‹ Essai de phonétique dynamique ou historique comparéeChapitre 8 sur 49 · SECTION DEUXIÈME · texte numérisé non relu

SECTION DEUXIÈME

Action des consonnes sur les consonnbs.

Cette action s'exerce soit au contact, soit à distance et par induction, soit à distance et par attraction. Le première est beaucoup plus vive.

A. Consonnes au contact.

Diverses actions s'exercent entre elles ; V celle diattraction ou ^assimilation, 2" celle de répulsion ou de dissimilation, 3*» celle de destruction ou d'absorption, 4° celle de renforcement. L'assimilation elle-même se subdivise en : assimilation totale^ 2^ $imple accommodation.

Quelque soit Teffet, il peut être produit soit par la consonne subséquente sur V antécédente^ soit par Yantécédenie sur la subséquente ; il est régressif ou direct^ mais le premier est bien plus fréquent.

1* Harmonie consonnantique directe.

Elle est concordante ou discordante ou éliminante^ selon que la première consonne tend à s assimiler, à distinguer ou à détruire celle qui la suit immédiatement.

1* Harmonie concordante.

a) Par simple accommodation.

Elle est assez rare. En voici des exemples :

En sanscrit, ilne cérébrale s'assimile la dentale qui la suit, en ce sens qu'elle la rend cérébrale elle-même ; ainsi dwit-dhi devient dwid-dhi ; ici il y a action et réaction, car la subséquente a rendu, à son tour, la précédente sonore.

Dagh a pour participe passé : dag-dha, pour dagh-dha^ pour dagh ta.

L'accommodation peut avoir lieu aussi dans un autre sens, c'est-à-dire quant au mode d'articulation. C'est ainsi quen Thibétain l'r qui suit des sourdes, soit gutturales, soit dentales, soit labiales devient un ^ou un th, ou \xi\d, suivant qu'elles n'étaient pas ou étaient aspirées, ou étaient sonores. Le rapprochement est double ainsi.

b) Par assimilation.

En grec yovFa, les genoux, devient : yowa, puis youva ; Trej^a,

l'essai, devient ireppa, d'où Tretpa ; rerPape; devient rerrapeç.

En latin, le suflBlxe : is^zmt^ =issimu^\ fer-sem, devient fer-rem.

En Celtique /issu vient de fis-tu.

En Gothique us-stassi, résurrection, est pour : us-stasti.

En lénisséi et en Kotte, b devant n change cet n en m. L*n change le d suivant en n, m change 1'/* suivant en p.

Il y a assimilation en Thibétain, quand 5 + r, ^ -f r, A 4- r, deviennent tous s ; l'assimilation se double de compensation.

2"* Destruction ou absorption.

Elle existe de deux manières ou comme destruction brusque, ou comme destruction par transformation.

a) Destruction brusque.

On peut en citer l'exemple suivant : IV tombe souvent en Sanscrit après bh; bhudj remplace bhruc0 ; bhaûdj, bhraûdj.

En outre, l's placé entre deux muettes disparaît,, ut-sthâ devient v^-thâ ; il en est de même de z ; lidàh-td devient Hdh-ta, puis : lidh'dha.

Il faut remarquer que dans ce dernier cas l'effet est aussi bien exercé par une consonne subséquente que par une consonne antécédente, la consonne supprimée étant incluse entre les deux.

L'élimination brusque devient très fréquente quand les deux consonnes terminent un mot ; alors soit en Sanscrit, soit dans des langues très dérivées comme en français, la première consonne élimine brusquement la première.

b) Élimination lente de la seconde consonne par sa transformation.

Nous verrons plus loin en vertu de quelle évolution l'aspiration d'une consonne est le moyen le plus sûr d'arriver à l'éliminer. Supposons pour ce moment ce principe admis et étudions-en les effets. Ils se produisent dans les deux cas suivants :

Y En Sanscrit les groupes sh, st, st, sp, sti accomplissent l'évolution suivante ; la linguale s dans le but de détruire la consonne suivante l'aspire, et les groupes deviennent shh, sth^ sth, sph, stih. Mais dans cette lutte la réaction devient quelquefois plus forte que l'action. En général la consonne subséquente est plus forte que la précédente ; les consonnes kh, th etc. finissent par éliminer Ys dans certains cas.

