DISCUSSION D'UNE ANTINOMIE
Je voudrais poursuivre ma route et faire quelque progrès nouveau dans la connaissance des choses divines ;
mais j'ai beau m'encourager à marcher en avant, un scrupule m'arrête, et je ne puis m'empêcher de revenir sur une des antinomies de Kant, celle qui a pour objet l'infinité de l'univers. Si Kant a raison, si l'intelligence humaine est ainsi faite que l'idée d'un monde fini et celle d'un monde infini s'y livrent un éternel combat, de telle sorte que la thèse et l'antithèse puissent être tour à tour démontrées et réfutées avec une égale rigueur , que viens-je de faire en me figurant un univers dont la grandeur sans limites exprime , à ce qu'il m'a paru, l'infinité du créateur? rien autre chose peut-être que reprendre une vieille prétention de la raison pure, sans avoir le moindre égard à des objections insolubles, et comme si la dialectique de Kant n'avait point passé par là.
Il faut donc regarder en face cette fameuse antinomie Que dit-elle? elle pose d'abord un monde qui a un commencement dans le temps et des limites dans l'espace. C'est la thèse, et voici comment Kant la prouve : Supposer que le monde n'a pas commencé, c'est admettre qu'à tout instant donné , par exemple à l'instant où je parie, une série infinie d'états successifs du monde est écoulée. Or, cela est absurde ; car le propre d'une série infinie, c'est qu'en énumérant successivement les termes qui la composent, on n'en puisse trouver la fin. Une éternité actuellement écoulée , c'est donc une contradiction.
Pareillement, si vous supposez un monde qui n'ait pas de limites dans l'espace, vous admettez un tout infini, ce qui est contradictoire. Car pour qu'un tout actuelle-
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ment donné fût composé d'un nombre infini de parties, il faudrait qu'on pût les compter successii^ement, opération impossible, puisqu'elle demanderait une éternité. Donc le monde n'est pas infini , donc il doit avoir un commencement dans le temps et des limites dans l'espace.
Mais d'un autre côté, si vous supposez un monde qui ait commencé d'exister, vous supposez par cela même un temps antérieur au monde, un temps vide. Or dans un temps vide, nulle chose ne peut commencer; car pourquoi commencerait-elle à tel moment plutôt qu'à tel autre? Et de même, si vous supposez un monde limité dans l'espace, vous supposez donc un espace au delà du monde, un espace vide infini. Mais alors vous admettez un rapport nécessaire du monde avec quelque chose qui n'est rien. Ce rapport est absurde. I>onc le monde n'a pas plus de limites dans l'espace que dans le temps; donc il est infini. Voilà l'antithèse.
Quelle conséquence Kant tire-t-il de cette antinomie? Conclut-il que la raison humaine soit prise ici en flagrant délit de contradiction nécessaire avec elle-même? Cette conséquence serait bien grave; car évidemment elle amènerait à sa suite le scepticisme absolu.
Kant recule devant cette extrémité. Elle dépasse infiniment le but qu'il s'était proposé d'atteindre. Ce n'est pas à la raison humaine qu'il avait entendu faire la guerre, mais au dogmatisme des écoles. Il voulait sans doute tuer la métaphysique, mais sans toucher à la raison . Dans cet embarras, que fait-il? après avoir posé Tantinomie, il la résout, mais de la manière la plus singulière.
n y a un point commun, dit-il, à la thèse et à l'antithèse. Quand on raisonne sur les dimensions de l'univers, soit qu'on tienne pour un monde fini, soit qu'on veuille un monde infini, dans les deux cas, on considère l'univers comme une chose réelle , on lui attribue une existence absolue, indépendante de nos sens. On croit donc que l'univers est quelque chose de plus qu'un ensemble de phénomènes, on en fait un noumène, un être en soi. De même, on se représente le temps et l'espace comme des réalités objectives et absolues , et tout cela posé, la thèse et l'antithèse se heurtent Tune contre l'autre et produisent une antinomie. La raison humaine doit-elle s'en émouvoir et désespérer d'ellemême? point du tout, car cette antinomie l'avertit seulement qu'elle était sur le point de faire fausse route et de tomber dans un abime d'illusions. Au lieu de prêter à l'univers, à l'espace et au temps, une réalité objective et absolue à laquelle ils n'ont aucun droit raisonnable, qu'elle conçoive l'univers comme un ensemble de phénomènes, qu'elle réduise l'espace et le temps à de simples formes de la pensée, à des conditions purement subjectives de l'expérience , alors la thèse et l'antithèse tombent ensemble et avec elles l'antinomie. Il n'y a plus à se demander si le monde est fini ou infini ; car le monde, c'est tout simplement la série de nos sensations. Or, elle n'est pas infinie, puisque nous sommes des êtres finis : et elle n'est pas finie non plus, puisqu'à mesure que nous vivons, des impressions nouvelles s'ajoutent aux anciennes, et cela indéfiniment.
Voilà l'ingénieux système de Kant ; mais il a beau
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dire, si ce monde au sein duquel je me sens plongé, si ces étendues, ces mouvements, ces couleurs, cette \ie universelle, si tout cela n'est rien hors de mes sensations, ma raison me trompe, je ne puis plus me fier à elle, et le doute absolu est inévitable. Vainement Kant et ses disciples veulent faire au scepticisme sa part, et après lui avoir sacrifié l'objectif, comme ils disent, maintenir le subjectif. Du moment que l'univers. Dieu et Fàme elle-même se résolvent en pures formes de la pensée, je demande où est le lien de ces formes vides, dépourvues de tout contenu réel? où est leur centre, leur unité, leur point d'appui? évidemment, elles n'en ont plus. Les voilà qui se séparent, se déconcertent et se dissipent comme une fumée, et la pensée , après avoir nié tous ses objets, s'anéantit elle-même.
Sortons de ce monde artificiel où l'esprit se consume en mortelles subtilités. Ce qui a troublé le ferme esprit de Kant, ce sont les difficultés que rencontre à chaque pas la raison spéculative. Il a pris ces difïicultés pour des contradictions , et y appliquant la force de son esprit, il en a composé le système spécieux et régulier de ses antinomies. Pour ne parler que de celle dont il s'agit, j'ose dire que la thèse et l'antithèse y sont trèsfaiblement établies. Il eût été facile à Kant d'invoquer, en faveur de l'idée d'un monde infini, vingt arguments plus forts que le seul qu'il lui ait convenu d'emprunter à la philosophie de Leibnitz. Mais ce qu'il importe surtout de remarquer, c'est que la thèse d un monde fini, qui devrait être rigoureusement prouvée, ne s'appuie que sur des preuves très-insuffisantes. Si le monde
n'avait pas commencé, dit Kant, il y aurait, au moment où je parle, une éternité écoulée. Ce langage n'est pas exact. L'éternité est autre chose que le temps ; elle ne s'écoule pas, elle ne devient pas, elle est. Le temps seul devient et s'écoule à mesure que le monde change et se modifie. Qu'il soit difficile de concevoir l'écoulement infini du temps, j'en conviens, mais cette difficulté n'existe que pour l'imagination. La raison conçoit distinctement que toute durée suppose un avant et un après. Si grande ou si petite que vous la supposiez, des millions de siècles, un quart de minute , peu importe ; qui dit durée, dit passé, présent et avenir. Il faut donc renoncer à l'idée du temps ou bien reconnaître que tout instant qui s'écoule suppose avant lui une série infinie d'instants passés et devant lui une série infinie d'instants futurs. Toute durée est comprise entre ces deux séries. Ajoutées l'une à l'autre, elles forment, non pas l'éternité, mais le temps. Pour l'homme assurément la différence est grande ; une de ces séries est devant lui, et il la croit volontiers infinie ; l'autre est derrière lui, et il a peine à se la représenter. Mais pour Dieu, qui n a ni passé, ni avenir, qui existe en dehors et au-dessus du temps, les deux séries existent au même titre, et il les enveloppe l'une et l'autre de son éternité immuable. Voilà ce qui étonne l'imagination; mais voilà ce que la raison conçoit avec une clarté et une précision géométriques.
De même, toute étendue finie suppose une étendue plus grande. Si vous faites passer un plan par un point quelconque de l'espace, ce plan divise l'espace en deux
moitiés qui sont infinies, chacune en son sens. Prises dans leur ensemble, elles constituent l'espace illimité. II n'y a là pour la raison aucune difficulté sérieuse. Kant dit que si le monde n'avait pas de limites dans l'espace, il serait un tout infini, et qu'un tout doit avoir des parties qu'on puisse nombrer. Oui, les totalités qu'embrasse l'homme; mais le monde n'est un tout infini qu*au r^rd de Dieu. — Pour compter les parties d'un monde infini, il faudrait, ajoute Kant, un temps infini. — D'accord ; aussi l'homme est-il incapable d'embrasser le monde; il ne peut que le concevoir, et il le conçoit, non comme un infini véritable, étemel, absolu, immuable, mais comme une expression de l'infini, c'està-dire comme illimité dans l'espace, dans le temps, et en tout ordre d'existence.
Est-il vrai d'ailleurs qu'il y ait opposition entre les sens qui explorent le monde et la raison qui veut lui imposer à priori ses conditions et ses lois, entre le monde réel, tel que les sciences nous le représentent, et le monde idéal, tel que la métaphysique ose l'affirmer? Nullement, cette opposition n'est qu'apparente, elle tient à la faiblesse de nos sens, et le progrès des sciences la fait disparaître chaque jour.
Voyez la révolution qui s'est opérée dans l'esprit des hommes depuis les grandes découvertes des trois derniers siècles. Lorsque le système de Copernic apparut, ce fut comme le passage d'un songe au réveil. On s'était endormi dans l'idée d'un petit monde fait à la mesure de l'homme ; la terre en était le centre, et autour de la terre tournaient des cieux bornés. Tout d'un coup, à la
voix de Copernic, l'esprit humain se réveille. La terre n'est plus qu'une planète, le soleil est le centre de notre petit inonde ; mais dans Tespace, des milliers de soleils forment autant de centres lumineux autour desquels se meuvent d'autres planètes et d'autres satellites.
Cette idée parut une vision. Mais quand les découvertes de Galilée, quand les lois de Kepler vinrent à s'accréditer et à se répandre, le préjugé se sentit vaincu et commença de reculer. Voici qu'une philosophie nouvelle vient remplacer la scolastique. Son fondateur, Descartes, physicien de génie, et grand géomètre autant que grand métaphysicien, s'empare de l'idée de l'infinité de l'univers, et la communique à ses innombrables disciples. Un seul semble reculer devant la hardiesse de cette conception, c'est Malebranche, et bientôt cependant la force de son esprit et la logique de son système le conduisent à une idée infiniment plus audacieuse, celle d'une incarnation nécessaire de Dieu dans Tunivers. Il faut à Malebranche, adorateur d'un Dieu sage et bon, d'un Dieu qui n'a rien pu faire que selon ce qu'il est, il lui faut un univers digne de Dieu, et comment cet univers imparfait exprimerait-il l'infinie perfection de son principe, si Dieu même ne s'unissait à lui pour lui communiquer une valeur surnaturelle et un prix infini?
