AU
En Turc.
lourdes
légères
Les règles de cette seconde harmonie sont :
1* Quand une syllabe renferme une voyelle lourde, la syllabe qui suit doit renfermer cette voyelle ou la voyelle correspondante.
Quand une voyelle renferme une voyelle légère, il faut distinguer :
2" Si cetle voyelle légère est i ou y, la syllabe qui suit doit renfermer la même, ou la lourde correspondante.
S"" Si cette voyelle légère est u, ou û, alors dérogation au principe, la suivante doit contenir la même voyelle, ou Tune des lourdes, non pas o, o, mais a, à.
En traduisant autrement ces règles, la voyelle suivante doit rester sur la même ligne vocalique que la ligne précédente.
Mais il y a une anomalie résultant du n° 3 ci-dessus. Pourquoi de 1 w passe-t-on non à l'o, mais à Ta. C'est qu'autrement on ne fut jamais sorti de la même ligne, d où une monotomie absolue ; on en sort, au contraire, sans violer la règle, mais omisso mediOy en allant de Yu à la qui, en effet est la forte de Iw, mais sans s'arrêter kVo.
Il en est de même du passage de \û à Ta, on passe d*abord à l'a de la même manière et pour le même motif que tout à Theure, mais on ne peut s'arrêter à Ta, et il faut descendre de Ya à l'a, sans quoi l'autre harmonie vocalique serait méconnue, on irait d'une faible à une forte.
A la différence de la première harmonie vocalique qui atteint toutes les syllabes du même mot, celle-ci n'atteint que la syllabe suivante.
Tels sont à grands traits les principes de l'harmonie vocalique.
Les langues qui suivent la première harmonie sont l'Iakoute, le Turc, le Mordouine, le Syriène, le Koïbale.
Mais il faut remarquer que l'harmonie n'est complète que dans les langues ou il n'y a pas de voyelles neutres, c'est-à-dire l'Iakoute, le Turc, le Mordouine et le Syriène, tandis que les voyelles neutres existent dans les autres. En Koïbale les voyelles neutres sont en voie de formation.
Il faut remarquer aussi qu'elle n'affecte toutes les syllabes du mot, radicales ou' non, qu'en Iakoute et en Turc, tandis que dans les autres langues elle n'affecte que les désinences.
Les langues qui suivent la seconde harmonie sont seulement le Yakoute et le Turc.
Ce ne sont pas seulement les groupes Ouraliens et Altaïques qui font de ce procédé un usage normal; c'est aussi le groupe Samoyède, ainsi : kamassinche sader-ljam^ sàder-ljàm^ urud" bu^ nim-bi ; Tawgy kole-de, samu-du ; Ostiak marg-an, tob-on^ Hg-ûni, tsel-en.
En dehors de ces langues, on trouve des traces de l'harmonie vocalique dans beaucoup d'autres, en particulier dans les langues Bantou ; on les retrouve aussi dans une langue du Caucase, l'Ude : baba-ux, les pères, mais boqmox-oXr l®s nez ; usur-alj et les bœufs, som-fp-fcd^ et les portes, az7ux-a/, et les enfants.
Les traces de l'harmonie vocalique directe en Bantou sont très remarquables. Dans la langue Ki-mbundu ou d'Angola, l'tt et lï de la racine verbale attirent u et i dans le suffixe ; l'o attire o ; Tm, u ; \a et Ve, a et e. Inversement IV devant Vu devient u : ngu ku zola = ngi ku zola. (Voir la grammaire de Bentley).
Harmonie vocalique directe de mot à mot.
Cette particularité est très rare. Elle existe en Jagan. Lorsqu'un mot finit par un a, et que le suivant commence par/ et 10, Va se transforme en e et o ijekajôska^ petite île, devient : jekei alka ; kipajamalim, femmes, devient kipei amMim.
Earmûnie absorbante.
