter au loin des guerriers, les nourrir, ne leur laisser d'antre préoccupation que de tuer l'ennemi.
L'esclavage antique était une monstrueuse iniquité. L'époque moderne a vu s'établir une
(i) Divitis hoc vitium est auri : nec bella fuerunt, Faginus adslabal quum scyphus ante dapes. Non arces, non vallus eral : somnumque petebat. Seciiriis varias dux gregis inter oves.
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autre violation du droit des gens : la conscription. Arracher un jeune homme à sa famille, à son travail, l'enfermer pendant des années dans une caserne, est un fait tellement révoltant qu'on reste confondu de le voir pratiquer sans résistance. Il est vrai qu'il n'en a pas toujours été de même. La conscription a vu le jour en Prusse. Ce pays, dénué de frontières naturelles, entouré d'ennemis implacables : Suédois et Autrichiens jadis, Slaves et Français de tout temps, ne pouvait compter que sur les baïonnettes de ses soldats. Il s'agissait d'être ou de ne pas être, aussi la population s'est résignée au service militaire. Le maréchal de Saxe importa en France cette méthode allemande. Cet illustre aventurier avait remarqué combien il était difficile de manier et de retenir des soldats de métier. Leur plaisait-il de se battre, tout allait bien. Mais si la solde arrivait en retard, si le théâtre des opérations cessait de leur plaire, si le général devenait plus sévère pour les maraudeurs, tous désertaient. La situation est bien différente avec les hommes arrachés à leurs familles. Quelle que soit la rigueur du commandement, ils grognent, mais ils marchent toujours, rivés à leur poste par le souci de leurs parents et les intérêts qu'ils posséderont un jour.
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11 y eut des résistances à lorigine : ia guerre de Vendée n'eut pas d'autre cause. Les Vendées ne firent appel aux gentilshommes royalistes que pour être en mesure de soutenir la guerre.
(( Dans l'ancien régime, le contingent des pays n'était fourni que par ceux que leur inquiétude naturelle portait à quitter la terre natale, mais aujourd'hui la loi les frappait tous, quels que fussent leurs goûts personnels. Obligés de prendre les armes, ils préférèrent se battre contre la république que pour elle. Le lo Mars 1793, le tirage devait avoir lieu à Saint-Florent, près d'Ancenis en Anjou ; les jeunes gens s'y refusèrent. Ils s'élancèrent alors avec leurs bâtons, s'emparèrent d'une pièce de canon et désarmèrent la garde. » Ces jeunes Angevins ne se résignaient pas à l'arbitraire. Parce qu'il plaisait à quelques centaines de médecins et d'avocats de parader avec des ceintures tricolores et de se partager tous les pouvoirs, il fallait que 3oo mille Innocents partissent en guerre.
Imposerait-on d'être boulanger à l'homme qui veut être maçon ? Et cependant les gouvernements modernes, sauf l'Angleterre, on ne saurait trop le répéter à sa louange, forcent tout
homme à être soldat. S'il est doux, il sera rudoyé à la caserne ; s'il est humain, il gémira des horreurs de la guerre, Qu'importe, l'ordre est placardé, il faut obéir, aller à l'abattoir comme un mouton.
Verra-t-on jamais la lui d'aussi intolérables vexations ?
Réduites aux seuls engagements volontaires, les armées seront amoindries ; le fardeau de leur entretien sera moins lourd pour les populations. Vienne une guerre, la vie intérieure des nations belligérantes ne sera point paralysée par le départ des travailleurs.
Il se peut que certains peuples éprouvent quelques difficultés à recruter leurs soldats, les idées belliqueuses ne prévaudront pas et les occupations pacifiques seront honorées. Alors ! ils seront conquis ? Dans ce cas, les vaincus seront les véritables triomphateurs et il ne leur faudra pas grand temps pour prendre la suprématie au sein des nations conquérantes. Dans un mélange, le peuple le plus avancé en civilisation surnagera toujours. Ce que l'humanité doit éviter par dessus tout, c'est l'oisiveté des casernes, entraînant le mépris du travail et la démoralisation.
Les phases successives de l'art de la guerre
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sont un des aspects sous lesquels il est intéressant de considérer l'humanité. Certains esprits se sont appliqués à trouver des moyens de destruction avec autant de persévérance que d'autres à perfectionner les conditions d'existence.
Avec le progrès des siècles, nous voyons la guerre changer d'aspect. Ce qui n'était qu'un pugilat individuel devint une rixe, puis un combat, enfin une série d'opérations compliquées et lointaines. Les premiers perfectionnements portèrent sur l'armement ; après vint le groupement, puis la tactique, c'est-à-dire le calcul des chances favorables et la possibilité de mettre, dès le commencement, l'advarsaire dans une mauvaise posture ; enfin la statégie qui consiste à se transporter au loin de façon à porter à l'ennemi des coups plus dangereux, à le priver d'auxiliaires ou de ressources.
La stratégie apparaît peu dans l'antiquité. Le stratège par 'excellence c'est Annibal. Transporter son armée d'Espagne en ItaUe à travers la Gaule indifférente, même hostile, est un trait de génie. Quand on songe aux difficultés que présentait le passage du Rhône, vers Avignon, sous la menace d'une armée, au milieu d'une foule de barbares qui n'attendaient que la défaite de l'un ou l'autre adversaire pour fondre sur le
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vaincu et s'approprier ses dépouilles, l'audace (les Carthaginois confond l'imagination. Mais ce n'est pas tout : franchir les Alpes avec des éléphants et des milliers d'Africains transis de froid, c'est le plus merveilleux succès qu'ait jamais obtenu un grand général. L'armée qu'Annibal allait combattre était la mieux organisée de l'antiquité. A quoi tenait donc la constante fortune des légions romaines ?
