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LA PATRIE

La patrie n'est autre chose que la famille agrandie, dans laquelle on fait entrer non seulement les parents, mais leurs parents aussi, même ceux qui l'ont été jadis et qui ont cessé de l'être. Tous ces hommes, issus à l'origine d'un ancêtre commun, suivent les mêmes usages, présentent dans leur entendement comme dans leur complexion des ressemblances plus ou moins frappantes. A la faveur du langage, des habitudes, du voisinage, ainsi que du souvenir plus ou moins vague d'une consanguinité ancienne, un lien mystérieux unit tous ces êtres et les groupe. Un danger vient-il menacer l'un d'entre eux, la solidarité s'éveille et l'on voit surgir le sentiment du (( patriotisme », source

d'actes généreux et héroïques, souvent barbares.

La patrie n'est pas un vain mot, mais une réalité qui se lit sur les visages ou encore dans les œuvres nationales. Le génie d'un peuple diffère du génie d'un autre. Les conditions de la vie, le climat, le sol, le voisinage des montagnes ou d'un océan, amènent des adaptations très typiques.

Les familles groupées éprouvent le besoin de s'organiser en monarchies ou en républiques. Les besoins de la défense ou un désir de conquête amènent des alliances, parfois des annexions. Les familles royales détachent ou apportent en dot des provinces. Les frontières d'une patrie varient, séparant arbitrairement les familles. L'Europe a subi de tels changements que nous voyons Charlemagne, pour ne citer que lui, revendiqué à la fois par l'Allemagne et par la France. Quelle nationalité assigner à ce Carolingien, originaire d'Hersthal, fondateur d'Aixla-Chapelle et qui parcourait sans cesse du Rhin à l'Ebre, du Tibre au Danube, les provinces do son vaste empire ?

Le patriotisme antique excite notre admiration et parfois nous révolte. Il est beau de sacrifier sa vie à son pays, mais immoler son

propre fils comme Bnitus, recourir à l'assassinat comme Mucius Scœvola, violer la foi jurée comme le Sénat le fit à l'égard des Samnites, de Viriathe, des Carthaginois, sont des actes odieux. Jadis on les trouvait sublimes. Ce qui apparait comme une vertu, n'était en réalité qu'une nécessité absolue. La guerre antique était féroce. Si sanglant qu'eût été le combat, il n'était pourtant que le prélude d'une série de cruautés. Défendre sa patrie était non seulement défendre sa vie et son bien, mais l'existence et la liberté de sa famille. L'envahisseur ne se bornait pas à tuer les vaincus, à faire périr blessés et prisonniers dans d'affreux tourments, mais il s'installait, lui, ses femmes, ses enfants, ses esclaves, ses troupeaux, sur les terres des vaincus, réduisait en servitude les enfants, les femmes et les filles, prenait tout ce qu'un homme peut prendre à un autre.

La guerre, fort heureusement, a perdu ce caractère implacable. Les excès d'une armée victorieuse ne sont plus que de l'enfantillage à côté des brutalités du temps passé. Pour la masse des citoyens, la conquête de leur pays et son annexion à quelque autre empire limitrophe a tout juste la valeur d'un changement de fonctionnaires.

Essayons d'analyser ce sentiment complexe. La patrie est-elle le pays où nous sommes nés ? Les hasards de la naissance sont grands. Combien d'hommes sont nés dans un pays étranger, parfois ennemi, qu'ils auront quitté très jeunes, sans jamais plus le revoir. Ln Français, né au Tonkin, ramené en Europe dès son bas âge, est-il Tonkinois ? La patrie est-elle le pays des parents, mais alors le cas inverse existe. Combien d'Italiens et d'Allemands nés ou simplement amenés tôt en Amérique n'ont plus voulu connaître que cette nouvelle patrie. Ce n'est donc, dans certains cas, ni la contrée natale, ni la contrée originelle. La notion de patrie ne serait qu'un vague sentiment irraisonné, fait d'un ensemble de personnes et de choses, de parents, de vieux amis, de souvenirs agréables dans un cadre qui nous est familier. Si ces conditions manquent, et le fait se produit lorsque la patrie s'est agrandie, l'homme n'a plus pour s'attacher à son propre pays que des raisons théoriques. Un être infortuné qui ne trouve sur sa terre natale ni amis, ni femmes, se souciera peu de sa patrie ; pour s'en détacher, il n'aura aucun lien à rompre puisqu'il n'en aura formé aucun. C'est ce qui nous explique pourquoi, dans l'antiquité, même dans la société romaine si passionnée pour la grandeur de sa ville, il s'est

trouvé des hommes pour dire hautement : <( Où l'on est bien, là est la patrie ». D'ailleurs, la famille ne défend pas toujours contre les dissensions. Les petites patries sont les plus troublées. Le petit nombre des citoyens n'a jamais été uno garantie de sécurité intestine. Gand, Pise, Colo ofne, sont là pour en témoigner. Nous devons donc regarder d'un œil favorable l'extension do la patrie, sans prendre garde si nous sommes conquérants ou annexés.

La domination romaine fut un bienfait pour l'Europe. Des milliers de peuplades qui se seraient harcelées de guerres continuelles, oublièrent leurs anciennes divisions : La paix régna d'un bout à l'autre de l'empire ; les arts fleurirent, une langue unique se parla, le commerce apporta en tous sens les produits les plus variés et la guerre fut rejetée bien loin sur les confins du monde barbare. Le morcellement féodr.l détruisit l'œuvre des Romains et la fit regretter >^ous certains rapports, puisque l'unification sous un pouvoir royal apparut comme un progrès.

Les admirables voies romaines n'existaient plus, faute d'entretiens, et la difficulté des communications amenait des famines fréquentes. Le blé pourrissait dans les greniers d'une province, tandis qu'une contrée voisine agonisait

dans les tortures de la faim. Chaque pays devait se suffire à lui-même et les soucis matériels obsédaient les esprits. Ce manque de loisirs studieux, l'absence d'exemples, nuisaient à l'intelligence humaine.

Cependant, ces réserves faites, il convient d'ajouter que le Moyen-Age n'a pas amené toujours et en tous lieux l'oppression et l'ignorance. Les maux subis étaient la conséquence d'invasions. L'Europe occidentale était aux prises avec les Northmen et les Sarrazins ; l'empire d'Orient luttait contre les Hongrois et les Bulc^ares ; il n'y avait là qu'une destinée inéluctable, qu'aucune faute humaine n'avait créée. Dès que les invasions s'arrêtaient, la civilisation fleurissait à nouveau.

Quel que soit le dénigrement systématique dont le Moyen-Age est victime, quel homme sensé voudra jamais regarder comme des barbares les constructeurs des églises romanes et ogivales.

Avec l'extension d'un pouvoir centraUsateur, la scène change : les entraves à la libre circulation tombent, la famine disparaît, les connaissances humaines se développent.

Le patriotisme serait de nos jours, une duperie, puisque, dans la même nation, les gens se

jalousent et se haïssent. Les difTérences de fortune ont remplacé les barrières ethniques des temps passés.

Les mauvais gouvernements se sont emparé avec enthousiasme du principe des nationalités. Le thème de la race est devenu leur argument lavori. A quiconque se plaindra de la tyrannie, des exactions, de l'injustice, la réponse invariable sera vite donnée : « Vous avez le bonheur d'avoir un gouvernement national et vous venez vous plaindre ! homme difficile ! » Et le malheureux contribuable s'en retourne la tête basse et les poches vides.

Pour certains peuples, un gouvernement national est un fléau ; le nationalisme, cette doctrine très ancienne, accommodée au goût du jour, est devenue une calamité. Si le pouvoir n'inspire pas un peu de crainte, la multitude s'efforcera de le renverser et ce sera le désordre.

En dépit de ce qu'une pareille proposition peut présenter de paradoxal, je n'hésite pas à déclarer qu'il a mieux valu souvent, pour un peuple, être vaincu que victorieux.

En 1759, la France laissait au Canada environ 65. 000 âmes. Actuellement, les Canadiens français sont au nombre de 2.3oo.ooo. En un siècle et demi, ils sont passés de i à 35. Une

croissance pareille est sans exemple dans Vhumanilé. De plus, il convient de remarquer que ces colons abandonnés par le traité de Pans en 176.5 n-étaient qu'une bande de chasseurs guère moins sauvages que les Hurons leurs amis.

Sous la domination anglaise, le développement a subi la même progression que l'accroissement numérique. Comment toutes ces merveilles se sont-elles réalisées P

1° Les Anglais victorieux commencent par se réserver toutes les fonctions civiles et militaires ; voici donc les Canadiens français, débarrassés de la politique et du militarisme. Un peuple vainqueur n'aime guère mêler des vaincus à ses propres soldats, tant que leur fidélité ne lui est pas entièrement acquise. Son premier soin est de mettre à la tête de sa nouvelle possession un administrateur ferme, éclairé, juste, tant pour prévenir les révoltes que ne pas en dilapideras richesses. Ceux-là même qui auraient été régis par une autorité partiale ou bornée se voient menés, bon gré, mal gré, dans la voie de la concorde et de la prospérité.