C'est ainsi que l'idée moderne de l'infinité du monde prend place à côté de la foi en Jésus-Christ dans Tàme du pieux cartésien de l'Oratoire. Voyez dans un autre illustre chrétien, ce même compromis entre la science et la foi :
« Que rhomme, dit Pascal, contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté ; qu*il éloigne sa vue des objets bas qui Tenvironnent ; qu'il r^arde cette éclatante lumière mise comme une lampe étemelle pour éclairer Tunivers; que la terre lui paraisse comme un point, au prix du vaste tour que cet astre décrit, et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'un point très-délicat à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre, elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables ; nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses : c'est une sphère infinie, dont le centre est partout, et la circonférence nulle part * . »
Voilà Tinfinitc de l'univers conçue par rapport à Téteudue de ses dimensions ; la voici maintenant par rapport au nombre infini de ses parties :
« Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini? Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron lui offre, dans la petitesse de son corps, des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des
> Pascal, Pc;is('ps, p. 1 de l'cdition de M. Havel.
gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours ; il pensera peut-être que c'est là lextrème petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abime nouveau. Je lui veux peindre non-seulement l'univers visible, mais l'immensité qu'on peut concevoir de la nature, dans l'enceinte de ce raccourci d'atome. Qu'il y voie une infinité d'univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouve ce que les premiers ont donné ; et trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos, qu'il se perde dans ces merveilles aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue ; car qui n'admirera que notre corps, qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout à l'égard du néant où l'on ne peut arriver? »
Pascal n'était pas homme à ignorer les objections qui peuvent s'élever contre un monde infini, soit du côté de l'imagination troublée de tout ce qui la surpasse, soit du côté d'une religion jalouse qui se fait scrupule de ne pas réserver l'infinité à Dieu. Mais loin de reculer devant ces difficultés, il les résout en chrétien philosophe et géomètre. Il se demande si le monde, du moment qu'il n'a point de limites, ni dans l'espace, ni dans le temps, ne forme pas une espice d'infini et
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d'étemeL Non, répond*il. : « ... Rien de tout cela qui soit infini et éternel, mais ces êtres terminés se mul* tiplient infiniment; ainsi, il n'y a, ce me semble, que le nombre qui les multiplie qui soit infini \ »
Autre objection : un univers infini est pour l'homme quelque chose d'incompréhensible. — Il est vrai, répond Pascal, mais cette incompréhensibilité a sa raison. « Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature? un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout Infiniment éloigné de oomprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable : également incapable de voir le néant d*oii il est tiré et l'infini où il est englouti. Que fera<-t-il donc» sinon d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses dans un désespoir étemel de connaître ni leur principe, ni leur fin? Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu'à l'infini. Qui suivra ces étonnantes démarches? l'auteur de ces merveilles les comprend; tout autre ne peut le faire. » — On insistera peut-être en objectant que l'idée de nombre infini implique contradiction. — Point du tout : « il est faux, dit Pascal, que les nombres soient finis : donc il est vrai qu'il y a un infini en nombre, mais nous ne savons ce qu'il est. Il est faux qu'il soit pair^ il est faux qu'il soit impair; car en ajoutant l'unité, il ne change point de nature ; cependant c'est un nombre, et tout nombre est pair ou
< Pascal, Pensées, art. xxv, 9, de rédition de M. UaTct. CeUe pensée est une de celles qui n*ont été publiées que depuis i843.
impair : il est vrai que cela s'entend de tous les nombres finis ^ p
Mais voici l'idée souveraine qui domine aux yeux de Pascal toutes ces objections plus ou moins subtiles et embarrassantes, c'est que la nature, étant l'image de Dieu, doit porter dans la grandeur comme dans le nombre de ses parties l'empreinte de l'infinité du créateur' : «Quand on est instruit, on comprend que la nature ay^t gravé son image et celle de son auteur dans toutes choses, elles tiennent presque toutes de sa double infinité. C'est ainsi que nous voyons que toutes les sciences sont infinies en l'étendue de leurs recherches; car qui doute que la géométrie, par exemple, a une infinité d'infinités de proportions à exposer. Elles sont aussi infinies dans la multitude et la délicatesse de leurs principes ; car qui ne voit que ceux qu'on propose pour les derniers ne se soutiennent pas d'eux-mêmes, et qu'ils sont appuyés sur d'autres qui en ayant d'autres pour appui ne souffrent jamais de dernier? Mais nous faisons des derniers qui paraissent à la raison comme on fait dans les choses matérielles où nous appelons un point indivisible celui au delà duquel nos sens n'aperçoivent plus rien, quoique divisible infiniment et par sa nature. De ces deux infinis de sciences, celui de grandeur est bien plus sensible. . . On se croit naturellement bien plus capable d'arriver au centre des choses que d'embrasser leur circonférence. L'étendue visible de monde nous surpasse visiblement; mais comme c'est nous qui sur-
< Pascal, Pensées, art. x, K
* Pensées, édiUon de M. Havet, art. i, page 9.
passons les petites choses, nous nous croyons plus capables de les posséder ; et cependant il ne faut pas moins de capacité pour aller jusqu'au néant que jusqu'au tout, n la faut infinie pour l'un et l'autre ; et il semble que qui aurait compris les derniers principes des choses pourrait aussi arriver jusqu'à connaître l'infini. L'un dépend de l'autre, et l'un conduit à Tautre. Les extrémités se touchent et se réunissent à force de s'être éloignées, et se retrouvent en Dieu, et en Dieu seulement. »
Un seul philosophe, au dix-septième siècle, s'inscrit en faux contre l'infinité de l'univers, c'est Nev^n. Entraîné par son mouvement de réaction contre la philosophie de Descartes, il réserve à Dieu l'infinité dans l'espace et dans la durée, et conçoit l'univers comme formé d'un nombre immense, mais fini, de particules que la main divine réunit pour un temps en masses variées au sein d'un vide infini. En vain il essaye de corriger plus tard le vice de cette conception par l'hypothèse d'un éther infini, impondérable, destiné à expliquer la communication du mouvement à travers les espaces célestes, Leibnilz fait entendre sa voix et dénonce la métaphysique newtonienne à toute l'Europe comme abaissant tout ensemble l'idée du Cosmos et l'idée de Dieu. Quoi! l'espace est sans bornes, et dans ces étendues immenses que Dieu remplit, dites-vous, de son être partout présent, nagent quelques molécules inertes, sans proportion avec le vide infini qui les entoure? Et encore cette réunion d'atomes sans vie n'est que passagère et les lois de la nature ne suffisent pas pour les garantir contre des perturbations inévitables, de sorte qu'il faudra bientôt que
la divinité, semblable à un artiste malhabile , Tienne retoucher son ouvrage 1 Cela est impossible, le monde est bien fait ; il est construit pour durer et Dieu n'en changera pas les lois, parce que ce serait changer ses desseins. Il a commandé une fois, il obéit toujours, ou pour mieux dire encore, son commandement est immuable, parce qu'il est parfait et éternel.
En même temps qu'il élève contre un monde fini et périssable cette protestation que les travaux de Lagrange et de Laplace viendront un jour confirmer, Leibnitz applaudit aux découvertes de Swammerdam, de Leuwenhceck et de Malpighi, et prélude aux grandes hypothèses de la géologie moderne. Il sait qu'une loi de gradation enchaîne tous les êtres de l'univers, que la nature ne va point par sauts et par bonds, mais par une suite insensible de progrès. Là où manque un anneau de la chaîne, Leibnitz affirme que la science le découvrira et la belle découverte de Tremblay lui donne raison. Il répète sans cesse que tout dans l'univers va à l'infini, la suite des siècles, le nombre des espèces, la série de leurs métamorphoses, le progrès de leur évolution. On lui objecte que l'infini actuel ne peut se rencontrer dans la nature. Il répond : « Je suis tellement pour l'infini actuel qu'au lieu d'admettre que la nature l'abhorre, comme on dit vulgairement, je tiens qu'elle l'afiTecte partout, pour mieux marquer les perfections de son auteur ^ »
Ces grandes vues de Leibnitz, le dix-huitième siècle
< Lettre à Vabbé Fùucher, dans Erdmann, p. 1 18.
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et le nôtre les ont recueillies comme les principes vivifiants des sciences. L'astronomie, armée de ses télescopes gigantesques, conspire avec la physiologie et ses puissants microscopes, à faire éclater la grandeur infinie du Ck)smos. Herschell compte vingt millions d'étoiles dans la voie lactée, Ehrenberg quarante millions d'animalcules dans un pouce cubique de tripoli. Le soleil n'est plus immobile ; Ârgelander prouve qu'il a un mouvement de translation et se dirige actuellement vers un point situé dans la constellation d'Hercule. Bessel calcule la vitesse de ce mouvement progressif et l'évalue à plus de six cent mille myriamètres par jour. On connaît vingt-huit mille étoiles multiples qui ont des planètes circulant autour d'un commun centre de gravité dans des orbites elliptiques et suivant les lois de la gravitation universelle. Et certes, Pascal avait raison de dire que notre imagination se fatiguera plutôt de concevoir que la nature de fournir. Car le moyen pour l'imagination de se représenter la distance d'une étoile dont la lumière emploie deux millions d'années à parvenir jusqu'à nous !
Toutes les limites reculent, celles du temps comme ^ celles de Tespace. L'anatomie comparée retrouve et recompose des règnes organiques qui ont précédé le règne actuel et qui ont eux-mômes des ancêtres. La face de la terre a changé plus d'une fois, et la géologie ressaisit dans ses entrailles la trace certaine des âges disparus. Le ciel lui-même a ses époques et chaque astre son histoire et sa \ie. Avant d'être ce que nous les voyons, ils ont passé par mille métamorphoses. « De même, dit un
astronome ingénieux, que nous remarquons dans noe forêts des arbres de même espèce parvenus à tous les degrés possibles de croissance, de même on peut reconnaître dans l'immensité des champs célestes les diverses phases de la formation graduelle des étoiles. »
Telle forme de l'existence est récente, telle manifestation de la vie a sa date ; mais le monde lui-même n'en a pas» ou du moins sa première origine fuit devant le regard de l'homme, à mesure qu'il observe mieux, comme fuient sans cesse les barrières de l'étendue et les principes cachés de la vie.
Ainsi depuis trois siècles, l'expérience et la raison pure regardant l'univers , chacune à son point de vue , loin de se contredire, comme Kant se l'est imaginé, ont toujours tendu à se mettre d'accord. Spéculations idéales du métaphysicien, recherches positives de l'observateur, calculs du géomètre, conjectures de l'historien, tout cela forme un courant irrésistible qui mine chaque jour l'antique préjugé du monde fini et y substitue l'idée moderne de l'infinité de l'univers.
Et ne croyez pas qu'il y ait là une cause de découragement pour les observateurs philosophes; rien au contraire n'excite et n'aiguillonne la curiosité scientifique comme l'idée de la grandeur infinie des mondes. J'en appelle à l'homme illustre et vénérable qui a réuni avec grandeur dans un ensemble magnifique les découvertes de la science moderne, j'en appelle à l'auteur du Cosmos, à M. deHumboldt : <c Au milieu des richesses de la nature et de cette accumulation croissante des observations, l'homme se pénètre de la conviction in-
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time qu'à la surface et dans les entrailles de la terre, dans les profondeurs de la mer et dans celles des cieux, même après des millions d'années, l'espace ne manquera pas aux conquérants scientifiques. Le r^ret d'Alexandre ne saurait s'adresser au pn^rès de l'observation et de l'intelligence ^ »
I M. de Humboldt, Cosmos, t I, p. 88.