En dehors de l'expérience plus ou moins complète, plus ou moins variable des généraux, il V avait dans l'armement des romains un facteur permanent de succès. Avec ses casques de fer, ses boucliers bordés de métal, ses épaulières et ses pectoraux, la légion était le type de l'infanterie bien protégée, sans cesser pour cela d'être maniable.
Les généraux, admirablement renseignés par leurs éclaireurs. « les vélites o, ne négligent aucun avantage du terrain et prêtent la plus grande attention au soleil et au vent.
Il est vrai que les armes offensives nous paraissent d'une valeur moindre ; elles se composent d epieux, « le pilum o. Chaque légionnaire en possède plusieurs, qu'il lance sur l'ennemi avant de l'aborder, n'en gardant qu'un pour le corps à corps.
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Son arme favorite, c'est l'épée, si courte que nous l'appellerions un poignard. Large, épaisse, elle plaisait au soldat qui n'en voulut changer (]ue lorsque les habiles métallurgistes d'Espagne eurent enseigné aux Romains le moyen de la faire plus longue sans cesser d'être d'un seul morceau.
Certains historiens ont affirmé que le pilum, cette arme singulière à pointe aiguë au bout d'une tige mince, avait conquis le monde. C'est lui faire beaucoup d'honneur. Sa portée dangereuse n'excédait pas 23 mètres. Toutefois, le pilum s'enfonçait dans le bouclier de l'adversaire, se faussait par son poids, obligeant le barbare à jeter sa meilleure défense. Contre cet adversaire désemparé, le légionnaire lançait un second javelot ou recourait au corps à corps. II semble que ce soit l'épée, maniée avec une extrême dextérité par des soldats agiles et merveilleusement entraînés, qui ait soumis le monde antique.
Chaque matin la légion sort de son camp, bien reposée, en ordre parfait, prête à livrer bataille. En vue de l'ennemi, les formations de combat sont rapidement prises sur un monticule ; parfois des abatis darbres couvrent le front. Le premier rang est composé des princes, hommes lourds, diificiles à déplacer.
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Sur leur armure complète, les coups de l'ennemi viendront s'amortir. Derrière eux, les hastaires feront une besogne meurtrière avec leurs longues piques. Enfin les vieux soldats, les triaires, choisissant l'instant favorable, s'élanceront l'épée à la main, pour égorger l'ennemi ébranlé.
Les barbares imprévoyants s'avancent en désordre, poussant de grands cris, jetant par bravade casques, cuirasses et boucliers. Déjà les vélites les harcèlent, faisant pleuvoir sur eux une grêle de traits (i). Des hommes tombent et leur chute augmente la confusion.
Irrésistibles comme un élément, les barbares abordent la légion. Leurs longues épées, leurs lourdes haches s'abattent sur les casques et les boucliers, sans autre résultat qu'un fracas assourdissant. Le soldat romain saisissant l'instant où l'adversaire ébranlé lève avec effort son arme, bondit et porte un coup de pointe.
L'estocade ne rencontre aucun obstacle et le barbare tombe.
La même scène se reproduit en Orient comme en Occident, contre le Xumide aussi bien que contre le Breton.
(i) Le telimi, javelot court, d'une portée plu? longue |65 m.), lancé parfois avec une sorte de fronde.
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Il est cependant arrivé aux légions romaines de se heurter à de l 'infanterie lourde. L'hoplite grec possédait, lui aussi, une armure complète. Trop policé pour s'abandonner à de vaines fanfaronnades, il ne jetait rien de son équipement et marchait en ordre serré. Aussi, la première rencontre des Grecs et des Romains fut un désastre pour ceux-ci. Mais, les généraux de Rome se hâtèrent d'opposer une tactique appropriée.
La phalange se présentait hérissée de sarisses lances ' mesurant jusqu'à quatorze coudées (6 mètres . Les soldats se massaient sur seize rangs de profondeur. Les sarisses des derniers rangs ne servaient donc à rien.
Enfoncer la phalange était pour les Asiatiques une opération impossible. Les vieux routiers latins ne s'embarrassaient pas pour si peu. A la seconde bataille, ils amenèrent les Grecs sur un terrain accidenté. Des bois, des fossés, des blocs de rochers gênaient la marche des hoplites ; certains tombèrent ; le désordre se mit dans les rangs ; il fallut s'espacer. C'était le moment attendu par les vélites qui firent pleuvoir une grêle de traits et s'insinuèrent dans les brèches. Pendant que les Grecs s'efforçaient de reformer la phalange, le général romain la prit à revers.
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C'en était fait. Les longues sarisses ne servaient plus qu'à embarrasser le soldat et les latins massacraient plus qu'ils ne combattaient.
Contre des barbares, la supériorité de la tactique et l'armement décidaient de la victoire. S'agissait-il de soldats aussi aguerris, aussi prudents qu'eux-mêmes, les romains aussi bien défendus, mais plus mobiles, aptes à combattre dans tous les sens, pouvaient se flatter d'un triomphe assuré.
