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NON EN PRÉSENCE

Nous venons d'étudier laction et la réactionjdes voyelles sur les voyelles, des consonnes sur les voyelles, des consonnes sur les consonnes, etc. lorsque ces éléments se trouvent en présence dans la même syllabe, dans le même mot ou dans la

même phrase ; il nous reste à étudier, ce qui est bien diffèrent, leur action réciproque lorsqu'ils ne se trouvent point en présence les unes des autres, (ou en contact, ou à distance) mais qu'ils sont seulement en présence dans la même langue, ce qui équivaut à Tabsence d'un des deux éléments hors de la même phrase.

Nous avons démontré ailleurs que l'analogie, ce puissant facteur linguistique dont ou ne connaît pas encore toute la force, n'est pas un élément purement psychique, qu'il est en même temps morphologique et phonétique, sans que la psychique ait alors à intervenir le moindrement et nous avons voulu déterminer l'origine et la véritable nature de l'analogie.

Pous nous c'est en dernière analyse la loi de la concurrence vitale en linguistique soit entre les phonèmes, soit entre les formes, soit entre les idées expressibles. Dans ce combat, par exemple, un grand nombre de formes périssent, et alors elles sont remplacées par celles qui survivent et plus particulièrement par celles qui les ont combattues. Il en est de même des phonèmes.

Qui doit l'emporter dans cette concurrence vitale, et remplacer le phonème, la forme détruits en élargissant son propre domaine ? Ce sera le plus fort. Quel est le plus fort ? C'est le phonème, la forme ou l'idée qui reviennent plus souvent que tel autre phonème, telle autre forme, ou telle autre idée. Il y a là une conséquence des habitudes prises par l'oreille, de même que dans l'analogie psychique des habitudes prises par l'esprit, et dans l'analogie morphologique d'autres prises par la grammaire.

Mais lorsque l'analogie agit, elle s'appuie pour arrivei* à la destruction d'un phonème sur la ressemblance de celui-ci avec un autre plus fréquent. C'est ainsi que nous verrons ïu devenir i en grec, mais seulement lorsqu'il se sera d'abord dégradé en a pour d'autres causes, et alors, à cause de la ressemblance entre le son u et le son i, ressemblance si grande que dans la métrique de l'allemand moderne on fait rimer ii avec i,

A côté de la force de l'analogie qu'exerce un phonème absent sur tel phonème donné pour se l'assimiler et l'absorber dans la concurrence vitale entre les phonèmes, se trouve à agir en sens inverse une force toute contraire. C'est la force de dissimilation, de diflférenciation et par conséquent de pro-

ductîon, résultat d'un besoin diacritique. Alors un phonème à l'origine unique se sépare, se segmente en deux phonèmes voisins, mais différents. Il n'existait chez les labiales que le^, il se bifurque en jo, b et v, par exemple. C'est la naissance des phonèmes dans une langue donnée.

Ainsi vis-à-vis de la force de l'analogie produisant la confusion analogique se trouve la force antagoniste du diacritisme, produisant la différenciation, la naissance des phonèmes.

Comment cette dernière force peut-elle être le résultat de l'action d'un phonème absent sur un phonème donné ? C est qu'en effet, l'idée acoustique d'un nouveau phonème s'est fait jour, lorsque l'oreille, puis les organes phoniques se sont afBnés ; ce nouveau phonème se fait un emploi dans la linguistique aux dépens d'un des phonèmes existants ; nous verrons que l'intervention psychique favorise et hâte cette opération.

Nous avons donc à étudier successivement

P l'action destructive par analogie

2** l'action créatrice par diacritisme.

des phonèmes ou unités phonétiques absents d'une phrase donnée sur ceux qui y sont présents :

A. De l'analogie phonétique.

Confusion analogique des phonèmes.

Nous l'avons définie : la lutte pour la vie entre deux phonèmes, ou entre deux unités phonétiques.

L'analogie phonétique, aussi bien que la morphologique et la psychique, diffère des autres lois linguistiques en ce qu'elle n'est pas absolument régulière et reste à l'état de tendance très souvent ou de phénomène partiellement développé ; elle est donc particulièrement troublante pour le linguiste ; ses lois sont vis-à-vis des autres linguistiques, ce que sont les lois de la météorologie vis-à-vis de celles de la physique ou de la chimie.

L'exemple le plus frappant d'analogie phonétique c'est l'iotacisme du grec moderne qui a fait périr non-seulement le son de ^^^, mais aussi celui de plusieurs diphthongues. L'w était devenu d'abord u en vertu d'une loi que nous trouverons quand nous décrirons l'action des éléments milieux sur lès

phonèmes, ici de rélément temps, c*est alors seulement que. la similitude de Vu et de lï, la nature plus exceptionnelle de 1% son instabilité et sa ténuité, et la fréquence plus grande de lï qui avait déjà absorbé plusieurs diphthongues absorbèrent le son de Vii au profit de lï.

