LA GRANDE DECEPTION
A la suite de l'armistice, dont les conditions, quoique incomplètes semblaient encore nous permettre d'obtenir dans la paix toutes les satisfactions légitimes, la France n'a signé que de mauvais traités.
Qu'il s'agisse du Traité fondamental de Versailles, ou des traités annexes de Sèvres ou même de Saint-Germain, il semble qu'une disproportion, faite d'injustice, éclate entre la part accordée à la France, les victoires prestigieuses qu elle a remportées et les sacrifices qu'elle a consentis.
Il est bien remarquable que le sentiment public en France ne s'y soit pas un instant
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mépris. La déception n a pas succédé graduellement à l'illusion de la première heure. A peme dans le courant du mois de m.ai 1919 les premiers exemplaires du traité de Versailles ont-ils commencé à circuler que la lumière s'est faite dans tous les esprits. Les murs de Pans se couvraient de placards dénonçant dans cet acte diplomatique « une catastrophe nationale '. L'opinion se cristallisait aussitôt dans cette appréciation que les plus ingénieux plaidoyers n'ont pu entamer par la suite.
Un traité en 440 articles n est pas à 1 ordinaire un document de nature à se laisser arracher son secret sans une étude patiente et approfondie • Celui-ci dès ses premières lignes ne permettait aucun doute sui 1 esprit dont il procédait. Et dans une des visions rapides et intuitives où excelle ce grand peuple à l'esprit si prompt, le France comprit — ne l'avait-elle pas déjà deviné — ce qui venait de se passer à la Conférence de la Paix.
La France eut cette impression, douloureuse et confuse, que le vieux conflit germanogaulois n'avait été évoqué devant l'aréopage réuni à Pans qu'à titre d'épisode secondaire, perdu, noyé dans la masse d'autres affaires et qu'elle était pour ainsi dire mise hors de cour, dos à dos avec l'Empire Allemand. Impression sommaire, étrangère aux nuances
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et aux discriminations apeiçiies par le diplomate et le sociologue. L. opinion publique ne distingue pas, ne subtilise pas. Elle a parfois raison contre les raisons des hommes d'Etat.
E)ans cette guerre de .1914 le Français de France a retrouvé toute son antique vertu. Il a étonné le monde et déployé, plus qu'à aucune époque de son histoire les plus belles qualités militaires. !î a reculé les bornes de l'abnégation. La victoire a consacré ses sanglants sacrifices, mais une victoire remportée en participation, de compte à demi avec des associés mus par des mobiles étrangers au sien. Il a récupéré ses provinces perdues. Mais il les a payées d'un prix effroyable. En moins de cinq ans, la guerre a moissonné plus de victimes qu'elle n'en avait prélevées en un quart de siècle, sous la Révolution et sous l'Empire. La ruine et la dévastation de dix départements, les plus riches et les plus prospères, ont été la dure rançon d une récupération qu'il nous faut bien proclamer incomplète, puisque le Traité de Versailles n'a même pas rendu à la France ses frontières de 1814, les frontières de la défaite..
La mauvaise paix, la paix de 1919 n'a pas apporté en elle les compensations et les satisfactions légitimes que la France était en droit d'espérer. C'est une paix que la <' part du lion '» a marquée de son signe et où s est révélée
notre posture de pays assisté, membre d'une association où nous occupons un rôle inférieur et subordonné. La primauté de notre ascendant mihtaire, la supériorité de nos sacrifices de sang et d'or, le caractère sacré de nos intérêts n'ont pu se faire reconnaître que par de platoniques hommages non appuyés de concessions suffisamment substantielles.
Cette guerre dont nous avons porté presque tout le poids a abouti, pour nous, à une victoire douloureuse où les profits balancent mal les pertes. Nous pourrions nous en consoler SI nous avions en cette affaire subi, comme autrui, la loi d'airain formulée par Norman Angell, à savoir que la guerre, même victorieuse ne paie jamais ce qu elle coûte. Mais d'autres que nous en ont retiré d imm.enses bénéfices.
