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DIEU ET LES RELIGIONS

|l semble que l'existence du Créateur soit la plus évidente de toutes les vé- -" ^^*^s, celle qui ne devrait jamais avoir

besom de démonstration. Malheureusement, l'esprit inquiet de certains hommes et leur désir d'une célébrité malsaine ont conduit ces pitoyables sophistes à chercher des arguments contre la divmité. Ils ont préféré croire à des influences aveugles et désordonnées, plutôt qu'à l'exis-

tence d'un être personnel et volontaire. Ces amateurs de paradoxes se grisaient de paroles et se faisaient gloire de leurs thèses bizarres dont ils étaient les premiers à ne pas croire un mot.

De nos jours, les savants ont repris les mêmes erreurs sous une autre forme. D'expériences incomplètes, de généralisations trop hâtives, ils ont conclu à la transformation progressive de la cellule, en marche vers la perfection. Pour être présentés d'une façon plus rationnelle, leurs arguments n'en sont pas meilleurs. Depuis l'époque, déjà lointaine, des premiers documents plastiques, nous constatons dans l'espèce humaine et chez les animaux une fixité absolue. Des hommes préhistoriques ont tracé, sur les parois des cavernes qu'ils habitaient, des croquis d'animaux. Encore que ces espèces aient disparu de notre pays, nous n'avons pas eu d'hésitation à reconnaître ici un élan, là un auroch. Les statues d'Egypte et d'Assyrie reproduisent l'homme et l'animal sans qu'il soit possible de discerner la plus légère différence.

Qu'un homme, mal couvert par un assemblage de peaux de bêtes, ait eu un développement pileux considérable, que son aptitude à la

course ait été développée par la vie rude, qu'il ait grimpé aux arbres avec une agilité simiesque, il n'y a là qu'une adaptation au milieu ; elle s'en est allée, dès que l'impérieuse nécessité a cessé de l'exiger. Si loin que nous pouvons remonter dans le cours des âges, nous ne remarquons, comme changement, qu'un adoucissement des traits, dû à la vie calme, et qu'un affaiblissement notable de l'adresse, effet des mœurs sédentaires.

Si la théorie transformiste était exacte, nous remarquerions, à un moment quelconque, des êtres en train d'évoluer. Au contraire, tous paraissent coulés dans un moule de bronze.

Les éleveurs ont pu, par voie de sélection, grandir certaines espèces, développer la force musculaire, accentuer des formes. Jamais ils n'ont pu changer une race, créer un type nouveau. Le cheval de course, grandi, fortifié, portant une tête fine au bout d'une longue et souple encolure est toujours l'arrière-neveu des solipèdes tués et dévorés au pied du roc de Solutré ; il n'a ni un os, ni un tendon de plus ou de moins.

Les transformistes ne manqueront pas de dire que la période ainsi représentée est infini-

tésimale dans l'histoire de l'univers, mais ils n'apportent aucun document probant.

La science se flatte de ne procéder que par des expériences décisives, des faits rigoureusement contrôlés. Pourquoi nous écarter d'une ligne de conduite aussi prudente, en faveur d'une théorie incertaine ? Pourquoi appliquer au transformisme un traitement privilégié?

Il est plus conforme à la raison de croire l'homme créé de toutes pièces, tel au premier jour qu'au dernier. Mais cet homme n'est pas un créateur, il est un être infiniment petit qui vit et se meut un instant dans l'espace et dans le temps. Supposerions-nous une série indéfinie de ces êtres contingents, qu'il nous faudrait, quand même, arriver à un être plus parfait qui ne subirait pas la création, mais qui la ferait. « Je suis celui qui suis » , ainsi le définit très justement Moïse.

On ne saurait admettre que ce principe créateur agît sans discernement et sans but ; l'ordre de la nature, cet argument favori de tant d'orateurs, en est une preuve décisive. S'il en était autrement, il faudrait que notre raison s'humiliât au point de croire que l'effet est plus parfait que la cause. Dieu est une personnalité clairvoyante et qui veut ses actes.

Cet être éternel s'est-il dédoublé pour créer d'autres dieux. L'impossibilité est manifeste. S'il a plu au Tout-Puissant de former l'homme, il ne pouvait lui plaire à aucun moment et pour nulle raison de dresser devant lui une ou plusieurs personnalités rivales. L'infini se suffit à lui-même. L'unité, d'ailleurs, est un des caractères de la perfection.

L'être éternel est une force qui n'est contenue dans aucune limite d'étendue ni de pesanteur. L'opposition que l'homme sent en lui, entre les aspirations de son esprit et les obstacles qui arrêtent son corps, n'existe pas en Dieu. La matière n'est pas éternelle car elle serait Dieu ; elle n'est pas unie à l'être éternel comme le corps de l'homme est lié à son intelligence, car cette union est une imperfection ; elle est une création contingente, une modalité voulue de l'essence divine.

Les notions d'infini, de vérité, de beauté, sont un reflet de la divinité ; elles ont été perçues plus ou moins confusément par l'humanité, dès ses premiers instants. Elles sont destinées à servir de base à notre conduite ; elles ont fixé le point de départ de toute civilisation. Cette compréhension de l'infini est la plus haute manifestation de l'intelligence humaine.

L'animal ne s'élèvera jamais jusqu'à l'abstraction. En regard de cet élan de génie, qu'importeront jamais les progrès de toute nature pour l'amélioration de notre sort. Sans déprécier ce que ces efforts ont d'utile et de généreux, il n'en est pas moins vrai qu'ils restent terre à terre et sans envolée.

Ce qui ne manquera jamais de frapper l'observateur impartial, c'est que les quelques religions qui subsistent dans l'humanité tombent naturellement d'accord sur certains points : nécessité de l'ordre social, répression du vol, de l'assassinat, de l'adultère. Toutes sont plus ou moins fécondes en résultats heureux, mais toujours utiles à l'individu comme à la société. Au contraire, l'athéisme est essentiellement stérile. Tout ce qu'il touche, il le dessèche et le brûle. Avec peu de choses, les religieux chrétiens ont réalisé et réalisent chaque jour des merveilles. Avec des ressources matérielles de toute sorte, l'athéisme ne fait rien. Cela se conçoit : l'athée ne songe qu'à lui et limite tout à ses jouissances. Le croyant, au contraire, estime son prochain, non plus que lui-même, mais autant, ce qui est énorme. Le jour où l'athéisme produira un Vincent de Paul, mes convictions religieuses subiront une rude

atteinte ; mais je suis très rassuré d'être jamais ainsi induit en tentation.

L'homme primitif a dressé des autels à la divinité. Dans le tronc d'un arbre, à la paroi de quelque roche friable, il a taillé, sculpté ou gravé, avec ses misérables outils d'os ou de pierre, une image grossière devant laquelle il s'est prosterné. Cet être barbare, qui fatiguait à la course les hôtes les plus agiles des forêts, est venu suspendre à ce symbole, des colliers ou de primitifs ex-votos ; il a fait fumer, devant son idole, la graisse des sacrifices. Si fruste qu'il pût paraître, cet homme était hanté de l'idée d'infini.

Parfois, en ses moments de loisir, l'ancêtre de nos races a tracé des silhouettes, poli une arme, s'est drapé avec coquetterie dans la dépouille d'un ours. Quelle impulsion l'amenait à agir ainsi, si ce n'est la recherche de la beauté.

Les faibles et les vaincus n'ont point créé, dans leur âme abattue, l'idée de justice. La vengeance eût mieux exprimé leurs espérances et leur attente. Les puissants, les oppresseurs, à leur tour, n'eussent pas demandé mieux qu'étouffer cette conception qui obscurcissait leur triomphe, empoisonnait leurs voluptés.

Pour les uns comme pour les autres, l'idée d'une justice inévitable, égale pour tous, se dressait lumineuse dans les cerveaux humains.

La religion est la traduction, en langage populaire, de l'idée de Dieu, adaptée aux besoins et conditions de la race et du siècle. Chaque peuple s'est fait sa religion ; s'il l'a reçue d'une nation étrangère, par voie de conquête ou de voisinage, il s'est empressé de la transformer.

Les religions se sont efforcé d'exprimer l'idée de Dieu sous une forme concrète. Elles ont revêtu le Créateur d'attributs, l'ont représenté tantôt comme un bienfaiteur, tantôt comme un maître redoutable. Il en est qui, sans se laisser arrêter par l'insanité d'une pareille conception, ont fabriqué une famille à l'Etre Suprême.

Telle religion se dit promulguée de toutes pièces par Dieu lui-même, révélant directement ses volontés à des oreilles humaines, d'autres se réclament d'un envoyé de Dieu. Certaines ne se contentent pas d'un serviteur, elles veulent un fils.