Mais il en existe bien d autres exemples.

En Russe les nombreuses voyelles nasales du Slavon conservées en Polonais se sont absorbées et réduites dans leurs correspondantes pures et simples.

De même TAnglais a perdu Taspirée gutturale des autres langues germaniques x*

L'Allemand moderne, par contre, a perdu l'aspirée dentale th du gothique, et l'a remplacée par ts, par une afiriquée.

Le son du ghain arabe, son très énergique, s'est confondu avec l'aspiration la plus douce, avec Vh muet, surtout dans les langues qui ont emprunté au vocabulaire arabe.

Enfin, ce qui est un fait plus important, la branche indienne a confondu dans un seul a les trois voyelles a, e, o de l'Européen.

Mais Tanalogie phonétique n*a pas seulement amené ces grands résultats généraux ; elle a eu aussi cet autre efifet d'amener, non dans toute la langue, mais dans tels ou tels mots seulement, la perte d'un phonème par l'habitude de certains autres mots ressemblant aux premiers par leur physionomie et qui ne possèdent pas ce phonème.

Mais ce processus est rare ; en ce qui concerne le Grec, M. Henry n'a pu en fournir que les quelques exemples suivants que nous allons citer.

L'a négatif et l'a collectif préfixés au substantif ont une origine dijïérente ; le premier représente la nasale sonnante n, le second la racine : sem, sm ; le premier ne doit donc porter que Tesprit doux ; le second, en remplacement de Vs devenu A, l'esprit rude, d'où à(3aToç, inaccessible, mais «Tra?, une fois. Hé bien ! très souvent le second ne porte que l'esprit doux. Pourquoi? Parce que les mots à a négatif sont de beaucoup les plus nombreux, que l'oreille s'est habituée à entendre a initial sans esprit rude, et que par conséquent on a fini par l'omettre là où il devait être mis. A l'inverse, c'est quelquefois l'esprit rude qui a remplacé l'esprit doux ; on doit dire ifuiç

mais Yiiitlq lequel m-mé-s, mais le premier a entraîné le second, et Ton dit i^fxeiç.

Les racines helléniques qui commencent par p ne devraient pas prendre toujours l'esprit rude ; cet esprit se comprend pour les racines originairement en sr^ et même pour celles en Fp, mais non pour celles originairement en p ; cependant on a étendu Tesprit rude même au troisième, grâce à Fhabitude prise de l'employer pour le p. Il en est de même dans les mots à V initial.

Le verbe ypa^w devrait être ypecpw, puisque le duratif du verbe doit être à l'état normal suivant le système des néogrammairiens, guné suivant le système ancien ; cependant il est à l'état réduit, à l'état aoristique, pa égalant r sanscrit. Pourquoi ? Par l'influence du son souvent étendu de l'aoriste second bien plus usité.

En grec le /x final se change régulièrement en v, témoin la désinence de l'accusatif singulier ; par analogie cette conversion a lieu souvent même au milieu du thème : (opi a pour génitif ovoç, au lieu de oiio(;, x^^^* l'hiver, x^^^°^ pour x'^i^oç.

Je me borne à ces citations qui ont pour but de faire sentir quel a pu être exactement l'effet de l'analogie dans le domaine de la phonétique.

Mais cet effet est très restreint, et la phonétique est soumise à beaucoup moins d'actions perturbantes que la partie morphologique et la partie psychologique du langage. A quoi cela tient-il ? A ce que la linguistique est une science, partie naturelle, partie historique ; elle est naturelle par son côté phonétique, historique par son côté psychologique surtout ; enfin dans la morphologie elle tient de l'un et de l'autre. Or, l'analogie qui tient au jeu des organes et à l'habitude de tel ou tel son, tient bien plus encore au jeu psychologique, à l'habitude de telle forme, au lien des idées qui fait passer de tel mot à tel autre, parce qu'on passe facilement de telle idée à telle autre. Rien donc d'étonnant à ce que son infiuence dominante ailleurs soit demeurée très restreinte ici.

B. Bifurcation des phonèmes.

Aucune langue ne possède à aucune époque de sa durée la gamme complète des phonèmes ; quelques-uns de ceux-ci, par

exemple les clicks, lï sombre, ne sont connus que de quelques peuples, les aspirées sanscrites h-h, p-h, k-h etc. sont très peu répandues , et par contre le Sanscrit ignore les continues. Il semble que chaque peuple ait fait son choix dans les phonèmes, en ait pris quelques-uns et laissé les autres. Mais ce choix n'existe que pour ceux nuancés ; il est un petit nombre de phonèmes principaux qui sont la propriété de toutes les races.

Ces phonèmes semblent être parmi les voyelles : a, i, u, parmi les consonnes k, p, t, n, r ou Z, s.