Est-il besoin d énumérer tous les inipérialismes que cette guerre a comblés ? Les Etats-Unis d'Amérique confirmés dans leur maîtrise du Nouveau-Continent et promus à un rôle planétaire s'il leur convient de le jouer ; lEmpire britannique élargi jusqu aux plus extrêmes limites que la plus folle ambition eut pu seulement concevoir ; le Japon devenu patron tuteur et promoteur du monde asiatique ; la jeune Italie dépassant le cadre de son ri^or-^imenio et en passe d'aborder l'ère du pnmaio, soixante ans après le début
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de lentrepnse ; le pan-he!lénisme, cent ans après Navarin, faisant de son rêve une réalité étonnante ; !a Roumanie élevée à la hauteur d'une grande nation ; la Serbie, victorieuse de 1 ancienne puissance autrichienne, accédant à l'Adriatique et se faisant l'héntière du pan-slavisme ; la Pologne relevée contre toute espérance de l'éternel arrêt de mort porté sur elle ; sans parler d'autres espoirs en voie de réalisation et d'autres germes en passe d'éclore.
Il n'est pas jusqu'à la Prusse qui, dans ! échec de son rêve de domination universelle, dans le naufrage de ses ambitions démesurées, n'ait sauvé l'essentiel de l'œuvre bismarckienne, confirmé la centralisation allemande établie à son profit et ne conserve l'espoir non chimérique de réunir autour d'elle à plus brève échéance qu'on ne pense tous les peuples de langue allemande y compris l'Autnche. Ne tombe-t-il pas sous le sens que cette guerre a fourni à d'autres qu'à la France de grandes compensations, soit immédiates, soit en devenir ?
Bien mieux, la guerre de 1914, si évidemment caractérisée, pour qui brise îa croûte des apparences, par l'essor triomphal des impénalismes anciens et nouveaux, semble avoir abouti à la condamnation d'un impérialisme français tenu en suspicion d'autant plus grande
qu il s'est moins manifesté. Les siîretcs élcmentaires que la France cherclie à prendre timidement sur le Rliin lui sont imputées à volonté de conquête et d'oppression. Tout mouvem.ent de politique indépendante de la part de la France est interprété dans le monde et même chez nos AJiiés, comme le déchainem.ent d'un m.ilitansme insatiable d'annexions, il s en est fallu de peu que notre pays ne fût accusé de rester seul à menacer la paix du monde.
Le contraste est d une ironie formidable entre le peu que nous avons reçu, le peu que nous désirons et ce qu oi! prête d ambition démesurée à l'exercice de notre droit légitime de réclamation.
A cette déconvenue, s en est ajoutée une autre aussi grave. Nous avons vu s évanouir la promesse d'alliance militaire substituée par les deux grands peuples anglo-saxons devenus nos tuteurs et nos protecteurs aux garanties de sécurités substantielles et tratraditionnelles à prendre sur le Rhin.
Enfin, et c'est pour la France la cause d irritation la plus pénible, le traité de Versailles ne semble pas l'avoir armée du pouvoir d en faire exécuter les clauses stipulées en sa faveur. Nos alliés ont réussi à nous placer sous une tutelle si étroite et si dure que nous devons prendre vis à vis d'eux posture de solliciteurs,
chaque fois que l'Allemagne se dérobe à ses engagements. Au lieu d'imposer à notre ennemie vaincue 1 exécution loyale du Traité nous en sommes réduits à quémander le concours et la bonne volonté de nos partenaires pour faire valoir les droits que nous tenons d un instrument diplomatique dont ils sont les signataires et les garants. Le Traité de Versailles cst-il le traité imposé à l'Allemagne battue par la France victorieuse ou le traité imposé à la France par ses propres alliés dont la victoire et la prépotence s'étayent aux sublimes sacrifices de la nation française ?
D où viennent nos déceptions ? Où prendre la cause de ces pénibles constatations qui nous affligent et nous déconcertent et qui pourraient un jour nous accabler si nous ne démêlions pas la vérité ?
Aux déconvenues de 1920 qui se lient et s enchaînent, par un lien d'étroite solidarité que nous voulons essayer de découvrir, aux déconvenues de 1815, il faut de toute nécessité qu'il y ait une cause capitcde sur laquelle nous n'avons pas le droit de nous tremper, sous peine de manquer l'œuvre de notre relèvement et de conduire la France de demain a de nouveaux mécomptes.