Dès qu'il s'agit de frapper l'imagination, toutes les religions se ressemblent. Pour atteindre ce but, il n'est aucun moyen qu'elles aient

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négligé. Aussi pouvons-nous croire que Lucrèce traçant ces mots : u C'est la peur qui, dans l'univers, créa les dieux », a visé plutôt les horribles imaginations des fauteurs de religions, qne l'idée même de divinité, si respectable et si pure.

Les religions ont beau se proclamer d'émanation divine, elles renferment souvent des incohérences et des contradictions, parfois des monstruosités.

Certains miracles ne sont qu'une révoltante jonglerie. Rien, sans doute, n'est impossible à Dieu, mais il ne peut lui plaire d'interrompre, pour un motif futile, l'ordre que de toute éternité il a décidé d'établir.

Accepter un culte sans en contrôler les dogmes, c'est abaisser la nature humaine et méconnaître la raison.

Si beaucoup de religions sont tombées dans l'exagération, elles ne vont pas cependant sans utilité. Ce qui fait sourire de pitié le philosophe, est le côté indispensable, celui qui agit sur les masses. L'idolâtrie et la superstition sont les seuls moyens de contenir les foules en canalisant leurs aspirations et leur fougue. Les plus grossiers symboles sont les plus appréciés ; les pratiques absurdes sont les plus suivies. Mais,

toute religion présente un idéal et la certitude d'une autre vie ; or, cet idéal console et l'espérance de se survivre réprime les tendances criminelles.

Ce sont les religions qui disent à l'aveugle : Frère, un jour viendra que tes yeux s'ouvriront â la lumière pour ne plus se fermer, que tu verras d'un seul coup ce qui fut, ce qui est, ce qui sera. La lumière divine te pénétrera tout entier et cette volupté indicible tu la posséderas pour toujours. Au paralytique, aux malades, les religions disent : Croyez en moi et vos maux cesseront. Vous ne souffrirez plus; au contraire, vous serez pénétrés de la toute-puissance divine. Dans les siècles des siècles, vous serez inondés d'une félicité suprême toujours renaissante.

A ce langage, plus suave à leurs oreilles que la plus harmonieuse des musiques, les aveugles, les malades, suivent en foule et acclament l'apôtre. Leur exaltation est telle que souvent elle produit sur le champ des guérisons magiques et devant ce résultat les plus tièdes s'échauffent.

A ces promesses, que pourrait opposer la science si ce n'est de froids raisonnements et des devises très morales mais dépourvues de sanctions apparentes. Certains peuples ont tellement

été abusés par les mensonges lapidaires qu'ils n'y croiront jamais plus.

Liberté, cela veut dire oppression en langage officiel; égalité c'est désordre; fraternité c'est la haine universelle, érigée en moyen de gouvernement.

Les mensonges religieux, si mensonge il y a, auront toujours cette énorme supériorité sur les divagations scientifiques : les premiers sont consolateurs, les autres démoralisateurs. S'il est indispensable à la masse d'avoir une religion pour réfréner ses appétits brutaux, est-ce à dire que l'homme réfléchi soit obligé de s'astreindre à des pratiques dont il voit clairement l'inanité ? Adorer le Créateur, éviter de causer au prochain le moindre dommage, mener une vie laborieuse, telle doit être la règle de conduite de tout homme. Ceux qui ont l'intelligence de le comprendre, l'énergie de le faire, n'ont pas besoin d'autre chose. Ce qu'on peut encore leur demander, mais à titre de faveur, c'est de ne pas manifester leur dédain pour des pratiques pué riles, ni leur indignation contre certains dogmes révoltants. Rompre complètement et de façon ostensible avec la religion du pays serait jugé par la vile multitude, non comme un acte de raison, mais d'athéisme. C'est un mauvais

exemple qu'un homme supérieur ne doit pâs donner.

Chercher à supprimer la religion d'un peuple, sans la remplacer immédiatement par une autre, est le plus scélérat comme le plus stupide des attentats.

La science sera- t-elle la religion de l'avenir ? Jamais. L'humanité reviendrait plutôt à ses conceptions les plus fantastiques. La science ne peut pas dire son dernier mot, puisqu'elle progresse toujours. Or, pour agir sur les masses, il ne faut pas se présenter avec un doute, mais avec une certitude.

Aucun apôtre, de quelque religion que ce soit, n'eût entraîné la conversion d'un seul disciple, s'il n'eût possédé cette foi invincible, inébranlable, contre laquelle les raisonnements échouent et que les tortures ne peuvent ébranler.

Alors que la science se contredit à chaque pas, dément, chaque lustre, ce qu'elle affirmait auparavant, les religions présentent des dogmes invariables, qu'elles ne permettent en aucune façon de révoquer en doute. Aussi la foi est une force énorme : chaque fidèle y trouve un remède à tous ses maux.

Se livrer à l'apostolat, provoquer des couver-

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sions, amener des foules à changer de religion, C€ sont des actes licites et raisonnables ; mais éteindre le flambeau de la foi, briser ce ressort, renverser cette coupe inépuisable de consolations, est un acte digne de barbares dégénérés. Qui retiendra les hommes, sur la voie du crime, aussi bien que la crainte d'un juge inévitable ? Quelle considération saura modérer les appétits humains comme la perspective des châtiments dans une autre vie ?

On pourrait croire que la vue d'une populace matérialiste est le plus répugnant des spectacles. Parfois ces misérables descendent d'un degré encore dans l'ignominie. C'est, quand, à l'approche d'un danger, ces mêmes foules athées courent se prosterner aux pieds des autels, se couvrent d'amulettes, invoquent dieux, demi-dieux et déesses. Pour être momentanées, ces manifestations n'en sont pas moins écœurantes.

Il est bon que dans un pays plusieurs religions soient en présence. Non seulement la rivalité des sectes est profitable au gouvernement qui n'a point à redouter la coalition des citoyens, ce serait d'ailleurs une bien misérable raison, mais elle est favorable aux études et aux moeurs. Dans les nations où la tyrannie a réussi

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à imposer d'un bout à l'autre du territoire une religion identique, il n'y a plus que des conversations frivoles ou des discussions d'intérêt. Le goût de la controverse religieuse, non seulement aiguise le raisonnement, mais habitue au maniement des idées abstraites ; c'est une préparation aux études transcendantes. La supériorité si souvent constatée des nations protestantes sur les peuples catholiques n'a pas d'autre cause.

La raison seule de l'homme devrait l'amener à la religion et l'y fixer. C'est précisément le contraire qui se produit. Chaque secte exige une abdication plus ou moins complète de la raison. La foi aveugle est la plus estimée. Aussi, parmi les hommes, un petit nombre seulement est religieux par conviction. Les autres pratiquent le culte par habitude, c'est la masse ; par mode, ce sont les classes riches ; par intérêt, aucun arriviste n'y manquerait enfin par tempérament. Cette dernière cause est d'ailleurs la plus dangereuse car c'est elle qui ouvre la porte au fanatisme,

L'Inde a vu naître les plus anciennes religions. Elles effrayent l'imagination tant par leur variété que par leurs conceptions monstrueuses. Partout des idoles gigantesques, exagérant les

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difformités humaines ; des pagodes remplies des animaux les plus divers, depuis le singe jusqu'au reptile ; ici des dévots se précipitant sous les roues du char du Jaggernaut ; là des Thugs, adorateurs du néant, passant un lacet fatal au cou du voyageur endormi ; partout des Yoghis s' imposant d'affreuses tortures.

Comment l'idée simple d'un Dieu infiniment bon a-t-elle pu dégénérer ainsi ?

Quel pays est-ce donc que cet Hindoustan ?

Les plus hautes montagnes du monde dressent vers le ciel leurs sommets inaccessibles. Des fleuves énormes en descendent, fertilisant de leur limon des plaines sans fin, avant de se perdre dans l'Océan à travers les méandres d'un delta fangeux. La campagne parsemée, à de longs intervalles, d'inépuisables rizières, est partout couverte d'une jungle où se promène le tigre, où les serpents se vautrent dans la chaude humidité de détritus sans nom. Au dessus de tout cela, dans un ciel toujours bleu, resplendit un soleil torride qui chauffe les cerveaux humains à les faire éclater. Autour de ces étranges contrées s'étend un océan souvent calme comme un cadavre, parfois bouleversé par d'épouvantables cyclones.

Au sein de cette nature si majestueuse par la sublimité ou l'horreur de ses créations, l'imagination de l'homme s'est exaltée et n'a pas tardé à franchir les bornes de la raison et de la \Taisemblance.

L'Hindou est très artiste. Ses besoins matériels, réduits presque à néant, ne l'obligent pas à de pénible? travaux. Aussi, a-t-il dirigé vers l'idée divine tout l'effort de son entendement. Une constitution méthodique et immuable de la société n'a jamais encombré son cerveau des multiples soucis qu'engendre la politique. Ses divinités ont revêtu d'étranges aspects. Les prêtres ont conçu des généalogies compliquées, établi des rites extravagants. L'extrême pouvoir des brahmines s'est employé à faire accepter dogmes et liturgie aux castes, comme un puissant dérivatif aux fermentations de l'idée. Sous l'influence de tant de causes, il n'est pas étonnant de voir le mysticisme s'exalter ni s'exercer les pratiques les plus bizarres.