Dans tout cela, il n'est pas question de la cavalerie ; pourtant, les Romains en possédaient une. Arme de parade plus que d'utilité, elle ne rendit que des services limités. Composée de jeunes patriciens, désireux de se signaler, elle n'était pas inférieure en courage. Son équipement seul la rendait peu redoutable. Pour maîtriser sa monture, le chevalier romain ne possédait qu'un mauvais bridon ; il n'était pas solidement assis dans une selle recouvrant un arçon rigide, pourvue d'un pommeau et d'un troussequin. Des étriers ne soutenaient pas les jambes vacillantes. Une couverture plus ou moins luxueuse, retenue par un surfaix, étaient la seule protection contre les réactions du cheval. Ce misérable harnachement explique tout. Comment conserver aux allures vives un aplomb
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imperturbable? Comment se servir d'une longue lance, manœuvrer une lourde épée ? Dix, vingt, cent hommes bien doués ont pu résoudre la difficulté, mais non des milliers. Les exercices militaires ne peuvent en aucun cas devenir de l'acrobatie ; ils doivent être accessibles aux masses et non pas réservés à une minorité supérieure.
Avec les invasions barbares, l'art de la guerre disparait, une bataille n'est plus qu'une série de combats individuels. Chose singulière, le progrès de l'armement s'accentue. Les Germains, habiles à travailler le fer, ont complété l'armure défensive, allongé les épées, forgé ces terribles haches à deux tranchants, qui resteront longtemps leur arme favorite.
Pour trouver un ordre de bataille réglé à l'avance, pour assister à un combat où la pensée du général anime tout, après avoir pesé chaque détail, il nous faut arriver à Hastings (io66j. Mémorable action, qui eut des conséquences mondiales.
Les Saxons retranchés repoussent un premier assaut. Guillaume-le-Conquérant, s'apercevant que les flèches de ses archers viennent s'enfon cer sans résultat dans le bois des palissades, ordonne un tir parabolique, qui sème la mort dans la masse ennemie.
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Harold lui-même a l'œil crevé. Toutefois, un second assaut est repoussé. Les chevaux s'entravent, }3eaucoup de Normands sont tués. Le duc rallie ses hommes, ordonne à mille soldats de simuler une fuite. Les Saxons ne doutent plus du succès, sortent des retranchements, tombent dans l'embuscade. Le sort de l'Angleterre est décidé.
L'union de la chevalerie normande et des archers saxons donnera aux armées anglaises une supériorité longtemps sans rivale.
La période du Moyen-Age fut l'âge d'or de la cavalerie. Franks, Allemands, Hongrois. Sarrazins, ne comprennent la guerre qu'à cheval. Le piéton n'est qu'un valet. Une seule nation fait exception : l'Espagne. Ses Almugavares se promènent victorieusement d'un bout à l'autre de la Méditerranée et pourtant leurs armes sont misérables. « Lorsque ces aventuriers parurent aux yeux des Byzantins stupéfaits, l'accoutrement de la plupart d'entre eux était sordide et misérable, mais c'étaient des hommes de fer, nerveux, braves jusqu'à la folie. Leur arme principale était une longue épée qu'ils maniaient des deux mains. Ils avaient, en plus, un court poignard à la ceinture. Presque tous portaient encore un petit bouclier et trois ou quatre
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traits durcis au feu. Leur dextérité à se servir de ces derniers engins, la violence avec laquelle il les lançaient, étaient sans égales. Muntaner affirme qu'ils transperçaient de part en part un homme ou son cheval en vêtement de guerre. Leurs pieds étaient chaussés d'espadrilles, leurs jambes protégées par devant d'une pièce de inétal. Leur tête, coiffée d'ordinaire d'une résille, était, durant le combat, défendue par un lourd bassinet de fer. )> (Schlumbergerj.
Les succès de ces bandes tiennent plus à la valeur exceptionnelle des hommes, qu'à leur tactique ou leur armement.
L'art militaire au Moyen-Age atteint son apogée aux batailles de Crécy et d'Azincourt.
La chevalerie normande, toute bardée de fer, montée sur de puissants dextriers^ protégés eux aussi, attend patiemment le moment décharger. Le gain de la bataille est assuré par les coups meurtriers que lancent au loin les archers saxons, braconniers incorrigibles, enrôlés par l'attrait d'une amnistie et d'une solde.
La période de paix qui suivit les grandes convulsions de la guerre de Cent-Ans, permit de perfectionner les armes à feu qui jusqu'alors avaient fait quelque bruit et bien peu de beso-
ESSAI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE Si-
gne. Dès lors, le canon, pourvu de tourillons, monté sur un affût mobile, commence à devenir redoutable.
L'armée de Charles VIII, défilant dans les rues de Rome le 3i décembre i-iQ^. frappa de terreur les Italiens.
Suisses et Allemands, armés de courtes épées, de lances ou de hallebardes, formaient l'avantgarde. Une compagnie de cent arquebusiers, dont les premiers rangs portaient casque et cuirasse, marchaient après chaque millier d'autres soldats. Venaient ensuite des arbalétriers, tous Gascons. Suivaient la cavalerie française et les auxiliaires étrangers, les uns pesamment, les seconds légèrement équipés. Les archers Ecossais accompagnaient le roi. L'artillerie, qui se composait de trente-six canons de bronze, de couleuvrines, de fauconneaux, fermait la marche.
Ce défilé offre un très grand intérêt, car il nous présente un amalgame d'armes de toute sorte et de toute nature, malgré qu'on sente une tendance vers l'unité.
Mais voilà qu'un peuple jusqu'alors ignoré descend de ses montagnes et pour son coup d'essai se classe au premier rang des nations
guerrières : les Suisses, dont les princes vont se disputer la faveur et les services.
Malgré ses longues piques, le bataillon suisse n'est pas la phalange grecque, il reste plus mobile. Ce n'est pas la compagnie des almugavares, bien qu'un grand nombre de montagnards manie la longue épée à deux mains.
Le pâtre des Alpes n'a pas la souplesse féline du légionnaire, ni les fi^ches meurtrières du Saxon. Cependant, tels qu'ils sont, les Suisses font hésiter les plus braves.