On a contesté la primordialité même des trois voyelles et voulu les ramener à une primitive qui serait soit a, soit plutôt Te muet français ; nous croyons qu'il y a là une erreur, que le son de \e muet français est linguistiquement l'absence de voyelle, le schewa, et qu'au contraire la voyelle est ancienne.

Quoiqu'il en soit, si l'on peut discuter, c'est pour réduire encore ces phonèmes primitifs communs, non pour les augmenter.

Ainsi il est certain que le Chinois qui possède les trois fortes A, p, t ne possède pas les deux sonores correspondantes : 6 et d et ne présente qu'un nombre restreint de mots contenant : g ; nous avons dit que le Sanscrit manque des continues correspondantes. L'allemand confond souvent le à et le gr, le p et le 6 ; l'Espagnol le 6 et le t?. Quel est le sens vrai de ces confusions et de ces indigences de sons ? Là est le point important.

Est-il exact de dire que le Chinois adopte le p et proscrit le 6, que l'Espagnol adopte le v et proscrit le 6, que dans les finales l'allemand proscrit les sonores ? Pas le moins du monde. La vérité est que ces peuples confondent dans leurs prononciations la sonore avec la forte, la muette avec la continue, ils ne connaissent qu'un son intermédiaire entre les deux, à mi-chemin entre Tun et l'autre, son qui ne s'est pas dédoublé, qui ne s'est pas polarisé.

Ce que l'allemand, par exemple, tend à confondre, l'anglais le distingue soigneusement ; il différencie le t, le rf, le th dur et le th doux ; les phonèmes distincts enveloppés ensemble comme la feuille ou la fleur dans le bouton finissent par s'épanouir, se dérouler.

Telle est la vérité ; nous l'avons déjà vue à Tœuvre ; elle nous a aidé à mieux comprendre la nature de la lautverschie-

bung, qui présentait une si étrange objection à la loi générale du moindre eflfort ; cette mutation apparente de phonème n'est qu'une bifurcation.

Cette bifurcation a pour résultat d'augmenter beaucoup la variété des langues, de faire que la fille ne ressemble pas toujours à la mère. Quelquefois l'influence du temps et celle de la race ne l'ont pas toujours seules opérée ; celle du lieu s'y joint, en introduisant chez une langue les phonèmes particuliers d'une langue voisine. C'est ainsi que les clicks sont passés des langues Hottentotes dans les langues Cafres,les cérébrales des langues Dravidiennes au Sanscrit, Vi sombre des langues de rOural probablement aux langues Slaves.

La bifurcation est un principe de vie ; elle produit ici ce qu'opère dans la morphologie le principe si bien décrit par M. Max MùUer du renouvellement dialectal. De même que les formes, les phonèmes se différencient de plus en plus. Nous ne eomprenons guères Yi sombre russe, l'italien ne comprend guères notre il, parce que ce sont des sons très dérivés résultat de segmentations répétées. Ces nuances d'ailleurs sont peu stables ; Vil allemand se rapproche de Yi avec lequel la prosodie lui permet de rimer ; Yv grec devient i par l'effet de Yiotacisme.

L'accent lui-même, la quantité, bifurquent les sons ; suivant tel ou tel accent, telle ou telle quantité, les mots prennent même dans nos langues des significations très différentes ; cette différenciation par l'accent, noù primitive, est l'âme de la langue Chinoise.

Voici des exemples de bifurcation de phonèmes.

A l'a Sanscrit correspond dans les langues Aryaques Européennes, non uniformément 6, mais tantôt e, tantôt o ; le ^ originaire devient en Sanscrit, tantôt p, tantôt 6, tantôt bh, tantôt ph ; il en est de même du A et du ^ ; de même en Gothique le p devient tantôt^, tantôt b, tantôt /*, et en Allemand le p tantôt f, tantôt v. Il faut se reporter d'ici à ce que nous avons dit sur la lautverschiebung .

Les langues Slaves bifurquent Yi en i et en i sombre.

Les langues Celtiques, une partie des Germaniques, le français, sous cette double influence bifurquent Yu en ou etii; l'Espagnol, sous l'influence de l'Arabe, bifurque Yi en i et jota.

Le Suédois et l'Anglais bifurquent l'a germanique en a et a = (to.

Le Sanscrit bifurque les dentales en dentales ordinaires et en cérébrales.

L*ÂngIais bifurque toutes les voyelles, auxquelles il donne, comme nous l'avons vu, deux sons différents.

L'Espagnol bifurque la sifflante en dentale et interdentale prononçant le z en th doux.

Le Français bifurque les voyelles pures du latin en voyelles pures et en voyelles nasales.

Le Celtique, le Zend font la même bifurcation vis-à-vis de l'aryaque proethnique.

Le Français non-seulement bifurque \u latin en u et en £, de plus il exprime la voyelle latine d'une manière difiérente suivant qu'elle est longue ou brève, accentuée ou non.

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