LES CONDITIONS DE LA RÉFORME
Au moment où tous les clochers de France annoncèrent la fin des hostilités, un sentiment Inexprimable d'allégresse s'empara de tous les Français. Ils se virent à un sommet de l'histoire couronnant une immense ligne de partage. Derrière eux un passé de souffrances irrévocablement aboli. Devant eux les perspectives lumineuses d une renaissance et d'une paix universelles.
Pareil accès de messianisme n'offrait nen de surprenant. Il suit toujours les grands cataclysmes politiques et sociaux. Aucune classe de la société française n'y aura échappé. Les classes supérieures n'ont pas sujet de railler le prolétariat d'avoir trop facilement cru à l'éclosion d'un monde nouveau. Elles aussi ont eu l'illusion de pénétrer, le jour de l armistice,
dans TEldorado espéré. Nous en avons pour preuve les innombrables projets de rénovation et de rajeunissement élaborés par la plupart des écrivains. Que de France de demain, que de Cités nouvelles ont brillé à la vitrine du libraire comme une promesse de félicité et de bonheur ! Le lendemain de la guerre, suivant la prophétie tombée des lèvres d un personnage consulaire parlant à la représentation nationale, ne devaitlî pas donner heu à une -' explosion de richesse ? ' La croyance générale s'ajustait à cette aventureuse annonciation.
Toutes ces créations du subjectivismen ont eu et ne pouvaient avoir qu une vogue éphémère.
La cnse de messianisme n'aura pas été de longue durée. Les Traités de 1919 se sont chargés de souffler impitoyablement sur le palais de rêve et de féerie dont notre victoire militaire semblait nous avoir procuré l'accès.
Depuis l'armistice, à l'extérieur la situation générale n'a fait qu'empirer. L Empire Allemand est encore debout dans sa volonté de haine et de revanche. Le reste de l'Europe est livré à une confusion et à un désordre chaotique où l'on chercherait en vain un point de fixité et de ralliement. Plus que jamais, la France est dans l'obligation de veiller, l'arme au pied, à la sécurité de ses frontières. 11 n'y a plus d'Europe.
A l'intérieur, la vie nationale, dérangée,
interrompue par cinq année d'épreuves surhumaines, se réordonne lentement et péniblement. Petit à petit, le présent se renoue au passé proclamé aboli. Une grande cause d'angoisse nous vient de l'impuissance manifeste où nos dirigeants se trouvent d'adopter les réformes décisives que leur dictent les circonstances.
Le pouvoir politique, incertain et débile, laisse aller et voit venir. Tout lui commande, dans l'ordre financier, l'économie et le retranchement, et, dans l'ordre extérieur, la prudence et le recueillement. Il faudrait avoir la force d'imposer aux bureaux et à l'opinion cette règle de conduite tutélaire. Et cependant les hoinmes qui ont assumé la charge de nos destinées n'osent pas se mettre en travers d une mégalomanie absurde qui nous entraîne, en Asie Mineure, à la coûteuse recherche de colonies et d établissements qui ne paieront pas et qui nous feront gaspiller sans profit réel les millions requis pour la mise en valeur d'un empire colonial déjà hors de proportion avec notre natalité stationnaire et nos facultés économiques et financières. Ils ne puisent pas, dans la conscience de notre appauvrissement, la force de mettre un frein aux dépenses sans mesure où se jettent follement, sous couleur de perfectionner notre outillage et de ranimer l'esprit d'entreprise, des administrations nou-
velles qui, nées à la faveur de la guerre, poursuivent l'unique fin de justifier leur existence parasitaire et de nous conduire aux suprêmes et funestes conséquences d'un étatisme débilitant.
Déprise du beau rêve conçu en 1919, la France ne se sent pas gouvernée suivant les données inéluctables d'une situation qui iui apparaît aujourd'hui dans la sévère netteté de ses contours.
Elle cherche une lumière et une voie dans les ténèbres d un avenir opaque et décoloré.
îl ne s agit plus de marcher avec le grand Mage venu d Amérique à l'étoile aujourd'hui masquée par les égoïsmes nationaux et impénaux vite remontés à l'horizon. L,es Français ont à orienter leurs desDnées incertaines et perplexes. La crise de messianisme n'est plus qu'un souvenir. Nous ne pouvons être sauvés que par l'action soustraite à la tyrannie des idéologies et des chimères.