2^ En Sanscrit un résultat analogue se produit encore par l'action d'un r initial sur la dentale qui suit ; seulement ce n'est pas l'aspiration qui est produite ici sur la dentale ; par une accommodation mais avec intention destructive, IV de la

dentale fait une cér^rale; le d devient d (n'oublions pas que la cérébrale est une dentale vibrante) mais ici encore la réaction devient plus forte que Taction, et IV est éliminé, dur-dâs^ impie, devient dur-dâi, puis dudâS.

3® En Sanscrit le k convertit le l suivant en s ; le grec rsjcrwv correspond au sanscrit taksan.

3** Harmonie discordante.

Il y a harmonie discordante ou répulsion, lorsque loin de chercher à s'assimiler ou s'accommoder la consonne suivante, et ne pouvant la détruire, la consonne antécédente cherche à l'éloigner.

Cet éloignement peut s'opérer de deux manières : soit en différenciant le son de la 2® consonne identique à celui de la !'•, soit en intercalant une 3® consonne entre les deux, que Ton peut considérer comme le développement de la première, et qui a pour but de la renforcer, de la défendre et d*empécher tout coniact avec la consonne subséquente.

Le premier de ces deux procédés n est pas en usage ici ; le second, au contraire, est fréquent ; nous avons vu un procédé semblable entre voyelles qui se fuient, lorsque la première d'ê devient ay, à!oe devient oy, d'o devient aw. Il s'appelle ici la prosthèse.

En Grec entre v-p, jx-p, jx-X on insère dans le premier cas (î, dans les deux autres (3 ; olv$^o<^ pour avpoç ; a/^Pporoç pour a-Pporoç. En Latin, on insère p entre m-^, m-t : sumpsi pour sumsi; emptus pour emtus ; en Slavon on introduit ^ d entre «-r, z-r, h-r ; s entre p-t ; l entre p, è, v, m et un j suivant, progrepsti pour progrepti ; drendjo pour dremjo. Enfin dans la dérivation de la langue française du latin, la prosthèse intercale entre les consonnes m, w, ou r, ou ô ; làbrusca devient ; lambruche ; locusta, langouste ; latema, lanterne ; perdicem^ perdrix ; caméra, chambre. Remarquons que dans ces derniers cas la consonne intercalée se place même avant la voyelle antécédente qu'elle renforce. Enfin ce procédé s'étend à la dissimilaHon des voyelles par l'introduction d'un h ; trahison remplace traïson. C'est aussi à la dissimilaHon, mais vocalique, que se rattache Tintroductiou en français d'un k au commencement des mots : huit^ octo ; huile, oleum.

La prosthèse amenée par le besoia de créer ou de maintenir la dissimilation entre deux consonnes consiste donc dans tous les cas dans l'introduction d'une troisième consonne de la même famille que la première : d après v, (3 après fx ; cette consonne intercalée n'est donc en réalité qu'un simple renforcement de cette première, pour éloigner la seconde.

Cependant, c'est quelquefois l'inverse qui a lieu, par exemple dsins progrepsti i^our progrepti ; c'est alors de la seconde consonne que la consonne intermédiaire est le renforcement, nous y reviendrons.

4° Action de renforcement.

Les consonnes en contact quelquefois loin de se détruire se renforcent ; c'est ce qui arrive souvent quand un préfixe consonnantique veut s'ajouter à un mot commençant déjà par une consonne.

Cela a lieu dans les langues Bantou par l'action de Vn préfixe.

Cet n convertit en Cafre s en ts, sh en tsh, x^ W ^^ /^ (^0 î en Sechuane et en Tekeza, même lorsqu'il devient invisible, Taleph en kx, le h en kx, le b en p, Vl en t, Yr en t ou <A, ïs en ts, le 5 en ^ Enfin en Pongoué il convertit à certains modes du verbe gr en k, r en t, l en rf, v en^, f\w en f, b ; y en dsh^ j ; zy en 5ft, z en s.

Dans les langues Indo-Européennes la double consonne empêche Teflet de la lautverschiebung.

2®*^* Harmonie oonsonnantique régressive.

Cette harmonie est aussi concordante, discordante ou éliminante.

V Harmonie concordante.

a) par simple accommodation.

Dans l'harmonie régressive, c'est la consonne antécédente qui obéit à la consonne subséquente, de même que dans l'wmlaïUf c'est la première voyelle qui obéit à la seconde ; seulement dans ïumlaut l'action s'exerce à distance, tandis qu'ici elle s'exerce au contact.