Toutefois, il convient d'ajouter que les religions de l'Inde n'ont jamais entravé l'industrie dans ses travaux ni l'Art dans ses créations. L'imagination des artistes s'est donnée libre carrière. Des monuments gigantesques, dont les moindres dépassent en hardiesse tout ce que les

autres races auraient pu enfanter dans leurs rêves les plus insensés, surgissent à chaque pas. Les cathédrales gothiques, l'exubérance des ornementations byzantines, ne sont que misère et timidité en regard de ces mille palais, temples ou tombeaux dont se hérisse le sol de l'Hindoustan.

Les temples d'Uhvur et d'Amritsir, les palais d'Adjmir et Oudeypour, les mosquées de Dehli, sont l'équivalent architectural des idoles monstrueuses.

L'aspect du pays chinois diffère complètement de l'Inde. Pas de hautes montagnes, mais une série de collines ; des plaines dégarnies de leurs forêts, des fleuves épuisés par d'innombrables canaux d'irrigation. Indéfiniment, les cultures de riz et de thé attestent le travail incessant de l'homme. Plus de ces palais gigantesques qui étalent sur les rives du Gange la pompe de leur architecture et la majesté de leurs dimensions colossales. Plus de sublimité.

Le long d'un canal, sillonné de jonques aux formes baroques, s'égrènent de petites maisons bondées de bibelots élégants et fragiles. Dans les villes, sur les routes, dans les campagnes, se presse une population instruite, laborieuse et sobre, fière de l'égalité qui règne entre chaque

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citoyen, satisfaite de n'être séparée des hautes dignités par aucune barrière.

Aussi modéré dans ses appétits que l'Hindou, le Chinois moins élevé dans ses conceptions, mais plus travailleur et plus constant dans ses efforts, a protégé son pays par une ceinture de murailles, a drainé ses marécages, arrosé ses plateaux, nivelé ses plaines et fait produire à la terre des récoltes incessantes.

Conquis par une nation barbare que la faim avait jetée hors des steppes mongoles, le Céleste s'est résigné sans effort au fait accompli, a vécu côte à côte avec le conquérant sans le copier, sans le haïr, sans cesser de le mépriser. Le Chinois a usé du Mongol comme d'un soldat, d'un gendarme, d'un douanier, et s'est réservé pour lui l'agriculture qui fait les peuples heureux, le commerce qui les fait riches, l'instruction qui les fait respectables .

Vivant au milieu de ce peuple paisible, Confucius, plus moraliste qu'apôtre, se prit à émettre les axiomes d'une sereine philosophie et d'une morale facile. Le Chinois l'écouta avec plaisir et suivit sans peine ses préceptes pleins de bonhomie et de raison. Avec sa morale dénuée de rigueur et d'intolérance, son peu d'idéal, son

mépris du prosélytisme, cette religion douce et terre à terre convenait à merveille à ces populations ennemies de la guerre et de tout effort violent.

Longtemps les Européens ont cru ces tranquilles épicuriens incapables de chanter autre chose que la poésie et la volupté. Marins, négociants, ingénieurs, missionnaires, ont méprisé ces êtres inoffensifs, L'Européen, qui apportait la guerre dans son bagage, fier du chemin parcouru, a cru que ses navires imposeraient la terreur, que son outillage forcerait l'admiration, que ses denrées exciteraient les convoitises, que ses religions entraîneraient des conversions. L'illusion dura quelque temps. La longanimité de la race la faisait paraître pusillanime, elle n'allait pas jusqu'à la rendre lâche. Les efforts des législateurs, des philosophes, des empereurs, avaient convergé vers un but unique : rendre les hommes heureux ; c'est pourquoi la guerre était abhorrée, l'avidité honnie, l'intolérance exécrée.

Subitement, froissés dans leurs mœurs, humiliés dans leurs croyances, menacés dans leur indépendance, les Jaunes réfléchirent.

Les barbares d'Occident étaient-ils des hommes ou des dieux ?

Ce n'étaient que des hommes livrés à toutes les faiblesses, à toutes les erreurs, à tous les appétits communs à l'humanité. Dès lors, il devenait possible, sinon facile, de les battre avec leurs propres armes. Avec insouciance, l'Européen s'offrait lui-même comme instructeur. Bien vite, le Japon profita de la situation. La jeunesse se rua à l'assaut de ces connaissances nouvelles. Les Nippons passèrent les mers, vinrent chercher dans les universités d'Europe une science qu'il leur importait d'assimiler. D'autres s'engouffrèrent dans l'immense Amérique, s'instruisant de mille métiers au sein de cette industrieuse nation.

De retour chez eux, ces émigrants d'en haut et d'en bas se firent les instructeurs de leurs frères. Rien ne resta plus ignoré ou négligé. Subitement un peuple redoutable apparut aux yeux des Européens étonnés.

Le réveil de l'Extrême-Orient fut marqué par un fracas terrible. A pas de géant, le colosse Moscovite s'avançait à la conquête de l'Asie. L'épée japonaise vint tracer une limite et l'Europe recula. Par malheur, cette leçon tombait snr les Russes, les plus humains des conquérants.

Les canonnades de Port-Arthur ont eu en

Europe un écho prolongé. Il fallut reconnaître que ces petits hommes jaunes savaient manier autre chose que l'éventail ou le sabre à deux mains des Samouraïs, qu'ils opposeraient à l'occasion violence contre violence. La vieille Europe, qui si longtemps eût foi en son militarisme, en trembla sur ses bases.

Pauvre Japon, si heureux jadis dans son innocence impudique, le voilà lancé dans l'horreur de la vie industrielle et de l'esclavage militaire. Qu'ils soient à jamais bénis, ces sages empereurs, ces Mikados assoupis au fond de leurs palais silencieux, qui, jusqu'alors, avaient su préserver leurs peuples de ces fléaux.

Effrayés des victoires japonaises, certains esprits chimériques ou amateurs de paradoxes, vont partout répétant : u Attention au péri jaune ? )) Vraiment ! sommes-nous donc si menacés? Chinois et Japonais ne peuvent-ils faire la police chez eux sans soulever des haros. C'est à croire, une fois de plus, qu'entre lapin et chasseur, c'est le lapin qui a commencé ! Qui a tiré les premiers coups de canon ? — les marins européens. Qui est venu empoisonner avec l'opium des royaumes entiers ? — les négociants anglais. Qui s'est efforcé de saper les bases d'une antique croyance ? — les mis-

sionnaires chrétiens. Qui a bouleversé les cimetières et démoli les tombeaux ? — - l'ingénieur venu d'Europe ou d'Amérique.

L'armée d'un moderne Gengiskhan va-t-elle déployer ses hordes innombrables dans les plaines d'Europe ? Le temps en est passé et ne reviendra jamais. Chinois et Japonais n'ambitionnent nullement la gloire d'expéditions lointaines ; sédentaires et industrieux, ils visent seulement à sauvegarder leur indépendance. Les Mongols, au contraire, pasteurs nomades, campés dans des solitudes arides, en proie tour à tour à d'effroyables sécheresses ou de rigoureux hivers, avaient un besoin vital d'épancher au dehors le trop plein de leur population. Que leur importait la direction ? qu'elle s'orientât à l'Est, à rOuest, pourvu qu'elle les conduisît à de gras pâturages, c'était tout ce que demandaient les Mongols.

De nos jours, ces invasions de peuplades, fortes seulement de leur nombre, ne sont plus possibles. Pour vaincre l'Europe, il faut un armement européen. Mais une armée moderne ne peut plus, comme les Mongols, traverser les steppes. Les moindres déplacements exigent des voies ferrées, des canaux, des routes. Rien de tout cela n'existe. La construction du seul

Transsibérien a demandé aux Russes des efforts gigantesques.

La race jaune ne pourra plus attaquer l'Europe chez elle. Telle n'est pas, telle ne sera jamais son intention. Chinois et Japonais s'inspirent de la parole de Monroe et disent : « L'Asie aux Asiatiques ». Là se borneront leurs efforts. Peu tentés d'affronter les rudes climats de la Sibérie et de l'Asie centrale, ils se répandront de plus en plus dans les chaudes vallées du Mékong ^t de l'Iraouadi, peuplées déjà de races amies et de commune origine, qui les appellent de leurs vœux. Colonisées, ces immenses et torrides contrées, seront pour la race jaune un champ d'action tellement vaste que son activité trouvera pendant bien des siècles à s'y employer. Sans doute, les rares Européens, qu'une ambition coloniale aveugle a jetés sur ces rivages lointains, seront submergés sous le flot envahisseur, mais l'humanité devra-t-elle s'en émouvoir ? La raison et la justice marchent avec les Jaunes. De quel droit une fraction humaine s'opposerait-elle à l'émancipation d'une race ?