Le progrès des armes à feu aurait dû entrainer rapidement la décadence de la cavalerie. Il n'en fut rien. Ce que l'on abandonna de plus en plus, c'est l'armure défensive, mais les arquebuses et les mousquets restaient si peu dangereux que la charge de cavalerie était le coup le plus décisif qu'un général pût porter à l'ennemi.
A mesure que le nombre des mousquets augmente, celui des piques diminue.
Avec Gustave-Adolphe, le lion du Nord, pour les uns, la Majesté de neige qui devait fondre au soleil, disaient les autres, les méthodes militaires vont subir une métamorphose complète.
Aux masses confuses des Impériaux, entassés
sur dix ou douze raugs, le roi de Suède opposa un mince cordon de fantassins. La charge préparée à l'avance dans une cartouche, donna au tir une rapidité inconnue. Les piquiers ne jouèrent plus dorénavant d'autre rôle que de protéger les tireurs. Les canons suédois, très légers, se chargeant avec des gargousses, la cavalerie disséminée entre les corps d'infanterie, assurèrent aux Suédois une supériorité écrasante. Grâce à cette tactique nouvelle, l'infanterie devint la reine des batailles.
Les rois de Prusse, Frédéric-Guillaume P"" et son fils Frédéric-le-Grand, réalisèrent certaines réformes peu importantes, semble-t-il, qui accentuèrent encore l'importance de l'infanterie. Il faut reconnaître aussi que la cavalerie confiée à des Seydlitz et des Ziethen, perdait tout caractère féodal et indépendant pour devenir uniforme et disciplinée comme les troupes à pied. Toutefois, son rôle devenait secondaire.
Les foules que la révolution agita conduisirent sur les champs de batailles des masses qui attaquèrent en épaisses colonnes. Jetées à l'improviste sur un point de la ligne adverse reconnu plus faible, ces phalanges renversaient tous les obstacles.
De nos jours, la précision et la longue portée
des armes ne permettent plus de paraître en rangs serrés. Toute infanterie doit s'avancer par bonds, raser le sol, parfois creuser des tranchées. La reine des batailles est désormais l'artillerie.
Les progrès de cette arme paraissent, à certains, avoir été longs. Un examen plus attentif montre qu'ils ont été singulièrement rapides.
Le perfectionnement de l'artillerie comportait une métallurgie savante, capable de fournir des canons solides ; un matériel compliqué d'attelages, de caissons, de fourgons ; des projectiles calculés en vue de renverser ou d'exploser ; une pyrotechnie avancée pour fabriquer des poudres et des étoupilles ; quantité enfin d'accessoires, hausses, lunettes, télémètres, mettant à contribution l'universalité des connaissances humaines.
Si la cavalerie sert à éclairer la marche des armées, l'infanterie résiste aux attaques, mais c'est le feu des canons qui détermine la victoire.
Il ne manque pas de gens, à notre époque, pour s'attendrir sur les calamités des siècles passés. Des guerres de cent, de trente, de sept ans, leur paraissent des monstruosités qu'on ne reverra jamais plus. Ces âmes compatissantes
feraieut beaucoup mieux de garder leurs lamentations pour le temps présent.
S'il était possible d'avoir la liste exacte des combattants aux époques anciennes, nous verrions que, tout compte fait, les minuscules armées, restant, il est vrai, plusieurs années à guerroyer, coûtaient moins aux peuples que les millions d'hommes se dressant en armes, le long d'une frontière, pendant quelques mois seulement.
D'autre part, le mercenaire d'autrefois, ne faisait faute ni à sa famille ni à sa profession; son absence au lieu d'être ruineuse ne se remarquait même pas. Puis, la nourriture, le costume, les exigences, sont plus raffinés ; il faut pourvoir à tout cela. Le fléau delà guerre pèse donc d'une façon plus lourde et plus vexatoire maintenant qu'aux plus désastreuses époques de l'histoire.
Jusqu'à la Révolution française, l'art de conduire une armée semblait inaccessible au vulgaire. Une haute naissance était la condition indispensable pour obtenir du ciel les qualités de stratège. Les victoires éclatantes remportées par des généraux sortis brusquement de la plèbe militaire ont porté à ce préjugé un coup dont il se relèvera difficilement. La naissance obscure
de Hoche, Championiiet, Aiigereau et Masséna, ne leur a point empêché de se classer au premier rang des hommes de guerre.
Les campagnes de 1796 et i8o5 avaient donné à Napoléon un tel prestige qu'il était devenu pour ses soldats le dieu de la guerre, le héros invincible. Les revers de i8i4-i8i5 n'ont pas suffi pour anéantir cette réputation. C'est que la masse des hommes est tellement hypnotisée par le succès qu'elle n'en cherche même pas les causes et que celle qui se présente en premier lieu passe pour la meilleure. La tendance au soupçon que nourrissent tant de gens leur fait voir aisément la perfidie où elle n'a jamais existé. Tous les succès de Napoléon furent attribués à son génie, tous ses revers à la trahison. La carrière de cet homme extraordinaire est faite d'une série de hasards favorables. Sans l'arrivée imprévue de Desaix, Marengo était un désastre au lieu d'une victoire. Le gain de la bataille d'Iéna n'est-il pas dû au curé saxon qui montra aux Français le sentier du Landgrafenberg.