Les langues de la famille Maya observent partiellement l'harmonie vocalique. Mais cette harmonie a pour effet de détruire la voyelle du suffixe, et d'y substituer celle de la dernière syllabe de la racine. En Maya les finales l du présent et c du futur du verbe intransitif modifient la voyelle qui précède de manière à la rendre identique à celle de la racine nac-al^ monter ; em-el^ descendre, poc-ol^ laver, bul-ul, s'enfoncer. Il en est de même du suffixe / du comparatif, tib-il^ bon ; tUob-olf mauvais.
Il en est de mâme en Âccadien, si Ton admet Texistence Anaryenne de cette langue.
b) Harmonie directe régressive.
En Accadien, ce serait souvent sur la syllabe du préfixe qu'agirait ia voyelle du radical pour Tabsorber.
Dans une langue dont on ne peut contester Texistence, le Marne, de la famille Maya, le même résultat se produit : nuchu, ma mère, de chu, mère, mais : na-banil, ma bonté, de banU, bonté ; ku-kiix anal, notre jeunesse, ke-kebil, notre coutume.
L'harmonie directe, soit progressive soit régressive, est donc celle qui agit de la racine considérée comme noyau à tous les affixes.
B. Harmonie vocalique contraire.
En voici le principe et les règles phonétiques.
Ici la voyelle du mot vide fléchi influe sur la voyelle radicale ; cette influence augmente à mesure que le mot vide se sent périr, et celui-ci ne disparaît que lorsqu'il a laissé sur la voyelle radicale une trace ineffaçable. Elle règne surtout dans les langues germaniques, mais non dans toutes ; inconnue au gothique à peu près, elle se développe dans le Nordique, et si dans l'allemand moderne elle perd en étendue, comme nous le verrons, elle augmente en énergie.
Dans une autre de ses manifestations très distincte elle domine les langues Sémitiques où elle produit un système tout nouveau.
' Tandis que l'harmonie vocalique directe est une, sauf le cas ci-dessus signalé, se manifeste par un seul procédé, et se dirige du même côté, Tharmonie vocalique contraire a deux branches : Vharmonie progressive et la régressive.
L'harmonie contraire, en effet, consiste dans l'influence que le mot vide exerce par sa voyelle sur celle du mot plein, mais ce mode vide lui-même peut être, vis-à-vis du mot, plein ou préfixé ou suffixe.
S*il est préfixé, l'harmonie est progressive, puisqu'elle marche
de Tantécédent au subséquent ; s'il est suffixe, elle est régressive, puisqu'elle marche du subséquent à Fantécédent.
Nous commencerons par traiter de la régressive parce qu elle est mieux connue et règne dans notre groupe indoeuropéen,
1® Harmonie vocalique contraire régressive.
Cette harmonie comprend 1° Vépenthèse, 2"" Yinfeciion vocalique, 3" Yumlaut.
L'épenthèse est fréquente dans la langue Zend, Tinfection vocalique dans les langues Celtiques, Tumlaut dans les langues Germaniques.
Mais en dehors de ces langues, ces phénomènes se retrouvent dans beaucoup d'autres à Fétat rudimentaire et exception- , nel. C'est ainsi que l'Osque fait usage de Tumlaut. Exemples : comono, datif : comenei; tovto, accus, tavtam ; zicolom, datif : zicelei.
a) Bpenthèse par répétition dans le radical de la voyelle
désinentielle.
Cette épenthèse a lieu en Zend. Les voyelles z, ê, éê, et y, lorsqu'elles suivent une dentale, une labiale, w, r ou sh, amènent l'insertion d'un i avant celles-ci ; d'autre côté, u, v, après r amènent à avant. Exemples : haraiti, de barati ; dâitê de daté ; taèibyo de taèbyo ; pouru, de paru ; haurva de harva.
L'a lui-même, précédé d une consonne et d'un r, introduit une voyelle avant ces consonnes : barâz, pour : brâz.
Ce phénomène ne dépasse guères le stade purement phonétique. Il introduit la voyelle désinentielle auprès de la voyelle radicale, sans troubler autrement celle-ci.
b) Infection vocalique.