Dans ces circonstances tragiques notre dessein a été de fournir une indication, appelée à devenir décisive et efficace, si elle est pleinement aperçue, à la génération montante qui s'inquiète de l'avenir et qui s'évertue à faire surgir la France Nouvelle avec une bonne volonté et une bonne foi infiniment touchantes.
Tant de dévouements et tant de forces
sont-Ils appelés à se consumer en pure perte, en des entreprises sans lendemain ?
Il ne pourrait rien survenir de plus funeste que la génération qui arrive au pouvoir et à la responsabilité ne conçut pas les conditions nécessaires de la réforme.
Il ne faut pas ruser avec les nécessités et les réalités. Le problème est de former, par la répudiation énergique de l'erreur et le recours à une nouvelle méthode, une Ecole Dirigeante de remplacement.
Comme il arrive toujours aux époques de grande crise, les Français, convoqués dans leurs comices, ont investi, en novembre 1919, des hommes nouveaux de leur confiance. Ils les ont pris parmi les professions usuelles et productrices, dans les rangs des chefs militaires mis en vedette par la guerre, dans une élite intellectuelle que la politique précédente tenait écartée des affaires. Ils ont fait appel aux forces vives de la jeunesse française. Ils ont fortement accru la part qu ils réservaient autrefois, dans la représentation législative, à la terre et aux terriens, car il n'y a peut-être pas de pays au monde où l'admirable mythe du géant Antée se soit plus souvent vérifié que chez nous. L.a Chambre de 1919 fait penser à ces assemblées de 1848 et de 1871 qui avaient réalisé, à des moments critiques où l'esprit de secte et d'exclusion cessait de
souffler, des synthèses si parfaites de toutes les compétences, de toutes les capacités et de toutes les ressources que la France porte en elle. Il faut admirer cette manifestation, sans cesse répétée, et toujours semblable à elle-même, de Finstinct de conservation, ou, plutôt de notre évolution naturelle un moment rendue à sa pente. Quand tout menace de lui manquer, la France se campe solidement sur le substratum inébranlable de sa constitution sociale. Aux tourmentes de la guerre et de la révolution succèdent ce que nous appellerons les assemblées synthétiques où la France retrouve sa véritable image comme dans le plus fidèle des miroirs.
Mais c'est un autre fait, bien douloureux, de politique expérimentale, que ces assemblées jusqu ici ont, avec la même et inexorable persistance, failli à leur destin et trahi la pensée d'où elles étaient nées.
Elles n'ont su où se prendre et où s'accrocher. Après avoir vainement dépensé, en d incohérentes et illusoires tentatives politiques les trésors de leur zèle et de leur ardeur, elles ont uniformément abouti à donner, dans un triste aveu d'impuissance, leur démission en faveur de la minorité qui, le lendemain redevenait majorité.
La Chambre de 1919 est-elle appelée à romore la série ?
Son premier acte, comme ses devancières, a été de s'en remettre et de se subordonner à l'école dirigeante, trouvée en possession d'état. Elle n'a pu ou voulu recruter dans son son sein un personnel de gouvernement renouvelé. Il y aurait injustice à méconnaître que \e premier cabinet formé sous les auspices de la nouvelle Chambre se distinguait des précédents par l'adjonction de quelques hommes nouveaux, mis hors de page par la guerre et appelés de préférence, aux postes techniques. Nous n'en sommes pas moins obligés d apercevoir qu'aux ministères majeurs, où s élabore la politique extérieure et intérieure, où se prennent les grandes décisions qui engagent l'avenir, les élus de 1919 ne sont encore ni présents, m représentés. L'école dirigeante y demeure maîtresse.
Cette majorité nouvelle, sortie des entrailles mêmes de la nation, née de la vaillance et de 1 énergie des soldats, prolongées en acte de foi et de confiance civique, portée au pouvoir par une irrésistible vague de fond, manquerait-elle de courage ? Manquerait-elle d hommes de talent et de capacité éprouvée ? Le supposer, serait lui faire une injure imméritée.
Cedont elle manquecertainement, c'est d une doctrine assurée.