La nuit du i3 au lA octobre 1906 vit les artilleurs français entassés dans un chemin si étroit que les essieux dos pièces portaient de chaque côté contre le rocher. Pendant que les
soldats s'efforçaient d'élargir le passage à coup (le pioche, Napoléon, une lanterne en main, surveillait le travail. L'ennemi alors est à portée. La lueur révélatrice des torches ne va pas manquer d'attirer son attention. Sans doute les coups de feu vont déchirer l'obscurité. Quelle chance n'aurait pas une attaque contre un ennemi si embarrassé. Mais rien ne survient. Personne dans l'armée prussienne, depuis le prince de Hohenlohe jusqu'à la dernière des recrues, n'a cure de ce qui se passe. Tous dorment dans la plus trompeuse sécurité. Nul ne prévoit le terrible lendemain. Qu'est-ce qui se montre ici avec la dernière évidence ? L'impéritie d'un chef et l'heureuse fortune d'un autre.
L'armée française, au point où l'avaient porté Kellermann, Carnot, Pichegru, Hoche et Moreau, était une machine de guerre incomparable. La masse des soldats était un brasier incandescent d'héroïsme ; quiconque en approchait prenait feu à son tour.
Au contraire, les armées prussiennes, autrichiennes et russes marchaient à contre-cœur. Envoyées pour combattre des idées libérales, elles souhaitaient en elles-mêmes l'application de ces théories nouvelles.
Muret, l'historien de l'armée de Gondé, dit
au sujet de la prise de Kehl : u Les républicains n'ont pu encore établir un pont ; ils ont à peine trois mille hommes sur la rive droite. Mais les Souabes refusent tout concours. » Ailleurs le même historien écrit : u Quand aux troupes des Cercles, elles ne sauraient être mises sérieusement en ligne. » Tout changera lorsque les exigences de Napoléon auront éveillé le sentiment national. Mais la grande infériorité des armées coalisées était dans la direction supérieure. Les princes et les archiducs, qui eussent fait d'excellents capitaines d'habillement, se montraient d'une infériorité désastreuse dans le commandement en chef.
A Friedland, Ney, Victor et Dupont, s'aventurent entre le corps de Bagration et la rivière l'Aile. Leur audace frappe de stupeur les généraux russes et dérange leurs combinaisons. Cette témérité assure la victoire, alprs qu'en un autre moment elle eut rendu ses auteurs passibles du conseil de guerre.
Devant Eylau, Benningsen occupait une position avantageuse, tandis que l'armée française, ayant derrière elle des étangs, devant elle un terrain montant, semblait condamnée à l'expectative. Pendant que Napoléon cherchait à déborder la gauche de l'armée russe, Benningsen
s'efforçait de tourner la gauche de l'armée adverse. Si les Français ont été victorieux, c'est que chaque soldat s'est montré meilleur tireur ou meilleur marcheur qu'un soldat russe ; que chaque sous-officier, chaque capitaine, chaque colonel, s'est montré supérieur, l'un au sousofficier russe, l'autre au capitaine ou au colonel qu'ils avaient devant eux. Le mérite du général vainqueur est nul dans cette affaire.
Savary écrit de Friedland : o On laissa une demi-heure au soldat pour se reposer ; on s'assura par les plus minutieuses observations si les armes étaient en bon état, si chaque soldat était amplement pourvu de munitions. » Longtemps les officiers étrangers, tous grands seigneurs, négligèrent ces précautions.
Mais, à force d'être battus, nos adversaires apprennent à se battre. A partir de 1809, les batailles de l'empereur deviennent des victoires à la Pyrrhus.
La conduite de Napoléon à Waterloo montre jusqu'à quel point ce favori de la fortune s'abusait sur ses propres moyens. Rien de plus facile que de tourner les Anglais. C'était ce que redoutait Wellington. Une démonstration dans ce sens et l'Iron Duke se repliait sur Bruxelles et de là vers ses vaisseaux. Mais Napoléon veut
porter un coup décisif. Ce qui lui a réussi sur le plateau de Pratzen. il veut le rééditer à Mont-Saint-Jean. Mais les adversaires n'étaient plus les mêmes. L'empereur corse ne veut pas se rendre compte que 2^.000 Vnglais, vétérans d'Espagne, sont de redoutables abversaires, que les lA-ooo Hollando-Belges tomberont plutôt que de reculer, que 5o.ooo Nassaviens et Hanovriens sont absolument résolus à en finir avec les Français. Ainsi aveuglé, Napoléon court à sa perte. Sur des soldats flegmatiques et bons tireurs, il lance des masses compactes d'infanterie qui sont décimées avant d'aborder l'ennemi.
L'aspect original de Waterloo, le trait qui marquera d'une empreinte ineffaçable cette bataille, ce sont les charges des cavaliers de Ney sur la gauche de l'armée alliée. En vain les cuirassiers traversent les rangs, bousculent les batteries ; les Septentrionaux se reforment après la charge, remettent leurs canons en batterie et foudroient l'ennemi.
Debout sur ses étriers, un cavalier, grandi par une coiffure démesurée, se précipite en hurlant. A cet aspect, un kaiserlich se fut impressionné jadis ; à Waterloo ce temps n'est plus ; froidement, d'une balle, le guerrier du Nord couche parterre le colosse. Puis la garde fait son appa-
rition ; sure de son eiïet, elle aborde l'ennemi l'arme au bras. Mais les armes étincelantes, les uniformes soignés, l'allure théâtrale, n'émeuvent plus personne ce i8 Juin i8i5. Les bataillons français tourbillonnent sous les rafales de projectiles, hésitent, puis reculent. Cette fois, le dieu de la guerre est jeté à bas de son piédestal.