L'infection est un phénomène bien plus important. EUe consiste aussi en ce que la voyelle finale passe dans la racine, et se juxtapose à la voyelle radicale, mais en outre, elle modifie cette voyelle très souvent, ce qui distingue ce procédé <le celui précédemment décrit ; en outre la voyelle désinentielle
disparaît de la désinence après avoir produit son effet, et le mot se raccourcit.
Voici des exemples en vieil irlandais : maqûe devient : maie, Xe entrant dans la racine, disparaissant de la terminaison, et se transformant en i ; cecane, devient, cechuin : ici lï introduit dans la racine modifie la voyelle radicale juxtaposée d'à en u ; viras devient ver : l'a de la désinence entre dans la racine et se contracte avec Vi de manière à former : e\ de vid, savoir, dérive fetar, je sais. D'autres fois il y a juxtaposition simple des deux voyelles, comme dans l'épenthèse : virU devient fiùr.
c) Absorption.
Quelquefois l'effet est plus énergique. La voyelle désinentielle ne vient pas seulement se juxtaposer à la voyelle radicale en la modifiant ou sans la modifier ; elle la détruit et se substitue à elle. C'est ce qui a lieu dans les langues Dravidiennes. Exemple, Telugu : katti, couteau, plur. : kattulu ; puli, le tigre : pi. pululu ; exemple plus remarquable : kaltigu-du-nu, je suis en état, halig-i-d'ini ; j'ai été en état.
d) Détermination,
Un effet autre se produit dans la langue Kanuri. C'est la voyelle de la syllabe suivante qui détermine la nature de celle non contiguë de la syllabe précédente jusqu'alors non déterminée.
La voyelle finale e muet, si elle vient à être suivie d'un suffixe devient une voyelle claire, à savoir un i, si la syllabe suivante contient un e, un u si elle contient un o : p^r-ntsf, son cheval, devient au génitif : p^r-ntsili-, abà-nts^, son père, devient abà-ntsù-rô.
e) Umlaut.
L'umlaut est curieux à observer dans la langue allemande moderne, parce qu'il y est très usité.
Il contribue à marquer le pluriel, certaines personnes des verbes, les racines dans la dérivation, les degrés de comparaison des adjectifs ; on peut dire qu avec l'accent il est l'âme de
- ÎO —
la langue allemande ; c'est qu'en effet, c'est l'obstacle invincible qui s'oppose à la toute puissance de l'accent et à Ja destruction totale des désinences.
Les lois de cet umlaut sont. bien connues et simples : a devient à\ 0, ô ; w, ù ; les voyelles e et i sont neutres.
Sous l'influence de quelles voyelles désinentielles les voyelles radicales se changent-elles ainsi ? Sous l'influence seulement des voyelles neutres, mais en réalité faibles, e et i seulement. L'a, l'o et Vu n'exercent aucune action ; quant à la, Yô et l'û, ils n'existent pas dans les désinences.
L'harmonie vocalique y est donc incomplète, puisque deux voyelles seules ; e, i, exercent de la désinence une influence sur la voyelle radicale ; et le procédé reste au fond phonétique, non point morphologique, puisque le pluriel, la dérivation, etc. se marquent, en outre, par d'autres indices.
Cependant le procédé tend à devenir morphologique, parce que la désinence battue par l'accent s'écrase de plus en plus, et que le secours diacritique de i'umlaut devient ainsi plus nécessaire.
En Anglais la désinence a disparu : tandis qu'en Allemand Ton dit : mann, pluriel : mànner, en Anglais, on dit mann, pi. men. Par ce seul fait, Yumlaut qui n'était qu'un phénomène phonétique est devenu un procédé morphologique, il marque lui seul la catégorie du pluriel dans beaucoup de noms.
Après avoir descendu l'histoire de Yumlaut, pour montrer son développement morphologique, il faut maintenant la remonter pour se rendre compte de ce que sa force phonétique a considérablement décru.
En effet, c'est dans le vieil Islandais que nous rencontrons le phénomène entier dont l'Allemand ne garde plus qu'un débris. En Islandais, ce n'est pas seulement Ye et lï terminaux qui agissent sur la voyelle radicale, ce sont aussi l'a, l'o et Yu.