L insuccès, quand il se manifeste avec une telle continuité, démontre l'erreur politique, comme les perturbations de l'astre en sa course
démontrent la présence dans son voisinage d'une attraction encore invisible et ignorée.
Cet insuccès nous autorise, nous oblige même à examiner directement les méthodes de notre Ecole Dirigeante et à lui demander compte des fins qu'elle poursuit et des m.oyens qu'elle prend pour y parvenir.
Quand nous faisons ainsi porter, dans un raccourci synthétique, l'examen sur l'ensemble de notre histoire contemporaine, nous en venons irrésistiblement à mduire que la France ne peut pas ne pas avoir péché deux fois.
La première fois, dans la direction suprême des affaires de l'Europe, quand elle exerçait, en qualité de peuple chef, une suprématie incontestable.
Une seconde fois dans l'orientation qu'elle a donnée à sa propre politique envisagée isolément.
Au point de départ qui, en 1 espèce, se trouve être 1789, la France constitue le groupe européen le plus important par la niasse de sa population et par le génie de sa race.
Du point d'arrivée, que voyons-nous ?
Une France qui malgré 1 abondance de ses ressources et ses incomparables qualités a perdu sa force de multiplication, s est laissée distancer par presque tous les autres groupes européens dans la course à la natalité et qu!, autrefois centre d'attraction universelle décrit
aujourd'hui ses orbes dociles autour de son ancieii satellite devenu soleil.
Comment se refuser à reconnaître qu'entre ce point de départ et ce point d'arrivée il n'y ait uiie grave erreur de jugement. Comment n'en résuiterait-ii pas pour la France de demain l'urgence d apporter à l'exacte détermination de son erreur, tout ce qu'elle peut posséder de clairvoyante volonté de redressement et d'amendement.
A cet endroit, il nous faut bien, pour y voir clair, rapprocher de 1 ancien Régime les temps nouveaux séparés de lui par le formidable hiatus de la Révolution.
A la seule pensée d'un retour au passé, la France moderne se cabre violemment.
Elle parait invinciblement attachée à l'ordre social né de la Révolution. Elle en apprécie les bienfaits. Mais ne peui-on, sans encourir le reproche de réaction, inviter la France à se demander, sans colère et sans passion, si elle ne serait pas victime d une confusion regrettable opérée dans son esprit, entre l'état de choses qu'elle entend conserver et certains faux principes ayant prévalu à la fin du XVIIl'' siècle. Le tort de nos compatriotes ne serait-il pas d'avoir cru que son ordre social adhérait viscéralement à ces principes et qu en attaquant ceux-ci l'on compromettait la sécurité et la solidité de
celui-là. Ancrée dans cette conviction, la France s est toujours refusée à une révision des doctrines politiques sur le fond desquelles elle vit depuis plus de cent trente ans, sans songer qu'elle plaçait les erreurs originelles de sa politique, en vertu d'un fâcheux privilège, à l'abri de cet esprit critique dont elle est si remarquablement douée par ailleurs.
Etrangère à tout mysticisme et à tout partipris, la politique expérimentale ne saurait ouscnre à la conception presque enfantine de Quatre-vingt-neuf s accomplissant comm.e un brusque passage des ténèbres les plus opaques à la lumière la plus radieuse. Les faits envisagés objectivement, sans préjugés et sans passions parlent autrement. Quand nous jetons un regard sur 1 état politique et social particulier à l'Ancien Régime, nous sommes surtout blessés par son défaut de régularité symétrique. Il apparaît tout inconséquence au Français de 1^20. Des fautes évidentes et d'msignes désastres jalonnent son histoire.