Elle veut une fin dont elle ne possède pas les movens.
Elle ne peut rien contre l'école dirigeante, parce qu'elle participe à l'erreur intellectuelle et sentimentale de celle-ci, parce qu'elle ne l'ose pas contredire dans ses utopies et dans ses illusions, parce que sa politique n'est que d'instincts et de réflexes, mal assortis par l'organe central et conducteur, parce qu'elle ne s'efïorce que dans les petits détails du bien public.
L'école dirigeante a, sur les majorités parlementaires adverses, que lui envoie à point nommé la nation, cette supériorité d un principe continu, avoué et non contesté.
Dans ces conditions, la Chambre de 1919 est condamnée à faire frem un instant et à disparaître sans retour.
L'oracle n'en est que trop certam.
Si la majorité, née de la guerre, n oppose pas doctrine à doctrine, elle vivra ce qu ont vécu tant de belles espérances, l'espace d'une législature ; elle n'émergera pas à l'état d école dirigeante ; elle ne s'assurera aucune chance de survie et de durée. Bien mieux, elle n aura servi qu'à conférer à l'école dirigeante d avantguerre une véritable auréole de légitimité. Le pays électoral ne pourra que prendre acte de cette carence, au prochain renouvellement législatif.
Un faux principe, du fait qu'il n est pas contredit et détruit, entraînera éternellement
les mêmes conséquences. Il se montre plus fort que les hommes et que leurs mtentions. Après une brève mtermission, il portera, dans la politique intérieure, les mêmes fruits d'étatisme et de jacobinisme renforcés et, à l'extérieur, il accentuera les effets du Traité de Versailles, dans toute la rigueur de leur logique, jusqu'à ces suprêmes et terribles déceptions, dont une sage prévoyance se détourne effrayée, à l'instant qu'elle les aperçoit.
Un crédit de quatre ans a été ouvert aux hommes de 1919, à la jeune génération d'aprèsguerre, pour faire leur option entre la tradition française, en son évolution naturelle, et l'erreur genevoise qui, petit à petit, mine et détruit secrètement notre pays.
Ce crédit ne leur sera pas renouvelé.
Soixante ans déjà passés. Le Play écrivait :
" Je ne connais rien de plus dangereux que « les gens qui propagent des idées fausses, « sous prétexte que la nation ne voudra pas « y renoncer. Si elle n'y renonce pas. elle « périra ".
L'auteur de la Réforme: sociale n'aurait plus aujourd'hui les mêmes raisons de tracer ces lignes pessimistes, car, les réformateurs n'ont pas, en 1920, à arguer, comme autrefois, de la résistance de la nation qui, mue par une perception confuse, mais puissante, des réa-
lités-, a donné le plus encourageant des blancsseings à ses représentants.
Les risques d'insuccès n?. sont plus que dans l'incertitude et l'aveuglement de ceux que la France a commis au soin de renouer avec sa tradition.
Notre conclusion sera donc :
Est vouée à la faillite inévitable toute politique réformatrice qui ne s'assigne pas pour fin la constitution d'une nouvelle école dirigeante avec la méthode expérimentale pour moyen.
A l'mstant où nous touchons au terme de ce travail, voîci qu un nouveau document se trouve versé au débat, le plus propre à corroborer nos prémisses, à fortifier notre conclusion, à préciser encore la nature de l'erreur qui abuse notre école dirigeante et à prouver que ses dissensiojis intestines, en ce qu'elles ont de plus aigu, ne portent jamais sur le fonds commun de sa doctrine. Ce document c est un livre de M. Joseph Caillaux intitulé : Mes prisons.
Deux personnages consulaires pendant la guerre se sont violemment heurtés et opposés,
en apparence champions de méthodes et d'idées irréductiblement contradictoires.
Quel appoint pour notre thèse si la copieuse apologie que M. Joseph Caillaux vient de publier nous révèle la parfaite identité des principes de politique extérieure qu il professe à ceux qui ont inspiré M. Georges Clemenceau et la Délégation Française dans la négociation de la paix de Versailles.
Prenons le volume. Nous y trouvons, disséminés au long d un plaidoyer pro domo, les éléments d une critique très vive de nos gouvernements de guerre. Cette critique coïncide presque exactement, à la modération près, avec les appréciations que nous avons émises dans cet ouvrage. .
