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LA TROISIEME REPUBLIQUE AU DEHORS

Un examen, même sommaire et cursif de la politique extérieure du régime jusqu'en son aboutissant, la guerre de 1914, et son couronnement, les Traités de 1919, présente toute la valeur d'une contre-épreuve, en quelque sorte mathématique.

Si nous avons déterminé, avec exactitude, la formation de l'école dirigeante et observé, avec précision, l'évolution des institutions françaises, la guerre et la paix doivent corroborer et confirmer les résultats que nous avons trouvés.

La victoire militaire nous est donnée par la ténacité et la vaillance correspondant au fonds terrien de la race et par cette partie,

saine et solide, de nos institutions qui procède de l'évolution naturelle.

Nos échecs diplomatiques nous sont donnés par trois facteurs principaux : l'illusion et la chimère dans les conceptions générales, l'influence de nos vieilles traditions de grandeur et de primauté dégénérées et déviées, la discontinuité et la faiblesse dans l'exécution.

Si les événements et les faits envisagés dans leur simplicité schématique, dépouillés de tous artifices littéraires et déclamatoires, ne contredisent pas ces données, c'est par-là que notre démonstration vaudra, si elle vaut quelque chose.

Le grand dessein qui domine de toute sa hauteur l'histoire diplomatique de la troisième république, c'est l'alliance russe. Ses commencements se placent en 1890 en manière de succession à la crise boulangiste où achève de disparaître l'idée de la revanche.

L alliance russe en soi échappe à toute critique. Elle avait d'ailleurs, à de fréquentes reprises, dans le passé, flotté dans la région indécise des désirs et des velléités, sans avoir pris jamais corps.

Quelles fins poursuivait notre école dirigeante en recherchant et en acceptant une alliance avec la Russie ? Cela seul est à prendre en considération. Longtemps la foule des Français s'y est trompée. Longtemps elle a

supposé dans la candeur de ses élans et de ses enthousiasmes moscovites, au profit de 1 alliance franco-russe, un dynamisme, une volonté de puissance, bien étrangère aux intentions des deux contractants. L'imagination des peuples s'emportait sur les ailes d une grande espérance cependant que les dirigeants n avaient garde de perdre terre. Il s'agissait d'une alliance au repos et de tout repos, qui n'avait d'autre fin, de notre côté surtout, que la tranquillité et la béatitude assurées par le contre poids.

Les yeux des Français ne furent dessillés qu'en 1897 lorsque le tzar s'avisa subitement de déclarer la paix au monde convoqué à la Haye et de manifester de la façon la moins équivoque que l'alliance se fondait sur la permanence de l'intangible traité de Francfort.

Il y eut dans l'opinion française de la désillusion et de l'amertume du fait de cette découverte. C'est à cette date fatidique que devient évident pour les esprits tant soit peu capables de réflexion, le parti, pris par notre école dirigeante, de demander uniquement aux combinaisons de politique extérieure un long avenir d'insouciance et d'incurie au dehors, qui permit au parti dominant de s'absorber dans la jouissance du pouvoir et les réalisations radicales socialistes de politique intérieure. Au commencement du siècle, l'alliance russe n a-

vait même plus qu'une valeur électorale puisqu'en 1901 il fût mterdit à l'autocrate de toutes les Russies de se montrer à Pans, coupable de voter pour les candidats de 1 opposition. L'alliance semblait n être estimée et appréciée que pour l'auréole de prestige et de respectabilité qu'elle procurait au régime. Et, si les capitaux français affluèrent en Russie il est permis de dire qu'à aucun moment il n y eut réelle interpénétration des deux pays m véritables communautés de vues et de plans entre les deux gouvernements. On ne découvre dans cette alliance qui a duré un quart de siècle, aucun système arrêté, aucun programme à longue échéance, aucune pensée directrice. On n'y relève que de vaines preuves de condescendance et de bonne volonté mutuelles échangées au hasard des circonstances. Cette alliance n'était pas gouvernée. On ne le vit que trop bien, quand la Russie s'engagea dans cette funeste aventure de l'Extrême Orient d où elle ne rapporta, avec de cuisantes humiliations, d'inutiles sacrifices en hommes et en argent, que les germes de la révolution politique et sociale qui devait s'épanouir, dix ans plus tard, en bolchevisme. Le magistère de la France n'eut-il pas dû se mettre en travers d'une politique aussi folle ? Notre école dirigeante n'y songea pas un instant, bien qu elle fût plus solidaire de l'alliance russe dans la

mauvaise fortune qu'elle ne le soupçonna tout d'abord.