2» La maison de Hanovre déverse au Canada un flot d'Ecossais jacobites. Le contact des deux races, forcées de vivre en paix, développe une émulation de travail et d'entreprise qui change la face du pays.

3* L'irruption des nombreuses confessions réformées amène les catholiques à s'instruire et force le clergé à plus d'activité et de vertu.

Pendant que le Canada se développait ainsi, qu 'est-il advenu d'une autre colonie restée sous son gouvernement national ?

« L'ile de Saint-Domingue, écrit l'amiral Jurien de la Gravière, était encore en 1790 au plus haut point de sa prospérité. Tout y respirait l'orgueil d'une facile opulence. Trois fois dans ma vie et à des époques bien difTérentes. les hasards de ma carrière m'ont ramené dans les ports de Saint-Domingue. Après avoir admiré l'édifice dans toute sa majesté, j'en ai pu à loisir contempler les débris. Je ne crois pas qu'on puisse imaginer un spectacle plus navrant et mieux fait pour inspirer l'horreur des révolutions.

Avec Saint-Domingue, la France pouvait se consoler de la perte de l'Inde et de celle du Canada. Saint-Domingue produisait annuellement quatre-vingt millions de kilogrammes de sucre, trente-quatre millions de kilogrammes de café, sans parler du coton, de l'indigo, du cacao, des bois d'ébénisterie. La valeur de ces produits s'élevait presque à deux cent millions de francs, quatre ou cinq fois la valeur des exportations de

la Martinique et de la Guadeloupe réunies. En échange des précieuses denrées qu'attendaient les entrepôts de nos ports, quatre cent soixantedix navires français apportaient à Saint-Domingue des esclaves, de la farine, des salaisons, de la morue, des vins, des eaux-de-vie, des mousselines de rinde, des armes, des cordages et des voiles. Cette colonie était à la fois le pivot de notre industrie et de notre navigation marchande. »

Survient la Révolution : de toute cette Société il ne resta plus qu'un ramassis de nègres retombés dans la barbarie. Toutes les richesses de la colonie étaient anéanties. La métropole avait sacrifié sans résultat des flottes et des armées.

La communauté des intérêts est la véritable patrie. Napoléon III a remis sur le tapis l'irritant problème des races, sans se douter que cette question lui coûterait le trône. Naguère, Prussiens et Polonais vivaient en paix : les Tchèqu es étaient les plus fidèles sujets de l'Autriche. Maintenant, l'hostilité règne. D'un bout à l'autre de l'Europe, chaque province veut ressussiter son vieux dialecte, quand elle ne revendique pas son autonomie. Le nationalisme conduit à préférer le gredin né dans le pays à l'honnête homme venu de l'autre côté de la frontière. Cette

thèse est révoltante. Aussi, pour pervertir ainsi la raison humaine, le nationalisme procède par étapes. Déprécier ses voisins, passer sous silence leurs actions méritoires, ignorer leurs grands hommes, telle est la première manœuvre. Exalter l'orgueil de la multitude par des faits mengers, vanter sa patrie sans souci de la vérité, constitue la seconde opération. L'une et l'autre sont d'ailleurs couronnées d'un succès infaillible. Les masses éprouvent autant de jouissance à vilipender des hommes honorables cpi'à respirer l'encens grossier que les tribuns de carrefours brûlent sur l'autel de la patrie. Chacun prend pour lui seul l'hommage collectif. Quand l'intérêt d'un parti déchaînera la guerre, ces foules fanatisées se rueront au carnage comme des bêtes féroces.

La question des origines est pourtant bien obscure ; les savants qui l'étudient n'apportent pas grande lumière. Pour les uns, les Français sont des Gaulois ; pour d'autres des Latins ; un troisième veut mettre l'accord en les appelant Gallo-Romains. Quel chimiste analysera jamais le sang qui coule de nos veines ? A la longue, vainqueurs et vaincus ont fusionné. Pourquoi remonter à des époques lointaines ? Le fait accompli doit être accepté sans réserves. Le

Catalan de Port -\ cndres et le Flamand de Dunkerque sont aussi différents que possible, de langue, de complexion, de goûts ; pourtant, soumis aux mêmes lois, subissant les mêmes charges, ils fraternisent dès qu'ils se rencontrent hors de France. La langue française, acquisition scolaire pour l'un comme pour l'autre, devient un lien commun. Devant un pareil résultat, il n'y a pas lieu d'hésiter à accomplir les rapprochements les plus hétérogènes.

L'idée de donner à son pays des limites naturelles, un fleuve, par exemple, ou une chaîne de montagnes, parait tellement logique à la multitude, qu'elle ne s'imagine pas qu'il en puisse être autrement et qu'une frontière constituée par une borne lui parait une anomalie. Le fait de s'arrêter seulement à l'obstacle physique semble prendre la nature à témoin, l'asservir à la puissance humaine et s'assurer la pérennité. Cette conception simpliste a été adoptée avec enthousiasme par la masse des hommes pour qui la réflexion est un travail et le raisonnement une torture. En réalité, cette théorie des frontières naturelles est une élucubration, basée sur des observations inexactes. Elle est encore une de ces utopies malsaines engendrées par la Révohition.

La Convention, que chacun juge très diversement selon ses préférences politiques, était, au point de vue intellectuel, la plus belle réunion de phraseurs et de pédants que l'on eût jamais rencontrée. Les parlements fiançais, s'ils n'ont pas toujours la probité de leur célèbre devancière, conservent religieusement cette empreinte de verbiage et de sotte présomption. Tous ces médecins ou avocats, promus subitement hommes d'Etat, par la grâce d'une révolution, crurent pouvoir reculer les frontières à des bornes naturelles, avec la même facilité qu'ils avaient pris à la circonférence terrestre l'étalon de leurs mesures. La question ne résiste pas à l'examen.

Le peuplement humain a suivi l'évolution des familles. Si les enfants étaient nombreux, s'élevaient robustes et sans accidents, la tribu augmentait et rayonnait sur une plus grande étendue. Ce qui décidait du choix d'un pays, c'était la richesse du sol. Les terrains fertiles ont été occupés les premiers et l'humanité n'a songé à se borner que très tard.

A ce moment, des gens fort dissemblables se trouvaient à côté les uns des autres, dans les grandes plaines où à l'origine ils évoluaient sans se heurter. Les montagnes, plus froides, souvent couvertes de forêts, dénués de cours d'eau navi-

gables, n'ont été peuplées qu'en dernier, par les vaincus et les fugitifs. Les vainqueurs n'ont pas continué bien avant la poursuite ; ils se sont contentés d'occuper certains points en amont des riches vallées pour prévenir les retours offensifs. Il en résulte que le sommet des montagnes n'a pas toujours été une limite et que les mêmes outla^vs et proscrits ont peuplé de chaque côté les deux versants. Et pourtant, quelle puissante barrière qu'une montagne, que d'obstacles elle oppose aux voyageurs et aux guerriers !

Malgré cela, ne voyons-nous pas les populations Savoisiennes séparées des Yaldôtains. malgré leur commune origine. La crête des Hautes-Fagnes passe bien entre Verviers, la cité Wallonne, et Montjoye non moins francophone. La limite très nette des Pyrénées, choisie par les hommes d'Etat, a coupé en deux parties, fort inégales d'ailleurs, les nationalités catalane et basques.

On pourrait multiplier les exemples.

L'ancienne monarchie française, qui ne s'embarrassait pas des théories, occupait sur le vei*sant transalpin Pignerol, Exilles et Fénest relies ; elle évitait ainsi la difficulté de garder les hauts sommets.

Aucun pays n'est plus rigoureusement limité

qu'une île de la mer, et cependant l'histoire de l'Angleterre nous montre combien d'invasions y ont jeté de races diiTérentes. Que serait-ce si nous regardions dans le passé de la Sicile ou de la Sardaigne. Quelque soit sa largeur et sa profondeur, un cours d'eau n'arrête pas les relations, souvent il les fait naître. Avant les chemins de fer, fleuves et rivières étaient les grands chemins mouvants où circulait un monde de bateaux.

La pierre d'achoppement d'un pouvoir centralisateur est la qualité de ses auxiliaires. C'est chose délicate que le choix des fonctionnaires.

A l'origine, le père de famille suffisait à tout diriger. Plus tard, lorsque la cité fut constituée, les fonctions restèrent honorifiques et gratuites ; dans les grands Etats il ne peut en être ainsi. Le fonctionnaire rétribué est devenu indispensable. La répartition des impôts, leur perception, le grand nombre des questions judiciaires et administratives, réclament la sagacité de professionnels voués à une tâche spéciale.