On peut formuler la loi suivante :

Loi. — Si la seconde consonne est sonore, elle rend la première sonore ; si elle est micette, elle rend la première muette. Cette loi est, pour ainsi dire, universelle, tellement qu'il

suffit de l'énoncer : hyon devient hxroq ; yp(X(p(ù, ypa^àriv ; ago,

actus ; en Sanscrit wâk, wdgbhis,

h) par assimilation.

En Sanscrit n et Z s'assimilent le d précédent ; bhidna devient bhinna ; k^udla devient ksulla. En Grec et en Latin, les consonnes n, m, l, r, s s'assimilent souvent la consonne précédente : pesna devient penna ; supmus devient summus ; sedla, sella ; il en est de même en Celtique ; de plus dans cette dernière famille de langues les muettes et, en outre, Vs et Vf s'assimilent Tn précédent ; cins devient ciss ; cuinc devient coicc. En Vieux-Slave, en Lithuanien et en Gothique, Vm s'assimile r^ précédent, en Gothique r s'assimile aussi souvent Vs précédent ; So^ma devient 6amma ; usrinnam devient urrinnam.

De ces règles spéciales on peut déduire cette règle générale, non sans exception, il est vrai, mais qui formule une tendance, c'est que les nasales, les vibrantes et les fricatives s'assimilent les plosives qui les précèdent, et même la vibrante, nasale, ou fricative suivantes s'assimilent quelquefois la précédente. La raison de cette règle est facile à découvrir ; dans le heurt de deux consonnes, si elles sont des trois grandes séries : buccale^ nasale^ vibrante, c'est la plus vocalique, la plus autonome, la plus sonore qui doit l'emporter ; or, sur ce terrain le succès n'est pas douteux au profit de la vibrante et de la nasale contre la plosive laquelle ne peut jamais se prononcer que sur Tappui d'un autre son. On se demandera seulement pourquoi l'assimilation ne se forme pas aussi quand c'est la vibrante ou la nasale ou la fricative qui précède ; cela tient à ce que l'harmonie assimilante directe est rare dans les langues indo-germaniques ; mais cependant nous avons vu plus haut que, lorsqu'elle s'exerce, c'est le plus souvent lorsque la linguale ou la nasale s'assimile la lettre suivante : istbnus devient isswius ; fislu devenait fissù.

La force assimilante spéciale aux sons : r, s, l prouve que ces phonèmes consonnantiques s'approchent des voyelles.

croissant en sonorité, tandis que les plosives se tiennent à l'extrémité contraire.

En lénissei et en Kotte la non-sonore veut une non-sonore devant elle, la sonore veut une sonore ; les sifflantes, les nasales et les tremblantes veulent être précédées d'une sonore : wjo, père ; dat. ub-dan ; fut, queue, ins. fUt-fas.

2o Harmonie discordante, a) par dissimilation.

Autant il est contraire à l'euphonie d'entendre une ténue accompagner une sonore, de telle sorte que pour rentrer dans cette euphonie il faut les mettre d'accord, les accommoder ou les assimiler, parce que la nature des sons est trop contraire pour qu'ils puissent se suivre, autant l'oreille est blessée quand les sons sont tellement rapprochés qu'on ne peut plus faire de différence entre eux ; sans doute il existe alors pour rentrer dans l'harmonie un moyen qui se ramène à celui précédemment décrit, et qui consiste à assimiler entièrement les sons voisins l'un à l'autre; de cad-tus.^QiV exemple, on pourra faire : kat-lus.

Mais ce procédé a un inconvénient ; si la double lettre se marque très bien dans l'écriture, dans la prononciation elle ne tarde pas à devenir une lettre simple, et cat-tus se prononcera bientôt : cat-us ; alors la trace du sens morphologique de tus périt ; pour le conserver, on éprouve un besoin diacritique de le bien distinguer de cat ; à ce besoin morphologique se joint un besoin phonétique ; tant qu'on essaie de faire sentir le double ty il faut donner un effort qu'on s'épargnera en changeant le premier t en s : cas-tics.

On peut citer les exemples suivants empruntés à diverses langues ; claud-trum devient clausfrum ; edtur, estur ; fiss^ en celtique, connaissance, pour : fis-t pour fid-t ; sess pour ses-t^ sed-t ; en Vieux-Slavon : dad-H devient das-H ; plet-ti, ples-si ; en gothique, vait-f^ tu sais, devient vais-t ; enfin en Grec TTiG-foç, devient ttic-ti; ; de même en Zend dad-di, donne, devient : dazdi.