Je contemple avec joie cette idée d un univers sans bornes se déployant à travers les espaces et les siècles et exprimant par la multitude inépuisable des êtres créés la puissance infinie du créateur immense et étemel. Mais jusqu'à ce moment je marche de compagnie avec le panthéisme et ce voisinage m'effraye. Où trouver un sentiment plus profond de l'infinité des mondes que dans Bruno et dans Spinoza? et cependant leur univers ne peut pas être le mien, puisque leur Dieu n'est pas mon Dieu. Ils ne voient dans la nature et dans l'homme que les formes variées dont se revêt tour à tour une activité impersonnelle sous la loi d'un aveugle destin. A mes yeux au contraire, selon l'idée que je me suis formée de l'Être tout parfait, ce monde qui est son image, doit partout laisser voir les traces d'une volonté intelligente, amie du bien et du beau, qui a librement choisi, formé, disposé toutes choses pour la meilleure fin. Qui
a raison, des panthéistes ou de moi? qui se forme une idée vraie de l'univers? c'est à l'univers lui-même, c'est à l'observation qu'il faut le demander^
Voilà un problème qui m'accable et je n'ai jamais mieux senti toute l'étendue de mon ignorance. U faudrait être un Humboldt pour embrasser le Cosmos, et encore je ne dis pas assez ; car il ne s'agit pas seulement de connaître le ciel et la terre, le monde de la gravitation et le monde de la vie, mais aussi ce monde invisible, plus changeant encore et plus insaisissable que les deux autres, le monde de l'humanité. U faudrait donc interroger ces trois univers, et demander à chacun si son dernier mot est Nécessité ou Providence.
Quand je me surprends à contempler la nature d'un regard simple et naïf, je la trouve belle et pleine d'harmonies. La vue du ciel étoilé me jette dans une sorte d'extase. Ces astres, ces mondes sans nombre, l'éclat de leurs feux , le prodige de leurs grandeurs et de leurs distances, cette multitude infinie de globes lumineux venant s'ordonner dans l'espace en groupes constants et variés pour accomplir d'un même mouvement leur majestueuse révolution , comme un concert immense où l'on sent dominer parmi les accents divers des instruments et des voix une harmonie supérieure, en présence de ces beaux objets, sous le charme de ces grandes impressions, je sens mon esprit saisi, pénétré, subjugué par l'idée d'une pensée ordonnatrice.
Et maintenant que ma pensée vienne à se détacher de la voûte céleste pour se recueillir au dedans de moi, qu'elle y trouve une âme en paix avec elle-même et
^vec SCS semblables, dont tous les sentiments peu à peu adoucis par la contemplation et la rêverie aient emprunté quelque chose de la sérénité d'une belle nuit, comme je comprends alors cette harmonie de la nature visible et de la conscience qui faisait dire à un philosophe :
a Deux objets remplissent Tâme d'une admiration et d'un respect toujours renaissants : au-dessus de nous le ciel étoilé ; au dedans de nous, la loi morale. »
En de tels instants je crois en Dieu , roi du ciel et législateur des hommes, j'y crois d'une foi sans réserve, de cette foi spontanée plus prompte et plus douce que celle de la réflexion. Mais bientôt, bon gré mal gré, la réflexion a son tour et je me dis : Ne suis-je pas dupe d'une iflusion ? je viens d'admirer la voûte céleste et j'y ai vu des mondes innombrables gravitant à travers l'espace sous une même loi d'équilibre et d'harmonie. Sont-ce bien mes yeux qui ont vu tout cela ? et s'ils ne l'ont pas vu , est-ce par hasard ma raison qui , délivrée tout à coup de son ignorance native, a deviné par un miracle d'intuition l'ordre et la structure des cieuxî Globes immenses, mondes infinis, gravitation, équilibre étemel, c'est la science moderne qui m'a nourri de ces pensées. Si j'étais né parmi les peuplades de l'Australie, ou si j'avais vécu il y a trois mille ans, je n'aurais vu dans le ciel étoilé qu'une voûte obscure parsemée de quelques brillantes vapeurs. J'ai beau faire, j'ai beau m'eflorcer de ressaisir les impressions naïves de la nature, de toutes parts les préjugés acquis m'enveloppent, et les échos plus ou moins lointains de la science moderne retentissent dans mon esprit en dépit de moi.
Dans cette impuissance où je suis d'entendre clairement ce que dit Tunivers, que ferai-je ? je tâcherai de savoir au juste ce que peut dire ou conjecturer la science. Je m'adresserai à ces hommes extraordinaires qui passent pour avoir découvert les lois de la création, à Copernic, à Kepler, à Newton. L'un, me disent les savants, a marqué à notre terre et à notre soleil leur véritable rôle dans la vaste économie des globes célestes. L'autre a défini la courbe précise que la terre et les autres planètes décrivent autour de leur centre lumineux. Et le dernier enfin tirant des lois de Kepler les conséquences qu'elles renferment, est arrivé par la puissance inouïe de ses calculs à déterminer le nombre certain qui assujettit tous les astres de notre monde, bien plus, tous les astres, tous les corps, dans tous les espaces et dans tous les temps, à une même loi.
Quel enchaînement merveilleux dans cette suite de découvertes ! mais comment les bien entendre? Lirai-je le livre de Copernic De rcvolutionibus orbium cœlestium ou VHar montée mundi de Kepler? J'en suis incapable. Ces calculs, ces figures, ces nombres, cette algèbre, tout cela me surpasse et me confond. Mais après tout, ce qui m'importe, c'est de savoir ce que ces grands contemplateurs ont pensé du plan de l'univers, et réduite à cet unique point, il me semble que ma recherche peut aboutir.
Certes s'il est vrai qu'une éternelle et aveugle nécessité préside aux mouvements de l'univers, qui l'a su mieux que les fondateurs de l'astronomie? Eh bien ! je trouve au contraire qu'à mesure que ces grands esprits sont parvenus à saisir plus à découvert l'économie géné-
raie du monde, ils y ont reconnu en traits plus éclatants la main libre et sage du Créateur.» D'où vinrent à l'esprit de Copernic ses premiers doutes sur la vérité des anciens systèmes? Il les avait profondément étudiés, non-seulement celui de Ptolémée, mais ceux de Philolaùs, d'Ecphante, d'Hicétas, d'Héraclide * . Le commun défaut qu'il y trouvait c'était d'imposer à l'univers un plan destitué de toute simplicité et de toute symétrie Et comment fut-il conduit à la première idée de son propre système? ce fut en cherchant le plan le plus simple, le plus beau, le plus conforme à l'idée d'un ordonnateur sage et prévoyant. Est-il nécessaire en soi que la terre tourne autour du soleil ? assurément non ; mais la raison dit à Copernic que cet arrangement est le meilleur parce qu'il est le plus simple, et l'expérience et le calcul confirment cette inspiration de sa raison.
La terre fait donc partie d'un ensemble de planètes qui tournent autour du soleil. Or chacune a-t-elle un orbite qui lui soit propre, celle-ci un cercle, celle-là une ellipse, une troisième telle autre courbe? ou plutôt n'y a-t-il pas lieu de présumer qu'elles décrivent des courbes semblables régies par les mêmes lois? Kepler emploie plus de vingt ans d'observations, de calculs, de recherches obstinées, à vérifier ce sublime pressentiment. II touche le but enfin ; il trouve les trois lois qui consacrent à jamais son nom, et s'écrie : « Maintenant que m'importe que mon livre soit lu par l'âge présent ou par l'âge à venir 1 Mon livre attendra ses lecteurs.
> Nicolaï CopeiTiicî Prœfatio in libros revolutionum,
« Voyez M. Diol, article Copernic, dans la Biographie universelle.
Dieu n'a-t-il pas attendu six mille ans un contemplateur de ses œuvres ? »
Je ne cherche point à savoir au juste par quels chemins Kepler est arrivé à ses trois lois. Quelle part faut-il faire à Tetpérience, quelle part au calcul, quelle part encore à toutes sortes d'idées bizarres, mystiques, symboliques, pythagoriciennes ? je ne sais trop ; mais ce qui domine tout, calculs, observations, hypothèses, rêveries, c'est cette conviction profonde que le monde est beau, qu'il est fait sur un modèle idéal par un artiste d'une science et d'une habileté infinies * .
Mais voici l'homme qui a pénétré plus loin que 0)pernic et Kepler, plus loin que tout homme avant lui, dans les secrets des choses célestes ; voici l'homme qui ramenant les lois de Kepler à leur principe générateur, a mathématiquement démontré le système que Copernic s'était borné à découvrir et à rendre vraisemblable, et a pu fixer enfin la condition unique et suprême d'où résulte l'équilibre éternel des mondes. Qu'aurait dit Newton, si on était venu lui apprendre que la loi de la gravitation universelle et le magnifique système qu elle régit n'est qu'une suite nécessaire de la nature des corps, qu'il n'y a là ni ordre, ni sagesse, ni convenance , ni beauté , ni harmonie , mais pure et simple nécessité î
t( Je ne sais, eùt-il assurément répondu, où vous avez appris à connaître l'essence de la matière et les mouvements et les lois nécessaires qui en résultent. Pour moi,
« Voyez dans YHarmonice mundij le livre V De motibus planetarum hamonicis, particulièrement les dernières lignes.
je ne suis pas si habile. Je fais profession d'ignorer Tessence des corps ; je ne connais la matière que par ses propriétés sensibles'. J'ai fait quelques expériences et quelques nouveaux, calculs qui m ont appris que tous les mouvements de l'univers se ramènent à une seule loi que j'ai appelée, faute d'un meilleur mot, loi de Fattraction. Qu'est-ce maintenant que l'attraction? Comme fait et comme loi, je la saisis et je la démontre ; comme cause, je l'ignore profondément. Je ne sais même pas quel est son mode d'action. Agit -elle à distance ou par l'intermédiaire d'un fluide invisible, qu'on l'appelle éther ou autrement ? je n'ose pas encore me prononcer sur ce point, faute d'observations et de preuves suffisantes ' ; mais ce que je sais bien, c'est que tous ces mouvements réguliers supposent une cause première qui n'est plus une cause mécanique ( Et ht omnes motus regulares originem non habent eœ causis mechanicis) ; c'est que cette ordonnance admirablement belle du soleil, des planètes et des comètes, ne peut être expliquée que par le dessein et le gouvernement d'une cause intelligente [Elegantissima hmcce soUs^ planetarum et cometarum compages non nisi consilio et dominio entis intelligentis et potentis oriri potuit) ; c'est qu'une nécessité aveugle ne peut rien expliquer; car cette nécessité étant la même en tout temps et en tout lieu, la variété des choses ne saurait en provenir ( A cœca necessitate metaphysica, quœ utique eadem est semper et ubique^ nulla oriiur rerum variatio). Et par conséquent
> Optices lib. III, qusest. 31.
* Voyez le Scholie général qui termine les Principia.