Au lieu d'un petit officier corse, infatigable et sobre, les alliés surpris n'aperçoivent plus qu'un gros homme malsain, débordant de graisse jaunâtre. Son « étoile o, qui consistait à avoir sous ses ordres des Augereau et des Masséna suivis d'une armée dont l'attachement et 'e courage s'accroissaient en raison du carré des distances, ne luit plus maintenant c[ue sur des généraux usés ou médiocres, sur des soldats découragés. Un ordre de choses plus régulier vient enfin, après tant de vicissitudes, remplacer la dictature éphémère issue de la révolution. Le roman tragique^ commencé puis continué dans le sang, s'achève, toujours dans le sang, au fond du chemin creux d'Ohain.
Il existe des hommes dont l'optimisme béat voudrait nous persuader que les mœurs se sont adoucies et que la guerre n'est phis possible. Ces discoureurs ne manquent pas d'ajouter : les armes, à force d'être meurtrières, inspireront à
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toutes les nations une terreur salutaire. Je me suis toujours demandé si ces bons apôtres étaient les derniers des idiots ou les plus cyniques des farceurs, et la question est restée insoluble. La perfection des engins ne comprimera jamais l'explosion de la haine ; quand à nos mœurs, il vaudrait mieux: n'en pas parler.
Quel drame 1 histoire pourrait-elle mettre en parallèle avec l'assassinat d'Alexandre Obrenovitch et de sa femme Draga ? Pourtant, ils ne manquent pas, les empereurs romains, les sultans Arabes ou Turcs, les rois de toutes nationalités tombés sous le fer des conspirateurs. Dans la nuit, une troupe de conjurés envahit le palais. Le serviteur infidèle qui doit leur ouvrir 1a porte, s'affole, cherche la cié, irrite leur impatience. Une cartouche de dynamite brise l'obstacle et tue le traître. Puis, c'est une ruée d'hommes dans les salles désertes. Les fils électriques coupés n'apportent plus la lumière ; la lueur incertaine des bougies guide les pas des révoltés. Le lit, tiède encore, est percé à coups de sabre. Mais où est-il, ce roi naïf, où est-elle, cette reine intrigante et mauvaise P Un vent de terreur fait vaciller les âmes des conjurés. Soudain un cri, une détonation. Ils sont enfin trouvés, ces êtres pourchassés. Où pouvait-elle se réfugier, Draga,
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créature d'élégance et de volupté, si ce n'est au milieu de ses robes, cachée sous un amas d'étolfes, de broderies, de fmes lingeries. Ces chiffons dispendieux, qui ont servi à établir sa puissance, ne la sauveront pas de la mort. C'est en vain qu'il se dresse, revolver au poing, devant celle qu'il a tant aimé, le roitelet faible et tyrannique. Mais que peut son geste. Les revolvers crépitent, les sabres s'abattent. Alexandre et Draga ne sont plus que des cadavres. Telle est la rage des conjurés, qu'ils se blessent mutuellement dans la confusion et la pénombre.
Le voilà violemment tiré de sa cachette, le corps pantelant de cette reine détestée. Celle qui se plaisait aux plus somptueuses toilettes est dépouillée des intimes voiles qui drapent la dernière des pauvresses. Les hourras et les cris de joie éclatent devant ce spectacle. La foule est conviée à se repaître du meurtre et les deux cadavres sont lancés par la fenêtre. Telle fut la fin d'une dynastie.
Encore, à Belgrade, l'action se passe face à face et les adversaires échangent des coups, mais, à Mexico, c'est le sale drame, la tuerie ; dans tout ce qu'elle a de plus lâche et de plus odieux. Un président arrêté sommeille au corps de garde, il est tué comme un chien sans qu'on
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ait pris la peine de le réveiller. Telle notre époque I Telles nos mœurs I
Mais, dira-t-on, cela se passe en Serbie, au Mexique. Sans doute, mais patience. Aucune nation ne possède le monopole de la barbarie.
S'il nous fallait une transition, pour passer de la guerre au sport, nous la trouverions dans la chasse. Par ses hasards, son champ d'action, ses procédés, la chasse ressemble étonnamment à la guerre. Le danger seul en est exclu. Ouiconque aime la chasse, aime la guerre ; toutefois, la réciproque n'existe pas forcément. Ceux qui ont entendu siffler les balles et gronder le canon, ne prennent qu'un intérêt restreint aux mesquines émotions de l'art (?) cynégétique.
Les mœurs même des chasseurs se rapprochent de celles des guerriers.
Les disciples de saint Hubert n'ont jamais passé pour détester le jeu, le vin et les belles. A un degré beaucoup moindre, sans doute, que les héros en uniforme. Se réunir en grand nombre pour forcer un malheureux animal à tomber épuisé de fatigue et de frayeur, arriver à ce brillant résultat au prix de l'usure rapide des chevaux, des chiens et des piqueurs, serait considéré comme un trait de folie si le snobbism
ne consacrait de pareilles mœurs. La chasse à courre, avec son cérémonial suranné, sert à vendre des chevaux, à capter de grosses dots, à pratiquer toutes sortes de trafics interlopes. Dans les provinces rurales du Centre, un sot en trois lettres, pourvu d'un titre, n'a qu'à montrer son uniforme de veneur, pour conquérir sans effort les écus des riches bourgeoises.
Les chasseurs à tir sont plus nombreux et plus modestes.
L'irrégularité de la chasse et la fatigue excessive qu'elle entraîne, \a rend préjudiciable aux tempéraments débiles. Bien loin de fortifier l'organisme, la chasse l'affaiblit. C'est un sport de dépense physique, pas du tout de recette. Seuls peuvent s'y livrer ceux qui n'ont à compter ni avec le temps, ni avec l'argent, ni avec leur santé.