Certes, le fonctionnarisme est chose anormale, entièrement arbitraire et, comme telle, présente des inconvénients considérables. Aussi faut-il limiter le nombre de ces scribes dans toute l'étendue du possible. Mais, les suppri-

mer entièrement, ce qui implique l'aboliiion d'un pouvoir central, c'est créer le fédéralisme. Or, rien n'est plus aléatoire. La décentralisation est une arme à deux tranchants. Si la population est assez sage pour ne mettre à sa tête que des hommes justes, tout marche bien. Mais, si l'autorité locale tombe, et cela arrivera forcément, tantôt à un endroit, tantôt à un autre, ici aujourd'hui, demain ailleurs, entre les mains d'un de ces tyranneaux de village qui ne se piquent d'aucun scrupule, la position deviendra intenable pour ses ennemis. Les exactions d'un pouvoir despotique seront d'autant plus odieuses que des haines personnelles viendront les aggraver. Un ennemi éloigné est moins redoutable qu'un ennemi toujours présent. La haine ne subit pas d'éclipsés, mais le temps et la distance en rendent les effets intermittents. La tyrannie décroit en raison du carré des distances, dirait un mathématicien.

L'Orient, si mal connu et trop décrié, a simplifié les rouages de l'administration. Les pachas et les cadis ne suivent d'autre code que leur expérience et leur droiture. L'âme occidentale est trop compliquée pour cette simplification, trop orgueilleuse* pour s'y soumettre, trop ergoteuse pour ne pas amener des erreurs.

L'accroissement de quelques cités est le danger des grands empires. Autour du pouvoir, comme autour d'une lumière, viennent voltiger des essaims^ non de papillons, mais d'êtres humains. Le miséreux lui-mcme, attiré par le mirage décevant des gros salaires, émigré vers la métropole. La santé, cette suprême richesse du pauvre, ne tarde pas à disparaître sous les atteintes du surmenage, du manque d'air, des aliments frelatés. Le riche n'est guère mieux traité; sa demeure est salubre et sa nourriture fortifiante, mais, au milieu des mille tentations, en proie à toute sorte de jouissances, il se tue ou se ruine. La grande ville étincelante de lumières, sillonnée de voitures et de tramways, décorée d'édifices somptueux et de magasins gigantesques, n'est qu'un ulcère qui ronge sourdement une nation.

Comment ne pas admirer la précaution des républiques américaines qui ont fixé le siège du gouvernement dans des cités secondaires, à Washington plutôt qu'à New-York, à la Plata plutôt qu'à Buenos-Ayres. C'est un élément d'accroissement enlevé systématiquement, à la World-City.

Le patriotisme américain, indéniable, puisque, après les grands noms des libérateurs, suit

une liste interminable de héros plus modestes, prouve jusqu'à l'évidence que l'idée de patrie se passe parfaitement de la communauté de race. Les émigrants, qui, par centaines de milliers, s'engoutTrent en Amérique, viennent de tous les points de l'Univers. Malgré la divergence énorme de tous ces éléments disparates, la nation se constitue avec régularité. Les enfants de la première génération, même ceux arrivés en bas-âge, deviennent de parfaits Américains.

A tout prendre, il en est de même en Europe où certaines nations sont extrêmement métissées. Jules César nous dépeint les Gaulois comme très grands, blonds, à carnation très blanche. Or les Français actuels, leurs descendants... présumés, sont au contraire, petits, bruns, à carnation grisâtre. Que signifie cette différence ?

La réponse est facile : les Gaulois n'étaient pas une race unique, mais un assemblage de vainqueurs et de vaincus très différents les uns des autres.

(' Les hommes de taille élevée, au teint blanc, aux cheveux rouges, au regard terrible, à la voix formidable, dont Ammien Marcellin trace le portrait, et qui feraient plutôt penser à des guerriers Scandinaves qu'à des habitants des bords de la Seine ou de la Loire, n'étaient pas certai-

nement les ancêtres directes des populations françaises du centre, quoique toutes les figures gauloises représentées par les artistes grecs et romains sur les monnaies et les bas-reliefs donnent aussi ce même type. Il est très probable que, dans l'ensemble des Gaules, les peuplades d'autre origine, asservies ou libres, constituaient la majorité : autrement on ne s'explicfuerait pas l'aspect des Français modernes. » Ainsi s'exprime Reclus.

Quelles étaient ces peuplades d'autre origine.*^ Des Ligures, dit Camille Jullian ; puis il ajoute : (' Berbères, Egyptiens, Gaulois, Basques et Ibères, Mongols, tous les noms de peuples ou de races ont été prononcés pour créer une parenté aux Ligures. »

Ces opinions sont trop diverses pour qu'il n'y ait pas, dans cette divergence même, un indice. Si les prégaulois avaient tous appartenu à la même race, les savants auraient fini par se mettre d'accord. Non seulement les recherches des uns démentent les allégations des autres, mais elles portent encore le trouble dans la conscience du chercheur. Des voyages, de longues et patientes recherches, me permettent d'avoir une opinion personnelle.

Trois sortes d'homm.es, au moins, ont vécu

8o ESS.VI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE

.ur le sol de la Gaule avant les Gaulois : les Mongols, ou si Von préfère, des peuplades Oural o-\l laïques, venus par les grandes plaines de la Russie, puis de l'Allemagne du Nord, se sont rencontrés, combattus, peut-être unis avec les Ligures.

<, Le Khalkha, type du Mongol, dit Reclus, n'est point jaune, il est brun. Ses yeux ne sont point bridés par les paupières, de manière a paraître obliques comme ceux de l'Ostiak ou du Chinois, ses paupières sont ouvertes comme chez l'Européen. Toutefois il a bien la figure large et plate, les pommettes saillantes, la chevelure noire, la barbe peu fournie ; il est vrai que l'habitude de s'arracher les poils de la barbe étant assez commune en Mongolie, on aurait tort d'attribuer à la nature ce qui est un effet de la mode. » Quiconque a résidé dans les provinces rurales du Centre a croisé mille fois sur son chemin cette physionomie asiatique.

Ces Mongols ont occupé les grandes plaines de l'Europe. Les invasions ultérieures ont rejeté ces 0 bruns .) dans les montagnes, les marécages ou les landes stériles. Quel que fut leur courage, ils couvraient des espaces tellement énormes,' que, dépourvus de cohésion, ils devaient succomber sous la poussée du nombre. La téna-

ESSAI DE PIIILO^OIMIIE PRAG.M\TIQLE Si

<ité, le mépris du confoil, la résistance toute passive, l'intelligence paresseuse et le misonéisme que déjà les auteurs anciens remarquaient dans la nation gauloise sont l'héritage de ces Mongols démarqués et partiellement transformés.

Les légendes allemandes qui nous racontent les tours plus ou moins plaisants des nains ou Kobold, ne font pas autre chose que nous signaler l'existence des Mongols dégénérés, cachés dans l'épaisseur des forêts, dissimulés dans les grottes des montagnes. Les c luttons » de Belgique corroborent la même opinion. Les u mauvaises familles », signalées en Auvergne, ne descendent-elles pas des Mongols restés plus purs de tout croisement. Reclus décrit leurs arcades sourcillières énormes, leurs mâchoires prognathes, leurs bras longs, leurs cuisses courtes, leurs paupières bridées et leur peau jaunâtre. Chez tous ces hommes de montagnes ou de marécages,, l'extrême misère aggravée pai' la rusticité de la race a laissé se développer un^ épouvantable saleté. Privés de tout ce qui n'est pas rigoureusement indispensable à la vie, ces miséreux éprouvent une convoitise intense à la vue de la moindre pièce de monnaie. Aussi l'incurie et la cupidité sont restées la caractéristique de certaines provinces.

A^ant les Mongols, les Ligures ont colonisé l'Europe occidentale. Refoulés par les Ouralo- Altaïques, ils l'ont été aussi par tous les autres envahisseurs. Traqués dans tous les sens, rejetés dans les replis des Alpes et de l'Apennin, transformés par les défaites successives, par les rudes travaux, par labrutissement des luttes séculaires, par la misère enfin, les Ligures ont perdu aux yeux des historiens la qualité de peuple aryen. Elle est indéniable cependant. Leur acharnement bellicfueux, l'extermination que leurs voisins s'efforcèrent de pratiquer, leurs tendances à la piraterie, en sont des preuves manifestes.

Les hommes de sang Ouralo-Altaïque sont calmes et pacifiques ; pour qu'ils aient pourchassé les Ligures, il a fallu qu'ils fussent outrés de leurs brigandages et résolus à en finir.

La race x\ryenne produit des chasseurs et des guerriers plus volontiers que des laboureurs, elle a soif d'aventures : la monotonie des occupations régulières l'enragé. Il ne faut donc pas s'étonner que les Ligures aient disputé avec une âpreté terrible les territoires qu'on leur enlevait. Mais ils n'ont pas eu affaire aux seuls Mongols. Des myriades d'hommes arrivaient d'autres contrées, les heurtaient et les refoulaient ; c'étaient les

ESSAI DE l'IIILOSOPIIIE PRAGM.VTIQLE O.")

ibères. Eux aussi étaient de sang aryen, m^ais combien mélangé. Brunis parle soleil d'Afrique, charriant dans leurs veines le sang chamitiquc des négresses esclaves, ces Aryens ne présentaient qu'exceptionnellement les traits originels.