448 SIXIÈME MËDITATION.
TuniTers, a^ec Tordre de ses parties approprié à la yariété des temps et des lieux, n'a pu tirer son origine que d'un être primitif ayant des idées et une volonté {Tota rerum conditarum pro locis ac temporibus diver^ sitas ab ideis et voluntate entis necessario existentis solummodo oriri potuii).
a n ne faut se représenter Dieu , ni comme une &me du monde dispersée dans la variété des choses^ ni comme un être abstrait et mort ; il est le Créateur, distinct du monde et agissant sur lui. Ce n'est pas assez de le contempler comme être étemel, infini, absolu; ce n'est pas même assez de l'admirer comme architecte infiniment sage de l'univers. Il faut le vénérer comme maître et souverain. Aussi bien on ne dit pas mon étemel, mon infini ; on dit mon Dieu, c'est-à-dire mon maître. Dieu sans providence, ce n'est plus Dieu ; c'est la nature et le destin [Deus sine dominio, providentia et causis finalibus, nihil aliud est quam fatum et natura). Le vrai Dieu est donc le Dieu intelligent, vivant, qui meut, ordonne et gouverne l'univers. Voilà ce que la philosophie naturelle nous apprend de l'origine des choses ; car il appartient à cette science, en s'appuyant sur l'observation des phénomènes, de nous élever jusqu'à Dieu [Et hoc de Deo, de quo utique ex phœnomenis disserere ad philosophiam naturalem pertinet]. »
Comment ne pas être touché d'une foi si profonde «'exhalant avec cet accent simple et grand de la bouche de Newton î Je sais bien ce qu'on pourra dire : que Copernic, Kepler et Newton parlent en chrétiens plutôt qu'en philosophes; qu'ayant respiré dès l'enfance l'air
du christianisme et nourris de son lait» ils ont r^rdé l'univers avec des yeux prévenus. On fera remarquer combien le point de vue des astronomes a changé, quand un siècle de doute et de négation a succédé à des siècles de foi. Apparemment, dira-t-on, la nature au temps de d'Alembert n'était pas autre qu'au temps de Copernic, lois de Kepler et l'attraction newtonienne, loin d'avoir reçu des progrès de l'observation et du calcul la plus légère atteinte, resplendissaient au contraire d'un éclat toujours croissant. Qu'arrive-t-il cependant au dix-huitième siècle? c'est que de nouveaux géomètres, de nouveaux astronomes, et ceux-là même qui ont vérifié, étendu, accompli le système de Newton , un Lagrange, l'inventeur du calcul des variations, un Laplace, l'auteur de la Mécanique céleste, ne reconnaissent plus dans le ciel la trace de Dieu. La seule divinité devant laquelle s'incline désormais l'astronomie, c'est la science mathématique , et dès lors, les nombres gouvernant souverainement l'univers , les idées de convenance, de beauté, de libre arrangement et de choix, n'ont plus d'usage ni de sens ; car en géométrie et en mécanique, tout se démontre avec rigueur, tout s'enchaine et se déduit par des rapports immuables, tout est ce qu'il ne peut pas ne pas être : c'est l'empire de la nécessité.
Voilà ce que plusieurs pourront dire ; mais s'il faut l'avouer, ces arçuments me touchent peu. Je reconnais sans difficulté que le caractère essentiel des vérités mathématiques, c'est d'être absolument nécessaires ; mais il faut s'entendre sur cette nécessité : elle est
tout idéale, et la raison en est simple, c* est que Tobjet des mathématiques est aussi tout idéal. Nombres, cercles, courbes, sont-ce là des choses effectives et réelles? Nullement, tout cela n'exprime que des possibilités abstraites, qui peuvent bien avoir leur base éternellement réelle dans 1* intelligence de T étemel géomètre, mais qui, prises en elles-mêmes, n'ont nulle force» nulle vertu, et ne sauraient expliquer Texistence d'un grain de sable.
Vous dites qu'il est absolument nécessaire que les rayons d'une sphère soient égaux; soit, mais il n'est pas nécessaire qu'il y ait tel corps sphérique, par exemple, le soleil. Donnez-moi un univers, des astres, des mondes, gouvernés par la loi mathématique de l'attraction , alors sans doute plusieurs choses en suivront nécessairement; il sera nécessaire, par exemple, que les planètes décrivent autour du soleil des courbes elliptiques. Mais qu'y a-t-il en soi de nécessaire dans ce mouvement î évidemment rien. Si l'ellipse était la courbe nécessaire des astres qui ont un mouvement de translation, pourquoi d'autres astres décriraient-ils des courbes différentes? Direz-vous que tous les mouvements célestes sont des conséquences nécessaires de la loi de l'attraction • laquelle est nécessaire en soi? De quel droit dites-vous cela? Est-ce que par hasard la nécessité de cette loi serait évidente? mais alors il n'aurait pas fallu le travail des siècles et le génie de Newton pour la découvrir. Serait-elle à votre avis une suite de Tessence des corps? Mais veuillez nous expliquer, de grâce, ce que c'est que l'essence des corps, ce que c'est que l'attraction en soi»
quel est son mode d'action, et quand vous nous aurez expliqué tout cela, il vous restera à prouver que les corps eux-mêmes existent nécessairement. Laissons ces hypothèses à la spéculation au berceau ; ne raisonnons que sur ce qui est acquis à la science moderne, appuyée sur l'observation, l'analogie et le calcul. Or cela seul est acquis qu'une grande loi unique, souveraine, universelle, donne au monde une harmonie, une solidité , une beauté incomparables. Partout dans les cieux , Tordre, la simplicité, la convenance; donc partout, l'intelligence et le choix ; nulle part, l'aveugle nécessité.
Je laisse ces mondes immenses que la science humaine n'atteint qu'à distance et dans l'ensemble de leurs masses et de leurs mouvements, pour chercher sur la terre des êtres qui se laissent saisir et manier de près. Ici s'arrête l'empire absolu des mathématiques. Â la régularité inflexible des mouvements célestes, je vois succéder une harmonie plus variée, plus délicate et plus simple ; je suis en présence de la vie. Voici une fleur cachée sous l'herbe ; elle redresse avec effort sa tige frêle et flexible, comme pour chercher un rayon de soleil qui l'aide à s'épanouir, à colorer ses feuilles de vives nuances, à exhaler un doux parfum. Je trouve tout auprès un petit insecte qui déploie ses ailes, voltige de fleurs en fleurs, y pompe des sucs odorants, et sa récolte faite , la porte en bourdonnant à la ruche où le suivent des essaims de moissonneurs ailés. Si qud« qu'un vient me dire que cette fleur et cette abeille sont l'ouvrage d'une nécessité absolue, étrangère à toute
pensée de convenance et d'arrangement libre et harmonieux, j'aurai peine à le comprendre et déplaisir à l'écouter. Que je comprends et que j'aime mieux cet observateur (c'était, je crois, Leibnitz), qui ayant un jour pris sur un arbuste un ciron pour le mieux admirer, saisi tout à coup d'une émotion involontaire, se hâta de replacer l'insecte sur sa tige avec une sorte de respect, craignant de profaner et de ternir un de ces miroirs vivants où se réfléchit la sagesse du Créateur.
Faut-il me défier des inspirations de la nature, ou de ces préjugés acquis dont l'influence me domine peut-être à mon insu? Hé bien! je consulterai encore les savants, les naturalistes de génie, Harvey, Linné, ou mieux encore, les derniers grands créateurs, Cuvier, Geoffroy-Saint-Hilaire , et ceux qu'ils ont initiés à leurs travaux. On me dit à la vérité que ces hommes éminents n'ont jamais pu se mettre d'accord, que si les idées de Cuvier sont conformes au système de la Providence, celles de GeofTroy-Saint-Hilaire favorisent le système de la nécessité. Je ne puis entrer dans les complications infinies de celte illustre controverse; mais ne parviendrai-je pas à en saisir les grands traits et les résultais les plus certains?
Cuvier était convaincu que cette multitude innombrable d'individus qui composent le monde oi^anisé se ramène à un certain nombre de plans ou de types essentiellement divers. Dans le règne animal en particulier, quelles que soient les analogies qui peuvent se rencontrer entre les divers groupes, l'anatomie constate quatre plans d'organisation qu'il est impossible de con-
fondre, et qui séparent à jamais les animaux en quatre ordres. Cette grande classification, qui a renversé celle de Linné, et que nulle autre n'a pu remplacer encore, Geoffroy Saint-Hilaire n'y voyait qu'une œuvre factice. Suivant lui, la nature travaille sur un type unique. Les différences qui semblent séparer les èlres vivants sont purement extérieures, et l'observateur philosophe retrouve partout les mêmes organes essentiels.
Entre Cuvier et son contradicteur, un ignorant comme moi ne peut choisir ; mais je demande a tous deux, et à Cuvier d'abord, quels sont les principes qui ont présidé à ses travaux, et voici ce qu'il me répond :
« Tout être organisé forme un ensemble, un système unique et clos dont les parties se correspondent mutuellement, et concourent à la même action définitive par une réaction réciproque. Aucune de ces parties ne peut changer sans que les autres ne changent aussi, et par conséquent chacune d'elles, prise séparément, indique et donne toutes les autres. ... Si les intestins d'un animal sont organisés de manière à ne digérer que de la chair et de la chair récente, il faut aussi que les mâchoires soient construites pour dévorer une proie, ses griffes pour la saisir et la déchirer, ses dents pour la couper et la diviser, le système entier de ses organes du mouvement pour la poursuivre et pour l'atteindre, ses organes des sens pour l'apercevoir de loin; il faut même que la nature ait placé dans son cerveau l'instinct nécessaire pour savoir se cacher et tendre des pièges à ses victimes. Telles seront les conditions générales du régime
4S% SIXIÈME ITËDITATION.
Carnivore ; un animal destiné pour ce régime les réunit infailliblement; car sa race n'aurait pu exister sans elles*. »
Vient-on dire à Cuvier qu'on a trouvé, sur quelque monument de la vieille Ëgypte le dessin d*un animal dont l'organisation bizarre donne un démenti au principe de la corrélation des oi^anes? il faut voir avec quelle assurance cet esprit si positif et si réservé repousse à priori l'authenticité d*un pareil témoignage. On a pris, dit-il, des peintures d'animaux fantastiques pour des descriptions d'animaux réels : « C'est dans quelque dessin d'un de ces monuments qu'Agatharchides aura vu son taureau Carnivore , dont la gueule fendue jusqu'aux oreilles n'épargnait aucun autre animal, mais qu'assurément les naturalistes n'avoueront pas, car la nature ne combine ni des pieds fourchus, ni des cornes, avec des dents tranchantes. »
Et continuant de mêler avec grâce aux vues élevées du philosophe le sérieux badinage de l'homme d'esprit, Cuvier continue ainsi : « Aujourd'hui, quelqu'un qui voit seulement la piste d'un pied fourchu peut en conclure que lanimal qui a laissé cette empreinte ruminait; et cette conclusion est tout aussi certaine qu'aucune autre en physique et en morale. Cette seule piste donne donc à celui qui l'observe et la forme des dents et la forme des mâchoires et la forme des vertèbres et la forme de tous les os des jambes, des cuisses , des épaules et du bassin de l'animal qui vient
• Cuvier, Discours sur les révolutions du globe, p. 96.
de passer. C'est une marque plus sûre que toutes celles de Zadig * . »
Voilà ces grands principes de la subordination et de la corrélation des organes qui entre les mains de Cuvier ont reconstitué, à Taide de quelques os fossiles, tout un ensemble de races disparues, et rappelé à l'existence des mondes qui semblaient engloutis à jamais dans Toubli. Or qui ne voit que tous ces travaux, toutes ces découvertes, toutes ces résurrections miraculeuses, sont inspirés par cette pensée que la nature obéit dans ses opérations, non pas à une aveugle mathématique, mais à des lois de convenance , d'harmonie et de proportion î
Je demande maintenant aux disciples de Geoffroy Saint-Hilaire s'ils ont un principe. Ils en ont un, et c'est, disent-ils, l'analogie. Distinguer, classer les animaux, les répartir en espèces, genres, ordres, classes, embranchements, tout cela n'est que le commencement de la science. Il reste à pénétrer dans l'analyse de chacun de ces groupes et à saisir l'analogie sous la différence, l'unité sous la variété. D'une espèce à une autre espèce, d'un genre à un autre genre, l'anatomie philosophique saisit ou devine les mêmes éléments d'orçanisation. Telle espèce, le poisson par exemple, a un crâne composé de vingt-six os ; telle autre, comme l'oiseau, n'en a que huit ou dix. Voilà, direz-vous, une différence, une ligne de démarcation. C'est que vous n'avez examiné l'oiseau qu'à l'état adulte. Étudiez-le
* ùiscùwrs sur les révohttims du globe, p. 103.