V Umlaut causé par Yi désinentiel.
L'o, Yu se changent eny ; ûen y ; a en e ; a en œ; ô en œ ; au en ey.
2** Umlaut causé par Yu désinentiel.
L'a devient ô ; Yia devient iô. Cet effet est surtout produit par la terminaison du datif : dôgum, aux jours ; tôldum, nous avons dit.
3*» Undaut causé par Va désinentiel.
Nous verrons plus loin qu'il est aussi causé par r, l et les gutturales.
Il porte le nom spécial de : brechung.
Vu se change en o ; i se change en ai ou en ia ; mais souvent Va désinentiel a disparu après cet effet produit. Exemples : hiarta, cœur ; hiappa, répéter ; giald^ l'argent ; et par suite de l'ar, désinence plurielle : hatlar, à côté du singulier hetill ; ragna, des dieux, à côté du singulier reginn ; lucla^ les clefs, singulier : lykill ; le procédé, dans ces trois derniers exemples prend le nom spécial de ruckumlaut.
Même procédé en Anglo-Saxon. Voici les mutations opérées par Vumlaut de TAnglo-Saxon .
Vi de la désinence transforme a ene, u en y, ea en y, eo en
y, â en 6ê, 6 en ê, û en y, êâ en y ; êô en y.
La langue Singalaise a développé un umlaut qui n'existait pas en sanscrit. Il est causé par Vi et l'y de la syllabe finale, et affecte Va de la précédente qui devient à : àûà, l'éléphant = hatid, du sanscrit hastika ; vàssi, génisse , est le féminin de vassa^ veau.
\Ji subséquent convertit aussi Vu et Vo précédents en i : ira, le soleil, pour hurya, sanscrit sûrya.
D'après quelle loi phonétique se règle Vumlaut ?
Le principe qui préside à Vumlaut causé par Vi désinentiel est le même que celui qui règle l'harmonie vocalique directe en raison de la force ou de la faiblesse de la voyelle dirigeante. L'i dirigeant étant faible fait passer la voyelle radicale de la pretuière ligne de la croix vocalique à la seconde, et môme à la quatrième dans un cas par absence d'u et d'i' sombre.
Le principe qui préside à Vumlaut causé par l'a, Vu et Vo est tout autre ; il consiste à rapprocher sur la ligne môme où die se trouve la voyelle dirigée de la voyelle dirigeante. C'est ainsi que Vu fait de Va radical un ô (ici il y a rapprochement à la fois de ligne, et de hauteur sur la ligne) ; que l'a fait de Vu radical un o, et de Vi un ai ou un ia.
Tandis que Vi final influe en rapprochant de ligne, l'a et Vu influent en rapprochant sur la même ligne.
Comparaison des règles de l'harmonie directe et de la
contraire régressive.
La seconde harmonie vocalique directe n'a pas de pendant dans l'harmonie vocalique contraire de Tumlaut.
La première harmonie vocalique directe, au contraire, coïncide.
Mais la première harmonie directe comprenait celle résultant de l'influence de la faible sur la forte et celle résultant de l'influence de la forte sur la faible, celle moins-ci fréquente.
De même l'umlaut comprend l'influence de la faible sur la forte, beaucoup plus fréquente et constituant l'umlaut proprement dit, et l'influence de la forte sur la faible laquelle prend le nom spécial de brechung.
L'influence de la forte sur la faible dans l'harmonie directe se fait par une assimilation complète : vel, ami devient fa-val, avec l'arbre ; dans Vumlaut-brechung , elle se fait de la même manière : ketill, katlar ; vard, urdum ; dagr, dôgum,
2® Harmonie vocalique contraire progressive.
Ici nous entrons dans une région entièrement inexplorée, non pas que les faits que nous allons envisager ne soient pas très connus, mais ils n'ont jamais reçu l'interprétation que nous allons leur donner.