Cette assibiloMon n'attaque pas seulement la dentale suivie d'une autre dentale, mais quelquefois aussi la dentale suivie d'un fA, c'est ce qui a lieu en Grec où oJ-p>ï devient : oo'-jiyi.

C'est une extension du procédé ; les deux sons sont tellement rapprochés et difficiles à prononcer nettement ensemble que l'effet a été le môme que lorsque les deux sons qui se suivent sont identiques.

Pourquoi le môme règle n existe-t-elle pas, lorsque deux gutturales ou deux labiales se suivent ? Parce que la réduplication en est phonétiquement beaucoup plus facile que celle de deux dentales.

C'est la même idée qui explique la dissimilation suivante : en vieux Slavon gôd4i devient gôs4i \ jad-li devient ya^-Zt ; • en lithuanien zaid-lics, le jeu, devient zais-lus ; de même gëd-me, la chanson, devient gës-me. Dans le cas des premiers exemples, 17 change le d précédent en s parce que 17, quoique vibrante, se rapproche beaucoup de la dentale d, dans toutes les langues ; dans le dernier, Vm a le même effet conformément à ce que nous venons de voir en grec, l'm, son sourd, se distinguant difficilement de la dentale sans dissimilation expresse.

b) Par renforcement dune des voyelles.

Quelquefois, au lieu de rendre une des consonnes dissemblable de l'autre, pour empêcher qu'elles ne se confondent, il s'agit d'écarter davantage l'une de l'autre deux consonnes qui pouvaient se rapprocher, car ce rapprochement tend toujours à une assimilation qui pourra ensuite se produire.

Comment alors la répulsion s'exerce-t-elle ?

Elle s'exerce en renforçant la seconde consonne, en lui donnant un contre-fort^ de manière à ce qu'elle ne puisse exercer ni recevoir aucune influence. C'est ce qui a lieu dans le vieux Slavon : progrep-s-ii pour progrep-ti. Nous avons décrit le procédé inverse, lorsque le renforcement affecte la consonne antécédente.

3^ Harmonie éliminante.

Malgré tous ces efforts pour réduire l'antagonisme entre deux consonnes, en les conservant toutes les deux, effort que nous venons de décrire et qui consiste tantôt à les mettre d'accord ou même à les assimiler l'un à l'autre, tantôt au contraire à les écarter de manière à ce qu'elles ne puissent exercer l'une

i.-^«rt> »'>•!

sur l'autre d'influence distinctive, t "es souvent la guerre se déclare entre ces deux consonnes qui ne peuvent exister côte à côt , et cette guerre ne finira que par la destruction de l'une ou de l'autre.

Pourquoi cette guerre ?

Les langues devenues les plus simples, les monosyllabiques, le langage enfantin aussi, composent uniformément ^a syllabe d'une coTisonne plus une voyelle, jamais d'une voyelle plus une consonne, jamais à plus forte raison d'une consonne suivie d'une voyelle suivie elle-même d'une autre consonne ; en d'autres termes la syllabe est toujours ouverte ; il en résulte que si deux syllabes se suivent, même alors jamais deux c nsonnes ne peuvent se rencontrer.

Dans les langues agglutinantes et flexionnelles le contact de deux voyelles prend pour la première fois naissance, et la voyelle du mot vide s'éliminant, la syllabe radicale devient syllabe fermée : anpa-mi devient a-xipam. Bien plus la syllabe suivante, commençant par une consonne, il y a suite de deux consonnes : a-na-tar devient a-n-iar ; on peut arriver ainsi par élision des voyelle? à des réunions de trois consonnes qui se sont rapprochées parce que les voyelles f .rmant le tissu séparatif ont disparu.

C'est le besoin dC abréviation^ le besoin morphologique^ qui a créé cette situation, mais s'il est satisfait, le besoin phonétique, celui qui veut que toute consonne soit suivie de voyelle qui vient compléter le son, est, au contraire, laissé sans satisfaction et en souffrance, est comprimé de plus en plus.

Ce besoin est moins vif quand la seconde consonne n'est pas une plosive, parce qu'alors plus rapprochée des voyelles elle se prête mieux à une union avec les consonnes, voire même à un complément phonétique de celles-ci, mais il devient de plus en plus impérieux quand deux explosives se suivent, si bien qu'entre les deux consonnes on laisse involontairement entendre un e sourd.