Mais il fallut bien s'apercevoir que le colosse russe dont la faiblesse venait de se révêler SI tragiquement, pesait d'un bien moindre poids qu'autrefois dans les affaires de l'Occident et du Monde. A 1 ombre du colosse, on ne pouvait plus, comme autrefois, se livrer en toute sécurité aux palmgénésies intérieures.

D'où cette conséquence qu'il fallait de deux choses l'une, ou pratiquer résolument une politique extérieure autonome, dont la conduite éminemment délicate, impliquait une attention toujours en éveil, sans cesse tournée vers le dehors et une subordination rigoureuse des affaires intérieures aux extérieures, ou contracter une alliance supplémentaire et confortative.

Les sentiments de l'école dirigeante l'inclinaient trop vers le second parti pour qu'elle pût même hésiter.

Et ce fût l'heure de la grande et décisive option.

Aux environs de 1900, le problème s'offrit à notre école dirigeante, consciemment ou inconsciemment, sous la forme d'un choix à faire entre les deux grands peuples, chefs de groupe en Europe et en posture d'aspirer à la prépotence, afin d'entrer dans la clientèle de 1 un ou de l'autre et, par ce moyen, de goûter

SOUS son égide, les joies de la pleine sécurité.

Le malheur a été seulement que l'école dirigeante française, si sûre en pensée du présent et de l'avenir, fût soumise de par le régime des clans et des coteries, à d'incessantes mutations de bénéficiaires au pouvoir.

Se succédant dans les ministères avec une rapidité vertigineuse, les chefs de l'école étaient fort empêchés de lier leurs desseins de politique extérieure et d'apporter à leur exécution cette '< suite enragée « dont parlait Saint-Simon.

Il s agissait en somme d'opter entre le patronage allemand et le patronage anglais. L'un et l'autre présentaient des avantages et des inconvénients à évaluer et à peser avec minutie.

C'eut été répétons-le, une question à débattre si mieux n eut valu ne pas opter du tout, selon cette idée traditionnelle que rien ne pouvait être plus dommageable à la France que devenir le marin de l'Allemagne contre l'Angleterre ou le sergent de l'Angleterre contre l'Allemagne. D'avance cette question était tranchée par notre école dirigeante. Elle devait fatalement opter, trop absorbée par la politique intérieure pour se consacrer aux laborieux soucis d'une pohtique dont il eut fallu assumer la direction exclusive, l'entière responsabilité. L on opta, mais, les jeux du rotativisme ministériel et du hasard firent

que 1 on opta deux fois. II y a vmgt-cinq ans un ministre se trouva qui nous engagea dans les voies du rapprochement franco-allemand. Mais bien avant que ce parti eut porté ses fruits et ses conséquences, le ministre responsable avait été rejeté du pouvoir et remplacé par un autre ministre qui, voulant la même fin, ne voulait pas les mêmes moyens. Ce dernier en tenait pour le rapprochement anglo-français et donna à notre politique extérieure un nouvel et hardi coup de barre. La somme de nos principaux différends avec la Grande Bretagne fût à peu près liquidée. Cette politique en partie double se jalonne par deux noms et deux dates, Fachoda 1898 et Agadir 1911. Si l'option par elle même était pleine de difficultés et d'aléas, que dira-t-on d options successives et intermittentes, dont on n'a jamais été sûr qu'elles fussent, de la part des chefs de l'école dirigeante sincèrement et définitivement acceptées, car au cœur de plusieurs d'entre eux et non des moindres, un regret du rapprochement allemand non réalisé, est toujours resté même dans le plus vif de nos relations cordiales avec r.'\ngleterre. Et quand on ramène les faits à leur simplicité toute nue et toute crue on reste moins surpris de ce que nos accords internationaux ont montré, quand les circonstances en ont provoqué la publicité, dîna-

chevé, de vague, d incertain et d'irrésolu.

Faut-il rappeler la stupeur qui s'empara du public français lorsque dans les premiers jours du mois d'août 1914 furent livrés à la publicité, dans leur teneur intégrale, les documents relatifs à 1 entente cordiale ? Rien qui ressemblât moins que ces documents à un pacte substantiel et précis. Nous n'avions de la part de la Grande Bretagne que des demi-promesses pleines de réticences et d'échappatoires dont, notre partenaire s était réservé de subordonner l'exécution à des circonstances dont il serait le souverain appréciateur.