à l'état fœtal ; vous y trouverez tous les os primitifs qui se souderont plus tard et tromperont l'observateur superficiel. D'autres fois, vous vous laissez abuser par les métamorphoses innombrables que subit un organe observe dans tout le cours de la série animale. Sa forme visible varie, ses dimensions changent, sa structure se complique ou se simplifie, sa fonction même peut différer ; car des organes différents servent quelquefois à la même fonction, comme les poumons et les branchies» et il arrive aussi que le même organe remplit des fonctions différentes, celle de la locomotion par exemple et celle de la respiration ; mais ce qui ne change jamais, c'est la position relative et la dépendance mutuelle des organes. De là ce principe qui est le flambeau de la philosophie anatomique : Un organe peut être anéanti, atrophié, jamais transposé ^
Or ce n'est pas seulement dans l'un des embranchements du règne animal que se vérifie cette loi. Invertébrés ou vertébrés, on a beau élever entre les animaux toutes sortes de barrières artificielles, partout prévaut l'unité de composition organique. Et c'est ainsi que la science vérifie chaque jour ce soupçon sublime du Timée que Buffon a exprimé dans un langage digne de Platon. « Il semble que l'Être suprême n'a voulu employer qu'une idée et la varier en même temps de toutes les manières possibles, afin que l'homme pût admirer également et la magnificence de l'exécution et la simplicité du dessin. »
> Philosophie anatomique, page 30 du Discours préliminaire.
Mais il reste encore à expliquer toute une immense série de phénomènes restés jusqu'à présent comme une énigme et comme un scandale, je veux dire Texistence des monstres. Ce qu'on appelle de ce nom n'est pas un démenti donné aux lois générales de la nature. Tout s'explique par un arrêt de développement régi par deux lois très-simples, celle du balancement des organes et celle de l'attraction des parties similaires. Chaque fois que vous rencontrez un organe développé d'une façon exorbitante, au lieu de croire à un miracle, cherchez si vous ne trouverez pas dans un organe correspondant un défaut de développement normal. Si d'un côté il y a une hypertrophie, c'est qu'il y a atrophie de l'autre côté. Comme Ta dit ingénieusement Goethe, la nature a un budget fixe, et une somme trop forte affectée à une dépense exige ailleurs une économie.
C'est ainsi que la loi du balancement des organes rend compte des monstruosités simples; celles qu'on nomme doubles s'expliquent par l'attraction des parties similaires qui fait, par exemple, que si deux germes, deux fœtus viennent à se réunir, c'est toujours le cœur qui se réunira au cœur, le cerveau au cerveau, et ainsi de suite'. Il ne faut donc plus parler des jeux de la nature, de désordre et de hasard. Les monstres ne sont pas un désordre, mais un accident soumis à des lois, un écart passager, toujours contenu, corrigé, dominé par les lois supérieures de l'ordre qui surmontent tout.
* Voyez Téloge de Geoffroy Saint-Hilaire dans les Éloges historiques de M. Flourens, et Touvrage de M. Isidore Geoffroy sur la vie et les travaux de son pére.
m SIXIÈME MÉDITATION.
Voilà les grandes découvertes qui assurent à Geoffroy Saint-Hilaire une place immortelle à côté de Cuvier. Où est maintenant la contradiction nécessaire entre ces deux hommes de génie? au point de vue de la philosophie religieuse, elle n'existe pas. Pour Geoffroy comme pour Cuvier, le monde a un plan , il est gouverné par des lois, non des lois de nécessité, mais des lois de convenance et d'harmonie. L'un, guidé par le génie sévère de l'analyse, voit mieux les différences des êtres; l'autre, emporté par les élans audacieux de la synthèse, ne veut voir que leurs analogies. Tous deux me font comprendre que la foi en la Providence est indépendante de la diversité et de la contradiction des systèmes. Les systèmes changent et se heurtent, parce qu'ils représentent l'effort in^l des hommes pour saisir l'économie souvent mystérieuse du plan divin ; mais, à mesure que quelques-unes des grandes lignes de ce plan se montrent plus à découvert, le monde nous apparaît plus harmonieux, plus vaste, plus simple, plus beau, et l'œil de l'homme y reconnaît en traits plus visibles le principe intelligent et libre qui s'y réfléchit.
J'ai hâte de rentrer dans le monde intérieur et de me dérober à ce torrent des phénomènes sensibles oii mon ignorance craint toujours de faire naufrage. Il est un être dans Tunivers que je ne vois pas seulement du dehors^ mais que je puis saisir et observer au dedans. Cet être, c'est moi. Si peu que je sois, je fais partie de l'univers, je suis mêlé à son mouvement et j'ai mon rôle dans le drame de la vie universelle. Or la question est de savoir si je suis un simple rouage fatalement lié à un mécanisme aveugle et inflexible, ou si je trouve en moi la marque certaine d'un ordre, d'un plan, d'une loi de convenance et d'amour?
Ici plus de conjectures. L'être et la vie me seraientils absolument inconnus partout ailleurs, je les saisis du moins dans ma conscience, et je les atteins d'une vue infaillible ; car ce fragment de l'existence universelle, c'est moi-même. Je puis tout ignorer, mais non
celui qui ignore et qui se sait ignorant. L'être et la vie sont là ; je puis les interroger à loisir.
Mon âme, réponds-moi : es-tu une force fatale qui se déploie par des actes nécessaires au gré de l'irrésistible destin? Toutes les puissances de mon âme protestent contre une telle idée. Je me sens libre ; je sais que ma destinée est entre mes mains. Non pas que je puisse toujours développer mes facultés selon mes désirs; mais je puis toujours faire effort pour cela, et j'y réussis dans une certaine mesure, tantôt plus, tantôt moins. Que mon intelligence soit stérile ou féconde, que mes organes souples ou rebelles me servent avec plus ou moins de docilité, ma volonté reste toujours maîtresse de soi. Chargez mon corps de chaînes, mettez un sceau sur mes lèvres, vous m'empêcherez de parler, d'écrire, d'exercer matériellement mes droits, vous ne m'empêcherez pas de les affirmer dans ma conscience et de protester contre la force de toute l'énergie de ma liberté morale inaccessible à vos coups.
Ce sont là des faits simples, immédiats et non pas des systèmes ou des conjectures sur l'inconnu. Il faut maintenant mettre ces faits en présence des systèmes. Si l'univers est le développement nécessaire d'un principe unique qui, sous toutes ses formes, en tel temps, tel lieu, tels rapports, est toujours tout ce qu'il peut être et ne peut jamais être que ce qu'il est, il est clair qu'un être libre est la chose du monde la plus chimérique et la plus impossible. Car comment me sentirais-je libre , étant une forme nécessaire de la vie, et comment même aurais-je l'idée de la liberté ?
Les panthéistes me disent que je ne vois pas tous les ressorts secrets qui me font agir, et que sentant mon action et n'en sentant qu'en partie les causes, je couvre cette ignorance de la chimère flatteuse d'une indépendance illimitée? Mais non, il n'en peut être ainsi; car alors^ moins je descendrais au fond de moi-même, plus je vivrais à la légère , plus je verrais grandir ce fantôme de liberté. C'est tout' le contraire qui arrive. Quand je laisse couler au hasard le flot de ma vie, quand je m'abandonne au courant des choses extérieures, je sens s'affaiblir la consinence de ma personnalité, je sens que ma liberté morale m'échappe et que je tombe sous le joug des choses. Je deviens comme un homme ivre, ou comme un somnambule cpii agit les yeux fermés sans se gouverner ni se sentir. Au contraire, quand me dérobant par un viril effort à l'empire des objets extérieurs, je rentre en moi pour ressaisir ma vie , pour prendre d'une main ferme le gouvernement de mes sensations et de mes idées, alors je sens mon indépendance et ma personnalité en ce qu'elles ont de plus intime, je les sens avec une lucidité, une force, une vivacité merveilleuses, je vois alors que tout peut m'être enlevé, excepté ce gouvernement de moi-même, et que je puis résister à toutes les puissances conjurées, protégé que je suis par ce retranchement impénétrable de la liberté d'un cœur.
Je suis donc une personne libre. Est-ce à dire que mon activité ne soit assujettie à aucune règle? tant s'en faut ; car, en même temps que je sens ma liberté, je la sens faite pour se conformer à une loi. Que se-
rait-ce qu'une liberté absolue, je veux dire une liberté qui ne trouverait en elle aucun principe de détermina* tion, aucun motif de faire ceci plutôt que cela? ce ne serait plus la liberté, mais le caprice ; ce ne serait pas même le caprice, car agir par caprice, c'est encore agir avec une intention et un but, ce serait donc le hasard, c'est-à-dire un effet sans cause, c'est-à-dire un pur fantôme et une impossibilité. Mais d'un autre côté, si ma liberté se reconnaît soumise à une loi, qu'elle peut être cette loi d'un être libre ? Non pas évidemment une loi de nécessité, excluant la possibilité de toute infrac* tion, mais une loi d'ordre et de convenance, la loi du devoir.
De même en effet que la liberté suppose au-dessus d'elle le devoir, à son tour le devoir suppose la liberté. Ces deux idées s'impliquent l'une l'autre, et toutes deux servent de base à l'idée du droit. Si je ne sentais pas la liberté en moi, je ne la reconnaîtrais pas dans mes semblables, et les croyant soumis à la loi de la nécessité, je ne leur imposerais pas une loi d ordre et de convenance, la loi du devoir. Or s'il était vrai que mes semblables n'eus* sent aucun devoir ni envers eux-mêmes, ni envers moi, que signifierait le droit que je revendique de développer mes facultés sans entrave , d'exprimer librement mes pensées, de conserver mon champ et ma maison î Du moment que la nécessité qui gouverne les hommes pousse irrésistiblement un individu à s'emparer de ce que j'appelle mien, je puis lui opposer la force, mais non le droit.
Dans le système de la nécessité, il y a des êtres plus
intelligents^ plus adroits, plus violents, plus timides, plus redoutables les uns que les autres ; mais un être libre, s'inclinant devant le devoir, une société d'êtres moraux régie par une loi d'ordre et de convenance sur laquelle repose un système de devoirs et de droits , tout cela est chimérique, contradictoire, inconcevable. Ainsi tout mon être moral , tous les principes de sociabilité que je trouve naturellement gravés dans mon âme, en un mot toute Thumanité en moi proteste contre le système de la nécessité. Il y a donc une Providence.
Être libre, je ne puis émaner que d'un libre créateur, et cette loi du devoir que je reconnais inviolable et sainte, c'est de lui que je la tiens, et il ne me l'impose que parce que lui-même en fait la règle étemelle de sa volonté. Aussi bien cette loi n'a rien qui soit particulier à l'homme ; c'est la loi de l'ordre , et à ce titre elle est universelle , elle est absolue, elle est obligatoire pour tout être capable de la comprendre et de l'exécuter. Gomment l'être qui l'a gravée en moi ne s'y conformerait-il pas? comment Dieu qui a voulu que la justice, l'ordre et le bien fussent pour tout être intelligent choses respectables et sacrées, resterait-il indifférent à l'injustice, à Tordre et au bien ? De l'idée du plus humble de mes devoirs, ma raison s'élève donc à une loi suprême qui gouverne toute la création et la vo* lonté créatrice elle-même. Serait-il trop téméraire d'essayer de comprendre cette loi ?