Le peuple Juif, nomade par nécessité, guerrier par occasion, fanatique par tempérament, s'est fait une religion toute inspirée des mœurs

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de la tente et enfiévrée de la haine de l'étranger, Régie par les chefs de famille, cette nation, qui errait dans les plaines arides de la Palestine, ne pratiquait aucun art, ignorait toute science, mais n'hésitait pas à se proclamer le peuple de Dieu. Toute autre race, toute doctrine étrangère lui paraissait méprisable et haïssable. Révélée par Dieu sur le mont Sinaï, la loi qui doit guider la nation juive jusqu'à l'arrivée du Messie, lui fait déclarer une guerre sans merci au reste de l'Univers.

Les Juifs ne reconnaissent qu'un Dieu, mais cet être suprême a toutes les allures d'un enchanteur. Il récompense, il punit au hasard de ses fantaisies, il n'a d'yeux que pour le peuple juif : u Je suis le seigneur votre dieu, qui vous ai tiré de l'Egypte, de la maison de servitude ».

Pendant que ce dieu regarde ainsi avec complaisance cette horde de bergers, que devient le reste de l'humanité ? Ce qu'il peut, sans doute. L'intolérance juive éclate toute entière dans cette conception exclusive. Encore si cette préférence de Jéhovah était justifiée par quelque qualité éminente, mais il n'en était rien. Ignorant et grossier, tel nous apparaît durant toute l'antiquité le peuple de Dieu. La Bible est sa seule littérature.

Captif dans Babylone, le peuple de Jéhovah voit avec horreur les images gigantesques et somptueuses qu'une race d'artistes a dressées en l'honneur de la divinité ; il s'indigne, il les confond avec Dieu lui-même. Les règles de la loi ne sont guère que des précautions hygiéniques ; l'égalité entre les Juifs est complète ; la femme ne possède .aucun droit ; les prêtres seuls jouissent de quelques prérogatives. Si misérable que soit ce pays de Palestine, il possède cependant un don singulier : c'est, par excellence, le lieu propice à l'éclosion des prophètes. Les peuples pasteurs tournoyant sans cesse autour de leurs troupeaux, évitant les agglomérations, ne visitant les villes que de loin en loin et dans le seul but de se procurer les rares objets qui leur sont nécessaires, veillant à la clarté des étoiles pour surprendre les fauves, sont facilement accessibles à la crédulité, à la superstition, au fanatisme. Il faut ajouter à ces diverses causes, qu'un soleil brûlant calcine la végétation et surchauffe à l'excès des imaginations déjà surexcitées par les privations. La vie de famille que mènent les nomades conserve les traditions; l'imagination oisive les recueille et les dénature ; l'ignorance les transmet sans contrôle.

Quels regards de mépris, les Romains, maîtres de l'Orient, ne jetaient-ils pas dans Jérusalem, sur des hommes orgueilleux et vils, aussi pusillanimes pendant le combat qu'indomptables dans les supplices. Les gouverneurs et légionnaires romains, qui avaient affronté les hordes intrépides des Gaulois et des Germains, tenu garnison dans les cités somptueuses de l'Asie, s'initiant peu à peu aux raffinements des Syriens, aux arts des Grecs, aux sciences de l'Egypte, restaient confondus de la vanité des Juifs. C'est pourquoi Rome, si indifférente aux religions de son vaste empire, n'avait pas hésité à frapper les circoncis d'un impôt supplémentaire et ne leur accordait que rarement le droit de cité.

Une rébellion attira sur la Judée les foudres de l'Empire. Titus ravagea les campagnes, mit le siège devant Jérusalem et détruisit le temple. Depuis ce jour, les Juifs dispersés dans le monde se sont refusés à toute alliance avec les autres peuples. Drapés dans leur orgueil, ils ont conservé plus ou moins pures, mais toujours intolérantes, les croyances de leurs pères. Cette tendance à s'isoler a valu aux Juifs de nombreuses persécutions au Moyen-Age. Habiles à pressurer les populations indigentes, s'environnant

de mystère, aussi bien dans la vie privée que dans les cérémonies de leur culte, les Juifs ont vu les princes et les rois les dépouiller et les bannir. Cantonnés dans l'exercice de certaines professions, ils sont restés demi-nomades, même au milieu de populations sédentaires ; ils sont surtout changeurs, courtiers, usuriers, journalistes, entremetteurs dans toutes sortes de trafics. Si les affaires deviennent moins lucratives, ils partent ; c'est pourquoi ils ne s'embarrassent ni de marchandises encombrantes, ni de matériel compliqué ; s'il n'y avait eu sur terre que des populations aussi profondément égoïstes, on ne verrait pas de cultures, pas d'industries, par conséquent ni arts, ni sciences, puisque une société doit fournir à l'artiste et au savant tout ce que réclame la vie matérielle, pendant qu'ils s'absorbent dans leurs conceptions. S'il se rencontre maintenant des musiciens et des professeurs juifs, ils n'ont pu devenir tels qu'au sein d'une collectivité qui les a nourris, habillés, fournis de livres et d'instruments.

Tant qu'elle est restée sur son sol, cette peuplade grossière n'a rien produit. Il n'y a pas d'Art juif, tandis que les Assyriens et les Chaldéens ont porté la civilisation à un point incroyable. Il n'y avait en Judée ni aqueducs, ni

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routes. Leur seule œuvre architecturale fut le temple de Salomon, bâtisse informe, dont les portes d'oliviers et les parquets de cèdre pouvaient éblouir tout juste des demis-sauvages. D'ailleurs, ni voûtes hardies, ni statues, ni peintures, ni colonnades, ni céramique. Quelle sécheresse d'imagination ! Quelle pauvreté artistique. C'était une mosquée du Sud- Algérien. Cela n'empêche que, lorsque l'Hellénisme eut gagné leur frontière, les prêtres ont anathématisé la civilisation grecque et fait les plus grands efforts pour empêcher cette infiltration bienfaisante.

Il n'est donc pas étonnant que le peuple juif ait été, sans contestation possible, le plus honni de tous. Les hordes tziganes, ces misérables bohémiens vomis par l'Inde lors de l'invasion de Timour Lenk, en i4oo, et depuis misérablement errants sur tous les chemins de l'univers, n'ont pas recueilli plus d'exécration.

Ce qui fut et qui restera toujours suprêmement odieux, c'est la haine aveugle du Juif pour tout ce qui n'est pas juif. Cette obstination criminelle justifie toutes les vexations de jadis.

Le génie artistique de la Grèce antique, l'esprit conquérant et colonisateur des Romains,

n'importent pas aux Israélites. Ils n'éprouvent aucune admiration pour les Anglais navigateurs, pour les Espagnols « descabridores y conquistadores » des Amériques, pour les génies si variés que la Hollande, l'Allemagne et l'Italie ont produits à foison. Cette indifférence haineuse, quand elle ne vient pas d'une extrême stupidité, est la marque d'une vilenie incurable.

Ce qu'Israël admire par dessus tout, c'est l'art d'amasser rapidement et sans efforts pour se donner aussitôt tous les agréments de la richesse. Le peuple juif est essentiellement épicurien. Sa cupidité même cède à ses appétits.

Aucune découverte utile à l'humanité n'est due à la race juive. Malgré cette preuve indéniable d'infériorité, nous trouvons plusieurs hommes éminents parmi les juifs ; mais, ce que nous ne voyons à aucun moment, c'est l'homme désintéressé, le philanthrope. La charité est une notion qui échappe aux Israélites. Faire le bien pour le bien, en éprouver un certain plaisir, semblerait à ces créatures la plus colossale des énormités. Ils n'ont jamais abandonné une part minime de leurs gains, si ce n'est en faveur de leurs coreligionnaires.

De nos jours, les Israélites se lancent en foule dans le professorat. Nous pouvous être d'ores

et déjà assurés que le fruit de leurs études ne sera pas pour nous, mais pour eux, jalousement gardé pour Israël. Le moindre livre écrit par un Juif en dénonce de suite la nationalité. C'est, de la première ligne à la dernière, l'éreintement de tout ce qui est grand, juste et beau. Il semble que l'auteur éprouve la joie mauvaise d'un gamin qui salit une œuvre d'Art.

La gloire d'un peuple ne consiste pas seulement dans son intelligence, mais aussi dans ses vertus et sa bonté. Saint Vincent de Paul fait honneur à la France autant que Descartes. Toutes les nations, quelles qu'elles soient, ont donné des philanthropes, des hommes charitables en nombre variable ; quels Juifs peut-on ajouter à cette liste ? Leur tempérament est contraire à l'esprit de charité, leur loi ne fait rien pour corriger leurs instincts.