Ce qui faisait illusion au pays en cette affaire c est que notre diplomatie continuait à se revêtir, en bien des circonstances, d'un appareil de fermeté et d'audace, tout au moins verbal, et que de temps à autre, elle se risquait à des initiatives fragmentaires, mais qui ne laissaient pas que d'apparaître aventureuses.

Et c'est à cet endroit qu'intervient un phénomène dont il importe de préciser l'origine.

Bien que l'école dirigeante se flatte d avoir rompu avec l'ensemble du passé français et de ses traditions, bien qu'elle se targue de ne dater que de la révolution française, tout ce qui précède ayant été annulé et infirmé, bien qu'elle se figure avoir procédé, en haut d'une page blanche, par voie de recommencement sur nouveaux frais, elle n a pu se

soustraire à l'emprise du passé même en politique extérieure. Et comment Faurait-elle pu ?

Sufflt-il de nier les forces d'hérédité et d'atavisme pour les supprimer ?

Pour la troisième fois nous invitons nos lecteurs à prendre garde que notre pays continue à être régi par deux constitutions, antinomiques et contradictoires, celle de 1875 qui a consacré la forme parlementaire et républicaine des institutions et celle de l'An VIII qui a organisé, ou plutôt réorganisé, d'après l'Ancien Régime, notre constitution administrative.

L'Administration, les Bureaux, du nom qu'on lui donne plus volontiers dans le langage courant, ont une tradition qui remonte plus avant dans le passé qu'on ne serait tenté de le croire et qui les relie directement à Richelieu et à Louis XIV. Malgré la dégénération de 1 institution, sous l'effort des politiciens, les Bureaux n'en représentent pas moins, dans la mobilité croissante des hommes et des choses en France, un élément d ordre, de fixité, de stabilité, d'automatisme et de routine parfois.

Ils font à notre organisme gouvernemental comme une armature et un soutènement.

Leur influence se perpétue d'autant mieux que le rapide passage des politiciens aux affaires ne perm.et pas à ceux-ci d'en acquérir

I expérience et les oblige, daPxS leur inévitable Ignorance, à s en remettre aux Bureaux du soin d'instruire les questions. Or la façon d'instruire une question force et dicte, dans la plupart des cas, la décision.

Quelque ténu et affaibli que soit le fil qui réunit les Bureaux des Affaires extérieures à Richelieu, en passant par Choiseul, Vergennes, Talleyrand, il n'en reste pas moins que ces Bureaux sont toujours dominés par l'idée traditionnelle à savoir que la France, peuple chef, a un droit de regard, de contrôle et d'intervention dans toutes lés affaires et qu il ne se doit accomplir dans aucune partie du monde, rien qu'elle n'ait connu, examiné, approuvé. Si atténuée, si anémiée qu'elle soit, cette tradition subsiste dans les bureaux en ce qu elle a d'essentiel.

Et c'est elle qui inspire les actes, dicte le langage que les Bureaux suggèrent au ministre responsable, tant que celui-ci est obligé de s en reposer sur eux du som de suppléer à son incompétence. C'est ainsi que, très réservée, très hésitante en fait, de par les tendances de l'école dirigeante, notre politique extérieure éprouve des sursauts de fierté, se distingue par de nombreuses inconséquences, quelquefois heureuses, et se recouvre en toute occurence, d un vernis de glonosité et de théâtralité, reflet crépus-

culaire du passé, ressouvenir conservé et maintenu tant bien que mal par les Bureaux du temps ou la France imposait des lois à l'Europe et au Monde. Notre politique extérieure se trouve ainsi tiraillée entre deux tendances contradictoires. Elle est la proie d'une perpétuelle oscillation et perplexité. Elle va, sans régulateur, du Don Quichottisme à l'Insignifiance.

L'option officielle se porta donc sur 1 Angleterre avec cette particularité, très importante à noter encore qu'au fond du cœur, la partie avancée de notre école dirigeante, c'est-à-dire la plus active et la plus remuante, incarnée dans ses deux chefs : Caillaux et Jaurès, gardait le désir mal éteint et 1 espoir secret d'en revenir à l'accord franco-allemand.