Par quel chemin les Ibères sont-ils venus en Europe ? Leur groupement à l'Ouest de la Médilerrannée est significatif. Partis des hauts plateaux de l'Asie, de la Bactriane peut-être, ils ont traversé le détroit de Bab el Mandeh, et se sont créé une patrie dans les montagnes d'Abyssinie. Les anciens Egyptiens du type noble sont les plus purs descendants de cette race. Séduits par l'attrait de la vallée du Nil, beaucoup de ces hommes s'y fixèrent ; les autres continuèrent leur exode, jalonnant de leurs colonies le chemin parcouru. Le fameux Derb el hadj el Megharbé (sentier des pèlerins de Berbérie;, qui va du Caire à Benghazy par le désert Lybique, est un de ces chemins qui ont vu passer de nombreuses invasions.

Les richesses et la beauté de l'Espagne ont attiré les Ibères en Europ?, de même que par les mêmes voies et pour les mêmes motifs les Musulmans s'y sont précipités.

Leur nombre s'accroissant, les Ibères ont franchi les Pyrénées, tandis que d'autres peuplaient les îles de la Méditerrannée.

Malgré le manque absolu de documents philologiques, malgré le reculement de ces époques lointaines, l'itinéraire de ces incorrigibles voya- Lreurs ne peut laisser aucun doute.

Des monuments typiques marquent leur chemin. Ces Ibères étaient de grands bâtisseurs, ils ont entassé pierres sur pierres partout où ils sont passés. Grâce à ces monuments, somptueux en Egypte, étranges en Sardaigne, grossiers partout ailleurs, qu'ils s'appellent pyramides, nuraghi, talayots, navetas ou dolmens, la route suivie par les Ibères ne nous est plus inconnue.

Mongols et Ligures se sont battus à outrance ; les Ibères, à leur tour, heurtèrent les uns et les autres. A la longue, chacun délimita son lot plus ou moins nettement, et, plus tard, il y eut des relations commerciales, des unions.

D'un bout à l'autre de cette prégaule immense, (ûrculaicnt des PhénicieQS et des Grecs. Si les premiers ne nous ont laissé que peu de traces de leur passage, les autres, au contraire, se sont solidement implantés à Marseille, Antibes, Nice et Agde.

Vers l'an 5oo avant l'ère chrétienne, survint un quatrième peuple, les Gaulois, de purs Aryens remontés par la vallée du Danube.

Ces nouveaux envahisseurs se taillèrent sur les premiers occupants la part du lion. A eux les grandes plaines fertiles, où les troupeaux pouvaient errer librement, à eux les vallées opulentes. Les historiens grecs et romains nous ont renseignés sur leur compte, en négligeant les habitants antérieurs, les vaincus. Ceux qu'ils nous ont décrits, ce sont les chefs, la race conquérante superposée à d'autres. De temps en temps, un scrupule venait bien à quelque écrivain latin, à quelque géographe grec.

L'auteur s'apercevait tout à coup que les Gaulois n'étaient qu'une fraction de la nation qui peuplait les Gaules ; il découvrait soudain, comme un abîme, un monde inconnu plein de mystères. Plutôt que de s'aventurer dans ce labyrinthe, le Grec ou le Romain reculait et se donnait garde de poser la question.

Ce que nous supposions naguère n'être qu'un seul peuple était déjà un composé de plusieurs races.

Aux époques historiques, le mélange devint encore plus confus. Les Romains conquérants installent des colonies ; les commerçants italiens sillonnent la Gaule, pendant que les mercenaires gaulois parcourent en tous sens le monde ancien, sous les aigles romaines.

En 43 1, 443, 480, nouvelles invasions.

Franks, Burgondes, Yisigoths, s'installent en Gaule, apportant des lois, des langues nouvelles, un genre de vie différent. Les descendants de ces gens-là n'ont pas disparu ; s'ils ont supporté de tout temps le poids de la guerre, par orgueil, par supériorité de rang, par combativité originelle, ils n'ont pas pour cela fondu sans laisser de nombreux héritiers de leur sang.

On a cherché plus tard à revenir à la culture latine ; Charlemagne fut le premier souverain qui tenta cetteœuvrebizarre.La vie d'un homme, si puissant qu'il fût, ne pouvait pas mener à bonne fin une entreprise aussi gigantesque. L'église catholique reprit le travail commencé et lentement, pendant des siècles, continuant son œuvre, elle réussit. Les fils des Franks, des Burgondes, des Visigoths ne sont plus des Germains ; ils sont Gaulois ou Latins, suivant les préférences personnelles. Il faudrait cependant se rendre à l'évidence. Tout ce qu'il y a de grand, de noble, de généreux, dans la race française vient de cette origine germanique actuellement si décriée.

La probité, l'instinct artistique, la justice, l'audace, la propreté même, sont des qualités aryennes. On retrouve tout cela partout où

domine encore le sang des Barbares. Si actuellement la France est en décadence, c'est que le suffrage universel a permis aux races avilies et méprisables de s'introduire dans le gouvernement et d'y apporter la bassesse et la corruption.

La Côte d'Or est un département où prédomine le sang germanique. La liste des grands hommes nés dans ses limites est ainsi composée : Artistes Hughes Sambin, Ramey, Rude, Jouffroy, Guillaume, Moreaux ; littérateurs Despériers, Crébillon, Piron, Cazotte, Nisard, Joanne, Diebolt ; grammairien Saumaize ; jurisconsultes, Brusbert, Bouhier, Berliet ; orateurs Bossuet, Lacordaire ; érudits La Monnaye, Martène, Clémencet, Clément, de Brosses ; historien Courtépée ; naturalistes Daubentou. Buffon, Guenot de Montbéliard ; savants Guyton de Morveau, Monge, Chaussier ; hommes d'Etat Lazare Carnot, Maret, Spûller.

Le Puy-de-Dôme est un département où domine le sang préceltique. Non seulement la liste des hommes illustres issus de ce pays est incomparablement moins longue que celle de la Côte d'Or, mais leurs aptitudes sont encore plus significatives. Historiens Grégoire de Tours, Dulaure ; jurisconsulte Domat ; érudit Sava-

ron ; poète Delille ; hommes d'Etat Dupral, Michel de l'Hospital, Genebrard, Maiouet, de Barante, Gouthon^ Romme, Montlosier, Ghabrol-Volvic, Rouher ; enfin Pascal philosophe et mathématicien, qu'on serait étonné de rencontrer au milieu de ces médiocrités si l'on ne savait parThistoire que lesFranks de Glovis, de Pépin le Bref et de Gharles le Ghauve ont saccagé la province laissant des rejetons le long de leur chemin.

Ge qui frappe l'observateur, c'est le grand nombre des hommes d'Etat ou, plus exactement, des politiciens. Les artistes brillent par leur absence. G'est que l'Art exige un désintéressement et une conscience que l'on ne peut rencontrer que dans les natures supérieures. Au contraire, la possession du pouvoir n'est pas une preuve d'intelligence ni de vertu. La parole d'Oxenstiern mourant a été, est, sera toujours vraie : « Nescis, mi fili, quantillâ prudentiâ homines reganiur. Tu ne sais pas, ô mon fils, avec combien peu de prudence, les hommes sont dirigés. »

L'intrigue, la violence, le caprice d'un despote, les hasards d'une révolution, le suffrage de la masse souvent scélérate et toujours imbécile, suffisent pour élever un incapable aux plus hautes dignités.

Aucun homme de guerre ne figure parmi les personnalités notables que nous avons citées. Vccoler le nom d'un soldat, quand même il serait le plus éminent des stratèges, à celui d'un grand homme, c'est une révoltante injustice.

Améliorer par une invention les conditions de la vie, créer des instruments qui centuplent la force de l'ouvrier, enrichir de productions littéraires ou scientifiques le trésor des connaissances humaines, faire surgir de la terre d'admirables monuments, tirer du marbre des statues merveilleuses, retracer par le pinceau ou le burin des scènes mémorables ou simplement plaisantes, ouvrir à l'activité des mondes nouveaux, nous charmer par de suaves mélodies, voilà ce qui mérite l'immortalité. Tuer les hommes, que ce soit par principes ou non, voler avec une flotte comme un conquérant, avec un seul vaisseau comme un pirate, ce sont d'exécrables pratiques ([ue l'homme moderne ne saurait assez maudire.

D'autres étrangers sont venus, eux aussi, contribuer au peuplement de la France. Sans parler des Hongrois ni des Sarrazins, les Normands ont exercé une action considérable. Fixés tardivement (911), les pirates du iSord sont pour nous les plus intéressants des Barbares. Par eux nous connaissons mieux les autres, nous recons-

go ESSAI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE

tituons les précédentes invasions. Si nous ne craignions de nous redire, nous citerions encore à l'appui de notre thèse la Normandie si fertile en génies variés.

Pour un peuple depuis longtemps centralisé, les Français sont restés très hétérogènes. Certains de leurs voisins, les Italiens notamment, présentent une diversité plus grande encore, et combien d'autres. De nos jours, la question de race ne doit avoir qu'un rapport très vague avec l'idée de patrie. La sécurité des individus, le libre exercice de leurs droits, la communauté des intérêts sont les bases irréfragables où peut s'édifier la conception de la patrie. Au-dessus de cette patrie douteuse, il y a l'humanité. Là est l'indéniable origine, le centre où doit converger toute solidarité. Le nationalisme est un fléau, puisqu'il tend à nous séparer de cette famille, à créer une coterie où ne devrait exister qu'une communauté intime. L'âme d'un honnête homme ne s'arrête pas à une frontière. Qu'importent les désastres d'un peuple s'il a méconnu les lois fondamentales de la justice, du travail, de la vertu ! Qu'elle soit anéantie la nation criminelle qui saperait les bases de la discipline humaine !