Les agents d'affaires appartenant à d'autres confessions ou, plus exactement, issus d'un autre sang, ont trop souvent les mêmes pratiques et la même âpreté que les Juifs, mais à côté, dans la même famille, on rencontre le dévouement et la bienfaisance. Israël n'a pas le monopole de la cupidité, mais n'a jamais rien fait pour qu'on pardonnât la sienne.

Plusieurs Israélites, non des moindres, sou-

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cieux des critiques adressées à la race juive et désireux de prouver à l'univers qu'elle est capable de vivre de ses propres forces, ont voulu lui rendre sa patrie. De riches financiers ont mis leur opulence au service de cette cause. Il s'agit pour Israël d'émigrer par masse, en Palestine et d'y reconstituer le royaume de Sion. Tous les esprits vraiment libéraux, à quelque religion qu'ils appartinssent, ont applaudi à cette idée généreuse de rendre un peuple à sa patrie, une patrie à son peuple. Mais hélas, des difficultés ont surgi.

La Porte Ottomane, à qui appartient la Palestine, n'est pas décidée à l'abandonner. Sans doute des sommes énormes lui seraient allouées en compensation , mais Jérusalem est aussi un lieu sacré, après la Mekke et Médine. Puis, ce territoire est le trait d'union entre l'Asie Mineure et ce lambeau presque détaché, mais qui pend toujours, l'Arabie. D'autre part, c'est beaucoup oser que de demander à un grand empire, naguère si puissant, de céder, sans combat, encore une parcelle de son territoire. Mais le plus grand obstacle vient des Juifs eux-mêmes. Proposer à des courtiers, employés de commerce, financiers, de quitter l'Europe ou l'Amérique pour aller

labourer les plaines de Judée, c'est s'exposer à un refus catégorique. Les riches Israélites ont trouvé, dans les cités chrétiennes ou musulmanes, leur Jérusalem, et la perspective de la quitter leur sourit médiocrement. A cela il n'y a rien à faire et la création d'un royaume de Sion restera longtemps encore dans le domaine des utopies généreuses.

Les formes du paganisme étaient innombrables et cela se conçoit, puisqu'elles étaient déterminées par le milieu, le climat et la race. Le Persan, habitant un plateau exposé aux rayons d'un soleil implacable, tournait vers cet astre ses supplications et ses prières. Le Germain, dans ses forêts, adorait un cheval à la robe immaculée, témoignage de reconnaissance pour son utile compagnon. Le nègre, dans les immensités du Continent mystérieux, taille des idoles à face de gorille, ressemblant à ces redoutables voisins.

Comment, sous le ciel de l'Europe méridionale, une population civilisée, douce, de sang aryen, a-t-elle compris l'idée de Dieu ? La Grèce ancienne va nous l'apprendre.

Loin d'être pelées et arides comme à présent, les montagnes de l'Hellade étaient partout cou-

vertes de hautes forêts. Les soldats de Xercès réveillaient par le bruissement des feuilles sèches les sentinelles placées aux Thermopyles. Les ruisseaux, endigués par de puissantes racines, coulaient dans un lit étroit et ne tarissaient jamais. La vigne et l'olivier abondaient. Çà et là, le sol, à peine entrouvert par le soc en bois dune charrue primitive, se parait d'une riche moisson. Tout autour, la mer dessine au hasard des golfes et des caps ; tandis qu'à tous les points de l'horizon on voit surgir des flots quelque île enchanteresse. Rarement la forêt recèle dliôtes dangereux ; les fleuves ne donnent asile à aucun monstre, la mer elle-même semble sous le ciel toujours bleu ignorer la tempête.

En ces lieux charmants une population intelligente et douce, sociable au plus haut degré, se plaisait à vivre.

La fécondité de leur sol, la douceur du climat dispensaient les Grecs des durs travaux des champs. La simplicité de leurs mœurs n'exigeait pas de leur industrie de patients efforts. La frugalité de leur vie n'imposait pas aux commerçants de pénibles recherches.

Toutes les forces, toute l'énergie de la nation se tournaient vers les productions artistiques.

Passant de longues heures oisives sur l'agora, vivant dans la rue, le soir dansant et chantant sous les oliviers, l'Hellène appréciait la philosophie, se délectait aux combats d'éloquence, goûtait le chant et la danse. Très épris de sa beauté, jaloux d'en perpétuer le souvenir, le Grec se plaisait à tailler dans le marbre de ses montagnes l'image des athlètes, parangon de la splendeur humaine. La pudeur, cette fausse vertu, qui n'est autre que le sentiment confus de sa propre laideur, lui était inconnue. C'est avec un légitime orgueil que les Grecs étalaient la nudité de leurs corps admirables, fortifiés par les jeux gymniques, assouplis par l'usage fréquent de l'huile.

Cette nation de philosophes transcendants, de fins lettrés, d'orateurs véhéments, d'artistes hors de pair, bien loin de se représenter Dieu comme le bourreau de ses créatures, le concréta sous des formes séduisantes. Zeus symbolisait la toute puissance, Apollon lart et la poésie, Minerve la sagesse, Vénus la beauté sûre d'elle-même et prodigue de ses faveurs. Rien n'était plus ingénieux ni plus charmant que ces fines allégories : la fortune dont la roue tournait sans cesse, la vérité toute nue qui se cachait au fond d'un puits. En dépit des siècles, poètes et artistes n'ont pu abandonner ces gracieuses fictions.

D'un joug aussi léger, l'esprit humain ne s embarrassait guère, et le génie, sans entraves, pouvait enfanter mille créations sublimes. Platon écrivit ses admirables dialogues ; Aristote analysa les opérations de l'entendement avec une rigoureuse précision ; Archimède entrevit les lois physiques dont la science moderne devait tirer parti ; Pythagore, Euclide, posèrent les bases inébranlables sur lesquelles reposent la Géométrie et la Numération ; Phidias laissa d'inimitables chefs-d'œuvre.

La religion, que pratiquaient tant d'hommes éminents, a été poursuivie de sarcasmes. Dne haineuse intolérance a représenté les Platon, les Archimède, les Phidias, comme les stupides adorateurs d'un morceau de bois ou de marbre. Ces grands peintres, ces sculpteurs incomparables se seraient inclinés devant l'œuvre de leurs mains. Ces philosophes, qui ont pu être égalés mais qui ne seront jamais dépassés, eux qui entassaient les arguments les plus péremptoires, évoluant à l'aise dans le dédale de la métaphysique, auraient abaissé leur génie à croire qu'une vile matière était le dieu lui-même. Le seul fait d'émettre une opinion aussi monstrueuse est blasphémer la raison humaine, l'insulter dans ses plus nobles champions.

Au paganisme gréco-romain, dont le premier précepte était le culte de la beauté et la tolérance la suprême vertu, devait succéder le Christianisme, trait d'union entre les croyances orientales et les coutumes romaines.

Après le drame du Golgotlia, quelques chrétiens vinrent à Rome. Dans cette immense cité, les repaires de misère furent les lieux où les prêcheurs opérèrent leurs premières conversions. Succès obtenu parmi la foule des vaincus et des esclaves, entrevoyant dans la brume mystique des dogmes irraisonnés un avenir meilleur.

L'esprit romain, amoureux de la précision, répugnait à ces nuageuses espérances, à ces mystères troublants ; d'autre part, la condition sociale des prédicateurs excitait la défiance. Les classes instruites et riches ne parlaient du christianisme qu avec horreur et mépris, le confondant avec le mosaïsme si abhorré. Les gens du peuple témoignaient, eux aussi, une aversion marquée.

Dans le corps de garde du mont Palatin, le stylet d'un soldat a tracé, sur le mur, le croquis grossier d'un âne crucifié ; méprisant sarcasme adressé à la nouvelle religion.

(( Alexaménos adore son Dieu », dit l'inscription en un grec fantaisiste. Pour que personne n'hésitât, le dessinateur a mis tout en haut Y, l'initiale de Jésus.

Certains empereurs violents, Néron, Domitien, ceux-même qui se sentaient enclins à l'indulgence, Trajan, Marc-Aurèle, prirent des mesures rigoureuses contre des novateurs qu'ils jugeaient subversifs. Pourtant le christianisme sortit triomphant des difficultés initiales et des persécutions. Ce fut à la faveur d'un bouleversement terrible : la chute du monde romain sous les coups des Barbares.

Le dalmate Dioclétien, l'africain Septime- Sévère. le Syrien Héliogabale, le germain Magnence, le Thrace Maximin, revêtaient la pourpre des Césars. Les filles de Lucrèce et des Cornélie se vouaient à la stérilité pour conserver à leurs plaisirs une saveur sans mélange. Messaline quittait furtivement le palais impérial pour s'aller prostituer dans les bouges de Suburre.