Telle est la cause de la guerre que la consonne fait à la consonne voisine, elle exprime une tendance à revenir à Tétat phonétique primitif ; il y a t^n ressort qui se dé/end, ou quelque chose d'analogue, un fait de l'atavisme en pleine civilisation.

Cette tendance est particulièrement sensible dans les langues

dérivées en ce qui concerne le finale du mot. La prononciation rend de plus en plus muette la consonne finale, et cette élimination devient de règle quand la dernière consonne n'est pas protégée par un e muet subséquent. Dans cerf, mort, on ne prononce qu'une consonne sur deux ; les paysans qui obéissent plus encore que les civilisés au principe du moindre effort, n'en prononcent aucune et disent : mo, au lieu de mort. C'est à cette tendance qu'on doit l'élimination de 1'^ et du t final, à moins que le mot suivant ne commence par une voyelle ; en effet alors Ys et le / commencent en réalité une syllabe et ne la finissent pas. Même au milieu des mots, la prononciation des doubles consonnes se réduit de plus en plus à celle d'une seule ; il en résulte un relâchement du langage qui, si nous ne possédions pas les mots d'origine savante, rendrait à notre langue le caractère primitif du monosyllabisme et cause, en tout cas, un grand nombre d'homophonies.

Mais le français comporte une double couche, celle des mots d'origine populaire, celle des mots d'origine savante. Ceux-ci sont de plus en plus nombreux, refont la langue et comme on y prononce distinctement les doubles consonnes, ils arrêtent la tendance au monosyllabisme, celle indéfinie au moindre effort, et resserrent le tissu du langage.

Voyons maintenant les lois, les effets de cette guerre.

C'est ordinairement la seconde consonne qui attaque la première, rarement la première qui attaque la seconde. Quant au résultât, il est plus ou moins lent à se produire ; ou bien la première consonne est d'un seul coup éliminée, ou bien elle n'est qu'entravée, transformée, mais cette transformation doit la faire périr dans un délai plus ou moins long.

a) Élimination brusque de la première consonne.

Nous avons déjà vu cet effet se produire au profit de la première voyelle, lors, par exemple, que bhrudz devient bhudz ; nous avons vu aussi cet effet exprimé à la fois par une F® et une 3® consonnes sur une 2® consonne qui se trouvait enfermée entre elles, par exemple lorsque ut-sthâ devient ut-thâ.

Il se produit au profit de la seconde consonne contre la première P en Zend où matsja, le poisson, devient : masja, où dayshina, à droite, devient dashina ; 2° en Grec où yjtîcxo/jtai devient yîo-o/xat; sAttkîo-i, eXTridi ; 3° en Latin où 5/^^-mwiw5 devient ^/mwZw^;

fag-mes, famés ; posno.pono ; 4° en vieux Slavon oùplek-t devient plet ; dad-mi, dami ; sup-nu, sunu, le tout au milieu du mot.

Cet effet est plus remarquable encore quand il se produit au commencement du mot. C'est ainsi qu'en Zend x^Ae//, l'habitation devient shiH ; en Sanscrit, 5/âm, l'étoile devient tara ; en Grec, ffTaûpoç, raupoç; (3po(îov, poSov ; en LaUUy sfego devient tego ; duini^ bini ; plahcs, lahts.

Quelles sont les règles qui commandent cette chute de la première consonne plutôt que son assimilation ou sa dissimilation ? M. Frédéric Mùller donne les règles spéciales de Vekthlipse dans chaque langue. Ce sont les suivantes.

A l'intérieur du mot, en Indien 1'^ tombe entre deux momentanées ; zh tombe aussi dans ce cas ; Vr tombe seulement après hh. En Vieux Bactrien, t tombe devant 1'^, et x devant sh. En Grec les dentales t, 6, (î et v tombent à la fin des racines devant r^ suffixal et V à la fin des prépositions devant Ç. En Latin c, g tombent devant les nasales et après r, l, quand to\i s suivent ; s tombe, devant w, m, l, d, et g. d, tombent devant t?. En vieux Slavon, k tombe devant t,s \ s devant s avec allongement compensatoire ; d devant m, v, s\ p, v, devant n\ t d devant l. En Lithuanien, t, rf, tombent devant s.

Au commencement des mots il n'y a pas de règle précise pour cette chute.