Il échut à un personnage consulaire, M. Delcassé, de réaliser cette option. Il eut pour cette vaste entreprise, par une fortune aussi heureuse que rare, sept ans d un pouvoir et d'un crédit presque illimités.

Il conçut le projet d'un circuit d'alliances et d'ententes qui passant par Pétrograd, Londres et Rome bouclait autour de 1 Empire Allemand et de son brillant second, l'Empire Austro-Hongrois, une boucle destinée à les investir dans un périmètre de puissance et d'influence rétrécies. Du coup nous en revenions aux plus longs espoirs et aux plus vastes

pensers que la France eut nourris, aux plus belles heures de son hégémonie.

Nous n avons pas ici à retracer par le menu l'histoire de l'épisode delcassiste, caractérisé par une activité diplomatique ininterrompue que domine à de certains moments la grande figure du roi Edouard VII.

L'enregistrement du résultat final suffit à notre thèse.

La politique delcassiste est venue aboutir en 1905 à l'événement qui portera dans l'histoire le nom d'alerte de Tanger,

Nous y voyons la première tentative de l'Empire Allemand pour se donner de l'espace, rompre le cercle fatal d'investissement tracé autour de lui et éprouver la solidité de l'accord franco-anglais.

Mais ce que la postérité y verra surtout c est la manifestation la plus symptomatique de la discordance que nous venons de noter entre les tendances intimes de notre école dirigeante et 1 action diplomatique soutenue et indépendante dont les visées sous-entendaient sans qu'elle s'en aperçut, l'appel éventuel aux sanctions de la force.

M. Delcassé fut immolé au repos du régime dans des conditions humiliantes.

Son tort principal aura-t-il été de se vouer à l'accomplissement d'une tâche qui, après tout, ne manquait pas de grandeur et de

noblesse, et tendait à replacer la France dans son rôle traditionnel de peuple-chei ? Non, et nous discernons aujourd'hui clairement que sa faute aura consisté à méconnaître une nécessité élémentaire. La nécessité pour toute nation d'accorder et de conjuguer sa politique intérieure avec sa politique extérieure. Cependant que livré et abandonné à lui-même, M. Delcassé s'évertuait au Quai d'Orsay, à accomplir de grandes choses, la politique intérieure s'en allait à contre-sens de notre diplomatre. Elle tendait à la démagogie, à la pacifiâtne, à la diminution de nos forces militaires. Elle impliquait avec une logique inexorable, la démission absolue de la France au dehors. Le paradoxe douloureusement comique était d égaler les conceptions et les ambitions du régime à celles du Roi Soleil illuminant l'Europe, avec le Général André au poste de Louvois et Camille Pelletan assis au bureau de Colbert.

De la politique delcassiste, suivie distraitement, l'école dirigeante ne retenait que ce qui flattait son préjugé, c'est-à-dire l'infatigable négociation de traités d'arbitrage, mais elle n'avait m le goût ni le loisir d'en rechercher les conséquences. Il y a peu d'exemples dans l histoire, d'une pareille dissociation de 1 unité gouvernementale. Complètement isolé des autres pouvoirs publics, sans communication

avec la Présidence de la République, la Présidence du Conseil, les ministres de la défense nationale et les assemblées, dépourvu de tout contact avec l'opinion publique, le Quai d'Orsay s'est trouvé un jour en l'air, en tirailleur, soldat perdu d'une cause que personne n avait comprise m peut-être même connue.

La conférence d'Algésiras qui suivit l'alerte d Agadir fût un réel succès diplomatique. L Empire allemand ne put ou ne voulut pas aller jusqu'au bout de son effort. Et cela ne contribua pas peu à replonger l'école dirigeante dans une atm.osphère de sécurité et d indifférence.

Mais la situation créée par la politique delcassîste survivait à la disgrâce de son auteur. Il fallai»; ou la liquider, au prix de mille dangers et difficultés, ou s'apprêter à en subir les inévitables conséquences.

Une grande imprudence en diplomatie consistera toujours à sodfever toutes les questions à la fois ou du moins à en faire naître plus qu on n'a le pouvoir et le vouloir d'en résoudre.