Pour juger de l'effroyable débauche qui pourrissait le monde romain, il nous faut entrer à la suite de Pétrone dans l'appartement privé des citoyens. Il s'y passait d'infâmes orgies. Ne pas afficher de goûts contre nature, c'était se

classer parmi les gens vertueux. Ce n'était pas seulement les puissants et les riches qui se livraient à de tels débordements, c'était tout le monde : les artisans, les paysans, les soldats.

(( In Tusco vico, écrit Plante, ihi sunt hominea qui ipsi sese venditant ». (Curculio).

Les esclaves recherchaient dans les plus révoltantes pratiques un soulagement à leurs misères. L'innocence et la chasteté étaient inconnus. Les enfants, dès leur plus bas âge, étaient instruits de tout. Si l'on doutait de la véracité des historiens et des satiriques, les fresques de Pompéi sont là pour confirmer les pires médisances.

Sortir l'humanité de ce cloaque était l'unique préoccupation des philosophes. Ils n'y réusssirent pas. Les chrétiens arrivèrent, prônant la continence, préconisant le célibat et la virginité. Leurs doctrines passèrent pour un antidote. Submergée sous le flot des esclaves, des affranchis, des nouveaux citoyens, des aventuriers accourus de toute part, la race romaine avait cessé d'exister. La plèbe n'avait aucun attachement pour les dieux latins.

Subitement le monde romain s'enfonça dans la boue et dans le sang. Les nations du Nord

ESSAI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE Sq

passèrent les monts et dressèrent leurs tentes de cuir sur les débris des palais de marbre. Les disciples de Jésus annoncèrent aux vaincus la fin de leurs maux s'ils se plaçaient sous l'égide du Dieu inconnu ; aux vainqueurs ils s'affirmèrent comme des apôtres chargés d'enseigner une loi nouvelle à l'univers.

Les Barbares s'inquiétaient peu des doctrines religieuses et ne comprenaient rien aux poétiques fictions gréco-romaines ; ils acceptèrent les mystères chrétiens qui ne paraissaient pas devoir les gêner. Plus difficiles à convaincre furent les vaincus, qui ne se résignèrent que devant un fait accompli.

La religion chrétienne procède de trois influences. L'esprit judaïque s'affirme dans la brutalité des dogmes et dans l'intolérance de certains préceptes : « Hors de l'Eglise, point de salut. » Mais elle est surtout romaine. Les habitudes latines ont servi de base à la morale chrétienne.

Les premiers apôtres, suspects par le fait de leur origine juive, se sont romanisés et grécisés à l'envi. Le grec et le latin sont devenus langues liturgiques, tandis que l'hébreu, considéré comme un parent pauvre, a été négligé. C'était

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la Bible. Les premiers puisent uniquement dans l'Ancien Testament, les seconds plus spécialement dans le Nouveau. De tous temps, ce code de la doctrine eut dû être, semble-t-il, entre les mains de tous les fidèles. Il n'en était rien et sa lecture était, sinon prohibée, du moins rendue impossible. Les papes, avec leur finesse italienne, [devinaient un danger à la divulgation des livres sacrés ; ils n'en laissaient circuler que des extraits, d'informes copies soigneusement expurgées, tels des classiques latins ad usum delphini. Mais, un jour, la raison humaine demanda un peu plus de lumière, lasse qu'elle était de s'en rapporter aux enseignements d'un prédicateur ; elle fit alors de singulières découvertes. Ce livre, qu'on disait révélé, renferme des absurdités, des contradictions et bien d'autres choses encore. Le livre de Joseph. rpUii d'Esther, sont d'amusants romans orientaux ; le reste, dénué de critique et de méthode, ne peut prétendre à aucune valeur historique ni scientifique. On serait, à chaque page, tenté de s'écrier : (( Vraiment, le bon Dieu nous en sert de fameuses, quand il se met à révéler ! »

Le Livre des Rois raconte gravement : Le saint roi David vieillissait, il ne pouvait se réchauffer. Ses serviteurs dirent entre eux : « Cher-

chons une jeune vierge, qui se tiendra près du roi et dormant contre sa poitrine, le réchauffera. » Ils choisirent pour l'emploi Abisaq la Sunamite. C'était une belle fille, elle partagea la couche de David, mais resta vierge. (Li\Te III, chapitre I).

C'est le même service que certaines vieilles femmes, qualifiées de noms peu aimables, cherchent à rendre à de vieux messieurs galantins et fortunés. Mais la révélation ne s'est pas étendue aux magistrats de nos jours.

Le saint roi Salomon donne aux jeunes gens le conseil de fuir les courtisanes: a Vers le soir, je vois arriver une femme en toilette recherchée, elle s'approche d'un jeune homme, l'excite et dit : — Viens chez moi. j'ai parfumé mon lit, mon mari est en voyage. » Le roi a certes absolument raison quand il recommande à la jeunesse de ne pas tomber dans ce piège, d'autant qu'il ajoute : a Nombreux ceux qui sont sortis malades, nombreux ceux qui sont morts à la suite de ces commerces criminels. » (Proverbes. Chapitre VII).

Le saint roi, qui possédait chez lui sept cents femmes traitées comme des reines et trois cents concubines, (Les Rois, livre III, chapitre XI),

n'ignorait rien de ce qui se passait dans les quartiers interlopes de Jérusalem. Le jeune homme auquel s'adressait ces sages conseils eût pu répondre : (( 0 roi très puissant, si j'avais chez moi une égyptienne experte dans l'art des voluptés, ou quelque blonde galiléenne aux plantureux appâts, n'eussé-je qu'une bédouine au corps desséché par le soleil, je me rangerais à vos avis. »

Salomon montrait comme tous les législateurs de jadis, de maintenant et de l'avenir, qu'il est plus facile de reprendre d'une faute que d'enseigner à l'éviter.

Il y a bien d'autres choses encore dans ce livre incohérent, littérature d'un peuple moitié cultivateur, moitié berger, très grossier, très sensuel et dont l'ignorance n'avait d'égale que l'orgueil.

Le prophète Mahomet assurait avoir reçu sa mission de Dieu lui-même. C'est une affirmation que n'ont jamais manqué de faire tous les prêcheurs de religions. La tient-il, comme il est vraisemblable, de son propre génie, son œuvre n'en est pas moins prodigieuse. La rapide extension de l'Islam dépasse l'imagination. Le miracle et la réalité semblent se confondre.

Plus sablonneuse, plus grillée, plus stérile que la Palestine, l'Arabie a bravé les invasions. Rome a dédaigné cette maigre contrée. La puissance romaine s'est contentée de châtier les hordes pillardes qui franchissaient la vague frontière de Syrie. Le contact, pour avoir été passager, n'en fut pas moins rude. L'imagination arabe en resta frappée. Rome s'écroula, mais son nom est resté, à travers les siècles, sur les lèvres des nomades. Le Turc, nouveau venu, ignore le roumi, tandis qu'il connait le Franc ; l'Arabe en est resté aux conquérants antiques.

Les légions romaines, qui comptaient dans leurs rangs tant d'étrangers de toute naissance, ne reçurent que très peu d'Arabes. La discipline était trop insupportable à ces bédouins. Le seul dont le nom ait acquis quelque célébrité est ce Philippe qui revêtit une pourpre éphémère.

Incapable de se plier à une autorité autre que celle des chefs de famille, l'Arabe ne pouvait que difficilement se mêler aux autres peuples. Odénat et Zénobie essayèrent en vain, par la fondation de Palmyre, de fixer leur humeur aventureuse. Peine inutile. Leur vie errante fut leur meilleure défense contre leurs ennemis du Nord, de l'Ouest et de l'Est : les Romains, les Abyssins et les Persans.

De ces peuplades grossières est issu le prophète.

Orphelin, contraint par la misère à pratiquer un obscur métier, Mahomet voit tout à coup ]a fortune lui sourire. La riche veuve Rhadidjah s'éprend de lui, en fait un citoyen opulent et considéré. Mahomet profite de ces avantages pour prêcher une nouvelle doctrine. Chassé de la Mecque par une famille rivale, les Koraïschites, le prophète est accueilli à Médine et suivi de disciples énergiques, capables de répandre par les armes la religion nouvelle. Quelle différence entre cet Ali toujours au premier rang des combats et ce pusillanime Pierre, le pêcheur de Nazareth, si prompt à renier sa foi. Aussi, bientôt, La Mecque, les Koraïschites, l'Arabie entière après la bataille de Bedr, adoptent avec enthousiasme la loi de Mahomet.

La mort du prophète, les compétitions de sa succession n'arrêtent pas les progrès de l'Islam. Les Syriens, en 634, ne peuvent arrêter l'armée de Khalid ; les Persans ne résistent pas à Sad. Le calife conquérant Omar est élu. L'Egypte et la Perse se soumettent.

