TITRE DEUXIEME
Permutation entre les phonemes.
Nous venons d*^tudier les permutations entre les gammes phon^tiques en passant d'une langue k Tautre, permutations totales ou partielles, ayant pour objectif de hausser ou de baisser lensemble des gammes vocaliques ou quelqu'une d'elles ou seulement quelques uns des 6l^ments de celle-ci.
II existe d'autres permutations soit de langue a langue, soit dans I'intdrieur d*une mdme langue, qui ne haussent ni ne baissent, mais seulement difiiirencient le phoneme. Ce sont celles-ci que nous avons maintenant k ^tudier.
Mais ici une grande circonspection est n^cessaire, car beaucoup de ces changements sont amends par Taction souvent devenue latente d'un autre phoneme voisin.
Nous distinguerons P les permutations vocaliques, 2« les consonnantiques.
P Permutations vocaliques.
a) De langue d langue.
L'lndo-Europ^en primitif d*aprSs les dernieres donn^es de la science poss^dait I'a, Ve et Yo qui ensuite se sont confondos
en Sanscrit dans Va ; dans T^tat antdrieur de la science, on pensait, au contraire que Va seal 6tait proethnique et que la branche Europ^enne Tavait ensuite diffi^renci^ en e et o.
Nous ne voulons pas rentrer dans cette querelle . Nous avons dit que nous pensions que ni Ya ni Vo ni Ye n'ont 6t6 primitifs, mais que d'abord rdgnait seul le schewa mobile, Ye muet. G'est de cet e muet que sont partis par ddveloppement Ya, Ye, Yo, et ailleurs les voyelles interm6diaires, non successivement, mais en mdme temps. D*ailleurs Ya a si peu une place k part, que ce que le Sanscrit est suppose avoir prononc^ a le Bengali le pro* nonce tr^s uniform^ment o.
Pourquoi telle langue a-t-elle choisi Ya, Tautre Yo, Tautre k la fois Ya comme voyelle radicale, Ye et Yo comme voyelles serviles. Ce n*est point comme afiaiblissement ou comme renforcement d*un autre, qu'un de ces phonemes a 6t6 choisi. La ou ne se cache aucune pdriphonie et aucune apophonie, il y a eu simple polarisation entre des variations de sons qui tons sont venus k la fois. Nous avons expliqu^ que cette polarisation est due k rinfluence de la psychique.
En ce qui concerne TEurop^en il a trouv6 dans son e-o, lorsque Tapophonie entre ces deux sons ne s'^tait pas encore ^tablie, un Univalent ka ; en efiet e -i- o = a, ce sont les deux composantes d*une rdsultante.
Nous verrons tout k Theure qnk I'intdrieur des langues S^mitiques la variation est bien plus ^tendue.
Du reste, en r^alit^, la variation est plus g6n6rale qu'entre a, e et 0. II suffit de citer : racine ad, manger ; indien ad, ^ranien ad ; armdnien ut-em, grec e^e«>, ]atin edo ; ^celte ilh-em ; lith. edu ; sla^ve ja-du, goth. ita.
Entre le Kotte d'une part, I'J^niss^i de I'autre, mdme permutation. A Ya Kotte correspond TJ^nissdi o ; pogan, le gant, bokh ; k ri^nissdi e, i, qui manque au Kotte, Ya ; IV et Yu se remplacent : fip,fu.p, le fils; enfin k la diphthongue de I'J^niss^i correspond souvent une simple voyelle en Kotte, pour ea, a ; pour oa, a, o ; pour ie, e, i.
MSme correspondance dans les langues du Caucase meridional : au gdorgien a correspond ou Yo ou Yu migr^lien ; au mingr^lien a le g^orgien e ; au g^orgien o le mingr^lien a ou t.
Parmi les langues S^mitiques Yo h^breu correspond k Ya arabe.
Les langues Polyn^siennes fournissent un curieux exemple de ce systdme. Ou rHavaieo met o, le Marquesan met e et u, mdme i ; et les autres langues mettent a. Ea concluera-t-on que Va est antdrieur ? Nod, car Ye et Yo dansbeaucoup de ces langues se retrouvent sans, avoir dans aucune passd par le son (7.
b) Dans la mSme langue.
Cette mutation s'observe surtout dans les langues S^mitiques et Ghamitiques. Sans entrer de nouveau dans le detail de la variation vocalique S^mitique disons qu*il serait faux de partir de Ya comme primitif dans chaque racine pour arriver par affaiblissement aux autres. La voyelle primitive est Ye muet, d'ou Ton part pour arriver k la fois k Ya, Ye, Yo, IV, Yu. Ce qui determine a employer Tun ou I'autre c*est la polarisation que dirige T^l^ment psychique du langage.
Quelques langues Ghamitiques emploient d'une maniSre tr^.s curieuse la variation vocalique pour exprimer le pluriel dans les substantifs.
Citons le Berb^re : imrar, vieillard pi. imraren ; argaz, rhomme pi. irgazen ; ass, le jour, pi. oussan ; ifer, feuille pi. afrioun ; idh, main, pi. adhan.