Or, toutes les questions assoupies, la politique delcassîste les avait réveillées. Dans tous les nids à différends, à litiges elle avait porté l'émoi ; toutes les convoitises, toutes les ambitions, toutes les rivalités anciennes, elle les avait surexcitées : équilibre colonial, équi-

libre méditerranéen, équilibre oriental, équilibre balkanique. Sous prétexte de perfectionner ces arrangements instables et fragiles, dont la vieille diplomatie ne s'approchait qu'avec infiniment de prudence et de circonspection, elle les avait dérangés. En anticipant sur le processus des maturations naturelles, en allant au devant des affaires, en provoquant de nouveaux lotissements et remembrements du domaine musulman, elle multipliait les risques de conflit. Elle accumulait la matière inflammable dans tous les coins de l'Europe. Et il apparaît clairement en 1911 lors de la seconde tentative allemande en vue de rompre le faisceau des alliances contraires, que la moindre étincelle metlia le feu aux poudres. Nous avons, après Agadir, conservé la paix au prix d'une nouvelle abdication, mais déjà nous avions cessé de gouverner les événements Ils se déroulaient et s'enchaînaient avec une suite implacable.

Notre situation devenait tous les jours plus périlleuse, car nous étions avertis, dès cette époque, par l'allié russe, qu'il était tombé à l'impuissance de paraître à nos côtés dans un conflit né de la question marocaine ou congolaise. Toujours solidaire de lui comme la suite ne le devait que trop bien montrer, nous en étions réduits à admettre qu'il ne le fût plus de nous et devant ce risque terrible, notre

école dirigeante restait sans solution et même sans expédient.

En 1912 les Balkans faisaient explosion et deux ans après la guerre générale qu'on s'était tant flatté en France d'éviter, que notre école dirigeante ne voulait plus et qui avait cessé d'entrer dans ses prévisions, éclatait par une tragique ironie à propos d une question spécifiquement russe, où la France n avait aucun intérêt direct. L heure avait sonné de 1 effroyable boucherie.

L'histoire diplomatique, pendant et après la guerre, confirme-t-elle nos appréciations ?

En ne tablant que sur ce qui est connu et révélé, il sera facile de démontrer que l'école dirigeante, dominée par les vues abstraites et métaphysiques, marchant vers des horizons de rêve et de chimère, desservie par l'instabilité de son personnel et l'acuité de ses dissensions intestines, incapable à la fois de suivre et de conduire ses bureaux et ses agents, a manqué l'utilisation complète de ses alliances. Et surtout que, pendant l'action elle a manqué à la mission qu'elle tenait de la nature des choses et de sa position géographique, la mission d'exercer la présidence de la coalition dont elle était l'âme et le centre et de prévenir ainsi un gaspillage de forces, une dispersion d'efforts, une diversité de buts de guerre, qui ont retenti longuement sur la marche et l'issue

des événements et compensé par 1 incoordination la supériorité de ressources.

On prétend que des fragments d'os suffisaient à Cuvier pour reconstituer une espèce animale disparue de la faune contemporaine. Si par hypothèse, nos annales diplomatiques devaient un jour dans la perte des documents et des textes, 1 oubli des événements, laisser l'historien ignorant de ce que nos dirigeants ont fait et omis de 1914 à 1919, il suppléerait aisément à cette lacune au moyen d'une simple induction pourvu qu'il eut retrouvé deux papiers capitaux et essentiels :

Le pacte de Londres en date du 5 septembre 1914 et le mémorandum adressé par les puissances de l'Entente au Président Wilson, qui les interrogeait sur leurs buts de guerre. Tout y est : A posteriori 1 infirmité sociologique de notre école dirigeante et a priori les Traités de 1919 dans leur esprit, leurs grandes lignes et leurs conséquences.

Ce pacte de Londres, en vertu duquel l'Angleterre, la France et la Russie s'engageaient à ne pas conclure de paix séparée apparut comme une manière de chef-d'œuvre, une assurance contre les pires éventualités dont les jugements superficiels de 1 opinion publique et parlementaire firent paraître une grande joie. N'était-ce pas la récompense du

merveilleux retour ofïensif qui s'achevait en victoire sur la Marne ?

Dans la réalité, par l'opération d'une loi historique, vieille comme la situation insulaire et la suprématie maritime, économique et financière de l'Angleterre, l'acte de Londres conférait à celle-ci sans conteste, la direction supérieure de la coalition. Il n'y avait de changé dans la situation consacrée par cet instrument diplomatique et succédant à des précédents si nombreux et si instructifs, que la position particulière de la France qui, après avoir été, dans le passé, la cause des coalitions continentales, à présidence anglaise, y entrait cette fois comme membre participant et subordonné.