Mais quel est le principe général qui s'en dégage? Les secondes consonnes qui agissent sont presque uniquement des non plosives : U r, s ou des nasales ; c'est leur tonalité plus grande qui domine celle des explosives sur lesquelles elles agissent uniquement. Seulement tantôt cette tonalité entraîne l'assimilation comme nous l'avons vu plus haut, tantôt elle va jusqu'à la suppression absolue ; VassimilaHon domine lorsque les consonnes sont du même ordre ; Vélimination lorsque les consonnes sont d'ordre différent, parce qu'alors l'assimilation devrait se faire par étapes et serait trop longue.

Lorsque les deux consonnes commencent le mot il n'est plus nécessaire que ce soit le seconde qui soit une non-plosive, et de plus le procédé prend alors une grande extension dans les langues dérivées. L'élimination de la première consonne a lieu, au contraire, surtout alors que cette consonne est une vibrante ou, parmi les buccales, une continue ; c'est parce que

la difficulté de la prononcer dans cette situation est assez grande ; c'est ainsi que oTavpoç est devenu raupoç. Ce motif est si vrai qu'en Français et en Espagnol pour pouvoir maintenir r^ initial pendant quelque temps au moins, lorsqu'une autre consonne le suit, il a fallu introduire un e prosthétique au commencement du mot ; de là sperare devenu espérer; quelquefois l'effort ne peut réussir à atteindre le but définitivement ; studere devient e-sàtdier, puis étudier, mais l'effort reste et a modifié le mot. D'autres langues, nous venons de le voir, ont vu tout de suite qu'il était impossible de conserver cet 5 et l'ont supprimé tout d'abord.

Le langue anglaise produit de curieux exemples dans lesquels l'élimination de la consonne initiale se fait, non pas dans l'écriture qui conserve cette consonne, mais dans la prononciation seule ; c'est ainsi que hnow se prononce : naw ; knave se prononce : nave ; knife, nife.

L'analogie a étendu le procédé d'élimination de la consonne initiale, même au cas où cette consonne est isolée.

On commença cette extension par le cas où la voyelle suivant la consonne initiale était elle-même suivie par plusieurs consonnes ou par une consonne analogue à la consonne initiale ; c'est ce qui a lieu dans le Lithuanien : ilgas pour d4lgas\ dans le Slavon : hnen pour nimen ; dans le Grec sys^rovcc, pour : }te;KTov(x; même dans l'Indien : airu, larme, pour d-aSrù. En effet, toutes ces consonnes tendaient à sa rejoindre, à former une masse et à écraser le voyelle qu'on dégagea par cette élimination.

Enfin, on en vint, toujours par analogie, à éliminer la consonne initiale en dehors de toute règle. C'est ainsi que dahan, le jour, devint en Sanscrit : ahan ; en Latin cufer devint ufer ; cubi, ubi\ cumde, unde. Les langues Celtiques allèrent plus loin et firent tomber uniformément le p initial : pathar, le père y devient : athair. Quel est le motif spécial de cette dernière chute très importante ? Nous le rechercherons plus loin.

Dans les langues dérivées la chute de l'antécédente des deux consonnes quelle que soit la nature de la subséquente est un fait extrêmement fréquent. En français p initial tombe devant s, t et «. Ptisana devient : tisane ; p tombe même au milieu des mots : captivus devient chétif. De même b tombe devant /, s, /, m ; g tombe devant m, n, d : pigmentum, piment; d tombe

devant r, j et v ; tr devant r ; r devant s ; n devant m ; n devant s; m devant /. On peut en déduire cette règle générale, soumise, il est vrai, à de nombreuses exceptions, que la seconde voyelle détruit la première lorsque le mot n'est pas d'origine savante.

Cette règle est bien absolue quand les deux consonnes sont à la fin d'un mot, mais elle se produit, comme nous Tavons vu, en sens inverse, c'est la première consonne qui détruit la seconde.

b) Èliminatton lente de la première consonne au moyen de sa

transformation .

Il est relativement rare qu'on procède, comme nous venons de le voir, par élimination brusque, la consonne antécédente résiste, et les efforts de la subséquente n'ont réussi qu'à la transformer au lieu de la détruire. Mais la transformation a été faite dans un sens et dans un but distinctifs ; aussi la destruction s'opérera-t-elle ensuite peu à peu par les conséquences de cette transformation même.

En quoi consistera cette transformation ? Quand est-elle destructive?

Il suffit de se reporter à la théorie que nous avons exposée au chapitre de \di phonétique statique sur le mouillement et Yaspiration de la plosive, produisant la dtphthongue consonnantique . Prenons d'abord le cas de l'aspiration.