Dans cette harmonie, comme dans la régressive, c'est toujours la voyelle du mot vide qui influe sur celle du mot plein, mais ici le mot vide n'est plus un suffixe, mais bien un préfixe ; ainsi l'action s'exerce en avant, Y harmonie est progressive.
Mais dans les faits à apprécier y a-t-il bien influence de préfixe ? C'est ce que nous croyons, mais c'est ce qui sera vivement contesté.
Il existe une importante famille linguistique, celle des langues Sémitiques, qui exprime les nuances lexiologiques de l'idée, ainsi que les relations grammaticales, non point uniquement par l'agglutination ou la suffixation de mots vides, mais directement par des mutations vocaliques de la racine, quelquefois aussi par des mutations consonnantiques. L'idée radicale la plus générale s'exprime ordinairement par une racine trilitère, composée de trois consonnes, sans voyelles :
Si^j-.ÎLl^j
ç-W,-tuer, tuant, meurtre, etc. La différenciation des idées renfermées dans cette idée générale, et les relations grammaticales dans lesquelles entre l'expression se traduisent en remplissant les interstices entre les consonnes par des voyelles variées. C'est ainsi que qailû signifie : la meurtre ; qitlû, l'ennemi qui tue ; qitâlû, le carnage ; qâtilû, le meurtrier; qatîlû, tué ; qatlatû^ un meurtre ; qitlatâ, la manière de tuer, dans la langue Arabe.
De même le pluriel se forme sans mot vide ou terminaison spéciale dans cette langue en modifiant seulement la voyelle radicale : bahrû, mer, plur. bihârû ; djabal, montagne, plur. djibalû ; bahrû, mer, pi. buhûrû ; ridjlû, pied, pi. ardjalû ; zanab, queue, pi. aznab.
Il en est de même des formes des verbes, des mode^ et des temps : qatala devient ainsi qâtala, qutila, aqtala, aqtulu, etc.
Enfin les modifications radicales consonnantiques, quoique moins en vue, concourent à la différenciation de l'idée et à l'expression des relations. C'est ainsi que la forme intensive et fectitive se forme en redoublant l'une des consonnes radicales ; qatala devient qattala. On a plus récemment découvert que des trois consonnes radicales les deux premières expriment ensemble l'idée générale compréhensive et sont irréductibles, mais que la troisième a dû s'y ajouter ensuite pour exprimer une nuance de cette idée. C'est ainsi que la racine primordiale : /-r, ftir exprime la séparation, puis/»n^a, signifie : fuir; faradja, fendre; farida, être séparé; farasa, déchirer; farala^ répandre; faraqa^ briser. Bien plus, la première consonne, au lieu de la dernière, joue quelquefois ce rôle de ne faire que nuancer l'idée, et n'est pas primordiale. C'est ainsi que lamassa, toucher, est de la même famille lexiologique que massa, tâter ; nafara^ voler, a un sens identique et une forme analogue à farra. En détachant ainsi la première ou le troisième consonne radicale, le trisyllabisme apparent des Sémites devient un bisyllabisme, et fait soupçonner un monosyllabisme antérieur possible. Du reste, nous avons décrit plus haut ces faits en traitant du mot dans la phonétique statique.
Dans les langues Chamitiques on trouve un système semblable, quoique embryonnaire.
Il s en dégage cette idée que les langues Sémitiques appartiennent à un système morphologique particulier, consistant à
mettre de côté très souvent au moins les mots vides, et à former les mots et exprimer les catégories grammaticales directement par des modifications ou additions de sons, voyelles ou consonnes, produites par le radical ou imposées à celui-ci, et se plaçant à l'intérieur de la racine, et n'ayant pour origine un mot vide quelconque en aucune façon.
Nous croyons que tel est bien, en effet, le système définitif des langues Sémitiques ; que le mot vide, dans les cas où il y a modification de sons, n'a rien actuellement à y voir, et que le procédé morphologique employé est tout-à-fait spécial.
Mais nous croyons aussi qu il a pris naissance dans un autre système qui a disparu lorsque le nouveau a été créé et a pu vivre seul.