La nécessité de défendre sa famille, ses récoltes, ses troupeaux, forçait l'homme antique à pratiquer l'usage des armes. L'art de la guerre très primitif consistait à développer, dans l'homme, la vitesse, la force et l'endurance. Ces exercices revivent très atténués dans les nations modernes sous le nom de Sport. Le gymnase moderne a conservé les armes antiques : l'athlète lance encore le javelot, lutte, soulève des
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haltères et des massues, joute au bâton, remplace le ceste barbare par des gants remboures. Ces exercices ont perdu leur utilité primordiale ; ils ne sont plus guère qu'un délassement aux travaux intellectuels.
L-équitation fut, de tout temps, le sport par excellence. Quel fut le premier cavalier :> Quel audacieux de génie emprisonna dans ses jambes musculeuses le corps frémissant dun étalon. ÎSul ne le sait. Et pourtant ! Quel service rendu, quelle victoire remportée par rhumanité !
Désormais, l'homme put franchir avec une rapidité inou'ie et sans fatigue, d énormes espaces Tout de suite d'ailleurs, le cheval se révéla comme un précieux auxiliaire dans les combats. L'amour du cheval a confondu les rangs, les â^es. les sexes. Le proverbe français: m Dis-moi qui tu hantes, je dirai qui tu es », pourrait être ainsi changé : « Présente-moi ton cheval, je dirai qui tu es » .
« Posl equilem sedel alra cum « a dit Horace. En vérité, le bon Homère n'est pas le seul à sommeiller par moments.
Non, sur le dos d'un bon cheval, le chagrin n'a pas sa place. D'un bond, le noble animal précipite tous les soucis dans les ornières du
chemin. Qui dira jamais quels horizons de honheur. quels abimes de jouissances nous découvre le cheval. Caligula eût-il été encore plus despote, meurtrier, proscripteur, que son affection pour Incitatus l'excusera toujours aux yeux d'un cavalier. 0 bel Incitatus, glorieux animal dont le nom a traversé les siècles, les soins, sinon les honneurs qui t'ont été rendus n'ont rien d'excessif ; plus heureux que tes congénères, tu as seulement trouvé un homme qui a su rendre justice à ta race,
L'équitation a été la première utilisation du cheval, mais elle fait découvrir d'autres qualités. Le transport des fardeaux, la traction des chars ont succédé à ce premier dressage.
La multitude n'a jamais compris la puissance autrement que sous les traits d'un cavalier. Fautil rappeler ici qu'il a suffi naguère d'un cheval noir pour entraîner les masses françaises à la .suite d'un vague politicien. Ainsi donc, la scélératesse socialiste, la haineuse démagogie auront beau abreuver les masses de ce hideux poison : u le culte de la bassesse », elles ne pourront rien contre le prestige du cavalier ! Salut, encore une fois,, généreux animal qui nous conserve ce dernier sentiment esthétique.
L'équitation est un exercice à la fois passif et
actif. Elle met eu œuvre la plupart des muscles. Le cavalier peut régler sou exercice à sa volonté en faisant varier les allures de son coursier, les difficultés du parcours, la longueur du chemin.
Cependant, comme il faut tout dire pour être juste, l'équitation présente un danger : la chute. L'homme qui enfourche un cheval jeune et vigoureux risque sa vie, mais s'il en était autrement, où serait le prestige, où serait le mérite ? La prudence d'ailleurs, chez un cavalier, doit toujours tempérer l'audace.
Si l'on peut trouver à certains sports un caractère conventionnel et un peu théâtral, ce reproche ne s'adresse pas à l'équitation. Rien dans ses enseignements n'a été sacrifié à l'arbitraire ou à la fantaisie. Si le cavalier se place à gauche pour monter, c'est le port du sabre qui l'exige. La nécessité de manier les armes fait que les rênes ont toujours été tenues de la main gauche.
L'usage même du sabre est une conséquence de la position équestre.
Le coup de taille a beaucoup plus de force porté avec l'impulsion du cheval. L'estocade, au contraire, est particulièrement dangereuse de bas en haut, par suite de l'hémorragie qu'elle détermine.
L'arme primitive à deux tranchants est devenue un sabre, parcequ'il a fallu renforcer la lame eu épaisissant son dos.
Mais, dira-t-on, il existe cependant deux équitations absolument distinctes. Cette objection va servir à démontrer que rien n'a été laissé au caprice.
Les Orientaux sont juchés très haut sur une selle rigide, faite de bois. Une Couverture repliée sert, en marche, à prévenir les écorchures ; à l'étape elle couvre l'homme. Les étriers courts, le pommeau et le troussequin surélevés donnent non seulement une assiette inébranlable, mais surtout préviennent la fatigue. L'Oriental peut, dans le combat, se lever très haut, se pencher très bas, attaquer et se défendre dans toutes les directions.
Le harnachement des nomades répond, en tous points, aux nécessités de leur vie.
Les cavaliers de l'Europe occidentale préfèrent une selle souple, mince ; ils se lient au cheval par l'équilibre et la souplesse. Les jambes, tombant très bas, permettent de serrer les flancs sans exagération. L'Européen sur sa selle est comme s'il montait à cru. Lui aussi peut résister aux plus terribles défenses. Les Orientaux ne luttent d'ailleurs qu'exceptionnellement avec
leurs chevaux. Les élevant près d'eux, jouaiil avec un poulain comme l'Européen avec un chien, ils le trouvent tout dressé quand arrive le moment de s'en servir. Les conditions de l'élevage en Europe sont bien différentes.
Le terrain gazonné ou sablonneux, parcouru par les nomades, permet l'emploi exclusif du galop. Les routes dures de l'Europe imposent le trot et. pour soutenir longtemps cette allure, le cavalier amortit les foulées par un mouvement rythmique.