Les Ommeiades tournent leurs regards vers le Maghreb et désormais le grand effort islamique sera dirigé vers l'Afrique, ce boulevard de

la foi, ce champ incommensurable ouvert aux ardeurs du prosélytisme.

Au prix des plus grands efforts, les Romains avaient brisé en Afrique la domination Punique et dès lors la civilisation latine s'était épanouie aux flancs de l'Atlas. Hippone (Bône), Cœsarea (Cherchell), Girta (Constantinej, Sitifis (Sétif), Volubilis, étalaient le faste des cités Antiques. Partout des arcs de triomphe, des statues érigées au César divin, des thermes où les citadins viennent se délasser des jouissances voluptueuses, des aqueducs qui amènent de très loin l'eau glacée des montagnes, des gymnases, des portiques où se promènent les courtisanes, des amphithéâtres où s'entretuent des gladiateurs ou les fauves amenés à grands frais du fond des forêts.

A la chute de Rome, les Vandales ont traversé le détroit de Gibraltar et se sont taillés un empire. Leurs violences légendaires ne furent qu'un incident dans l'histoire du pays. Hommes du Nord, habitués aux excès de nourriture et de boisson, les Vandales fondirent comme la neige au soleil, sans laisser d'autres traces que de rares peuplades aux cheveux roux, aux yeux bleus, établies dans le Rif. Les Byzantins portèrent, sans grand effort, le dernier coup au royaume éphémère de Genséric.

Mais, est-ce le vent qui soulève ainsi le sable du désert ? Non, ce sont les envahisseurs musulmans qui accourent en masse, au galop infatigable de leurs petits chevaux. De l'iVrabie stérile sortent des nuées de conquérants. Okba fonde Kairouan, Abd-el-Mélik s'empare de Garthage, Tarik franchit le détroit et aborde au mont Galpe. Dès lors commence une série de victoires et de folles chevauchées à travers le Bled africain, l'Espagne, les campagnes de France.

Les Arabes emmènent avec eux, de Syrie ou d'Egypte, des ingénieurs, des architectes, des agriculteurs, des professeurs. Elche se couvre de palmiers, la huerta de Valence est sillonnée de canaux, la mosquée de Cordoue allonge ses rangées de colonnes, la Péninsule endormie sous la domination des Goths se réveille à une vie nouvelle.

Faut-il rappeler que de nombreux chrétiens venaient à Gordoue compléter leur instruction. 11 fallait que l'enseignement eût une haute valeur pour triompher de l'horreur qu'inspiraient les infidèles. Ramon Lull et Gerbert devenu pape sous le nom de Silvestre 11 sont des élèves de l'école musulmane.

Du rivage africain d'autres conquérants s'élan-

çaieiit pour jalonner de postes fortifiés, non seulement les iles de la Méditerranée, mais pour s'installer en Provence à la Garde-Freinet (i) d'où ils rayonnaient, tantôt chevauchant à travers les plaines, tantôt suivant le sommet des montagnes. Le Dauphiné, la Savoie, le \ alais, l'Auvergne même si abritée par sa position centrale, reçoivent leur redoutable visite et montrent encore ça et là leurs postes fortifiés. Ces petites troupes étaient incapables de fonder un empire. L'armée vraiment conquérante s'avançait par l'Espagne,

Les Franks de Charles-Martel remportèrent à Poitiers la funeste victoire qui devait laisser longtemps encore l'Europe plongée dans la barbarie. Ce n'était pas seulement une religion nouvelle qu'apportait Abd-el-Rhaman. c'étaient aussi les Arts et la civilisation de l'Orient. Le patriotisme n'eût rien perdu (il n'existait pas), l'humanité eût beaucoup gagné. L'effort prodigieux et stérile des Croisades eût été épargné. Le progrès eût devancé le cours des siècles. Ces expéditions si vantées n'ont eu d'autre résultat que de creuser, entre Musulmans et Chrétiens;, un abîme qui ne s'est plus comblé. Ebranlée une

(i) La Garde-freinet, département du Var.

première fois par l'épée des Franks, la puissance musulmane finit par succomber en Ibéri(3 sous les coups répétés des monarchies Castillane, Aragonaise et Portugaise. L'Islam recule sur la rive africaine où de hardis campeadores vinrent l'attaquer, sans succès d'ailleurs. Sébastien de Portugal disparaît à la bataille d'El Ksar el Kébir, l'armée de Charles-Quint est anéantie devant Alger, Euldj-Ali massacre dans Tunis les soldats de Philippe II ; Tanger, apportée en dot par Catherine de Bragance, est évacuée par les Anglais (1684).

Libres enfin sur le sol africain, les Musulmans tournent leurs ardeurs religieuses vers le Soudan et convertissent en masse les populations nègres du continent naguère mystérieux,

L'Islam n'a rien perdu de sa force, rien changé de sa doctrine. Les Sourat du Coran servent de base à tous les actes religieux et civils. Chaque année le pèlerinage à la Kaaba attire à la Mekke une foule de croyaots. Quelle rude épreuve, pourtant, que les 85 kilomètres qui séparent Djeddah delà ville sainte. Tête nue sous le soleil tropical, enveloppés des tourbillons d'un sable brûlant, les pèlerins s'acheminent lentement vers la patrie du prophète. Comme nous sommes loin des Avagons capitonnés et des

trains de plaisir à destination de Rome ou de Lourdes,

Quels sont les points fondamentaux de l'Islam ? Unité de Dieu, jugement posthume, récompenses ou châtiments éternels. Le Coran prescrit la prière, l'abstinence du vin, le pèlerinage, l'aumône, la guerre sainte, les ablutions. Observateur perspicace de la nature humaine, Mahomet autorise la polygamie. Les affreux désordres que l'ivrognerie cause chez les peuples chrétiens n'existent pas dans les nations musulmanes ; chez elles non plus, aucune fille ne reste sans mari, aucun enfant sans père.

Abandonnant leur grossier fétichisme et leurs sacrifices sanglants, les nègres se rallient volontiers au monothéisme et c'est pour l'humanité un progrès immense. Le fétichisme ne possède ni règle ni autorité ; l'Islam discipline l'homme et donne à la famille sa véritable constitution.

Il règne en Europe un préjugé puissant contre la religion du Coran. Il n'est pas un grossier paysan en Pologne ou en Sardaigne qui ne s'estime au-dessus des sobres et tranquilles musulmans. Illusion heureuse, puisqu'elle aide ces infortunés à supporter leurs misères, mais combien fausse ! Aux mille besoins que l'Européen

s'est créés, le Musulman oppose la simplicité de ses mœurs, la sobriété de ses repas et la régularité de sa vie. Préoccupé de l'observance de sa loi, le disciple de Mahomet se garde avec soin des deux fléaux qui désolent l'Europe : le surmenage et l'alcoolisme.

Cela n'empêche pas quantité d'hommes, ignorants ou sectaires, d'aller partout répétant : « L'Islam est incompatible au développement de l'esprit humain et au bon fonctionnement d'une nation. Voyez, ajoutent-ils, l'Egypte au temps des Mamelouks ou l'Empire Marocain ».

Vraiment c'est incriminer l'Islam de faits bien étrangers à son ressort. Les Mamelouks, nés chrétiens pour la plupart et volés à leurs familles, n'étaient qu'une horde de brigands imposée par la Turquie à l'Egypte. Ces misérables avaient élevé l'anarchie et le désordre à l'état d'institution. Les fonds publics dilapidés, les vexations les plus absurdes chaque jour en vigueur, les citoyens menacés dans leur vie et dans leurs biens, tels étaient les résultats de l'administration des Mamelouks. Au Maroc, la tyrannie des sultans et leur despotisme imprévoyant a laissé le pays s'enliser dans la barbarie.

Reprocher à l'Islam ces désordres serait d'autant plus injuste qu'en aucun pays les

prêtres n'ont eu aussi peu d'autorité. Sultans et pachas ne sont pas d'humeur à supporter une puissance rivale. En dehors des questions religieuses, le muphti n'est rien et à peine obtient quelques marques extérieures de respect. Chaque contrée, d'ailleurs, marque dans le cours de son développement des temps d'arrêt. La prospérité de la France faisait l'admiration de Brunetto Latini vers 1260. Qu'était devenue cette prospérité au sortir des terribles épreuves de la guerre de Cent Ans. Sous le règne du Roi Soleil, époque si brillante pour quiconque n'entre pas dans le détail,, Labruyère a tracé du paysan cette image effrayante : « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par les campagnes, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulé, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. » Une pareille description dispense de tout commentaire.