Jadis on a vu des partis politiques solliciter l'intervention étrangère. Les hommes qui agis-

ESSAI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE gi

saient ainsi trahissaient leur pays, car ils n'avaient en vue que la sauvegarde de leurs privilèges. Mais, si la plèbe inepte et lâche fait systématiquement la guerre à tout ce qui dépasse la médiocrité, au nom de l'intérêt supérieur de l'humanité, l'honnête homme a le devoir formel de s'opposer à ce déchaînement de bassesse et de bestialité. L'insurrection s'impose ; plus encore, s'il est nécessaire, l'appel aux armes étrangères. Au-dessus de la patrie, il y a le monde. La marche du progrès ne doit pas s'arrêter pour ménager de \-ulgaires contingences.

gS ESSAI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE

Du Gouvernement de l'Etat

La prospérité d'une nation et son bonheur résultent de deux causes : la forme du gouvernement et la valeur des hommes qui l'exercent. Il importe donc de choisir un mode avantageux et de confier le pouvoir à des gens habiles et probes.

Depuis que l'humanité, sortie des langes de la première enfance, s'est constituée en nations distinctes, rivales, ennemies, alliées ou imitatrices, elle a tout essayé, expérimenté toutes les formes d'administration.

L'autorité du père de famille est la plus ancienne, la plus naturelle, longtemps la plus respectée. L'accroissement de la population

amena son remplacement. Ici les hommes se sont groupés autour d'un chef plus hardi, plus intelligent, plus fort, ou simplement plus heureux.

Ung grant vilain entr'eus eslurent, Le plus ossu do quan qu'ils furent, Le plus corsu et le greignor.

Si le firent prince et seignor, Cil jura qu'à droit les tiendrait, Et que lor loges deffendrait.

Ainsi raconte un vieil auteur, non sans une perspicacité railleuse, l'origine des monarchies.

Ailleurs, la réunion des notables ou des anciens constitua la première forme de république.

Les monarchies peuvent être absolues ou constitutionnelles, les républiques dictatoriales, oligarchiques ou démocratiques.

On a vu, chose singulière et qui prouve une fois de plus combien d'efforts ont été tentés pour arriver à une solution avantageuse, des monarchies électives, les unes par le suffrage restreint (l'Empire d'Allemagne), certaines par le suffrage très étendu (Pologne), alors que des repu bliques conservaient la magistrature suprême à une même famille par droit d'hérédité (Sparte).

Absolutisme et démocratie sont les deux opinions extrêmes et contradictoires.

ESSAI DE PUILOSOPHIE PRAGMATIQUE qo

Egyptiens', Assyriens, Persans, n'ont connu que le despotisme sans autre restriction que l'assassinat.

Avec les Grecs apparaissent des essais de républiques. Athènes s'abandonne aux mains de Solon. Cet archonte, aussi éclairé que judicieux, partagea les citoyens proportionnellement à leur fortune en quatre tribus, dont les trois premières seules participaient aux affaires.

Les lois de Sparte, établies par Lycurgue, sont un chef-d'œuvre d'intolérance, de brutalité, de mépris de la personne humaine.

L'esclave, rudement traité, n'obtient pour prix de ses services qu'une mort ignominieuse. Les citoyens doivent vivre dans le communisme le plus odieux ; les repas, le sommeil même sont pris en commun. Ln amant légal est imposé dans toute union stérile. Un père n'a pas le droit de conserver la vie de son enfant chétif ou difforme.

Hésitant à supprimer complètement la monnaie, le législateur l'a rendue si peu maniable, que le transport des moindres sommes exigeait des efforts compliqués. Aussi, tandis que la cité d'Athènes se couvre de monuments somptueux, tels que les Propylées, ITrechtéion et surtout le Parthénon dominant de sa masse imposante la

colline de l'Acropole ; tandis que les noms de ses peintres, de ses sculpteurs, de ses auteurs comiques ou tragiques, de ses philosophes, même de ses viveurs, ont traversé les siècles. Sparte, en dehors de ses prouesses guerrières, n'a rien laissé.

Le voyageur errant au bord de l'Eurotas ne retrouve plus aucun vestige. Les œuvres d'Ictinus et de Phidias ont résisté aux injures du temps, aux bombes de Morosini, au vandalisme d'Elgin ; l'effort guerrier des Spartiates n'a laissé qu'un souvenir odieux.

La ville de Rome, après avoir renversé la royauté, se donna une constitution républicaine qui dura quatre-cent-quatre-vingts ans, mais au prix de combien de changements et de secousses.

Encore la constitution divisait-elle la plèbe d'avec les patriciens issus des familles anciennes et riches. Ces derniers seuls nommaient les sénateurs, privilège considérable, fort envié des plébéiens qui s'agitèrent souvent pour l'obtenir et qui n'y réussirent jamais.

Les républiques de l'antiquité, celles du moins qui ont laissé un nom dans l'histoire, n'ont été démocratiques que par intervalles. Les périodes de progrès, de conquête, ou d'heureuse tran-

ESSAI DE PHILOSOPHIE PRIGMATIQIE g-

quillité, coïncident invariablement avec une dictature ou une oligarchie.

Les sociétés antiques sont plus exclusives encore qu'elles nous paraissent à première vue L esclavage était la base de lédifice. L'esclave était chargé de tous les travaux pénibles ; les rares plébéiens qui consentaient à travailler se réservaient les métiers moins durs et lucratifs Cependant l'esclave n'avait pas la plus petite part dans le gouvernement. Voilà donc l'élément inférieur et laborieux exclu impitoyablement ; les classes libres et pauvres ont une faible .ngerence ; le pouvoir est exercé par des castes cl oisifs. Rien n'est plus différent de la conception moderne d'une république. Nos contemporainsqu, essayeraient de ressusciter la constitution d Athènes ou de Rome devraient, pour être ogiques réduire en esclavage les trois quarts de la population.

Cette exclusion des éléments inférieurs reposait sur une observation très exacte de la nature humaine. Les esclaves, s'ils n'avaient pas été opprimés systématiquement, seraient arrivés très vite à déposséder leurs maîtres, comme l'a prouvé l'exemple de Saint-Domingue. En outre certains métiers sont mortels pour l'intelli-^ence Sans parler de la profession militaire dont^l'in-

gS ESS.VI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE

lluence néfaste est proverbiale, les métiers manuels ou simplement la répétition des mêmes travaux, enlèvent la faculté de penser, Les pédagogues eux-mêmes, qui devraient être le type des intellectuels, n'échappent pas toujours à ce danger, s'ils n'appartiennent pas à l'élite du professorat. Une existence plus large, facilitant la variété des travaux, est très favorable à l'intelligence.

Aux époques troublées, en présence d'un danger imminent, la foule, lasse des médiocrités, se jette dans les bras de quelque citoyen distingué par ses talents ou ses vertus, d'un Thémistocle, d'un Camille, d'un Gromwell. Investi d'un pouvoir sans limites, l'homme de génie repousse les ennemis, ramène l'ordre parmi les citoyens el l'économie dans les finances. La prospérité renaît et avec elle l'ingratitude. Le sauveur de la patrie est souvent destitué, exilé, parfois assassiné, à moins que, n'inclinant franchement vers la tyrannie, il ne s'entoure de sicaires, n'éloigne ses ennemis, ne prenne des mesures despotiques.

Jamais, avant Périclès, Athènes n'avait joui d'une prospérité comparable à celle qui s'épanouit alors. Sous la bienfaisante action de son génie, l'Art sembla s'échauffer, puis enfanta ses merveilleuses productions.

ESSAI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE Qf)

Tous deux autoritaires et violents, l'un avec la brutalité d'un plébéien, l'autre avec les manières insinuantes d'un homme du monde, Sylla et Marins, usurpateurs d'un pouvoir sans limites, reculèrent très loin les frontières de la domination romaine.

César enfin, qui devait succomber sous le poignard des derniers républicains, arracha leur indépendance aux rares nations qui la conservaient encore.

Auguste, entouré d'amis, de clients et d'affranchis, mourut imperaior, après avoir procuré au peuple romain les délices d'une longue paix,

Par ces quelques exemples, on peut voir que le pouvoir dictatorial est fécond en résultats heureux.

Les républiques italiennes du Moyen-Age s'éloignaient considérablement des constitutions démocratiques.

Il serait difficile de trouver un gouvernement plus despotique que celui de \enise. Et cependant jamais peuple ne fut aussi heureux, jamais Art plus florissant, jamais plaisirs plus variés ni plus raffinés.

C'est qu'il y a un despotisme éclairé, intelligent, parti de haut, qu'on supporte avec plaisir et reconnaissance, parcequ'on y voit le salut de

ia patrie uni à la satisfaction des intérêts personnels. Tandis que, dans une démocratie, la tyrannie s'exerce bassement et flétrit tout ce qu'elle touche, parce qu'elle est malsaine dans son essence et corruptrice dans son action. Ballottée au hasard des caprices populaires, l'influence néfaste de la démagogie ne se soutient que par des promesses, de jour en jour plus absurdes et entraîne la ruine des plus solides nations.