Je me sens obligé de faire le bien et de fuir son contraire; mais qu'est-ce que le bien? Je laisse un moment de côté l'univers et mes semblables; je ne
naturellement Tordre, la proportion, la grâce, la beauté, Tintelligence. L'amour que j'ai pour moi-même n'est pas un penchant déréglé ; car ce cpie j'aime en moi, c'est l'être et la vie, c'est la force, la santé et tous les biens du corps ; c'est la pensée, c'est la liberté et tous les biens de Tàme ; et quant à cet amour inférieur qui me fait chercher mon bien-être pour lui-même, sans égard à tout autre bien , c'est un principe de conservation parfaitement légitime, qui ne devient mauvais qu'en se développant sans mesure , en comprimant et en étouffant des sentiments meilleurs. Toutes les puissances de mon esprit et de mon cœur, telles que Dieu les a faites, sont donc légitimes et bonnes. Le mal ne commence qu'au moment où j'interviens pour modifier l'œuvre divine, et qu'au lieu de la développer dans le sens de l'équilibre et de l'harmonie, j'y introduis la disproportion, l'excès, le désordre et le mal.
Si maintenant je sors de moi-même pour consulter mes semblables, je trouve que le bien et le mal sont pour eux ce qu'ils sont pour moi, et puisque mon devoir est de développer mes facultés avec harmonie, mes semblables ont le même devoir. Ils ont donc par rapport à moi le droit d'être respectés dans le développement de leurs facultés, et j'ai ce droit par rapport à eux.
Est-ce tout et suffit-il pour être bon de ne pas nuire aux hommes? non certes , et cette vertu solitaire et toute négative laisserait l'homme incomplet. Je trouve dans mon cœur tout un trésor de penchants sympathiques. J*ai besoin des hommes comme les hommes ont besoin de moi. En eux comme en moi, ce que j'aime, c'est
ao
d'abord Têtre et la vie dans leur harmonieuse beauté ; mais c'est surtout la personne humaine. Je ne puis rester enfermé dans la prison de mon moi solitaire. Je yeux entrer dans d'autres âmes, vivre en elles, les attirer à moi et les sentir vivre de ma vie. Une douce et irrésistible sympathie me fait ressentir ce qu elles sentent, me rend triste de leur tristesse, heureux de leur bonheur, deux fois joyeux quand ils s'associent à ma joie, presque insensible à ma tristesse, dès que je la sens partagée, voulant leur communiquer tout ce que j'ai de bon, leur donner ma force, ma pensée^ mon àme tout entière, et à mesure que je crois me dépouiller et m'appauvrir, me sentant plus riche, plus libre, plus fort et plus complet.
Cette sympathie pour l'homme s'étend à tout œ qui dans la nature ressemble plus ou moins à l'hu* manité. J'aime dans les animaux les ébauches de la personnalité humaine, je cherche les traces de la volonté, de rintelligence , de l'amour jusque dans les êtres les plus infimes de la création, et quand mon regard ne les saisit plus, l'imagination vient à mon aide , donne une âme à la fleur, et quelque chose de respectable et d'aimable à tout ce qui vit.
Voici donc ma loi : aimer l'ordre et le bien, aimer le développement harmonieux des êtres. Or n'est-ce point là la loi universelle de la création? n'est-ce point cette loi d'ordre et de convenance que Dieu propose aux êtres libres et qu'il fait prévaloir parmi les êtres qui ne le sont pas? Ce monde a donc un plan, un plan d'une beauté incomparable, dont toutes les parties se rattachent, tantôt par des nœuds visibles, tantôt par des liens mysté-
rieux, à une loi simple, universelle, éternelle de développement et d'harmonie. Tous les êtres concourent aux desseins divins, les uns suivant des lois mathématiques, inflexibles, uniformes, absolues, qui les gouvernent sans qu'ils paraissent y prendre garde, échos sonores, mais insensibles, des divines harmonies; les autres suivant des lois d'un autre caractère , plus diverses, plus souples, laissant un plus libre jeu à la vie qui commence à se sentir et à se maîtriser ; d'autres eniin , et ce sont les êtres comme moi, participent à l'accomplissement des vues de la Providence en vertu d'une intelligente et libre activité.
Yoilà ma place au sein du vaste univers ; perdu dans un coin de ses espaces, fait pour n'y passer qu'un rapide instant, goutte d'eau dans ce fleuve des générations humaines qui s'écoule engloutissant les individus et conduisant l'espèce à travers mille orages vers des destinées inconnues, je ne sais les desseins particuliers de la divinité ni sur moi ni sur aucun être, mais dans mon court pèlerinage, il suffit d'un regard jeté sur le monde pour y apercevoir les traces certaines d'un gouvernement divin. Je vois éclater la Providence parmi les merveilles des cieux ; je la sens au plus secret de moi-même, et ravi de cette radieuse intuition, je reprends mon voyage d'un esprit plus calme et d'un cœur mieux affermi.
Il me semble que Tobservation intérieure m'a conduit plus avant que les sens n'avaient pu faire dans les secrets de Tordre universel. Le spectacle du mobile et immense univers avait confondu ma pensée ; j'ai vu plus clair dans Tâme humaine, j'y ai senti Dieu de plus près. Mais que la condition de mon intelligence est misérable ! A mesure que je découvre de nouveaux horizons, voici de nouveaux mystères qui m'apparaissent, et si les clartés sont devenues plus pures, les ténèbres à leur tour semblent s'épaissir. Je suis libre , je reconnais une loi de convenance et d'harmonie à laquelle je dois me conformer. C'est un fait certain ; mais de cela même naît une objection formidable contre la divine Providence ; car comment la suite des actions humaines peut-elle entrer dans le plan de son gouvernement ? Si mes volontés de demain avec toutes leurs suites, petites ou grandes, dépendent de ma libre détermination , il en résulte qu'avant
d'exister en acte, elles sont absolument indéterminées , et dès lors elles échappent à toute prévision. Prévision humaine ou prévision divine, imparfaite ou parfaite, finie ou infinie, peu importe ; il est de l'essence de ce qui est libre de ne pouvoir être prévu.
Je suppose maintenant que Dieu ait pu savoir d'avance ce que je ferai demain et y avoir tel égard que de raison pour la conduite générale de ses desseins, Dieu alors subordonne ses desseins à mes volontés, à mes caprices, à mes folies. Quelle étrange idée de l'être souverain !
Mais peut-être ces difficultés ne viennent-elles que de - l'excès de ma présomption et de ma curiosité? Je veux entrer dans les conseils de Dieu et je me fais de sa sagesse prévoyante une idée tout humaine, oubliant que la pensée divine ne tombe point dans le temps, qu'elle n'a par conséquent avec les événements du monde aucune relation d'avant ni d'après, et qu'elle embrasse tout d'une manière incompréhensible et ineffable dans son acte éternel. Soit ; je consens à me taire et à inliumilier devant cette difficulté ; mais voici un mystère tout autrement redoutable et que je ne puis écarter. Ma condition dans ce monde est de souffrir, et c'est le sort de tous les hommes. Que dis-je? c'est le sort de tous les êtres qui sentent. La douleur n'est pas un accident, elle est une loi de la vie universelle. 0 mystère qui me déconcerte et me trouble ! Les autres énigmes de la nature ne tourmentaient que mon esprit ; celle-ci oppresse tout mon être. Comment comprendre que sous le gouvernement d'un Dieu de justice et d'amour, une sorte de malédiction pèse sur les êtres les plus nobles de
l'univers? La nature est un champ de bataille et de carnage où la loi du plus fort règne dans toute sa féroce brutalité. Je ne puis faire un mouvement sans briser des êtres vivants. Je ne me conserve qu'à leurs dépens, et pour que je vive, il faut qu'ils meurent. Et à quoi me sert cet empire que j'affecte sur le reste des êtres? De tous les vivants, je suis celui qui souffre le plus. L'animal du moins ne connaît pas la tristesse. Ses besoins sont bornés. Rassasié, il est calme, il parait heureux. Mais l'homme, à tous les maux qu'il subit ajoute ceux qu'il redoute, la détresse, la maladie, l'isolement, la vieillesse et la mort.
Voici des sages qui me disent : tous ces maux sont accidentels et passagers ; ils viennent de l'imperfection des sciences ou de celle de l'état social. Étudiez l'histoire de la condition humaine , depuis un demi-siècle surtout ; chaque découverte de la physique a suscité un progrès de l'industrie, et chaque progrès de l'industrie a été un soulagement pour l'homme. D'un autre côté, à mesure que les lumières se répandent, les mœurs s'adoucissent et les lois s'améliorent. Chaque jour, un préjugé se dissipe, une injustice naturelle se répare, une inégalité s'efface. Les sociétés humaines approchent rapidement d'une condition universelle de justice, de bienveillance réciproque et de paix.
Quand j'étais plus jeune, je prêtais l'oreille à de pareils discours; mais l'expérience de la vie n'a pas tardé à m'apprendre que s'il y a une chimère absurde au monde, c'est celle de l'abolition de la douleur. Nulle science, nulle industrie, nulle combinaison politique
n'ôteront à mon corps ses misères, ni à mon &me ses faiblesses et ses passions. Et enfin, « si plaisante que soit la comédie, le dernier acte est toujours sanglant. On jette sur vous deux ou trois pelletées de terre, et en voilà pour jamais. )»
Dois-je ici courber la tête, et me dire que la douleur ayant sa racine indestructible dans la nature des choses» cela signifie que la nature des choses n'est ni bonne, ni mauvaise, ni juste, ni injuste, et que par conséquent le plaisir et la douleur, la joie et la tristesse, la vie et la mort, dérivent également de Taveugle et indifférente nécessité î C'est là, je le confesse, une pensée qui traverse mon âme aux jours des douleurs amères et des mortels abattements ; mais quand le ressort de l'âme, un instant suspendu par un coup violent, reprend sa force naturelle, quand je me dérobe à l'impression aveugle de l'instant présent et que j'envisage de l'œil de ma raison redevenue maîtresse ma condition sur la terre et celle de mes semblables et les lois de la vie universelle, alors d'autres pensées viennent adoucir et affermir mon âme, et par degrés renaissent en elle le sentiment de l'ordre, la sérénité et la paix.
11 faut que j'aie la force de me détacher un instant de mon être individuel pour considérer l'ensemble des choses. Aux derniers degrés de cette échelle immense, je trouve des êtres qui semblent plongés dans une complète inertie. 11 y a pourtant là du mouvement, car dans le repos même de l'équilibre, il y a une lutte de forces, une vie ; mais c'est une vie diffuse, extérieure, qui ne se concentre pas. Àu milieu de ces masses insen-
sibles, je rencontre d'autres êtres où la vie apparaît avec évidence. Je vois des organes de plus en plus divers, riches et compliqués, qui tous conspirent à un but commun. Mais la vie ne me semble complète que lorsque l'être oi^anisé est averti que son activité , au lieu de se déployer avec aisance, a rencontré un obstacle ; car alors il réagit : il écarte ceci, attire cela, intervient dans sa destinée, montre du discernement, du choix, un commencement de raison et de volonté.