On sent dans tout cela que la nécessité seule a fait la loi. sans pour cela que le plaisir ait perdu ses droits.
Habitués que nous sommes à voir le pays partout sillonné de chemins, nous trouvons tellement naturel de franchir les ruisseaux et les fleuves sur des ponts, que nous n'y prenons pas garde. Jadis il fallait chercher un gué ou franchir la rivière à la nage. L'homme d'alors devait se fier à son audace et à ses forces. C'est pourquoi les peuples qui ont inscrit leur nom dans l'histoire attachaient une importance capitale à la natation. Aeque litteras didicil, neque nalare, disait-on d'un homme sans éducation. Il est regrettable que notre époque n'ait pas conservé celte manière de voir, nous aurions chaque année
ESSAI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE SSy
moins d'accidents, moins de ces êtres efféminés, sans muscles, inaptes à tout autre travail qu'à l'inféconde bureaucratie.
Tout animal nage d'instinct, et parceque nous hommes, nous avons l'honneur de posséder la raison, nous laisserions aux espèces inférieures cette supériorité ?
Nager est non seulement une sauvegarde pour l'existence, mais encore un exercice idéal qui met en jeu tous les muscles, c'est une école d'endurance et d'audace ; c'est plus encore une source de plaisirs intenses. Dès que la température le permet, n'est-ce pas une volupté sans égale que de se plonger d'un bond dans l'eau, d'aller, de venir, de se mouvoir avec une légèreté incomparable dans l'onde des rivières. Si l'équitation n'est pas accessible à toutes les bourses, il n'en est pas de même de la baignade. Les frais se réduisent à zéro. Comment se fait-il que tant de gens ne sachent pas nager ^ Doit-on les plaindre ou les blâmer ?
Alors qu'on serait tenté de ranger la danse parmi les jeux plutôt que parmi les sports, c'est pourtant au milieu de ceux-ci qu'elle trouve sa place.
Un bal, cette réunion mondaine, à des heures qui devraient être consacrées au sommeil,
n'est jamais qu'une foire aux vanités, une exhibition de toilettes, trop souvent un marché ouvert à la débauche.
La danse, au contraire, se pratique au bon soleil, se passe d'un costume dispendieux et dispense en revanche à ses fidèles la souplesse et la grâce.
Chez les Grecs, le pyrrhique était à la fois un exercice militaire et un divertissement.
La véritable danse sépare les sexes. Tout ce qui les rapprochera l'un de l'autre ne sera jamais qu'un instrument de corruption. Même de nos jours, certains peuples ont conservé cette manière de voir ; chez eux, la danse garde son caractère masculin et guerrier. La souplesse des Basques est proverbiale, elle est due pour une grande part à leurs sauts rythmés, à leurs danses nationales (i). Ces mêmes Cantabres, u indoctijufja ferre (2) », danseurs par excellence, sont précisément ceux qui jugent le bal avec la plus grande sévérité : « Peu de femmes bonnes sont bonnes danseuses. »
(( Bonne danseuse, mauvaise fileuse, mauvaise fdeuse, bonne buveuse, des femmes semblables sont bonnes à mener à coup de bâton, »
(i) Yauza yauziac.
[i\ Qui n'ont pas appris à porter le joug.
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La lutte ne jouit que d'une laveur restreinte. Se rouler dans la sciure, s'enlacer d'une manière |)lus ou moins grotesque, ne charme guère des yeux épris d'esthétique. Si les Grecs toléraient ce spectacle, c'est qu'il avait pour acteurs de gracieux éphèbes bien diflerents des professionnels souvent répugnants qu'on exhibe de nos jours.
1^'escrime est très en honneur dans les classes riches. Ce sport réclame de l'adresse ; la dépense musculaire est faible. Par cela même, l'escrime convient à tous et ses résultats sont excellents.
Le patmage pourrait être assimilé à la danse. Mais, subordonné à la température, cet exercice se pratique d'une façon trop intermittente pour donner des résultats appréciables.
L'automobilisme ne mérite pas d'être raniîé parmi les sports. Se déplacer d'une façon rapide est chose utile, même agréable. Mais, à part le sang-froid, on ne voit pas quelle autre qualité l'automobilisme peut développer chez ses adeptes.
Avec la bicyclette, nous rentrons dans les sports démocratiques chéris de la foule. Il n'est plus le temps oii. dans les villages, les vieilles femmes hurlaient des injures au passage des
vélocipèdes, où les charretiers inclinaient brusquement leur attelage pour renverser le cycliste. Maintenant tout (( gâ » de campagne, tout valet de ferme, tout apprenti, possède une bicyclette. Les routes sont couvertes de garçons courant aux fêtes. Leur précipitation est telle qu'ils se couchent sur le guidon dans une position de quadrumane. Non seulement la journée, mais encore la nuit se passent dans les divertissements peu variés qu'a créés l'imagination populaire : bals, jeux de hasards,, absorption d'alcool. Semblables passe-temps ruinent la santé non moins que la bourse. Faut-il s'étonner que les jeunes générations aient perdu le goût du travail et aussi la force physique de l'exécuter. Les nuits sans sommeil, les liquides frelatés, la débauche facilitée, le surmenage, ont vite raison des organismes les plus robustes. Parmi tant d'autres causes qui amènent la déchéance d'une race, la (( reine bicyclette » ne doit pas être oubliée.
Tout sport doit tendre à augmenter notre capacité respiratoire, à développer notre musculature, à éloigner de nous toute idée haineuse, cupide ou lascive, à surexciter notre énergie. Par contre, tout exercice capable d'amener le surmenage, de ruiner notre bourse, de détraquer notre système nerveux, encourt la proscription.