Il fallait avoir pleine conscience et intelligence de ce changement. Il fallait entrer résolument dans ce nouveau rôle. Mais à cet endroit intervint le facteur que nous avons dénoncé plus haut : le ressouvenir des temps abrogés ou nous étions la Grande Nation assez riche pour payer sa gloire, assez forte pour négliger des stipulations positives qui allaient de soi. La Grande Bretagne fût très étonnée que la France en se liant et en se subordonnant ainsi ne réservât pas avant de signer ses intérêts particuliers et s'abstint d'exiger le traditionnel traité de subsides que la politique anglaise était dans l'usage immémorial de consentir

aux gendarmes qu'elle employait sur le continent. Mais il n'appartenait pas à l'Angleterre d'aller au-devant de requêtes que ses habitudes de positivité lui eussent fait estimer alors infiniment légitimes et naturelles et auxquelles elle n'eut pas manqué de satisfaire presque sans discussion.

Quelques mois plus tard la diplomatie italienne qui ne se paie pas uniquement de littérature mégalomane, n'éprouva pas de fausse honte à pratiquer le système du donnant donnant. Elle n'accorda son adhésion au pacte de Londres le 25 avril 1915 qu'au lendemain du traité qui lui garantissait ses bénéfices de guerre et ses profits de victoire.

L'Italie et c'est à son honneur, ignore ces désintéressements sottement chevaleresques qui nous ont coûté si cher.

Non moins topique et significatif aura été le mémorandum du 10 janvier 1917. Par lui nous acceptions que le but suprême poursuivi par l'Entente et par nous, fût une réorganisation de l'Europe, obtenue en grande partie aux dépens de l'Autriche qui devait être amputée de la plupart de ses provmces slaves et latines. En d'autres termes la France souscrivait sans conditions à cette énormité que le résultat de ses souffrances et de ses sacrifices, niant et contredisant son intérêt le plus direct et le plus certain, fût le maintien de

l'unité allemande et la balkanisatlon de l'Europe centrale.

En vérité pour s'expliquer les Traités de 1919 qu'auront besoin les historiens d'en savoir davantage ?

Certes, la discontinuité a engendré pendant la guerre, dans la conduite de nos affaires étrangères, les mêmes et funestes effets que de 1875 à 1914. Les titulaires du portefeuille des Relations extérieures se sont succédé au Quai d'Orsay, les hostilités durant, avec la même rapidité qu'au sein de la paix la plus profonde. Mais eussions-nous possédé dans nos institutions l'organe de la suite et de la conséquence, que les négociations de Pans, virtuellement acquises en 1914 et en 1917, n'eussent pas tourné autrement.

Le pacte du 5 septembre 1914 et le mémorandum du 10 janvier 1917 donneront à la postérité la clef de tous les arcanes.

Ils lui apprendront comment et pourquoi, loin de tendre à rétrécir l'aire du conflit et à détacher de l'Empire allemand ses alliés, nous n'avons eu d'autres pensée que de faire entrer toujours plus de belligérants en scène et par là, amplifier, en les compliquant les problèmes du lendemam.

Comment et pourquoi l'incontestable intendance de la chose militaire que nous valaient la science de nos chefs, l'expérience de nos

cadres et la valeur de nos troupes ne s est pas doublée de la présidence diplomatique.

Coinnient et pourquoi nous avons laissé passer les fréquentes occasions de réparer la faute initiale et de négocier avec nos alliés, aux heures critiques où notre suprématie naturelle reprenait le dessus, la reconnaissance des intérêts spéciaux que la Conférence de la Paix a écartés ou éludés : frontières de 1814, neutralisation de la Rhénanie, éviction de la puissance prussienne boutée hors de l'Allemagne, privilège de nos provinces dévastées fondé sur leur caractère de commun champ de bataille.

Comment et pourquoi nous avons opposé une fin de non recevoir au Grand Duché de Luxembourg, autre Alsace Lorraine pour la fidélité, qui, par l'intermédiaire autorisé de sa nombreuse colonie parisienne, nous offrait, en toute affectueuse sympathie, au point vital de la question franco-germanique le gage d une sécurité plus complète et les moyens d exercer sur la Basse Allemagne notre ascendant intellectuel et moral.

Comment et pourquoi l'occupation provisoire de la vallée de la Sarre, ancienne appartenance française, dépendance naturelle de l'Alsace Lorraine, met la France dans quinze ans, à la merci d'un plébiscite plus ou moins

truqué ou d un incident susceptible de dégénérer en conflit armé.