Nous pensons que la modification, par exemple, de la voyelle intérieure de la racine riest pas un phénomène né de lui-même (aucun phénomène ne venant de soi) mais qu'il est le résultat de l'action d'un mot vide antérieurement préfixé qui a disparu après avoir laissé son empreinte sur la racine dans la modification vocalique imprimée à celle-ci. En un mot ^ le système sémitique est le résultat d'une périphonie venue du préfixe.
Ge qui nous conduit à cette solution, c'est l'analogie, l'exemple de Yumlaut lui-même. Prenons les mots anglais : man et men, les mots allemands : vater^ plur. vàter. Il est certain qu'on peut dire que dans l'état actuel de ces langues, le pluriel se distingue du singulier par le changement de a en à on e ; cependant c'est historiquement inexact. Il y a eu d'abord mot vide préfixé, ce mot vide qui contenait un e ou un i a exercé son influence sur Vo radical, et l'a changé en e,puis a disparu.
Nous pensons qu'il en a été de même dans les langues Sémi^ tiques. Nous ne pouvons le prouver matériellement et complè* tement, mais voici les indices que nous apportons.
Si le système sémitique consistant à exprimer les nuances de sens et les relations par de simples variations vocaliques avait été primordial, il serait complet surtout dans celles de ces langues qui sont plus anciennes ; hé bien, il n'en est rien ; ce système se trouve môle à celui des mots vides. Â côté du pluriel interne que nous venons de décrire, se trouve le pluriel externe formé de mots vides, le futur des verbes qui s'exprime par une modification radicale de la seconde consonne se forme
en même temps par une terminaison ; radical : qatal , ftitur a-qiulu, je tuerai ; les genres des verbes empruntent aussi des consonnes externes. Si qatala devient qattala par une simple modification consonnantique, et qcUala de môme par une simple modification vocalique, les formes causatives, réfléchies, et causatives-réfléchies se forment par préfixes : taqatala, naqatala, à-qtala, as-ta- qatala. D'autre côté, les mots eux-mêmes se forment par la préfixation de : ma, et celle de ta ou par la suffixation de : an ou de i. De même dans les temps et les modes, le participe passé préfixe : m, le futur préfixe en hébreu un aleph. Cette préfixation opérée dans Thébreu par les lettres dites servUes, fait brèche au système d'expression phonétique pure. Enfin les relations des cas s'expriment entièrement par des suffixes, ou des préfixes. On ne doit donc voir dans les langues Sémitiques qu'un passage du système morphologique du mot vide au système plus abstraitde l'expression des idées môme grammaticales par des variations directes de sons.
Cette impression se fortifie, lorsqu'on constate dans plusieurs cas particuliers le naissance du son vocalique radical et sa dérivation de l'influence d'une voyelle soit désinentielle, soit préfixée, encore existante. Or il est facile de constater que le pluriel interne formé par u dérive du pluriel externe formé par la même voyelle, car les deux coexistent très souvent, et en tout cas la coïncidence est remarquable : le pluriel de bahr^ la mer, a donc dû être primitivement bahr-u, ou si l'on veut et ce qui revient au même, le pluriel de bahrû a dû être : bahrûnù. De la terminaison I'm est passé par influence sur la voyelle radicale a qu'il s'est assimilée, et il est lui-même tombé, c'est ce que nous avons observé dans l'anglais : men, pluriel de man. De même dans aqtuluje tuerai, dérivé de qatal, Yu de la racine a été créé par l'influence de Vu de la désinence. Cela nous semble incontestable.
Dans ces exemples, il ne s'agit que de suffixes ; nous en avons d'autres où l'action du préfixe, en particulier du préfixe consonnantique, est mise en pleine lumière. La forme réfléchie de qatala e^t ta-qatala ; hé bien ! elle devient ensuite iq-ta-tala. La racine se trouve coupée en deux et reçoit le préfixe ta qui Aq préfixé est devenu infixé, et forme ainsi une modification consonnantique interne* Cet exemple est logique et nous
guide dans révolution . La forme causative est 'a-qatala, elle devient 'a-qtila, par suite des règles euphoniques de Téquilibre du mot. De même, le passif de qatala est qutala, puis le second a se change en i et on obtient quHla, par suite de l'équilibre des syllabes, la voyelle u en hébreu plus emphatique que la amenant Tamoindrissement de l'a suivant.
