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CHAPITRE Vil

De toutes les fonctions psychiques, la mémoire est la plus importante. Sans mémoire, il n'y a rien dans rintelligence, ni imagination, ni jugement, ni langage, ni conscience. C'est la clef de voûte de Tédifice intellectuel.

Nous chercherons d'abord à déterminer les phénomènes simples, physiologiques, dont le développement conduit aux phénomènes psychologiques complexes.

Soit, je suppose, une excitation forte de la sensibilité, telle qu'une secousse électrique violente. La durée de cette excitation, en tant que phénomène physique, est d'un cent-millième de seconde tout au plus, et peut-être moins encore, d'après de récentes expériences. Or qu'est-ce qu'un cent-millième de seconde pour l'esprit? Ce n'est rien, absolument 'rien. Dans l'existence psychologique, pour le moi, un cent-milliènae de seconde n'a aucune réalité. Un millième de seconde n'en a guère plus, et je ne crains pas de dire qu'il en est ainsi pour od dixième de seconde, môme pour une seconde entière.

Une excitation électrique violente, qui, physiquement ^ dure un temps infiniment court, dure très longtemps psychologique' ment. La douleur, l'ébranlement persistent pendant une demiminute, une minute, cinq minutes peut-être. Si réellement 1^ secousse a été redoutable, pendant près d'une demi-journée, U conscience en aura conservé le retentissement douloureui. pénible.

Ainsi une excitation brève laisse un retentissement prolongé.

C'est là un phénomène fondamental, d'une importance tout à fait supérieure, et qui donne l'explication de nombre de faits qui, autrement, seraient incompréhensibles.

En outre, ce phénomène fondamental est général. Ce n'est pas seulement sur le système nerveux qu'il s'observe, c'est sur toute cellule irritable. Ainsi, sur une cellule musculaire, une excitation brève produit un retentissement prolongé. Mais, pour le système nerveux, ce retentissement est beaucoup plus long que pour tout autre appareil, et les exemples que les physiologistes en ont donnés sont tout à fait probants.

Cette loi simple régit les phénomènes de mémoire, et par conséquent tous les phénomènes psychiques. En effet, elle conduit à une seconde loi, très importante aussi, qui en est comme le corollaire :

Une excitation brève laisse après elle un retentissement prolongé qui peut être tout à fait latent.

Cette persistance latente d'une excitation antérieure a été appelée par moi mémoire élémentaire^ et je crois qu'en effet c'est le fait de mémoire le plus élémentaire qu'on puisse concevoir. Le phénomène de la mémoire élémentaire, c'est la prolongation d'une excitation, ou, ce qui revient au même, certain changement d'état moléculaire de. la cellule vivante, changement d'état qui persiste longtemps, et qui porte sur la constitution anatomique ou physico- chimique de la cellule, modifiée par l'excitation.

Toute excitation laisse donc après elle une trace qui persiste : mais c'est ici que la différence entre le système nerveux médullaire et le système nerveux psychique est considérable. Pour les cellules nerveuses communes, quand l'ébranlement est terminé, quand la réparation est achevée et complète, par suite du retour des conditions normales de circulation sanguine et de nutrition, il se fait une restitutio ad integrum, La cellule est redevenue identique à ce qu'elle était. Mais cette restitution intégrale n'a pas lieu pour les cellules nerveuses psychiques. Toute excitation a laissé en elle une trace qui est indélébile, ineffaçable. Quelles que soient les conditions ultérieures de Tirrigation sanguine ou de la nutrition, il n'y pas de réparation totale : le souvenir de l'excitation persiste. En un mot, alors que le muscle et la cellule nerveuse organique reviennent totalement à l'état primitif après l'excitation, la cellule nerveuse psychique ne revient plus à son état primitif. Elle a été, par le fait de l'excitation, modifiée d'une manière permanente, et cette modification ne

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peut s'effacer qu'avec la mort de la cellule. Chaque excitation a pour ainsi dire créé une nouvelle cellule, ditférente de la première.

Nous pouvons donc établir la hiérarchie suivante :

1® Excitation brève qui provoque une vibration prolongée. C'est là le mode de réaction de toute cellule vivante à une excitation quelconque.

2® Vibration prolongée, qui, môme après qu'elle paraît avoir cessé, retentit encore dans l'intimité de la constitution cellulaire, et modifie d'une manière passagère, plus ou moins longue, l'état de la cellule nerveuse. C'est ce que nous avons appelé la mémoire élémentaire.

3<* Retentissement latent, prolongé, indéfini, de l'excitation, qui a modifié d'une manière indélébile la constitution de la cellule nerveuse psychique.

Cette mémoire de fixation peut être appelée passive; car nulle attention n'a été nécessaire. Le phénomène de mémoire s'est produit de lui-même, fatalement, automatiquement, avec autant de régularité qu'une action réflexe ou un mouvement involontaire. Cette fixation indéfinie semble être la propriété des centres nerveux psychiques, propriété de tissu, aussi inhérente à leur constitution physiologique que la contraction musculaire est inhérente à la constitution physiologique des muscles.

Or à cette mémoire passive vient s'ajouter un perfectionnement considérable, qui ne s'opère d'une manière tant soit peu complète que dans l'intelligence supérieure de l'homme. Les images emmagasinées dans l'esprit peuvent, à un moment donné, revenir à la conscience, et reparaître, évoquées par une sensation ou une volonté.

Ainsi je suppose qu'un individu veuille se rappeler le souvenir de ce qu'il a vu hier, par exemple qu'en passant près du bord de la mer il a vu un navire à trois mâts, et qu'une charrette attelée d'un mulet l'a croisé dans son chemin, il pourra, par on effort intellectuel, faire reparaître l'image de la mer, du navire à trois mâts, de la charrette, du mulet et du chemin. Cet effort sera la mémoire active. Hier, quand il marchait, sans penser à autre chose qu'à respirer Tair du temps, ces images se sont gravées dans la mémoire, sans qu'il se donnât la moindre peine. Mais aujourd'hui, pour faire reparaître ces souvenirs, il est contraint de faire un certain effort.

Ces mots de mémoire active et de mémoire passive ne son

pas irréprochables; car, de fait, rintelligence est toujours active; et, d'autre part, certaines images reparaissent à la mémoire, presque passivement, sans avoir été rappelées par un eifort de Tattention ou de l'intelligence. Il est plus juste de dire qu il y a une mémoire de fixation des images, fixation qu est le plus souvent indépendante de nous, et une mémoire de rappel et d'évocation des images fixées déjà.

La mémoire d'évocation est le quatrième terme de perfectionnement psychique ; ce qui nous donne la série hiérarchique suivante :

A. Excitation brève et réponse prolongée {contraction musculaire et vibration cellulaire) ;

B. Excitation brève, dont Teffet persiste à Fétat latent pendant quelques minutes {mémoire élémentaire) ;

G. Excitation dont l'effet persiste indéfiniment (mémoire de fixation) ;

D. Excitation fixée dans la mémoire et qui peut reparaître quand elle est évoquée {mémoire d'évocation) *.

1. Nous ne pouvons entrer ici dans de plus longs développements. On trouvera dans la Revue philosophique (juin 1886, pages 561-590) le complément nécessaire de cet expose sommaire des origines et des modalités de la mémoire.

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