M. Joseph Caillaux discerne très bien comme nous " qu à un moment donné s'était <' instaurée une sorte de monarchie de guerre, « monarchie de débilité, hors d'état d'impri- « mer des directives vigoureuses, n'y pensant « pas d ailleurs, ne songeant qu'à éluder « les responsabilités, abandonnant la plus " grande part de ses attributions à un grand « quartier général qui constitue une sous- « monarchie qui s'évertue à une besogne admi- « nistrative pour laquelle il n'est pas fait et « néglige sa tâche essentielle >>.
M. Joseph Caillaux estime qu'en 1917 l'heure était venue de se pencher sur le pro-
blême de la paix, façon de voir contre laquelle il nous serait d autant plus difficile de nous inscrire en faux que, dans un ouvrage contemporain de cette période (1) auquel on veut bien accorder aujourd hui autant de clairvoyance qu on lui a témoigné alors d'hostilité, nous avons essayé de déterminer les voies qui s'offraient à une paix glorieuse pour la France, avantageuse pour elle et pour l'Europe,
Enfin M. Joseph Caillaux abonde dans notre sens en faisant observer " qu'à la France vic- « toneuse revenait la direction de l'Entente « qu'elle consolidait et fortifiait 'K
Si l'on doit adopter la manière de présenter les faits, particulière à l'ancien député de Mamers, le président de la République était acculé en 1917 à ce dilemme : ou Caillaux ou Clémenuau. M. Caillaux dans son livre en appelle à l'histoire. N'anticipons pas sur ses jugements. Tout au plus nous sera-t-il permis de risquer cette observation que M. Caillaux, de son aveu même, partisan d'une paix conclue dès 1915 au moyen d'une entente directe avec l'Empire allemand, n'avait peut-être que trop justifié ainsi la défiance que lui témoignait M. Poincaré.
Nous avons simplement à nous placer dans l'hypothèse où M. Caillaux eût été
(1) L'Entente et le problème Autrichien.
appelé au pouvoir dans le courant de 1917 et à demander à son ouvrage le secret des directives et des manœuvres diplomatiques par le moyen desquelles il eût, soit avancé le terme de la guerre, soit conclu une paix meilleure pour la France et l'Occident.
Quel était le problème et comment le résoudre ?
La France, avant la guerre, répond M. Joseph Caillaux, à qui nous laissons la parole, durant le temps où les Républicains gouvernaient, s'appliquait, non sans succès, à contenir les unes par les autres les grandes puissances du monde. Jaurès disait que nous ne devions nous livrer complètement ni à l'Angleterre contre l'Allemagne, ni à l'Allemagne contre l'Angleterre. La formule était sans doute excessive ; elle avait un côté déplaisant. Elle exprimait cependant cette vérité profonde que la France devait essayer de prévenir ou de retarder tout au moins, le développement qui ne pouvait ne pas être à son détriment, des grands empires qui la coudoyaient. Les intérêts d'un pays sont permanents. La tourmente survenue, il (allait que notre patrie trouvât un contre-poids à la puissance anglo-saxonne, que la guerre devait fatalement accroître, soit dans de grandes nations européennes rendues moins fortes que la France, s'associant à elle, acceptant ses directions, soit dans un ensemble de petits Etats groupés autour de la République. Dans l'une comme dans 1 autre de ces éventualités, une politique exclusive de passion, une politique de mesure, en même temps que de persuasion s imposait ; nous devions user du grand moyen d'action de l'incomparable levier que nous dormait la Révolution française ; nous devions préparer en proclamant nos principes, en rappelant l'idéal de 1791, de 1792, en conformant nos actes à nos paroles, l'éclosion de démocraties européennes que, par la conciliation, par la générosité, nous aurions orientées vers nous, attirées dans l'orbite de la latinité.
Devant cette page où M. Caillaux a condensé toute sa pensée politique, il n y a place que pour !e sentiment de la stupeur. Peut-être le rappel du vieil alexandrin, où s'est condensé le besoin si français de clarté et de précision.
n'a-t-il jamais été plus nécessaire. Ce que l'on conçoit bien, s exprime clairement.