(( A Gênes, un doge élu tous les deux ans était h ia tête de l'Etat et le représentait. Il était choisi par le grand conseil et devait être âgé de cinquante ans. Après l'accomplissement de son temps de dignité, il entrait comme procuratore perpétua dans le collège des finances de la république. Le sénat, qui avait l'administration de la justice et, de concert avec le doge, réglait une grande partie des affaires de la police, était composé de douze membres ou governatori qui changeaient tous les deux ans. Le pouvoir politique proprement dit était exercé collectivement par le Sénat et le Collège des Finances qui dans leurs séances formaient un grand Sénat appelé à Gênes / collegi. Les affaires mêmes sur lesquelles ils ne pouvaient prendre de décision passaient d'abord par ces collèges qui les préparaient et

les portaient au petit conseil. Le minor consiglio consistait en deux cents nobles génois qui devaient avoir plus de quarante ans et qui exerçaient en quelque sorte le pouvoir suprême de l'Etat, le droit de paix et de guerre, d'alliance, etc ; ils ne pouvaient prendre une décision que si cent trente d'entre eux étaient présents et si les quatre cinquièmes des assistants l'adoptaient. Le doge et les collèges faisaient partie de ce petit collège comme du grand qui était composé de tous les nobles âgés de vingt-deux ans, à l'exclusion des prêtres, des serviteurs d'un état étranger, des membres d'un ordre de chevalerie. » (Botta j

Le régime démocratique serait peut-être applicable dans une nation intelligente, laborieuse et honnête, de mœurs simples ; il ne saurait coexister avec une populace envieuse, apte au désordre plutôt qu'au travail. Avant d'installer chez lui le régime démocratique, un peuple doit s'assurer qu'il n'est composé que de \Tais républicains. C'est ce qui manque le plus.

Une nation est bien gouvernée lorsque tout citoyen, quelque soit sa fortune, voit le fruit de son labeur sauvegardé, sait la justice égale pour tous, comprend qu'il est traité au prorata de sa valeur. Cette conviction maintient chaque homme dans sa sphère. Nul ne désire un bouleversement qui ne saurait être que funeste.

Le citoyen d'une république ne doit rien demander qu'à son travail ; jamais il ne regarde l'Etat comme une source de faveurs et d'argent dont il s'agit d'accaparer le plus possible ; il ne voit dans tout compatriote qu'un ami et qu'un égal. Imposer brusquement les institutions démocratiques à quelque nation divisée par des castes, comprimée depuis longtemps par un gouvernement despotique, facilement accessible aux sentiments de haine et de jalousie, c'est décréter le désordre permanent ou le retour plus ou moins prochain à la tyrannie. L'esclave émancipé n'a qu'un but : rendre coup pour coup, infliger aux autres les traitements qu'il a subis. Il ne faut lui accorder la liberté que lorsqu'il en est digne, lui mesurer sa part d'autorité au prorata de ses vertus.

Quelque peine qu'un philosophe ait à faire une pareille constatation, il est un fait certain : c'est que la multitude préfère l'égalité dans la pauvreté à l'inégalité dans le bien-être. Sa propre misère lui est moins odieuse que la richesse de son voisin. La démocratie exploite ce sentiment ignoble. Le suffrage universel, qui recueille les suffrages de toutes les nullités, conduira les masses à l'assaut de toute richesse et de toute supériorité. Enlevez la jalousie, et rien ne subsiste de

ESSAI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE Io3

ces républiques. Sublatâ invidiâ, tollitur respiiblica. D'ailleurs, on n'impose pas la vertu par des écrits ni par des mots^ mais bien par des exemples.

Ce qui ne manquera jamais de frapper tout homme réfléchi, c'est l'absence d'absolu dans les choses humaines. Les jugements qui nous semblent les plus juste, ont néanmoins quelque chose de relatif, une part d'incertain qui leur enlève sinon toujours de la valeur, du moins de leur prestige. Les lois, ces textes si discutés, si longuement élaborés, ne sont, la plupart du temps, que des chefs-d'œuvre d'insanité. A chaque page du code, se justifie la remarque des Anciens : u Summum jus, summa injuria ». cpi'on pourrait ainsi paraphraser : « la recherche de la plus grande justice mène à l'iniquité » . Par contraste avec ces textes menteurs, le tribunal du cadi apparaît comme l'expression suprême de la civilisation.

La conception d'une république est le résultat d'une combinaison théorique, œuvre de penseurs et non pas une création spontanée des foules comme elles se plaisent à le croire.

Le régime qui résulte tout naturellement des événements est le régime monarchique. L'homme faible recherche d'instinct la protection du plus

fort, le simple d'esprit réclame un conseil, le minas habens demande un secours. Le dispensateur de cette protection, de ces conseils, de ces secours, est devenu un chef et de chef roi. Dans cette évolution il n'y a rien eu de théorique, rien d'artificiel, c'était l'ordre même des choses, un enchaînement logique, irrésistible comme une force de la nature.

Un roi est un propriétaire dont les intérêts personnels se confondent avec l'intérêt général de son peuple, Quelque borné que soit un fils de roi, l'éducation spéciale qu'il reçoit mettra toujours une énorme différence entre lui et le vague président de quelque république. Quelle pitoyable figure faisait un quelqonque politicien auprès d'un souverain numismate et polyglotte comme Victor-Emmannel II, ou encore en présence d'un hardi cavalier, doué d'une irrésistible sympathie, comme est Alphonse XIII. La différence eut été écrasante aussi en présence de certains souverains du Nord, synthèse des perfections humaines.

AJiuris, étrangers aux usages de la bonne compagnie, ignorant les langues étrangères et l'histoire des peuples qu'ils visitent, ces lamentables représentants d'une démocratie promènent leur piètre personne comme autant de Périchon en mal de villégiature.

ESSAI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE lo5

L'Europe est divisée en quatre empires, seize royaumes, une quinzaine de principautés, cinq républiques. Les sujets de ces monarchies sontils moms mtelligents, moins travailleurs, moins bien gouvernés que les citoyens des cinq républiques P ^ r

L'essor de la Russie, de l'Italie, de la Roumanie, nous fournit la réponse.

Les princes appelés par la naissance à succéder aux rois leurs pères, non seulement reçoivent une éducation technique, mais sont toujours polyglottes, cavaliers, souvent yachtsmen. Ces passe-temps ouvrent à l'intelligence des aperçus autrement étendus que le calcul des combinaisons électorales. Les plus grands hommes de 1 antiquité s'adonnaient avec passion aux exercices sportifs et, sans y chercher le secret de leur supériorité, il est permis de croire qu'elle en a reçu un appoint considérable.

Penser bassement est le fait des gens du commun. La naissance et l'éducation développent des sentiments élevés. Nous sommes donc assurés de rencontrer plus souvent la magnanimité chez un prince que parmi une vague humanité roulée à la présidence par le vent du hasard. Fût-il membre de sociétés savantes, le favori du suffrage restera le fonctionnaire trem-

blant pour sa place. Le roi, fils de roi, éprouvera toujours, pour son peuple, un sentiment d'affection passionnée, d'allure hautaine, mais très paternelle.

Un homme de génie, nanti, par la naissance, du pouvoir royal, peut non seulement créer de toute pièce une nation, mais encore lui donner une impulsion si vigoureuse qu'elle se continue à travers les siècles. Pierre le Grand a tiré la Moscovie de l'ornière où elle croupissait, fondé l'unité nationale, créé mille industries dans un pays dont l'immensité même était un obstacle à tout développement. D'une horde de barbares, ne connaissant d'autres plaisirs que la débauche et l'ivresse, Pierre le Grand a fait un peuple aussi prospère à l'intérieur que redoutable au dehors.

Qu'étaient le Brandebourg et la Poméranie ? de pauvres provinces, sans frontières naturelles, à la merci de tous les envahisseurs. Sous la main de fer des Hohenzollern, successivement margrafs, électeurs et rois, ces deux pays deviennent la Prusse si redoutable à ses voisins.

Les monarchies héréditaires ont un prestige, une autorité, qui permettent aux souverains et aux sujets une liberté d'action incompatible avec tout autre régime. Le temps donne à un

trône une solidité que le génie d'un dictateur n'est pas toujours capable de lui assurer.