Nous savons que la diphthongaison de l'explosive par aspiration comporte trois degrés. D'abord, comme en Sanscrit, on prononce séparément l'explosive, puis l'aspiration qui suit ; plus tard les deux sons entrent en combinaison et forment une consonne continue ; exAn arrive la dissociation, les deux éléments s'éloignent, le premier s'évapore, le second, l'aspiration seule reste, puis à son tour disparaît sous l'action de la voyelle voisine ; h devient k-h, puis x» puis h ; / devient t-h, puis 6, puis h; p devient />-A, puis 9, puis h ; puis tout disparait.

La diphthongaison de la plosive par chuintement^ c'est-à-dire avec la semi-voyelle : y passe par les mêmes phases et aboutit à un résultat semblable ; k devient ki, ky, puis c (^^'^K enfin j/ ou h qui finissent par s'évanouir.

Enfin la diphthongaison de l'explosive se fait aussi par la

semi- voyelle : w;d, par exemple, devient dw, puis db, puis A/ exemple : dv.onus devenu : bonus.

Lorsqu'on veut arriver à la destruction d'une consonne graduellement, il suffit de la diphthonguer avec les semi-voyelles : ht y, w, surtout avec les deux premières ; il suffit de X aspirer ou de la chmnter.

U aspiration, le chuintement y loin d'être un renforcement réel de la consonne, sont pour elle un germe et uu moyen de destruction.

C'est ce moyen que va employer la consonne subséquente contre la consonne antécédente.

Mais parmi les consonnes subséquentes les non-plcsives seront plus puissantes que les plosives pour obtenir ce résultat. En effet, elles y sont aidées par le principe d accommodation. Voici comment :

Les aspirées continues sont beaucoup plus rapprochées des vibrantes que ne le sont les explosives ; en etfet, l'explosive se forme par un contact de la partie inférieure de la bouche, la langue, avec la partie supérieure en leur milieu ; la continue se forme par un simple resserrement entre ces deux parties en leur milieu, accompagné de contact sur les côtés ; la vibrante par un contact intermittent seulement ; la continue tient donc en un sens le milieu entre Texplosive et la vibrante ; lors donc qu'une vibrante subséquente opère sur une plosive précédente, elle doit tendre, en vertu du principe d'assimilation ou d'accommodation, à la convertir en continue. Ce résultat obtenu sera, comme nous l'avons dit, un commencement de destruction de la consonne influencée

Mais cette condition n'est pas indispensable ; une plosive subséquente peut détruire la précédente en l'excitant au chuintement ou à l'aspiration.

En outre^ la vibrante r et la fricative 5 ont un effet spécial sur la dentale subséquente, nous avons vu cet effet plus haut, il appartient à l'action du précédent sur le subséquent.

Les vibrantes et continues, aussi bien que les plosives, peuvent se diphthonguer par aspiration ou chuintement, elles le font et disparaissent ainsi à leur tour, lorsqu'elles sont consonnes précédentes, sous l'influence de la consonne subséquente, quelle qu'elle soit.

Enfin la vibrante ou continue antécédente peut disparaître, mais seulement après avoir laissé sa trace ineffaçable dans la dentale subséquente qu'elle a convertie en cérébrale.

a) Conversion de la consonne pi'écédente de momentanée en contint4e

par aspiration.

C'est par cette opération que les continues ont pris naissance ; il n'existait probablement auparavant que les momentanées simples ou aspirées, comme en Sanscrit.

En Sanscrit les consonnes explosives suivent trois degrés : 1** Yaspirée sonore, 2** la muette sonore,, 3** la muette ténue : gh, g, k; dhf d, t; bh, b,p ; leur alphabet contient bien, en outre, le kh, le th, et le ph, mais Tétymologie prouve que ces groupes ne sont que de seco/ide formation ; d'ailleurs point de continue autre que Ys.

Les langues Indo-Germaniques éliminent le dh et n'ont plus d'aspirées ; mais au delà de la muette ténue elles se créent l'explosive ténue : x ^ T> ^ll®s xioni point d'explosive sonore.

Il résulte de cette comparaison que ni Yaspirée ténue^ ni la continue sonore ne sont très naturelles, et qu'elles ne se forment que de seconde main ; en effet très peu de différence se faitsentir entre le ih anglais dur et le th doux, entre le x et le y. D autre côté, le / et le rf suivis de l'aspiration h prononcée séparément prennent presque le même son.