On a instruit le procès de ses abus. Des périodes telles que la guerre de cent ans, les tumultes de la Réforme, les tristesses de la Ligue, les incohérences de la Fronde, les dernières années de Louîs XiV, les turpitudes de la Régence, les désordres de la cour sous
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Louis X\s la sénilité du gouvernement de Louis XVI semblent à bon droit dépasser tout ce qu'on peut imputer à reproche au Nouveau Régime, même en faisant preuve h l'égard de ce dernier de la plus grande sévérité. Quelle civilisation brillante et incomparable est la nôtre, quand nous la rapprochons de l'ancienne. Qui pourrait ou oserait en appeler des réquisitoires prononcés contre l'Ancien Régime par nos m.anuels d instruction civique ? 1 out essai de réhabilitation prend aisém.ent hgure de paradoxe outrancier. Quel rapprochemient établir entre notre ordre de Cîioses si bien aménagé, si somptueux, avec la condition de nos pères, abandonnés
à tant de fantaisie, d incertitude et d'arb/i-
t traire •
Et, pourtant, au sem de ce tumulte et de ce chaos apparents, la France n'avait cessé de croître en prestige, en influence au dehors, en étendue territoriale et en population. Sans doute il y a eu des hauts et des bas. mais îa hgne générale de la politique frariçaise, quelle qu'ait été la fréquence de ses dépressions et l'amplitude de ses oscillations, s est dirigée suivant une ascension constante et, à l'inventaire, les gains se sont trouvés toujours supérieurs aux pertes.
L .1 fait principal à reteinr, au bénéfice 6.2 l'Ancien Rcginîe, c'est l'innocuité des in-
fluences étrangères à son égard. Celles-cî pourtant se prodmsnent avec force et fréquence, favorisées surtout par les mariages royaux. Notre langue où l'on relève tant d'apports espagnols, italiens et anglais, témoigne burabondamment du phénomène. Mais il y eut toujours jusqu'au XVIII '^' siècle, jusqu'au banquier genevois Necker exclusivement, assimilation parfaite des éléments étrangers impuissants à corrompre l'âme nationale.
L'Ancien Régime poussait si loin cette immunité qu'il ne craignait pas d'employer à son service des étrangers, même dans les plus hautes fonctions de l'Etat. Mazariii est resté le type, presque incompréhensible pour nos contemporains, de 1 étranger, à peine dénationalisé, investi de la première place, dans les plus difficiles conjonctures extérieures et intéiieures.
Depuis cent trente ans, la France a connu des succès plus m.arqués et des victoires plus retentissantes que l'ancien Régime nen pourrait revendiquer à son actif. Elle a escaladé des cimes auxquelles elle n eut même pas osé ambitionner d'atteindre. Elle a ajouté à son histoire, sous tous les régimes qui se sont succédé depuis 1 789, des pages grandioses et subhnies. Sous la Révolution et sous l'Empire elle a débordé sur le Monde. Elle a porté en cent pays ses institutions, sa culture, ses
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doctrines, son code civil. E!le a brisé les trônes, émancipé les peuples, promené ses drapeaux victorieux dans le monde entier. Sur la terre des Pharaons le Sphynx a vu défiler les soldats de la République. Les trois couleurs ont fiotté sur Moscou, la cité sainte et inviolée de la mysténeuoe Russie. Pas un endroit du globe où la France ne soit pas apparue dans toute la splerideur de sa mission œcuménique. Mais au to.al quel est notre bilan ? La profondeur des chûtes s'est mesurée à îa hauteur des bonds. Nous n'avons en fin de compte à enregistrer eue des échecs politiques.
Cette comparaison nous icnd donc difficile de situer dans l'ancien régiTie la cause initiale et unique de nos m.alheurs.
D autres que nous n'ont pas éprouvé cette hésitation, Albert Sorel, par exemple, historien et sociologue éminent, dont les jugements font autorité et jouissent d'une grande réputation d'indépendance.