Empereur, Napoléon gouvernait sans obstacles ; ses succès militaires avaient maté le peuple. Les Français, qui passent toujours d'une extrémité à une autre et se grisent de paroles, avaient revêtu leur idole de qualités surhumaines. Le petit caporal, le grand Napoléon, la colonne, Austerlitz, le code et les préfectures, tout cela s'amalgamait comme le Credo d'une religion nouvelle appelée à régénérer la France. Puis, au moindre revers, tout s'écroula. Longtemps même avant ce dénouement prévu, à la seule lecture d'un bulletin moins emphatique, une conspiration menaçait de renverser l'empereur et lui démontrait la fragilité de son œuvre. Une dépêche falsifiée par le général Malet suffisait à entraîner des régiments, changer des fonctionnaires, élargir des prisonniers, mettre l'empire à la merci d'une poignée d'audacieux. Bonaparte en resta confondu, a Comment, dit-il naïvement, personne n'a songé à mon fils, à ma femme, aux constitutions de l'Empire .^ . Cependant cette inspiratrice n'était pas une Catherine Skawronsky, veuve d'un traban et servante d'auberge, c'était une fille des Habsbourg et le roi de Rome semblait concentrer sur sa tête les

espérances des Français. Eh bien I ni le Sénat, ni le pays lui-même n'en avait cure. Les serments avaient la valeur des billets d'amour souscrits à la Châtre par Ninon de Lenclos. Le temps n'avait pas apporté à cette dynastie une consécration définitive.

Quelle source doit alimenter les finances de l'Etat ? L'impôt indirect exclusivement. Toute autre contribution est abusive et vexatoire. Timbres, poudre, allumettes, poinçonnage des métaux précieux, alcool et tabac, tel est le champ unique dont un gouvernement d'hommes libres a la disposition. Il est très admissible que l'état assume la charge des fabrications dangereuses, telles que la poudre. Il y a d'ailleurs pour un gouvernement, comme pour le public, une garantie de sécurité.

Il faut aussi que cette vente monopolisée ne soit pas le prétexte à de scandaleux bénéfices. Si le tabac et l'alcool, substances nuisibles, peu vent être cotés un prix élevé, hors de proportion avec leur valeur réelle, les autres produits ne doivent pas être taxés avec exagération. Le timbre qui grève toutes les ventes dépassant la moyenne des acquisitions ménagères est une contribution contre laquelle aucun reproche ne peut être formulé.

Les assurances aux mains de l'Etat peuvent fournir des ressources considérables.

Bien plus, au risque de m'attirer les foudres de certains moralistes intransigeants, je ne repousse pas la loterie, si reprochée aux rois de Naples. Obtenir de l'argent sans tyrannie, sans efforts, sans fonctionnaires, est-ce donc si immoral ? Est-il plus humain d'arracher de force aux travailleurs le fruit de leurs labeurs ?

L'impôt cadastral exige un arpentage général. C'est une opération longue et coûteuse. Mais ces difficultés ne sont rien à côté de l'évaluation, tâche malaisée pour des spécialistes, et qui, dans la pratique, est confiée à de parfaits ignorants en la matière. L'impôt sur le revenu, qui se borne à constater la valeur locative, est plus facile à établir.

Voyons les choses de plus près. Tel propriétaire, sur son domaine, dépensera sans compter son temps, son intelligence et son argent. Les hectares de terre ne s'élargissent pas, mais ils produisent le triple et le quadruple. Les progrès ruraux portent sur l'emploi judicieux des engrais, sur l'augmentation et la qualité des cheptels, sur l'aménagement des bâtiments. Son voisin, sur une superficie égale, récoltera moins, aura de mauvais animaux et des bâtiments en ruine.

Avec rimpôt cadastral, le propriétaire soigneux paiera les mômes impôts cpie son voisin négligent. Il pourra donc, à la longue, trouver la juste rémunération de son travail et de ses avances. Sur la base de la valeur locative, le travailleur sera taxé fortement et l'indolent paiera d'autant moins qu'il se sera donné moins de peine. De quel côté place-t-on la justice?

L'octroi est le type par excellence de l'impôt municipal. Cette forme de perception, devenue plus difficile avec le démantèlement de tous les remparts, n'est pas nouvelle ; sous un autre nom, c'est l'impôt d'El Kabala, en usage sous les califes Andalous.

Frapper le sol, ce qui a pour conséquence do faire renchérir l'alimentation, imposer les maisons^ ce qui force les hommes à s'entasser dans des bâtisses insalubres, voilà des actes tyranniques et vexatoires.

Quand à cette conception monstrueuse : dépouiller les enfants de l'héritage paternel, ne serait-ce que partiellement, il n'y a rien d'autre à dire, si ce n'est qu'il y a là un vol pur et simple. Sans doute, les budgets établis sur de pareilles bases n'atteindront pas les chiffres énormes dont les gouvernants modernes ne songent point à rougir, mais, avec une organisation financière ainsi réglée et la diminution corres-

pondante des fonctionnaires, l'humanité revivrait une période fortunée où la main d'œuvre serait chèrement payée, sans que l'élévation des salaires, due à l'abondance des travaux, fit hausser le prix de la vie.

On oublie, de nos jours, que les citoyens ne sont pas faits pour le gouvernement, mais le gouvernement pour les citoyens.

Quel intérêt n'y aurait-il pas pour un peuple à rendre à la culture, la seule carrière qui ne sera jamais encombrée, tous les scribes tapis dans leurs bureaux comme autant de rats dans des fromages de Hollande.

Depuis la Révolution française, beaucoup d'Etats en Europe aspirent au régime démocratique, basé sur le suffrage universel. Egarée par des utopistes et des ambitieux, la France s'est lancée dans cette voie. Funeste expérience qui a peuplé le parlement de médecins, d'avocats, de charlatans, tous pontifes de la décadence, accoutumés à émettre des phrases sonores. Le penseur absorbé par ses idées, l'homme d'action peu enclin aux développements oratoires, le savant dédaigneux des mesquines intrigues, n'obtiendront jamais que les suffrages d'une minorité. Si, d'aventure, le vote s'égare sur un homme de valeur^ une hostilité systématique étouffe sa voix, fait avorter ses projets. La démocratie

aime à s'entourer de gens ignobles dont la bassesse lui semble une garantie de fidélité. Pendant ce temps, les intelligences supérieures, tenues en suspicion, languissent inutilisées. L'oisiveté ronge les belles facultés comme la rouille détruit l'acier.

Ecarter systématiquement des affaires publiques un citoyen, parce qu'il ne partage pas vos idées, ou simplement parce qu'il est intelligent ou riche, c'est causer à la nation un préjudice, souvent c'est la priver d'une prospérité, parfois d'une gloire.

Rarement une élection, quelque soit la valeur des électeurs, donne les résultats attendus. Deux partis sont ou finissent par rester seuls en présence ; chacun soutient un homme de valeur. L'accord ne peut se faire ni sur l'un, ni sur l'autre de ces noms. Le parti adverse craindrait avec raison d'être traité en ennemi et trop désigné à la malveillance du nouvel élu. On voit donc surgir un troisième candidat, invariablement nul et choisi à dessein pour ne porter ombrage à personne. C'est à cette médiocrité qu'échoit les plus délicates fonctions.

L'aspect d'une salle de vote, lors du dépouillement du scrutin, est caractéristique. Autour de la table maculée d'encre, encombrée de paperasses, grouille un flot d'hommes avinés. De cette

Ibule partent des huées ou des applaudissements, se croisant dans une atmosphère empestée. Bientôt des injures s'échangent. Les bons électeurs sortent à toute minute pour se colleter dans la rue. Les gendarmes débordés laissent tout faire. Lasciaie il popolo sfogarsi (i), laissez le peuple se dégonfler, tel est le mot d'ordre de la police. Sur les places, dans les rues, les citoyens hurlent pendant que les moins robustes cuvent leur vin dans les ruisseaux.

D'ordinaire, c'est contre l'ennemi de l'extérieur qu'un peuple a dû se défendre. Dans la France contemporaine, l'ennemi de la République c'est le peuple lui-même, épris de démagogie.

La démocratie est une société spécialement instituée pour favoriser le développement de l'alcoolisme.

Quels élus peuvent bien choisir de pareils électeurs ? L'un abandonne son cabinet d'affaires véreuses ; l'autre, assassin diplômé, est las de pratiquer une médecine homicide. Un costume grossier qui insulte aux convenances a suffi pour désigner un candidat aux suffrages de la multitude. Cette canaille parlementaire se rue à l'assaut des dignités et fait le coup de poing pour l'obtention d'un portefeuille. Les harangues

(i) Parole de Cadorna, le 20 septembre 1870.

Il4 ESSAI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE

n'ont plus rien des « Conciones » mais abondent en citations de Cambronne. Tout ministre est l'antithèse de son prédécesseur et la marche des affaires ne pourrait avoir lieu sans le personnel subalterne des bureaux.

Il y a pour un gouvernement un intérêt évident à s'appuyer sur les classes opulentes. D'une part, l'éducation donnée à leurs enfants par les familles riches et la pratique des affaires que développe la gestion d'une fortune, d'autre part la garantie effective et morale que donnent la propriété, sont des cautions de premier ordre. C'est tellement vrai que certaines démocraties, celles même qui n'ont pas reculé devant les pires insanités, continuent cependant à exiger un cautionnement de leurs percepteurs et trésoriers. Prendre comme fonctionnaires des gens riches, c'est appliquer à la prospérité publique des talents qui se seraient consumés dans l'oisiveté, c'est avoir constamment un gage de fidélité, c'est soulager les finances nationales, puisqu'ils peuvent faire par honneur ce que les autres ne feront que par intérêt.

L'ordre et la paix publiques sont assurés de n'être jamais troublés. Qu'importe à l'homme qui ne possède rien de se lancer dans les plus folles entreprises ?