Le Kabyle : aserdoun, mulct, pi. iserdan ; amchich^ le chat pi. imchach ; abarer, renard, pi. ibourar,
Llrob-Saho ^i^aft, p6ch4 pi. dgob ; dukan, tente pi. dukun ; gombod, cendre, pi. gombad.
Ce proc^d6 forme aussi le pluriel dans les langues suivantes :
en Dinka : rar, bois pi. ror ; nom, tdte, pi. nim,
en Inkagire : mot, moi, pi. mit,
en J^niss^i-Ostiake : Up, chien pi. tap\ ses, fleuve, pi. sds ; xup, sommet pi. x^f
en Kotte : eg, ch^vre pi. dg ; allip, chien, pi. allop
en Wogul man, nous, duel min
en Mordwin ; mon, je, pi. min
La variation vocalique sous le nom de changement sert aussi k former les modes des verbes dans les langues Algonquines.
Mais il se cache peut-dtre sous ces variations autres que celle trop ^tendue des langues S^mitiques pour avoir cette seule origine, un ph^nomSne d*apophonie et surtout de p^ripho-
nie. L'exemple du Pongoud doit non faire nous tenir en garde dans rinterpr6tation de ce qui passe en Berb^re.
2** Permutations consonn antiques.
Ces permutations ne peuvent gueres avoir lieu de langue a langue sans changer en mSme temps une gamme phondtique, et rentrent par consequent dans ce que nous avons d^crit plus haut.
Dans rint6rieur de la mSme langue, il semble qu'il en est encore ainsi, que la racine ^tant connue la mutation d'un phoneme de cette racine est toujours un afiaiblissement ; mais il en est autrement quand le changement est alternatif et r^ciproque, quand par exemple pour former le pluriel la t6nue se change en sonore et vice-versa.
C*est ce que nous observons d'abord en Serer pour la formation du pluriel.
Celui des substantifs se forme en changeant k en g ; g, ng et X en k, tj en dj ; dj, ndj en tj \ t en d\ d, nd eir Qnt\ p en /; A, mh et fen p\w enb
gidi fusil, pi. kidi ; hainak, berger, pi. gaznak ; tog, jeune fiUe, pi. rog ; WA, chose pi. tih,
Remarquons en passant que sauf cette alternance la gamme phon^tique plus haut signage entre plosive, fricative, et vibrante dans les langues Bantou et ailleurs se retrouve bien ici, r joue le r61e de sonore vis-a-vis de t, k r6pond k la fois k
g etkx-
Dans les verbes le pluriel se forme aussi en changeant x ^n g^ feiw en b, eir en d, non plus en t\ les autres consonnes restent invariables.
Le mdme phdnom^ne se produit en Poul, mais avec des variantes importantes. Ici ce n*est plus une conversion r^ciproque de k en g, par exemple, et de g en h. On distingue tout d'abord le pluriel dans les noms et le pluriel dans les verbes.
a) Pluriel dans les noms.
Ici on sous-distingue s'il s'agit du genre hominin ou du genre non-hominin.
. Oenre hominin
(anlhrapique) K 9> n devient
d, nd
Oenre nan hominin (m^tanthropique) h,w h,w devient h, g, h s s tl
y y d'zynds r r d, nd
to,v b
b) Pluriel dans les verbes h, w devient k, g, n
s tl
y di, ndz
r d,nd
Ici encore il y a sans doute gradation entre les deux phonemes permutants ; mais celte gradation est alternativement dans un sens et en sens contraire, ce qui opdre une veritable variation simple consonnantique.
On pent verifier en phondtique la v^rit6 de la rSgle pos^e par M. Fr^ddric Miiller en morphologie d'apres laquelle telle forme n*a une signification morphologique que par opposition 4 une autre, de sorte que Tinverse aurait aussi bien pu exister. Un des phonemes ne marque ici le pluriel que parce que I'autre marque le singulier.
Quant aux mutations elles. sont conformes k celles que nous avons relev6es dans les gradations phon6tiques ; on trouve cependant de plus la permutation entre d^ ety, entre ^ et ^i. A celle entre dl et y on pent comparer IV latin devenant J en francais et dj en Italien.
La mutation du Serer et du Poul ne renferme-t-elle pas une p6riphonie cach6e, c'est-^-dire le r6sultat de I'influence d'un phoneme voisin depuis disparu ? Nous Tavons soupfonn^ d'abord, mais nous ne le croyons pas, a cause de Talternance des formes ; si un n par exemple est intervenu comme pr6fixe au pluriel et a caus6 la mutation depenf dans le genre anthropique, comment a-t-il pu causer celle de fenp dans le genre m6tanthropique, et en Serer comment In, par hypoth^se, aurait-il chang6 alternativement le ^ en f et Yfen p sans distinction de genres.
Cependant les mutations du Celtique et du dialecte Sarde qui k premiere vue paraissent 4tre aussi spontan6es et cependant ne le sont pas doivent nous mettre en defiance. II en est de mSme des ph^nomdnes analogues du Pongou^. Dans I'^tat r6tude de cette transformation appartient k la phon6tique statique-dynamique ; il est probable que lorsqu'elle sera mieux connue elle sera du domaine de la dynamique pure.