L'infixation consonnantique n est pas spéciale aux langues Sémitiques, elle s'étend aux langues Malaises où elle est très usitée pour exprimer les genres des verbes : en Tagala, par exemple l'infixé : in se place après la première lettre du radical. Exemple dumero, le romarin, d-in-umero, semblable au romarin, kapatid, frère, k-in-apatid, ami considéré comme un frère .
Mais comment expliquer que katala devient au passif: kutila, et dans deux formes différentes kâtala et kattala? N'y-a-il pas alors expression directe par le son, et sans aucun mot vide ? De même dans les participes katel et katul. Il y a bien, en effet, expression de ce genre dans kattala -=» katatala. C'est alors une syllabe qu'on redouble, après avoir redoublé le mot tout entier, et on finit par ne redoubler qu'une lettre ; ce moyen phonétique exprime l'intensité, et par conséquent le factitif, mais les autres formes : qutila, qâtala, qolel, etc. peuvent s'expliquer par l'hypothèse, il est vrai, mais l'hypothèse très probable de l'influence d'un préfixe qui a ensuite disparu ; qutila a probablement été d'abord : uqtila, comme iq-ta-tala a d'abord été ta-qatala, seulement ici l'ancienne forme manque. De même qâtala aura succédé à âqtala ; qôtël à ôqtël, ûqtëL En Jrob-Saho, langue Chami tique, le verbe lâka, envoyer, produit le nom d'action ; mu'lûky message et qo^ya, porter, mu-qu'y, le poids ; Yu introduit dans le radical, dit M. Reinisch. n est que le reflet de Vu contenue dans le suffixe : mu.
Si nous sortons du groupe Sémitique, nous allons comprendre encore mieux ce système. Le Kabyle forme son pluriel par le changement de la voyelle initiale : amrar, vieillard pi. imrar'en\ argaz, homme pi. irgaz-en. Il semble bien quil y ait expression du pluriel par modification vocalique de la racine, tout-à-fait directe. Il n'en est rien très probablement. Pour le prouver par analogie, descendons la côte d'Afrique.
Nous rencoatrons les langues de la famille Bantou ; elles
préfixent à tous les substantifs une sorte d'article désignant la catégorie à laquelle ils appartiennent et cet article diffère au pluriel et au singulier ; ces articles sont wm, ubu, ili, ama etc. parfaitement distincts et conservent la certitude et l'aspect de mots vides. Mais une des langues de cette famille, le Pongoué les abrège singulièrement, tellement qu'ils prennent la physionomie de mutations vocaliques initiales. Aba est devenu : a ; z7e, i ; ulu, o ; ubu, u ou o ; uku, o. D'où les mots suivants : ajino , merle, pi. ijino ; oshaka, esclaves pi. ashaka ; épélé, assiette, pi. pelé ; ido, pierre pi. ado ; olonda, fruit pi. Honda, Il a dû en être de môme en Tamaschek.
, Enfin dans la famille Algonquine, le phénomène dit mutation rentre dans le même ordre d'idées. Il consiste en ce qu'à certains modes, le participe et le subjonctif, la première syllabe du verbe, qu'elle commence par une voyelle ou par une consonne, change son a long en iya ou eya, son a bref en ê, son e en lye^ son i long en iye, son i bref en é, son o précédé d'un consonne en iya, et commençant le mot en we. Exemple âkkitsiWy il est malade, devient eyâkktmt le malade ; apiWy il est là, devient epit, étant là ; nipiw, il est mort, nepiki, quand on meurt ; yotiHy il vente, yiyotiki, quand il vente ; oiinam^ il le prend, welinak, lui qui le prend. La cause de ce changement est cachée. Elle est probablement causée par la voyelle d*un préfixe qui a disparu après s'être fondu avec la voyelle initiale, ou avec la voyelle non initiale de la première syllabe au sein de laquelle elle s'est infixée. Cette voyelle semble être i. Cependant cette hypothèse n est pas certaine, et il pourrait aussi y avoir développement de la voyelle radicale par diphthongaison, et spontanée ou sous Tinfluence d'un accent.