Parfois l'on entend reprocher aux Musulmans leur propension au fatalisme ; mais, que signilîent donc ces mots de chance, hasard, déveine, dont la conversation est fréquemment parsemée. N'est-ce pas toujours une vague croyance au Fatum antique qui gouvernait même les Dieux. Les inégalités sociales ne conduisent-elles pas au fatalisme ? Le sort infortuné de certains hommes, de certaines familles, excite notre pitié. En vain ces malheureux opposent à l'adversité une ténacité indomptable ; à peine approchent-ils du but de leurs aspirations, que le malheur roule sur eux comme un rocher de Sisyphe, péniblement hissé. Pour d'autres, au contraire, privilégiés de l'existence, les pierres du chemin se changent en roses. Désirent-ils les honneurs, ils n'ont qu'à les briguer ; la fortune leur décoche ses plus gracieux sourires.

L'homme qui n'a jamais quitté les pays chrétiens ne peut s'imaginer à quel point la religion influe sur les mœurs. Les Maltais sont essentiellement différents des Européens par l'origine, le tempérament, la langue ; ce sont des Arabes à peine croisés. Malgré tout cela, le Christianisme a creusé un abîme infranchissable entre eux et les Musulmans.

Les mœurs de l'Orient, en séquestrant les fem-

mes, témoignent d'une sage prudence. Par contre, les populations musulmanes se privent de tout secours féminin. Quel disciple de l'Islam permettrait à sa fille de partir dans une maison étrangère comme servante ? Il ne l'autoriserait même pas à fréquenter un atelier comme ouvrière. C'est très prudent, sans doute, mais cette précaution met les Musulmans en mauvaise posture sur le terrain économique, chaque fois qu'ils se rencontrent en présence d'une nation chrétienne.

Pourquoi l'Islam, dont les préceptes moraux sont empreints de la plus profonde sagesse, n'estil pas devenu prépondérant dans l'humanité. La cause en tient uniquement à ce que les Arabes qui en ont été les apôtres ont dû convertir d'abord les populations qui les avoisinaient.

A cette tâche, aux efforts guerriers qu'il a fallu faire pour étendre leur domination sur les immenses territoires de l'Asie et de l'Afrique, leur élan s'est usé. Ils n'ont pu s'implanter solidement en Europe. Le Christianisme, au contraire, s'était surtout propagé au sein des nations barbares qui avaient renversé l'empire romain. Ces peuples, en possession de plantureuses régions, ont augmenté de population dans des proportions incroyables et, pendant ce temps, à

chaque nouvelle génératiou, la foi chrétienne poussait de solides racines.

Un jour \int où Christophe Colomb planta la croix sur un continent nouveau, en même temps que Tétendard de Castille et de Léon. Ce fut pour la religion de Jésus une carrière indéfinie qui s'ouvrait. L'avance maintenant est telle qu'elle ne sera jamais ratrapée.

Les Européens considèrent la religion comme un complément de bonne éducation. Quelquesuns cherchent bien dans la métaphysique religieuse la satisfaction de leurs instincts mystiques. D'autres transforment les aspects les plus banaux en une poétique vision. Le plus grand nombre se borne à envisager le culte comme une « respectability ».

Les Orientaux sont plus fermement attachés à leurs dogmes. Une religion est aussi nécessaire à leur vie que l'air qu'ils respirent. C'est pourquoi l'Orient restera la terre d'élection où germeront toutes les croyances nouvelles, produits de cerveaux échauffés et de nerfs vibrants.

L'esprit d'analyse et de froid raisonnement qui caractérise l'intelligence européenne possède une puissance irrésistible pour saper les bases d'une religion ; il est d'une incapacité absolue pour en procréer de nouvelles.

Deux Français, d'intelligence supérieure et d'un talent qui confinait au génie, ont parcouru l'un et l'autre l'Orient, à peu d'intervalle. La communauté d'origine et d'éducation, une similitude de goûts et d'ambition, auraient dû les amener à éprouver des impressions identiques. Au contraire, rien de plus opposé, de plus contradictoire que leurs jugements. Le premier est Chateaubriand, un penseur, un romancier intéressant, historien par instants ; l'autre est Lamartine, l'exquis poète, un merveilleux écrivain aux accents émouvants, historien lui aussi.

Le premier s'est dépouillé, en abordant l'Orient, de tout fardeau d'éducation et de réserve ; il apporte dans ses rapports avec les Turcs la brutalité d'un pionnier américain. Aussi, mille difficultés surgissent qui aigrissent son humeur et les moindres incidents deviennent matière à d'acerbes critiques. Il est violent, injuste, se livre à d'ignobles voies de fait, se colleté avec des subalternes dans l'antichambre des pachas. Faut-il s'étonner ensuite de la partialité de ses jugements? Tout vibrant de colère, il bouillonne d'exaspération et la passion se traduit à chaque ligne.

(( Les Turcs ne sont pas des oppresseurs ordinaires, quoiqu'ils aient trouvé des apologistes,

Un proconsul pouvait être un monstre d'impudicité, d'avarice, de cruauté ; mais tous les proconsuls ne se plaisaient pas, par système et par esprit de religion, à renverser les monuments de la civilisation et des arts, à couper les arbres, à détruire les moissons même et des générations entières ; or c'est ce que font les Turcs tous les jours de leur vie. »

Au contraire, les Turcs, venus du Nord, ont conservé un goût très vif pour la nature. Us affectionnent les jardins, plantent des arbres, savent encadrer leurs maisons dans des bosquets. Leur âme douce et rêveuse, leurs mœurs simples et honnêtes leur font aimer la campagne et ce n'est que contraints par la misère qu'ils abandonnent la vie rurale.

Espérons que les observations rapportées d'Amérique par Chateaubriand ont serré la vérité de plus près.

Tout autre est Lamartine. Il n'a pas cherché, dans les solitudes glacées de la baie d'Hudson, un passage pour les navires ; il n'a pas fréquenté les trappeurs canadiens ni les Peaux-Rouges, mais il s'est intéressé à ce peuple de Naples, si original, si naïf, si passionné dans ses moindres actes. Cette fréquentation l'a préparé à bien aborder l'Orient.

Ses impressions affinées dénotent un état d'âme très différent ;

(( A un œil sans préjugé, il n'y a pas de comparaison entre la noblesse, la décence, la grâce sévère des mœurs arabes, turques, indiennes, persanes, et les nôtres. On sent en nous des peuples jeunes sortant à peine de civilisations dures, incomplètes ; on sent en eux les enfants de bonne maison, les peuples héritiers de la sagesse et de la vertu antique. Leur noblesse qui n'est que la filiation des vertus primitives, est écrite sur leurs fronts et empreinte dans toutes leurs coutumes ; et puis il n'y a pas de peuple parmi eux. La civilisation morale, la seule dont je tienne compte, est partout de niveau. Le pasteur et l'émir sont de la même famille, parlent la même langue, ont les mêmes usages el participent à la même sagesse, à la même grandeur de traditions, qui est l'atmosphère d'un peuple. »

Il est écrit dans le Coran : « Nous croyons pn Dieu et en ce qu'il nous a révélé. Nous croyons à ce qu'il a révélé à Moïse, à Jésus, à tous les prophètes et nous n'établirons pas de différence entre eux. » Telle est pourtant la reUgion qu'on ose accuser d'intolérance. Trouverait-on ailleurs une conception plus généreuse et plus large ?

Toute société commence par le polythéisme.

Il semble que la pluralité des dieux ait un rapport étroit avec la fougue et l'exubérance de la jeunesse. La conception d'un Dieu unique marque l'arrivée d'un peuple à l'état complet de civilisation. L'athéisme est le signe précurseur de la fin d'un monde. Ces théories désolantes, cette sécheresse d'imagination et de cœur ressemblent à s'y méprendre à l'impuissance de la vieillesse, à sa tristesse sans espérance. Journaux, revues, conférences, obéissant à un mot d'ordre, avaient publié, urbi et orbi, la faillite de Dieu. Cette puissance mystérieuse n'existait pas puisqu'elle ne tombait pas sous nos sens. L'argument était misérable, puisqu'il plaçait les déductions de notre raison au-dessous des données delà \Tie ou de l'ouïe. Puis les années s'écoulèrent. Plusieurs promotions d'instituteurs, primaires orgueilleux de leur petit savoir, s'évertuèrent à inculquer le matérialisme à la jeunesse. Cette théorie flatte trop les passions pour ne pas séduire les natures bestiales. Peu à peu, la Société vit surgir des garçons en proie aux appétits les plus furieux, sans qu'aucun frein ne vint arrêter l'essor de leurs convoitises. Les tribunaux se remplirent ; les prisons et les bagnes regorgèrent. Les crimes se multiplièrent dans une proportion telle que la nation trembla. L'audace des jeunes brigands terrifia les classes

sociales à tel point que tous les êtres capables de raisonner tirèrent unanimement la même conclusion : « Une société ne peut exister sans religion. »

Sans doute, un gouvernement affolé d'athéisme ne permet pas à ces sages réflexions de produire leur effet, mais le coup est porté. Dans l'esprit des peuples, la débâcle des hommes sans Dieu se prépare complète et irrémédiable.

ESSAI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE 6l

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