Nous sommes ici en présence de ce que nos logiciens d'autrefois appelaient le paralogisme par énumération imparfaite ou plutôt escamotée, et de termies non définis, sans doute parce qu'ils sont indéfinissables.
Quelles sont donc les grandes nations que la paix devait rendre moins fortes que la France et que celle-ci se serait associées pour les diriger ? L'Italie ? L'Empire allemand ? L'Autnche-Hongne ? On ne sait. Si cette phrase a un sens, elle ne peut se rapporter qu à la neutralisation de la Rhénanie, qu'au maintien de la puissance autrichienne avec qui l'on eût conclu, en 1917, la paix séparée qu elle paraissait nous offrir. Mais, précisément, l'invocation des principes révolutionnaires n'exclut-elle pas de la part de M. Joseph Caillaux une telle solution ?
Qu'est-ce encore qu'un ensemble de petits Etats groupés autour de la République ? Nous doutons fort qu à moins de sous-démembrer encore le démembrememt, on eût pu en créer davantage que le Traité de Versailles n'en a fabriqué. Peut-être M. Joseph Caillaux estime t-il que la gloire lui était éventuellement réservée de fédérer, par un procédé de lui seul connu, ces Etats minuscules autour de la République Française. Hélas !
nous n'avons encore assisté qu'à un essai d'agrégation connu sous !e nom de Petite Entente et qui s'est justement produit à une minute critique, comme une sorte de contre assurance éventuelle contre la politique française.
Et qu'est-ce enfin que la Latinité considérée comme une personne morale capable d entraîner dans son orbe, les démocraties européennes, à force de conciliation et de générosité ? A quelles réalités pratiques répond cette locution abstraite ? S'agît- il d'une sorte de confédération franco-hispano-italienne ? Mais, ne voyons-nous pas, à l'heure présente, nos sœurs latines faire une politique fondée sur leurs intérêts les plus positifs que n affecte dans aucune proportion, même la plus minime, le souvenir de notre vie en commun sous la domination temporelle des Césars et la domination spirituelle des Papes.
La pensée diplomatique de M. Joseph Caillaux est aussi rudimentaire que la pu être celle de M. Clemenceau et de ses collaborateurs. Nous en induisons que le premier se fût trouvé, le cas échéant, comme le second, impuissant à trouver un point d'appui et de résistance contre les idéologies de M. Wilson et les appétits impérialistes de la Grande Bretagne. De même que M. Clemenceau, M, Joseph Caillaux en est resté à la légende de
1791 et 1792 et à la force attractive des principes révolutionnaires. De même que M.
Clemenceau, M. Joseph Caillaux est demeuré entiché du principe des nationalités qui, nous espérons 1 avoir démontré, implique, sans compensation d'aucune sorte pour la France, l'unification de l'Allemagne au profit de la Prusse et la balkanisation de l'Europe centrale. De même que M. Clemenceau, M. Joseph Caillaux eût hâti sa paix sur cette hypothèse purement gratuite, et contre laquelle s'insurge toute l'histoire, qu'une démocratie est nécessairement pacifique et toute république l'alliée naturelle et forcée de la République Française.
A la lecture de la page que nous venons de commenter, le dilemme Caillaux ou Clemenceau perd singulièrement de sa force. Et l'on en arrive à se dire que si la guerre se fût achevée et la paix conclue sous les auspices de M. Caillaux il n'y aurait qu'une interversion de signatures. M. Caillaux aurait signé le même traité et M. Clemenceau les mêmes critiques. Nous sommes donc fondés à ma»ntenir ce que nous avons écrit au lendemain de la paix : '^ Nous inclinons à croire que d'autres " négociateurs eussent suivi, à la Conférence « de la Paix, à quelques nuances près inhé- « rentes à la différence des idiosyncrasies les « mêmes directives générales \
Il est en venté bien étrange, quasi inexplicable, cet entêtement dans l'illusion de croire que la Révolution Française continue à être, suivant le mot du poète, devant toutes les nations du monde " le feu mouvant qui guidait Israël ".Il y a peu d'exemple dans l'histoire, d'une illusion collective aussi désespérément rebelle à l'incessant témoignage des faits.