Parvenu après trente ans d'un immense labeur, au terme de son étude sur VEurope et la Réoolution Française, Albert Sorel prend congé ae ses lecteurs au moment où le rideau tombe sur les Traités de 1815. Il ne ccncluera pas sans évoquer, en des termes particulièrement émouvants, l'image ** du Français, t< notre père, pauvre diable glorieux et gêné-
^* reux de son âmt; et de sa personne, meurtri « en son corps, mfnmc, estropié, semant « sur les chemms les lambeaux de ses membres « rompus ; \olontaire pour défendre la patne, bouter les étrangers hors du royaume, '-< fonder pour les Français la République Fran- < çdise, porter aux peuples affamés de justice ' l'évangile nouveau ; puis soldat de vocation « ou de carrière, armé pour la splendeur de cette République, la splendeur de 1 Empne enfanté par elle, la suprématie bienfaisante de la France ; s exposant, s extéiiuant, se sacrifiant de sang et de souffle à poursuivre
« la chimère ancestrale • "
Chimère ancestrale • L expression joint la clarté à la beauté. Albert Sorel met donc au com.pte d'une aberration nationale, ancienne et invétérée, la profondeur de désillusion contenue dans le douloureux aooutissement de ce drame éclatant de gloire, quî se clôt sur une France amoindrie et diminuée, rejetée en deçà de ses limites légitimes, mise en quarantaine et en surveillance par l'Europe, pour prix d'héroïsm.es et de sacrifices tournés à son détriment.
Est-on fondé à écrire que le Fiançais de la Révolution et de l'Empire a rencontré cette atroce déconvenue à la poursuite de sa « chimère ancestrale » ?
La question se pcse d'autant plus invincible
que le pauvre Français de France était loin d'avou" épuisé dans les événements de 1815 la série de ses épreuves et de ses désillusions. il devait connaître dans sa descendance les révolutions politiques passées à l'état chronique, des guerres encore et toujours. Les ossements de ses enfants devaient Manchir en Crimée, dans les plaines de la Lonibardie, sur le chemin de Pékin, sous les chaudes latitudes du Mexique, au pied des murs de Rome. Une suprême humiliation devait lui venir d'un nouveau conflit qui laisserait la patrie amputée de deux provinces, la ferait tomiber en 1870-71 à une condition suhalternisée, en la condamnant au régime de l'inquiétude et de l'alerte, en lui faisant une nécessité de s'inféoder en second à un groupe de nations plus fortes. Et, pour couronner le tout, la soignée de 1914-19 qui n'a rien term.iné, rien résolu.
Qu est-ce donc que cette « chimère ancestrale >' qui aurait abusé nos pères et qui serait retombée £! lourdement sur eux, sur leurs enfants et leurs petits-enfants.
Nous avons recherché les éléments d une exacte définition dans l'œuvre clle-mêm.e d'Albert Sorei. Par chimère ancestrale, i! entend le dessein caressé par \c. politique française de conquérir les limites de César. ^< C'est une '* tradition des chancelleries royales, c'est '< un cnscî2riement des érudits, c est. une
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« suggestion des poètes, c est une amlrition « des chefs, rois, ministres, généraux, as- « semblées ou comités ; c'est un article d'in- « térêt pour les économistes, une raison « d'Etat pour les politiques, une utopie iia- « tionale pour le peuple et toute l'histoire
« y marche C'est le dessein classique des
" rois : la suprématie militaire, politique, <( juridique, intellectuelle du continent ' .
Frontières naturelles, suprématie continentale • Mais, SI, dans ces deux termes qui résument la pohtique des Capétiens, reprise et un moment continuée par la démocratie révolutionnaire, on trouve de l'orgueil, de 1 amibîtion, on n'y découvre aucune trace de chimère, en ce sens eue la conception est raisormable et réalisable et qu'elle se limite elle-même.
Serait-ce cette conception, aux contours si précis, qui aurait déchaîné les guerres de propagande, enfanté nos Empires de rêve et de folie, (été la Grande Armée au cœur de la Russie ? Malgré l'autorité d'Albert Sorel, nous éprouvons toutes sortes de répugnances à 1 adniettre. Nous craignons que Fémment historien ne se soit pas assez soucié de rechercher si à notre chimère ou plutôt à notre politique ancestrale ne se serait pas mêlée quelque autre chimère, infiniment maligne et nocive, par quoi la France a été précipitée hors de ses
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voies. C'est un débat à ouvrir. Il est, à l'Heure actuelle, de la plus haute importance pour les Français de l'instruire et de le clore à brei délai. La chimère nous vient-elle de chez nous ou du dehors ? Notre avenir est suspendu à la réponse. Mdis comment répondre sans soumettre à une vénficati'jn minutieuse nos directives et nos traditions nationales, nos impulsions d âme et ae race ?