Ce qui est curieux, c'est qu'historiquement la continue ne se forme pas directement de l'explosive aspirée sonore correspondante, le 6 du (î, par exemple, mais bien de Yexplosive tér.ue non aspirée.

Ce fut sous l'influence accommodative, pour but d'élimination, de la consonne subséquente.

Cette même influence, dans les langues où la continue ne peut se former, comme en Sanscrit, produisit Yexploive ténue aspirée ; mais c'est alors la précédente qui agit sur la subséquente.

Voici maintenant les règles de cette aspiration de la consonne précédente.

P En Zend les nasales et les vibrantes autres que /changent les muettes antécédentes k^ g, t, rf, p, b en continues corres-

pondantes ; wàks le discours, devient, ways ; kraiû, Tinteiligence, '^(ratu ; agra^ extrême, ayra : putra, le fils, pu^ra;pra^ devant, fra.

Bien plus, le même efiet est produit par le /ou rf subséquent et formant suffixe sur les gutturales k, g, et les dentales. Les labiales ne sont pas influencées, mais elles le deviennent en nouveau Persan. La conversion se fait ainsi : K, g, se changent en X / /, d en 9^ puis en s \ p eu f.

Exemple : uytat dit, pour ukta; basta, lié, pour baUta, pour bad-ta ; girif iah, pris, i^our gerep-fa.

2" En Grec, les nasales opèrent le même résultat sur la dentale antécédente, mais Ys remplace le 6 ; o$ixyi devient oo-fxyj.

3** En Gothiquele / qui commence les suffixes change les gutturales en h, les dentales en 5 pour 6, et les labiales en/. Le Latin noct devient nahL

h) Conversion de la consonne précédente en chuintante.

En vieux Persan le son : 6/ du zend devient sj ; ici la semivoyelle a opéré sur la consonne aspirée précédente 6 et l'a convertie en chuintante. Ex. mere^jût la mort, devient marsijii.

Par contre le vieux Persan rt devient en Zend s au moyen d'une interversion d'abord en Or ; ici Yr a opéré la même transformation du 9 en chuintante, puis a lui-même disparu ; martija, l'homme, devient : mashja.

Tels sont les faits les plus connus de la chute de la consonne antécédente par transformation ; quelquefois dans cette lutte la consonne subséquente qui a transformé périt et au contraire la transformée reste ; mais ces faits ne sont pas les seuls et ce principe de la chute au moyen de Taspiration ou du chuintement donne la clef de bien des phénomènes linguistiques qui sans cela restent inexpliqués.

C'est ici que la chute du p indo-germanique en celtique trouve sa cause. Nous voyons qu'en Espagnol la / latin se change régulièrement en h; femina devient hembra ; formosus , her-. moso ; puis souvent dans d'autres langues Yh d'aspiré devient muet, et finit même par disparaître de Técriture. Hé bien ! il suffit que le p indo-germanique se soit d'abord régulièrement aspiré en Celtique et soit devenu /pour qu'ensuite il ait suivi révolution et disparu. Sous quelle influence s'est-il aspiré?

Nous verrons plus loin que c'est parce qu'il s'est trouvé entre deux voyelles.

Si l'Espagnol nous «npprend comment 1/ devient A, le Canara moderne nous montre que le p se change en h au commencement de mots. Le démonstration de la cause de la chute du/ en Celtique est donc complète.

3'°* Harmonie consonnantique a la fois directe

et régressive.

C'est le cas du Kanuri.

K-\^n = nn,t '\- n = nn, mais par contre g -f- r ^- gg\ k '{' r = kk, l '{' n ou r = U\ m-\-w ou r ^ mm ; ran-ni pour rak + w, àl-ii pour al-m\

B. Consonnes a distance agissant par attraction.

C'est le cas de la métathèse.

Très souvent une consonne change de place attirée par une autre, et vient se placer à côté d'elle. Ce phénomène se produit surtout dans les langues dérivées. En voici des exemples : singulius devient sanglot ; stagnum étang ; tubeTf truffe ; turbulare, troubler-, temper are, iremper ;/ormaficum, fromage; turbo, trombe.

Un principe se dégage de ces exemples, c'est que les vibrantes aiment à suivre, non à précéder les buccales ; en effet, à cause de leur sonorité, elles sont appelées à produire un effet sur la muette ; or nous avons vu que pour exercer son influence la position de subséquente est beaucoup plus favorable.

Page 1