Nous retardons de plus de cent ans. Nous nous croyons toujours attendus partout comme des importateurs d'institutions et de codes.
Mais, nos institutions républicaines ne sont enviées et imitées par personne. Avec leur caractère tempéré, elles sont tenues pour rétrogrades et conservatrices par les jeunes et exubérantes démocraties nouvellement nées, L Angleterre même, par une bouche autorisée, a proclamé qu'elle ne se souciait pas de substituer à la Chambre des Lords un Sénat d'un modèle aussi réactionnaire que le nôtre.
Nous croyons-nous revenus au temps où les peuples se jetaient avec avidité sur notre code civil comme sur la charte des temps nouveaux. Mais, ce code qui a fondé notre démocratie de moyens et petits propriétaires, on le regarde en pitié, au dehors, comme le plus suranné des monuments juridiques. Comment veut-on que ce code qui seul maintient la femme en état de minorité et d'asservissement perpétuels, soit le bienvenu de ces
peuples où la femme vient d'être appelée à un électorat et à une éligibilité que nous lui refusons ?
L école dirigeante paraît se méprendre absolument sur notre position dans le monde. Nous sommes dépassés partout et la démagogie universelle s'emporte à des violences et à des outrances dont la seule pensée nous répugne. Avons-nous encore la prétention de faire de la propagande révolutionnaire chez des peuples qui n'ont qu'un souci : nous donner des leçons comme à la nation la plus en retard de l'Europe. Quel aveuglement nous porte donc à méconnaître que la Révolution française, conjuguée avec notre évolution naturelle, a engendré un état de choses stable, si parfaitement stable que la résistance l'emporte sur le mouvement et que le caractère de notre mission universelle s'est transformé du tout au tout. La Révolution française levier de politique extérieure ! .Allons donc ! Nous n'avons plus qu'une raison d'être, qu'un espoir d'avenir : servir la cause de l'ordre en Europe et enseigner, par notre exemple et par nos succès, la paix sociale aux Nations.
Une école dirigeante de rechange peut-elle se former chez nous ? Oui, lorsque des homnries résolus et énergiques, doués de ce courage intellectuel plus rare que le courage militaire, se seront décidés à reconnaître ce prodigieux
renversement de notre situatJo^n et à foncier leur politique, soit intérieure, soit extérieure, non plus sur ce principe mystique de l'intérêt universel, aujourd'hui dénué même d apph- ^ cation, mais sur les réalités vivantes et concrètes de l'intérêt français.
Pour que cette école dirigeante nouvelle fasse prévaloir ses directives, faut-il envisager un assaut, à la manière des partisans, donné aux hommes qui occupent actuellement le pouvoir et ses avenues. Ce ne serait sans doute pas sans danger, à supposer qu'on eût les moyens d'y procéder sur l'heure, qu'on se priverait des services de tous les hommes politiques qui, depuis de longues années, se sont initiés aux affaires de l'Etat et ont acquis une réelle expérience en travaillant dans les ministères et dans les commissions parlementaires. Aux fondateurs de la nouvelle école dirigeante, il incombera surtout dans la pleine conscience de leur rôle intermédiaire, d'enseigner, d'un côté, leurs doctrines et leurs méthodes à la génération montante et, de l'autre, d'exercer sur la classe gouvernementale cet ascendant supérieur qu'on rencontre dans la volonté d'interroger les faits et d'avoir .raison avec eux.
Quand nous assignons à la nouvelle école dirigeante, comme principe et comme fin
Fintérêt français^ qu'on ne croie pas se trouver en présence d'un truisme marqué au coin de la banalité la plus vulgaire.
En préconisant une éducation nouvelle fondée sur l'intérêt de la France et sur rien que cela, on ne se borne pas à énoncer une vérité première ; l'on formule, au contraire, suivant une curieuse expression de Chateaubriand, un esprit principe, vraiment nouveau, appelé lorsqu'il entrera dans la pratique, à modifier gravement nos façons de juger et de faire, La préférence systématiquement donnée à Vintérêt français le plus terre-à-terre, le plus positif sur les élans d'une sentimentalité aveugle et impulsive, ne saurait être confondue, sans méprise grossière, avec un nationalisme ou chauvinisme outrancier. Très souvent, au contraire, elle se trouvera en conflit avec ce dernier et, tant il est vrai que l'intérêt français, de par la position spéciale de notre patrie, coïncide presque toujours avec les intérêts supérieurs de l'ordre européen, les humanitaires y trouveront, en bien des occurences, des satisfaction légitimes et raisonnables.