Nous trouvons la même analogie quand il s'agit des mutations de consonnes ; quand la racine /-r, far, exprime la séparation, tandis que fara-dja, fendre ; far-ida être séparé ; fara- Ja, répandre etc. c'est que dja, ida, la etc., ont d'abord été des sufp,xes qu'on retrouve d'ailleurs après d'autres racines.
L'analogie d'une langue Africaine, le Poul, nous fait encore toucher du doigt cette évolution. En Poul le pluriel se forme du singulier en changeant la consonne initiale : p en /, A en A, 6 en i? etc. ou au contraire /"en p, A en A, v en b etc., et suivant qu'il s'agit d'un nom anthropique ou métanthropique.
Pourquoi ? nous l'expliquerons plus loin, disons seulement que pour se rendre compte de ce phénomène (car cette langue ne nous en donne pas l'origine) il faut recourir à un procédé analogue d une autre langue très éloignée de la première, le Celto- Breton, langue qui nous apprend enfin qu'un tel procédé n'est point lexpression directe du nombre par la mutation consonnantique, mais par l'influence d'un mot vide qui formait préfixe, et qui a disparu ou s'est désagglutiné depuis, et qui seul exprimait originairement le nombre ou le genre.
Le même phénomène se produit dans le dialecte Sarde.
Hé bien ! dans les langues Sémitiques le même phénomène apparait. Dans les mots : fiira-dja, far-ida, far-asa, il ne s^agit point, il est vrai, de modification radicale consonnantique ou vocalîque réelle, puisque la racine reste far, mais seulement d'une telle modification apparente, puisque le suffixe de formation dja, ida, àsa, semble appartenir à la racine. Dans d'autres cas, la modification apparente vient de l'infixation du préfixe sous la forme d'une lettre servile intercalée.
Est-ce à dire que dans les langues Sémitiques l'expression des catégories grammaticales ou les différenciations lexiologiques par des nuances vocaliques ne soient, comme Yumlaut, et généralement dans un ordre inverse de celui-ci, qu'une trace dhm mot vide préexistant et disparu, et ne constituent pas en réalité un système autonome, absolument original, et consistant à rendre directement, sans V intermédiaire des mots vides, les pensées par des phonèmes ? L'affirmer serait une profonde erreur, et telle n'a jamais été notre pensée. Le système des variations de voyelles dans les langues Sémitiques consiste bien dans un procédé absolument neuf, inconnu aux autres langues, et qui empêche radicalement de les comprendre dans la fameuse classification en langues agglutinantes, isolantes et flexionnelles, d'ailleurs beaucoup trop étroite.
Nous n'avons pas d'ailleurs à étudier ce système qui ne ressortit pas à la phonétique, laquelle n'examine que les sons en eux-mêmes et dans leurs rapports entre eux, et non dans leur rapport avec le sens; il ressortit à la morphologie.
Mais, ce que nous croyons, c'est que ce système morphologique Sémitique n'est pas né de lui-même, pas plus que le flexion n'est née d'elle-même ; celle-ci est partie de l'isolement
en passant par l'agg-lutination, et n'est qu'une des phases historiques du procédé des mots vides. De même, c'est dans le procédé .des mots vides que le procédé si distinct de l'expression Sémitique a pris naissance. Des périphonies progressives ou régressives indiscutables dans certains mots lui ont servi ù' amorces ; puis, quand le système est ainsi né, a grandi, il n'a plus besoin de l'influence d'un mot vide pour se produire, se forme désormais seul, et le .phonème exprime désormais directement le sens, ce qui est un grand degré à'abslraclion et de per/eclion.