Comment et pourquoi nous nous sommes laissé emprisonner dans les cornes d'un dilemme redoutable qui nous met en nécessité quotidienne de choisir entre 1 abandon progressif de nos créances sur l'Allemagne et la rupture avec nos alliés à la momdre tentative de manœuvre indépendante.

Comment et pourquoi lorsque le Président Wilson imposait de substituer à la Société de fait, SI fraternelle et si solidaire, à base financière et économique que la guerre avait déterminée entre puissances alliées et associées, une conception chimérique et dangereuse, qui menace de se retourner contre nous après s'être retournée d'une façon presque burlesque contre son auteur, nous sommes demeurés sans la force d'une objection et d'une contremanœuvre.

Comment et pourquoi les fruits de la victoire ont été si amers pour la France et inexaucés les vœux traditionnels du patriotisme français.

Par ses abdications de 1914 et 1917 la France s'était à l'avance désarmée diplomatiquement.

Elle donnait une adhésion anticipée et désastreuse à une paix fondée sur deux hypothèse* aventureuses :

1 " Qu un millenium déniocratico-socialiste devait fatalement succéder à la guerre ; que les peuples sont, de fondation, pacifiques et ne partagent pas les passions impérialistes de leurs gouvernements.

2^ Que l'application du principe des nationalités se suffisait à elle-même pour rétablir dans l'Europe la concorde et 1 harmonie et que, notamment, la puissance autrichienne était une création artificielle dont la destruction éliminerait à tout jamais de l'Occident les causes de conflit et de désordre.

La Paix de Versailles, en ce qu'elle nous lèse et nous désoblige procède d'une idée fausse. Elle fourmille de méprises et d'erreurs. Il est plaisant en vérité, qu'on songe à s'en étonner et à s en afRiger après coup, à faire pc.Lcr le poids de nos déceptions à tel personnage consulaire plutôt qu'à tel autre. C'est en 1914 et en 1917 qu'il fallait élever, avant qu il fût trop tard, une vigoureuse protestation. Or, combien avons-nous été parmi les publicistes français à protester. Le dénombrement ne serait pas long. Ce sont les propres directives de notre école dirigeante que la Conférence de la Paix a suivies, et si, aujourd hui, nous ressentons avec douleur le mal qu'elle a causé à nos intérêts supérieurs, si nous apercevons la précarité de l'œuvre accomplie à Versailles et dans sa banlieue, si de jour en jour nous per-

dons davantage l'illusion d'avoir fermé à jamais le Temple de Janus, n'est-il pas logique, d une logique irrésistible, de faire remonter l'origme de nos malheurs aux deux documents dans lesquels s'est exprimée, avec tant de force, l'erreur matricielle que nous avons essayé d'explorer et de définir.

Dès sa première réunion, l'assemblée générale de la société des Nations, convoquée à Genève par les soins de M. Wilson, s est rendue processionnellement à la statue de Jean-Jacques Rousseau pour en fleurir le socle. Ce geste n'est-il pas d'un symbolisme admirable ? L'assemblée de Genève a pris soin elle-même que le monde ne se méprît pas sur sa loi et son prophète.

Quelle est la situation morale de la France en Europe et dans le Monde depuis la signature du Traité de Versailles ?

Sommes-nous environnés du cortège d'amitiés et de sympathies que nous nous flattons d avoir suscitées ? Si nous écartons les phraséologies de clause et de convention, nous serons vite conduits du doute à la négative.

Nous avons servi à la Conférence de la Paix trop de dieux contradictoires pour qu il n'en soit resté à notre égard, dans l'âme des peuples des impressions singulièrement indécises et flottantes.

Avons-nous été les chevaliers de l'idéologie

wilsonienne contre l'impérialisme britannique et les sous-impérialismes marchant dans le sillage de celui-ci ; avons-nous paru en champions de l'impérialisme contre les conceptions pacifistes ?

Ni l'un, ni l'autre, ou plutôt l'un et l'autre ! Trop tiraillés étions-nous entre les réflexes de nos grandes traditions nationales et l'impératif catégorique rousseauiste pour nous fixer à un pôle. Qu'est-il résulté de cette attitude ambiguë et équivoque ? C'est qu'après nous être montré en fait d un désintéressement absurde, finalement, pour avoir consenti à ramasser quelques minces reliefs de la desserte britannique, nous avons assumé toute l'impopularité et la responsabilité d'une curée gigantesque.