Chaque fois que l'intérêt français, exactement apprécié, servira de règle de conduite et de jugement, nous aurons mis de notre côté toutes les chances d'obéir à l'évolution naturelle et progressive et d'éviter les erreurs dommageables à l'ensemble de notre démocra-
tie, de servir la cause du plus grand nombre, sans nuire aux intérêts essentiels de l'Occident et de l'Humanité ; nous serons bien près d'avoir éliminé tout risque de contredire les données de la science et de l'expérience.
Cela devient sensible dès que l'on redescend des cîmes de la théorie dans les régions de l'application.
S'agit-il à l'intérieur de subvenir aux besoins prodigieux du Trésor public ? L'école dirigeante actuelle sera encore tentée de mettre à profit cette circonstance pour essayer de réaliser l'un de ses principes les plus faux et les plus chimériques : l'impôt considéré comme un instrument de justice sociale. Pas un instant notre école dirigeante ne se demandera si la productivité de l'impôt qui est, à l'heure actuelle, la fin essentielle à poursuivre, n est pas mieux assurée par notre fiscalité coutumière que par ses conceptions idéologiques. Si l'école dirigeante de remplacement ose invoquer sans hésitation l'intérêt français, qui est de consolider nos finances, elle sera aussitôt campée sur un terrain solide pour résister à un système auquel la France actuelle se résigne, attristée, mais passive.
C'est un exemple entre bien d'autres, mais la politique extérieure en fournit de plus concluants encore.
Supposons, car il est licite de raisonner en
cette matière par hypothèse, qu'une restauration monarchique devienne imminente dans une des nombreuses nations fraîches écloses au souffle des Traités de 1919.
A cet endroit, le principe révolutionnaire est formel. Nous faisons la guerre aux rois ; la précellence de l'institution démocratique sur l'institution monarchique ne se discute pas, non plus que la présomption de fraternelle affection portée par toute république à la République française. En conséquence de quoi, sans autre examen, la diplomatie française devra se mettre en travers de la restauration monarchique.
C'est avec un tel parti-pns qu une nouvelle école dirigeante pratiquant la politique expérimentale et se fondant sur l'intérêt français, se devra de rompre impitoyablement. Dans le cas envîsagé une question préjudicielle se pose. Où est, après étudeattentive et minutieuse, l'intérêt de la France j Lui seul doit être interrogé et fournir la réponse. Il est aussi absurde de favoriser au dehors les monarchies plutôt que les républiques et les républiques plutôt que les monarchies sans faire entrer en ligne de compte nos intérêts politiques, financiers, industriels et commerciaux. Le jour où la classe dirigeante, en France, renvei"santdélibébérément le vieil adage, fera passer les Colonies avant les principes, il nous sera permis de
"■ " ' " ■ coN'CLusioN ■ '■ ■ ' "^ ' 329
•saluer, en toute vérité, laube des temps nouveaux.'
Echafauderons-nous tout un avenir de sécurité sur l'amitié et la gratitude escomptées des Etats secondaires que la France a tant contribué, pour sa part, à faire surgir du néant. Victimes d'un incurable sentimentalisme, qui survit à tant et d'anciennes déceptions, nos dirigeants comptent-ils prendre leur point d'appui sur toutes ces nouvelles communautés, incertaines et débiles, véritable poussière de nation. Il n'est peut-être pas, pour la France, d'erreur plus menaçante que celle-là et dont les candidats à la succession de notre école dirigeante ne doivent prendre plus résolument le contre-pied. Il n'y a pas de reconnaissance en politique extérieure. Nous sommes payés, ou plutôt nous avons payé, pour le savoir. D'autre part, on ne s'appuie que sur ce qui est fort. Toutes ces instabibtés et toutes ces faiblesses se déroberont au premier choc. Nous ne sommes rien moins que sûrs de les retenir dans notre sphère d'attraction. En elles 1 intérêt français ne rencontre aucune garantie, aucune sûreté. Nous ne prétendons pas, il s en faut, que la France, après avoir appelé à l'existence les nations mineures, se fasse un jeu de les froisser et de les brimer. Il sied, au contraire, à notre pays de cultiver leur sympathies et de retenir leur clientèle.