N'a-t-il pas tout à gagner, rien à perdre P

L'éclat même des emplois est rehaussé par la situation de ceux qui les remplissent. La fortune recherche les honneurs et les honneurs peuvent difficilement se passer de la fortune. Tel est l'ordre normal dans une société.

Admettons pour un instant, sans discussion, que les inégalités sociales soient absolument arbitraires ; est-ce que la nature n a pas mis un oin minutieux à différencier les créatures ? De tout temps, la force et la beauté ont constitué le plus précieux capital. ^lais il est d'autres qualités moins apparentes et qui sont dans la vie une source de fortune : les aptitudes spéciales. Prenez dix hommes, cent hommes, mettez-les au même travail, au même exercice, également inconnu de tous ; au bout de quelques séances, l'un d'eux manifestera une supériorité native contre laquelle les autres ne pourront rien. Est-ce donc de l'égalité ? La nature n'a-t-elle pas voulu marquer d'une façon indéniable que chaque créature est destinée à faire sa vie selon ses aptitudes propres, pourvu qu'elle jouisse de la plus complète indépendance. \ouloir assujettir les hommes à la même loi, c'est vouloir faire porter la même charge au pursang du désert qu'au robuste percheron ; c'est, (pardon de cette comparaison triviale), vouloir

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chausser tous les pieds d'un même soulier, aux uns trop petit, aux autres trop grand.

Tous les efforts de l'époque moderne, tentés pour améliorer, par des lois, le sort des humains, n'ont servi qu'à l'empirer.

L'humanité a connu des heures calamiteuses. Ni le courage, ni le génie des rois et des empereurs ne pouvaient en arrêter le cours. S'imagine-t-on que de vagues individus vomis par quelque louche cabinet d'affaires, qu'un cuistre sans autre valeur qu'un diplôme, qu'un cabaretier phraseur, pourront éviter le retour de semblables misères P

C'est pourquoi donner à tous les hommes, sans distinction, le droit de choisir ses gouvernants, est une monstruosité. Rien de plus séduisant, à première vue, que le suffrage universel. On pouvait croire, jadis, cjue chaque citoyen allait faire profiter le pays de ses lumières et de ses vertus, que les belles intelUgences, les nobles caractères allaient être investis des plus hautes fonctions. Il était permis de s'imaginer que l'électeur, écartant les influences malsaines, allait fixer son choix sur le talent et la probité. La voix du peuple, c'est la voix de Dieu, répétaiton à satiété, car il se trouve toujours un proverbe pour appuyer les pires insanités.

L'expérience a prouvé que le sulTrago universel ne remplit aucune des conditions qu'on attendait de lui. Les électeurs manifestent une haine féroce pour tout ce qui dépasse le niveau ordinaire. Rien de bien ne trouve grâce devant lui. C'est ce qui démontre avec toute évidence qu'on ne peut tirer le bien du mal, le juste de l'injuste.

L'art d'assembler des phrases, d'étourdir ses adversaires sous un flot de paroles, de riposter à un argument par une plaisanterie, excite l'enthousiasme des foules, mais n'implique nullement la connaissance des hommes et des choses. Bien plus, la discussion systématique fausse bien vite le jugement.

Beaucoup de gens vantent les Anglais et ne les connaissent que par l'idée qu'ils s'en forgent. On a célébré sur tous les tons l'énergie Anglo- Saxonne qui est réelle, mais aussi l'intelligence anglaise et l'esprit pratique. Cette épithète est même accolée avec une insistance homérique ; c est le podas ochus Achilleiis. Cependant, l'intelligence des masses anglaises ne dépasse en aucune façon la moyenne des autres peuples. Comment se fait-il que John Bull ait pu soumettre l'Hindoustan et fonder un empire Africain d'Alexandrie à Cape Town, c'est que l'An-

gleterre a toujours été admirablement gouvernée. L'Anglais, tout en s'offrant une monarchie constitutionnelle, a su conserver une orientation invariable en prenant comme base de toute élection la propriété foncière essentiellement intéressée au maintien de l'ordre.

Est électeur d'un comté : i° tout citoyen majeur propriétaire foncier, dont les terres rapportent au moins 4o shillings par an, déduction faite de tous les impôts et taxes ; 2° tout citoyen majeur fermier d'un terrain et payant des contributions calculées sur une valeur cadastrale annuelle d'environ 12 livres sterling. Dans les villes et bourgs, il faut pour être électeur : 1" être locataire d'une maison ou d'un appartement ; 2" justifier d'un loyer annuel de 10 livres sterling. On peut être électeur à la fois dans plusieurs villes et comtés.

Cette légère restriction du suffrage, cette possibilité, laissée avec justice aux propriétaires fonciers, de voter partout où ils ont des intérêts, ont suffi pour donner au gouvernement britannique une stabilité inconnue des peuples continentaux. Ces précautions, si minimes qu'elles soient, suffisent à écarter les arrivistes dont les promesses insensées surexcitent les peuples.

La devise de la république de Venise : diviser pour régner, est devenue le principe gouvernemental des Anglais. Troubler la paix du continent et conserver la sienne, tel est le secret de la politique anglaise, la cause de sa'suprématie.

Lorsque Dupleix et Clive luttaient pour l'empire des Indes, le premier a été abandonné, l'autre a été soutenu. Lorsque Montcalm demandait des renforts, le ministère ne prenait pas la peine de lui répondre.

De nos jours, une nation semblait se poser en rivale. L'ours et la baleine allaient entrer en lutte. L'Angleterre s'empresse de conclure un traité avec le Japon et bientôt les plaines de Mandchourie virent le désastre de l'armée russe, tandis que les flottes moscovites étaient anéanties à Port- Arthur et Tsoushima.

La croissance énorme de l'Allemagne inquiétait l'Angleterre : vite le Foreign Office décréta une entente « cordiale ». Quel mot ! pour désigner quelle piteuse chose ! Et quelque temps nprès, sous les coups des Français oublieux de leur histoire, l'armée et la marine allemandes succombaient pour laisser le commerce mondial aux mains des Anglo-Saxons. Pendant que la moitié de l'Univers s'égorgeait, lords et cockneys répétaient, les uns dans leurs châteaux, les

autres dans leurs cottages, avec moins d'art mais plus d'égoïsme que Lucrèce :

Suave, mari magno, turbantibus œquora vends. E terra magnum aller ius spectare laborem. (Il est doux, lorsque la tempête agite l'immensité des mers, de contempler du rivage le péril des autres. ) L'instabilité gouvernementale n'eût pas permis aux nations du continent de conserver invariable une ligne de conduite qui exige un effort soutenu. Partout où nous la rencontrons, la démocratie n'a donné à l'univers que le spectacle de la violence et de l'injustice. Elle n'a jamais manqué d'attirer sur un peuple les pires calamités.

Les romanciers, qui sont par profession des observateurs et des analystes, font des remarques souvent décisives. Les Concourt ont écrit sur la démocratie et son rôle en France cette phrase significative :

« Bien décidément, la République est une belle chimère de cervelles grandement pensantes, généreuses et désintéressées : elJe n'est pas praticable avec les mauvaises et les petites passions de la populace française. Chez elle : liberté, égalité, fraternité, ne veulent dire qu'asservissement ou mort des classes supérieures. »

Ecoutons, pour terminer, un historien :

ESSAI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE I2l

« Chez les Carthaginois, c était le peuple, avant la guerre d'Anni bal, qui décidait de tout ; à Rome, c'était le Sénat. Aussi les Romains souvent vaincus triomphèrent à la fin par la sagesse de leurs conseils. Il faut donc, d'après Polybe, mettre cette grande chute de Carthage au compte de la démagogie. » Ainsi parle Duruy. — Elle en a bien causé d'autres ! ajoute-t-il , montrant par là que, chez lui, le philosophe n'en cédait pas à l'historien.

Le service militaire obligatoire et la diffusion de l'instruction sont les grands propagateurs des idées démocratiques. Quel respect le paysan ou l'ouvrier aura-t-il pour le bourgeois qu'il aura commandé au régiment. N'est-il pas arrivé souvent à des réservistes d'être placé sous les ordres de leur propre domestique. Un service militaire ainsi organisé est une véritable saturuale où les rôles sont intervertis.

L'instruction est une arme à deux tranchants qui peut aussi bien blesser l'ami que l'ennemi. Quand l'enseignement s'efforce d'inculquer des idées de travail, de moraUté, de discipline, tout va bien. Mais si quelque pédagogue novateur prêche la haine et le matérialisme, ces idées malsaines germent facilement dans ce terrain vierge qu'est le cerveau de l'enfant. Ces jeunes

esprits n'ont point de critique et, si plus tard on vient contredire les leçons entendues jadis, la semence funeste a poussé de telles racines qu'elle ne peut plus être arrachée. A côté de l'école où l'on ne songe pas à réprimer les instincts ignobles, le législateur fera sagement de construire une prison. Nombre de malheureux, dépravés par les théories socialistes et athées entendues dès lenfance, marcheront d'un pas léger dans les sentiers du crime, pour finir dans l'opprobre et les châtiments.

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