Or qu'est-ce qui avertit l'animal que sa vie court risque d'être altérée? c'est la douleur. La douleur n'est donc autre chose que le sentiment d'une altération de la vie, d'une diminution de l'être, de même que le plaisir est le sentiment qu'a l'animal d'un accroissement qui s'opère en lui. S'il en est ainsi, la douleur m'apparait sous un nouveau jour. Elle n'a plus rien d'arbitraire ; elle est la condition naturelle d'un être qui se sent vivre et qui est limité. Outre qu'elle lui sert d'avertissement utile et l'empêche de s'endormir dans une sécurité trompeuse, elle lui est encore un aiguillon et le pousse à se défendre contre la mort et à étendre sans cesse la sp||ière de son activité. Vaudrait-il mieux ne rien sentir, et faut-il que l'animal regrette de ne pas être plante, la plante de ne pas être pierre, la pierre de ne pas être restée dans le néant?
L'homme faisant partie de la nature animale , par là même il est sujet à la loi générale de la douleur. Maintenant il est certain que je souffre beaucoup de maux que l'animal ne connaît pas. Mais quoi de plus simple? je goûte aussi mille biens et mille jouissances dont il est
privé. Â mesure que la vie d'un être est plus complexe et plus ample, de même qu'elle est exposée à plus d'obstacles , elle rencontre aussi plus d'occasions favorables de développement. Elle offre plus de prise tout ensemble au plaisir et à la douleur. Elle a des joies plus variées et plus exquises ; elle a aussi des douleurs plus nombreuses et plus profondes.
Mais ce n'est pas tout, et il y a en moi quelque chose de mieux qu'un animal plus complet et plus parfait que tous les autres, il y a l'homme, la personne raisonnable et libre. Je conçois la vérité , la justice, la beauté, l'ordre et le bien , je me sens capable de science et de vertu. Or, la science et la vertu ont une condition commune, c'est l'effort, et l'effort a pour conséquence la douleur.
D m'arrive quelquefois de me figurer que ma condition serait infiniment meilleure, si toutes mes facultés naturelles, au lieu d'être en désaccord et en lutte, atteignaient spontanément leurs objets, pour en jouir sans obstacle au sein d'une harmonie parfaite et d'une douce félicité. C'est surtout dans les rudes labeurs d'une recherche difficile ou dans les combats douloureux des passions l'une contre l'autre et de toutes contre le (Revoir, c'est en ces moments d'angoisse qu'il m'arrive de ni'écrier : Oh ! qu'il serait doux de connaître la vérité sans effort et de faire le bien sans combat! Vœu indiscret, désir chimérique , rêve d'un cœur faible qui ne sait ce que c'est que la science, la vertu et tout ce qui donne à la vie humaine sa véritable grandeur. Sais-tu bien, mon âme, ce qui arriverait, si les penchants de ton être étaient naturellement en harmonie et atteignaient
leurs objets sans obstacle? tu resterais éternellement dans Tenfance, ou plutôt, tu ne serais pas même un enfant, car il y a déjà dans l'enfant la lutte et l'effort, nobles semences de l'homme; tu n'aurais rien de la personne, tu serais une chose. Ce qui éveille en toi la personne, c'est le désaccord et la lutte de tes penchants, c'est le besoin d'intervenir dans le gouvernement de tes puissances, et de substituer à leur anarchie et à leur contradiction naturelles la mesure, la règle et la subordination. Faire régner l'harmonie dans tes penchants, tes amours, tes actions et dans toutes les parties de ta nature, voilà ta condition d'être moral, voilà ta dignité. C'est au prix de la douleur, il est vrai, que tu achètes la science et la vertu ; mais crois-moi, quand tu en auras bien connu le charme divin, jamais tu ne te plaindras de les avoir acquises à un trop haut prix.
Ëtends maintenant ton regard au delà de ce monde visible. Parmi les maux qui pèsent sur l'homme, tu comptais tout à l'heure l'idée de la mort. Et sans doute la mort est pour l'imagination un objet d'épouvante ; mais est-ce à l'imagination que tu veux donner le gouvernement de ta vie ou à la raison î Qu'est-ce pour la raison que la naissance et la mort ? ce sont des accidents qui ne touchent que la surface de l'existence. Les êtres se transforment; nul ne périt. Et si la mort n'est qu'une transformation pour la plante et la bête, comment atteindrait^lle l'homme? La nature ne perd aucun de ses individus; Dieu perdrait-il une de ses personnes !
Essaye de concevoir Tanéantissement absolu d'un grain de sable ; tu n'y parviendras pas. Autant vaudrait essayer de comprendre que la plus petite molécule , si elle n'existait pas il y a une minute, commence tout à coup d'exister. Que des parcelles invisibles de matière viennent à s'agglomérer et à former un corps palpable, cela s'entend ; qu'elles se séparent et se dissipent en poussière, rien de plus simple; mais qu'elles cessent d'être, impossible de le concevoir. A moins toutefois que tu ne supposes l'intervention de la toute-puissance infinie. Et sans doute un Dieu capable de tout créer Test aussi de tout anéantir. Mais songes-y bien : dès que tu remontes à la cause créatrice, tu passes d'un ordre de faits et d'idées à un ordre profondément différent, tu quittes les choses de la nature et du temps pour te transporter dans la région du surnaturel et de l'étemel. Les êtres se développent et se transforment dans le temps; Dieu les crée du sein de l'éternité. Quand donc tu supposes que la puissance créatrice intervient à tel moment de la durée pour anéantir un être , sais-tu ce que tu supposes? un événement surnaturel, un miracle. Mesure maintenant, s'il est possible, l'absurdité d'une telle supposition, surtout quand il s'agit, non plus d'une masse de matière , mais d'une personne , d'un être moral. Y a-t-il quelque chose au monde dont la valeur ne s'évanouisse quand tu la compares au prix inestimable d'un être capable de vertu , de dévouement et de sacrifice ? Songe qu'aux yeux de Dieu la plus humble des créatures morales vaut mieux que toutes les étoiles du firmament. Ce n'est pas en vain qu'après avoir réuni
dans rhomme toutes les merveilles dispersées à travers les mondes, il y a ajouté par surcroît le plus pur rayon de sa divine essence, la moralité. Par là il t'a élevé infiniment au-dessus de la nature sensible ; tu n'appartiens à la terre que par les racines de son être ; mais par la vie morale, tu t'élèves jusqu'aux régions célestes. Chercher le plaisir, éviter la douleur, mais surtout ajourner la mort , voilà le grand souci de l'animal , et cette crainte de la mort n'est pas même raisonnée ; ce n'est qu'un instinct, conseiller aveugle et bienfaisant, qui prolonge pour l'animal la joie de la vie, en lui épargnant le souci douloureux de la mort. Mais toi, mon âme, ce que tu crains par-dessus tout, quand tu te souviens de toi-même, ce n'est pas de souffrir, c'est de mal faire. Seule dans l'univers tu penses à la mort ; pourquoi cela ? c'est que ton honneur est de la braver, et ta destinée de la vaincre. Non , tu ne peux périr. Car il n'est au pouvoir d'aucune force de la nature de prévaloir sur ce qui vaut mieux qu'elle et vient de plus haut. Dieu seul qui t'a faite peut t'anéantir. Mais peut-il le vouloir? il faudrait pour cela qu'il pût vouloir autre chose que ce qui est juste, sage et bon. Serait-il juste, s'il ensevelissait ton âme avec toutes les autres, les plus pures comme les plus souillées, dans le même néant? Serait-il sage et bon, si après t'avoir fait entrer en commerce par la raison et la liberté avec les choses divines, il refermait devant toi les portes de l'avenir entr'ouvertes à tes désirs et à tes espérances. Loin de toi ces pensées filles de la peur ! Manquer de confiance en Dieu, ce serait manquer envers toi-même d'estime et de res-
pect. Tout en toi tient de l'infini , la douleur comme le plaisir, l'ignorance comme le savoir, la vertu et la beauté comme le vice et la laideur. Tes douleurs sur la terre n'ont pas de limite , il est vrai, ne t'en plains pas. Car cela signifie que ta puissance de connaître, de vouloir, de sentir et d'aimer a pour carrière la suite illimitée des siècles et pour objet l'Être infini.
Si je recueille maintenant toutes ces grandes vérités, saisies au plus intime de ma conscience et conquises lentement sur le doute par une réflexion persévérante et obstinée, je comprends ce que c'est que la religion, je m'explique pourquoi elle est universelle et impérissable, je la reconnais pour légitime et pour sainte sous toutes les formes qu'elle a pu revêtir et je m'unis du fond de Pâme à toute créature humaine qui a exhalé vers Dieu une parole de foi, un élan d'amour, un soupir d'espérance, un hymne d'adoration. Car enfin qu'importe la diversité des symboles? La religion est-elle dans les formules que prononcent les lèvres ou dans les sentiments du cœur? est-ce par des pratiques tout extérieures ou par des actes internes et effectifs qu'elle fait éclater sa puissance ? Quiconque adore et prie, est mon frère en Dieu.
Est-ce à dire que tous les cultes aient le même sens et
la même valeur morale? non certes, et les symboles religieux qui ont entouré et protégé mes premières aimées ont laissé dans mon àme une impression trop vive de leur pureté singulière et de leur incomparable sublimité pour que je les égale à ceux d'aucun autre temps ni d'aucun autre pays. Mais puisque chaque religion exprime l'idée qu'un peuple, une race, une famille de nations s'est faite de l'origine et de l'ensemble des choses, comment les symboles qui rendent cette idée sensible à l'imagination et au cœur ne changeraient-ils pas avec les temps, les lieux, les races, les mœurs et l'esprit des hommes? comment les révolutions des empires, l'échange des idées entre les peuples, l'insensible transformation des âmes, les découvertes de la science, n'y laisseraient-elles pas leur empreinte? Mais parmi ces différences et ces variations, au-dessus de ces formes religieuses qui naissent, s'oi^anisent, se mélangent, dégénèrent et meurent, il y a un certain nombre de vérités qui ne meurent point. Je les trouve partout répandues, au moins en germe, jusque dans les cultes les plus grossiers. Elles vont s'épanouissant, s'épurant, se fortifiant d'âge en âge, toujours jeunes, toujours vivantes, et dans leur évolution progressive elles maintiennent et consacrent la fraternité religieuse des nations. Or quelles sont ces vérités? La première de toutes, celle qui renferme toutes les autres, c'est qu'il existe par delà le monde visible un premier principe profondément distinct de tout ce qui passe, cité divine et céleste où est l'origine, le modèle et la fin de la cité d'ici-bas. Voilà l'essence de la religion, voilà sa force et sa vé-
rité immortelles. Elle nous arrache aux pensées de la terre et nous donne le sentiment des choses du ciel. Par elle Thomme triomphe de la tyrannie des pensées égoïstes et de la préoccupation mesquine des intérêts et des besoins de chaque jour. Il conçoit un ordre universel, une harmonie, une perfection, une beauté sans tache que rien ne peut altérer ni ternir. Et c'est pourquoi la religion est pour les âmes simples une poésie tout ensemble et une philosophie. Elle fait plus que leur montrer en haut le juge incorruptible des vivants et des morts , recours suprême contre l'oppression et la violence, appui assuré du faible, témoin de ses larmes secrètes et consolateur de ses maux. Elle lui fait oublier ces maux eux-mêmes, en versant dans son cœur une joie désintéressée et l'initiant aux pures contemplations. Affermie , consolée , ravie , Tàme religieuse comprend qu'elle vaut mieux que tous les biens fragiles de la terre, et que sa destinée l'appelle à jouir des biens éternels.