Mais, à aucun moment et sous aucun prétexte, au sein des heurts, conflits, désordres et remembrements que la balkanisation universelle doit inévitablement engendrer, l'intérêt français ne devra seulement être mis en balance avec les requêtes de nos pupilles et les prétentions de nos clientes. De droit et de fondation, notre intérêt devra leur être préféré.
Il ne suffira pas à la nouvelle école dirigeante de proclamer que l'intérêt de la France sera son seul guide.
La difficulté sera surtout de dégager cet intérêt avec un caractère absolu d évidence. Etude longue et pénible à laquelle il faut assigner comme indispen.sable préface un inventaire minutieux, un recensement sévère de notre fortune, de nos moyens d'action, hypothèques et possessions sur tous les points du globe, bilan à établir comme celui d'une maison de commerce bien gérée.
De quels capitaux, de quelles ressources de natalité disposons-nous ? Voilà ce que nous aurons à nous demander désormais et non comme autrefois quelles ambitions avons-nous à contenter, quels rêves à réaliser, quelles vanités à satisfaire, quels mouvements du cœur à suivre ?
Et selon les résultats accusés par l'impitoyable arithmétique, la nouvelle école din-
géante ne devra pas éprouver la moindre hésitation, quelques déchirements mtimes qu'elle en puisse ressentir, à se retirer des entreprises qui ne paient pas et des endroits du monde où nous n'avons pas nécessairement affaire.
Nous avons un mandat en Cilicie. Une légende, séduisante et chantante, douce à nos oreilles françaises nous appelle sur les rivages syriens. Fort bien. Mais quelles dépenses en hommes et en argent s'ensuivront ? Quels bénéfices nous procurera l'aventure ? Si les profits, en vertu d'une estimation rigoureuse ne couvrent pas, et très au-delà, les pertes, pas de doute sur le parti à prendre. C'est la retraite qui s'impose. Il est navrant d avoir à penser, dans notre situation financière actuelle, qu'il faille engager pour asseoir temporairement notre domination en Syrie, une somme annuelle de douze cents millions, dont la récupération appartient au domaine des hypothèses et qui, appliquée immédiatement à la mise en valeur de l'Afrique occidentale française, alimenterait, sans aléa et à brève échéance, la métropole en matières grasses, produits alimentaires, produits industriels et, dans une certaine mesure, en produits miniers. Une nouvelle école dirigeante étayée à cette conception prosaïque mais salutaire de l'intérêt national aurait envers la France le couraçe de la décision.
Elle porterait sur notre vraie situation dans le monde un coup d'œil clair et direct que cesserait d'altérer l'interposition d'un prisme d'illusions dangereuses. Elles s'apercevrait que cette situation diffère sensiblement de ce que notre vieille et parfois naïve école dirigeante la croit être. En imagination la France officielle se voit assise sur un trône étincelant. environnée d'innombrables sympathies et admirations, qu'elle se croit obligée de payer de retour, avec le sang et l'argent de la nation. La réalité est loin de correspondre à ce décor de féerie.
Un peu de misanthropie irait bien à la nouvelle école dirigeante. Nous la verrions sans déplaisir adopter la saine et robuste devise d'Alceste : L'ami du genre humain nest pas du tout mon fait.
Elle s'en trouverait mieux que de tenir en diplomatie, comme l'école dirigeante actuelle, l'emploi de Célimène, qui, au dernier acte, hnit par demeurer seule. La politique de grande coquette qui a été nôtre à Versailles nous a trop peu réussi pour que nous nous y tenions.
Une période de recueillement, une cure de méditation, la répudiation de l'impérialisme conquérant et idéologique. C'est en y conviant la France au nom de son intérêt bien compris, qu'une nouvelle école dirigeante s'attirera
l'acquiescement et la confiance du pays, que petit à petit elle modifiera, absorbera, conquerra la classe dirigeante actuelle et qu'elle mettra un terme au règne de l'idéologie et de la chimère.