Par quoi notre France est-elle déterminée et conditionnée ?
Une situation géogiaphique unique au monde : larges adhérences continentales, grande étendue de côtes avec vues par la Méditerranée sur l'Orient et par l'Atlantique SU7" le Nouveau Continent ; climat tempéré, sol merveilleusement fertile, dont la vertu presque immatérielle s'expnm.ant dans des crûs sans rivaux imprègne et anime les habitants ; double et forte empreinte de la Rome impénale et de la Rome chrétienne. Telle est la trame sur laquelle la France éternelle, ' le plus beau royaume sous le ciel ", tisse ses destinées. Telles sont les données du déterminisme inexorable dans les limâtes duquel s'exercent se? libres initiatives.
Mais tant d'avantages ont leur rançon et tant de privilèges ont leur contre-partie. Lorsqu'on considère sur la carte le tracé
des routes de migration et d invasion millénaires, on ne peut que rester frappé de ce fait que la pointe des colonnes et des légions en marche tend vers un point de direction presque toujours le même : notre Fmistère armoricain. La terre française a été, à toute époque, en raison de ses richesses et de ses séductions, une sorte de paradis terrestre, de terre d élection, offerte aux convoitises des essaimages orientaux, c'est la grande fatalité de sa position. La France est guettée à la moindre défaillance de vigueur ou de fécondité soit par l'invasion directe, soit par l'infiltration sourde. Loi valable d'ailleurs aussi bien dans l'ordre spirituel que dans ! ordre physique.
11 faut prendre garde que par un curieux renversement des choses, ce peint d arrivée naturel des exodes et des migrations est aussi un point de départ, le plus commovde et le mieux placé pour une race entreprenante et aventureuse que sa force d'expansion anim.e d'ambitions impérialistes. C'est de France qu'on s'élance avec le plus de facilité à la conquête des plus lointains débouchés et qu'on im.pose à l'univers des modes, des façons de penser et des lois.
La philosophie de notre histoire, en grande partie du moins, jusque et y con'ipris la guerre de 1914-1920, dont le lien de conséquence
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avec tant et de si nombreux antécédents n'a pas été assez aperçu, tient dans cette constatation SI simple et si évidente. Nos annales procèdent par larges périodes alternatives, de suprématie et de débordement quand notre politique est ferme et notre fécondité intacte, de subordmation et d invasions étrangères quand nos desseins sont incertains et faible notre natalité. Plus qu'aucune autre nation iious avons été courbés ^rous cette loi d'airain : commander ou subir.
Nous ne trouvons nulle part chez nos voisins un exemple aussi parfait de la mêmie fatalité. La Grande Bretagne est préservée par sa situation insulaire des suites immédiates d'une défaillance. Il est permis à l'Espagne de se réfugier, après ses époques de gloire et d'expansion dans Fimm.o'bîlité et la stagnation, sans craindre pour son indépendance. Pareils privilèges demeurent refusés à la France. Ils lui sont déniés aussi bien dans 1 ordre intellectuel que dans l'ordre physique. L'invasion des idées, des doctrines et des systèmes suit la même route et la même pente que les migrations brutales et matérielles. Notre génie national vit sous k même et perpétuelle menace que notre territoire. Et ceîui-ci n'est jamais en plus grand péril d'envahissement qu'aux époques ou l'âme française se trouve amoindrie et altérée par
des idées venues de l'extérieur. Dans le domaine de la politique comme dans celui de l'art, c est un éternel combat entre notre tradition nationale et l'apport étranger.
On n'aurait pas la pleine intelligence des événements auxquels nous venons d'assister, on serait impuissant à en discerner le sens, en mesurer la portée et dégager les enseignements, si 1 on ne s'était convaincu de ce que nous venons d'avancer.
Et surtout serait-on mal prépaie aux analyses délicates que requiert la recherche des influences exotiques dans la formation intellectuelle et morale de notre Ecole Dirigeante.
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