La France a joué le rôle ingrat de *< chandelier », naïf complice d'une opération où il emboursera les coups pour un maigre profit. Nous nous sommes sacrifiés sur l'autel du pacifisme wilsonien cependant que nous restons convaincus d avidité conquérante pour un lambeau d'Afrique reçu sur les dépouilles allemandes et pour une assignation sur les laissés pour compte de la politique anglaise en Asie Mineure.

D'autre part il ne saurait être contesté après une expérience de deux ans que les Traités de 1919 ne nous laissent aucune marée

d action indépendante pour nous assurer des réparations d'ailleurs imprécises qu'ils nous concèdent. Nous recevrons ce qu'il aura paru bon au consortium, dont nous faisons partie, que nous recevions, au vu et à l'apprécié des circonstances.

Aucune porte propice d évasion et de sortie que nous puissions nous ménager dans un instrument diplomatique où il n'est prévu de procédure que rigoureusement collective et internationale. Nous sommes placés sous la dépendance absolue de nos alliés. Tout mouvement d'humeur, tout soubresaut d émancipation entraîne fatalement des représailles.

Où nous conduit le développement logique de cette situation ? On a le regret de constater qu'il nous achemine sur une pente bientôt déclive à des arrangements directs avec l'Empire allemand pour la sûreté de notre créance amoindrie. .Arrangements, ajoutons-le, où la coaction ne jouerait pas le rôle prépondérant et où pourraient intervenir au besoin les facteurs d échange et de persuasion qui ne nous font pas défaut. Ne serait-ce pas 1 une des plus grandes ironies de cette paix qu un excès d'anglophilie manifesté par le chef de la délégation française entraînât pareille conséquence.

Plus nous irons et plus nous serons condamnés à enfermer toutes nos préoccupations et tous nos soucis dans cette entreprise de réaliser

par nos propres forces, avec le moins de déchet possible, la partie substantielle du Traité de Versailles.

C'est dire assez que pour un long avenir, la nécessité se précise pour la France de borner ses vues aux horizons les plus immédiats et de vaquer à sa restauration financière et économique dans le recueillement et la tranquillité.Toute mégalomanie, qu'elle nous vienne soit de nos souvenirs historiques, soit de nos chimères rousseauistes, nous est à péril et à dommage. Nous avions avant la guerre plus de domaines coloniaux que nous n en pouvions mettre en valeur. Nos pertes en hommes et en capitaux, la faiblesse de notre natalité, le ralentissement de notre activité économique, nous commandent de limiter étroitement le champ de nos acquisitions et de nos interventions.

Comment la Syrie et la Cilicie trouveraientelles grâce à nos yeux quand chez la Mère- Patrie tant de tâches de toute première urgence réclament en vain leur ouvrier ?

Que ceux qui ont refait le cadastre du monde avec tant de téméraire audace montent la garde autour de leur nouveau domaine.

La France, elle, a besoin de se refaire. Elle ne peut pratiquer, pendant cette période de reconstruction, d'autre politique que celle fondée sur la réalité et l'expérience, la poli-

tique modeste et prudente de ses fautes et de ses erreurs passées, de ses forces économiques et démographiques restantes.

Nous avons à proscrire résolument de notre programme extérieur tout ce qui est de surérogation et de luxe, tout ce qui n'importe pas à nos intérêts vitaux et directs. Il ne nous reste pour les aventures sentimentales et pour le service d'autrui, m hommes, ni argent, ni possibilités. Hors de son domaine, d'ailleurs enviable, la France, de longtemps, n'aura rien de bon à faire ni d'utile à tenter. Il n'y a de salut pour nous que dans un égoïsme sain et rigoureux, en réaction contre la politique de songe et de folie qui a voué notre pays au rôle ingrat et dérisoire de Rédempteur prêt à se dévouer pour le triomphe de la démocratie universelle et la propagation du Contrat Social.

Affirmation qui procède non de découragement et de pessimisme mais d une appréciation exacte des faits et qui, d'ailleurs, loin de fermer l'avenir aux ambitions légitimes de la France lui promet au sortir de sa période de restauration, quand elle apparaîtra au sein de l'Occident subverti et décraqué, revêtue de sa cuirasse de vérité et de sagesse, un regain de gloire, de puissance et d'ascendant.

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