Or si l'essence de la religion, c'est de concevoir Dieu comme antérieur et supérieur au monde, comme premier principe, parfait modèle et dernière fin de l'existence d'ici-bas, je conclus que la religion est essentiellement raisonnable et vraie. Ne suis-je pas descendu au fond de ma conscience^ et là, dans le silence des passions et des sens, cherchant la vérité et ne désirant qu'elle, n'ai-je pas consulté la raison, n'ai-je pas prêté l'oreille à la voix du maître intérieur? Que m'a-t-il dit ?
Il m'a dit qu'avant l'être imparfait, changeant et fini, il y a l'être parfait, l'éternel, l'infini. Dieu ; il m'a dit que Dieu est l'être accompli, non point un être abstrait,
indéterminé, germe obscur de Texistence, mais Tétre le plus réel, Têtre en qui toutes les puissances de la vie sont éternellement épanouies et déployées; il m'a dit que Têtre parfait, vivant en soi de la vie parfaite, se suffit pleinement, et que s'il a fait le monde, ce n'est point par une nécessité inhérente à son essence, mais par un acte libre de sa toute-puissance, par un conseil de sa sagesse, par une effusion de sa bonté. Et dès lors ce monde, œuvre de liberté, d'intelligence et d'amour, est l'expression vivante de son principe. Partout, dans l'immensité des espaces et des temps, domine une loi de convenance et d'harmonie, loi divine, loi souveraine qui règle les rapports de tous les êtres, triomphe de toute résistance, efface tout désaccord accidentel, et conduit chaque être, à travers des transformations appropriées, à toute la beauté, à toute la perfection, à toute la félicité que comportent sa nature particulière et Tordre universel.
Comment parcourir et embrasser ce solide enchaînement de pensées sublimes sans que l'àme vienne à s'émouvoir et le cœur à tressaillir! Puis-je penser à l'être parfait sans l'adorer ? Moi qui cherche avidement dans les êtres qui m'enviroiment le plus faible rayon d'intelligence et de beauté, qui demande à toute scène de la nature et à toute œuvre de l'art sa pensée invisible et sa poésie, moi qu'enchantent la proportion, la mesure, l'harmonie des couleurs et des sons, et mieux que tout cela ces harmonies saintes qu'on appelle la sagesse, la justice, la vérité, quand je me dis que toutes ces perfections qui me transportent, ces accords qui me ravis-
sent, ces vérités dont la douce lumière réjouit mon esprit et mon cœur, ne sont encore que des reflets de la vérité et de la beauté divines, harmonie éternelle de toutes les puissances de l'être, comment ne tomberais-je pas à genoux?
Et à mesure que je goûte mieux la douceur de cette adoration , je sens toutes les forces de mon âme s'accroître, et circuler en moi un courant nouveau de jeunesse, de séve et d'énergie. J'éprouve un besoin insatiable de m'unir de plus en plus à Dieu. Comment ferai-je? en voici, je crois, le sûr moyen. Dieu n'est-il pas le bien, le bien fécond et créateur? 11 produit le monde, et voilà son œuvre étemelle. Or pourquoi le produit-il? parce que le monde est bon, parce qu'il exprime la vérité, la beauté, l'harmonie , la félicité divines. Je veux donc imiter Dieu ; je veux aimer la vérité, la beauté, l'ordre et l'harmonie, je veux tendre à la plus haute félicité. Je veux aimer toutes les créatures de Dieu , et je les aimerai d'autant plus qu'elles exprimeront davantage ses perfections. Quoi de plus doux que d'aimer, et qu'il est aisé surtout à l'homme d'aimer les hommes 1 Je les aimerai comme mes frères, je les aimerai comme les compagnons d'épreuve que Dieu m'a donnés dans mon voyage terrestre, je les respecterai comme des êtres privilégiés en qui Dieu a déposé le signe sacré de la personnalité.
Présent merveilleux, mais dépôt redoutable, dont le compte nous sera demandé à tous ! Et comment penser à la justice divine sans un tremblement intérieur? Dieu m'a donné la liberté ; qu'en ai-je fait? Moi qui pourrais,
dans mon humble condition même , faire tant de bien et qui en fais si peu, y mêlant plus d'une fois beaucoup de mal, combien je me sens humilié quand je songe qu'il me sera demandé compte de tout le mal que j*ai fait et de tout le bien que j'aurais pu faire ? Me révolterai-je contre la douleur, qui souvent a été mon ouvrage, souvent aussi ma punition, et qui, me faisant expier d'avance une partie du mal, m'a purifié et allégé? Croire que je ne l'ai pas méritée, est-ce une raison pour me révolter ? car enfin il faut que tout être borné paye son tribut à la douleur, compagne inséparable du plaisir, et si ma part d'épreuve me parait trop grande, la raison ne me dit-elle pas que ce n'est point à moi, mais à Dieu seul qu*il appartient de la régler?
Je m'humilie dans le sentiment de mon ignorance, je me résigne, et, surmontant la douleur, la misère, les murmures, le doute, le désespoir, je m'élance vers l'être adorable et bon, et tous mes sentiments d'humilité, de résignation, de crainte et d'espérance^ tout ^ fond, tout s'unit, tout se met en harmonie dans un acte suprême de confiance et d'amour.
N'est-ce pas là le sentiment religieux? La religion est donc vraie comme pensée, vraie comme sentiment. Reste à savoir si la religion n'est pas quelque chose de plus qu'une idée et un sentiment. Or il me semble qu'elle est aussi un principe propre d'action. Être religieux, faire acte de religion, ce n'est pas seulement concevoir Dieu, aimer Dieu; c'est encore prier Dieu. Mais (juoi ! prier Dieu, n'est-ce pas lui demander une grâce, un secoui*s^ une faveur? Ici renaissent toutes mes
perplexités. Je croyais avoir touché le terme, et j'aperçois comme un nouvel abime qui m'en sépare. Est-ce que la prière, tout comme la révélation , la grâce , le miracle, ne supposent pas l'intervention particulière, locale, temporaire, de la divinité dans les affaires terrestres, dans les choses du temps? Or Dieu est immuable, étemel, immense. En lui nulle succession. Tout ce qu'il fait, il le fait par un acte unique, qui embrasse tous les temps, tous les espaces et tous les êtres. Si donc je me représente Dieu comme agissant en tel temps, en tel lieu, par tel acte particulier, j'assimile Dieu à une cause seconde, je le soumets aux conditions de l'espace et du temps, je le dégrade, j'en fais une idole, un Jupiter.
Serait-ce donc que la prière, comme demande , est absolument inconciliable avec l'immutabilité des lois divines? Cette difficulté n'a pas arrêté de grands métaphysiciens, tels par exemple queMalebranche etLeibnitz. Dieu , disent-ils , n'agit point par des volontés particulières, cela est vrai ; il agit par une volonté générale. Mais considérez tout ce qui est compris dans cette volonté. Dieu de toute éternité a embrassé la suite des siècles. Tout est lié dans ses desseins. Il sait toutes les causes et tous leurs effets ; il les a coordonnés dans son plan. Dieu donc sait que telle créature, à telle minute, sur tel globe, réclamera dans sa faiblesse un secours nécessaire. D'avance il le lui a ménagé. Nos prières, nos besoins, nos soupirs et nos larmes sont éternellement devant ses yeux, et il en tient compte autant qu'il le juge bon.
Voilà certes une subtile et profonde métaphysique. Et ce pendant elle ne me persuade pas, elle me laisse encore incertain. Quand j'éprouve un ardent désir de voir s*accomplir un événement qui ne dépend point de ma volonté, un instinct irrésistible me pousse, il est vrai, à élever mes regards vers Dieu et à lui dire : Secourezmoi ! mais en de tels moments, qu'est-ce que Dieu pour moi ? c'est Tarbitre souverain de toutes choses. Je supprime par la pensée toute cause seconde ; j'oublie que la nature a des lois, suivant lesquelles la vie et la mort, la maladie et la santé, la joie et la tristesse, se distribuent entre les êtres. Perdant de vue tout cela , je ne songe qu'à la puissance de Dieu. Voilà bien l'élan de mon cœur, voilà la prière dans sa spontanéité et sa familiarité sublimes. Tout se passe entre l'àme et Dieu, de serviteur à maître, de sujet à souverain, de volonté suppliante et subordonnée à volonté toute-puissante et infinie. Mais quand la raison reprend sur moi son empire, je me dis que ma prière est vaine et indiscrète, qu'il y a un plan divin de l'univers, et à cette pensée des lois immuables de la naiure, mon cœur se glace et la prière expire sur mes lèvres.
Te laisseras-tu vaincre, ô mon âme, par cette difficulté? Ne vois-tu pas que si elle répond en effet à un de tes étals intérieurs, c'est un étal de langueur et de faiblesse, non un état de force morale et de santé? Examine mieux ce que c'est que la prière, et sous les formes imparfaites qu'elle revêt dans le cœur des hommes, cherches-en la véritable essence et l'idéal sacré.
Il y a deux degrés dans la prière, et le premier n'a de
valeur que comme un chemin pour monter au second. Qui s'arrête au premier degré de la prière n'en connaît pas la grandeur et le prix. A son début la prière part du besoin. Elle est comme lui égoïste et intéressée; elle sollicite une faveur. G*est la prière de l'imagination, la prière enfantine, et il y a toujours un enfant dans l'être le plus viril. Que demande- t-elle? un miracle, rien de moins ; mais elle le demande sans trop le savoir. Car ridée du miracle suppose les lois de la nature, et Tàme qui prie sous laiguillon du besoin impérieux, ignore si la nature a des lois. Elle ne sait qu'une chose, c'est qu'il lui faut un secours certain et elle le demande à la volonté toute-puissante. Mais l'âme religieuse ne s'arrête pas là. Elle sait que les événements du monde ne sont point livrés au caprice et au hasard, que les cheveux de nos têtes sont comptés, que tout dans l'univers est réglé par des lois universelles, étemelles, pleines de sagesse, de prévoyance^ de miséricorde et d'amour. Alors disparaissent les vœux égoïstes et les demandes indiscrètes. L'âme élevée au-dessus d'elle-même, au-dessus de ses vœux inquiets et de ses maux fugitifs, s'écrie : 0 mon père, que votre volonté soit faite ! C'est qu'il ne s'agit plus d'une volonté arbitraire, tyrannique, capricieuse. Il s'agit d'une volonté inspirée par l'amour et réglée par la sagesse. Comment demander ceci ou cela à celui qui sait mieux que nous quel est notre bien? La prière en se dégageant de toute sollicitation particulière , loin de périr, s'élève et se transforme. Plus de présence locale de la divinité, plus de retour égoïste et personnel; rien qu'un sentiment vif de la présence universelle de Dieu,
une impression dominante de sa sagesse infaillible et de sa toute-puissance secourable, une adhésion intime à sa volonté, un abandon sans réserve à ses desseins. Cœur, volonté, intelligence, Tâme se donne tout entière. La personne humaine concentrant toutes ses puissances dans un acte d'amour s'associe et se subordonne à la personne divine. Le grand mystère de l'existence, la distinction et Tunion des deux personnalités, ce mystère où la raison pure se confond, où le raisonnement tant de fois s'égare, ce mystère n'en est plus un pour Tâme qui a prié.