CHAPITRE VI
Si l'oD emploie le mot sensation dans sod sens étymologique, il est certain que la sensation supposa la canscieace. il n'v a sensation que si l'être ressent quelque chose. Or ressentir, c'est savoir qu'on ressent. Sans doute on observe tous les degrés dans cette coascience de la sensation; elle peut être vague on précise, fugitive ou durable, mais, par le fait seul qu'elle existe, elle crée la conscience, ou plutôt sensation et conscieDce sont deux expressions différentes du même phénomène.
On a réservé le nom de perception à la sensation parfaitement consciente. Par conséquent la sensation, terme plus g'éaérat. indique tout ébranlement de la sensibilité, soit conscîeDt, soil inconscient '.
A la rigueur, nous pourrions nier toute sensation autre que notre sensation propre, personnelle. Mais ce scepticisme ridicule scraU 1a négation même de toute science. Les analogies sont si fortQs entre nous et les autres hommes, entre les hommes et les jinimaux divers, qu'il convient d'affirmer non seulement notri? sensation propre , mais encore la sensation des autres hommes et des animaux.
Il osi certain que je ne puis savoir exactement conament ia couleur rouge est perçue par Pierre ou par Paul. Je vois le
1. Lu mol incOTucient signifiant, comme nons l'avons indiqué plus haut, non pas l'obsence d'une vague et indécise coascience. mnia l'absence d'une conscience claire et distincte qui s'afOrme elle-
rouge d'une certaine manière; mais rien ne pourra m'apprendre que Pierre et Paul le voient comme moi, s'ils conviennent d'appeler rouge la couleur que j'appelle rouge, partout où je la rencontre. La démonstration rigoureuse qu'ils voient tout à fait comme moi est impossible. Mais n'est-il pas bien vraisemblable qu'ils ont à peu près la même notion du rouge? Leur organisation est la même que la mienne. Pourquoi verraient-ils autrement? £st-cc que leurs parents ne sont pas les miens, à une vingtaine de générations près * ?
Si l'on ne prend que la seule vraisemblance, n'est-il pas à supposer que tous les bommes voient le rouge comme moi, au lieu de le voir dilféremment? Toutes les raisons sont pour qu'ils le voient comme moi.. Il n'y a pas une seule raison pour qu'ils le voient autrement que moi.
Celte induction, pour les bommes, rigoureuse et nécessaire, devient d'autant moins rigoureuse qu'on s'éloigne plus de l'bomme. Les animaux voient- ils le rouge comme nous? Gela est possible, vraisemblable pour le chien et certains animaux supérieurs. Mais, pour les vertébrés inférieurs, et surtout pour les invertébrés, quelle opinion pourrons-nous nous faire? A mon sens, aucune. Car l'expérimentation, faite sur la vision du rouge ou du bleu par les animaux inférieurs, prouve bien une réaction quelconque, qui diffère suivant les couleurs, mais non une perception proprement dite, perception du rouge, identique à la perception que l'homme a de la couleur rouge.
L'étude de la sensation ne peut donc être bien faite que sur l'homme, et la psychologie physiologique, pour l'histoire des sensations, doit le plus souvent procéder par des expérimental ions in anima nobili.
1. Si Ton admet 3 générations par siècle, cela fait 7 siècles pour 20 générations. Or, à la 1'* génération, on a 2 parents; à la 2^, 4 grands-parents; à la 3e, 8, et, à la 20' génération, 2 millions de graads-parents. Ou voit que, si l'on remonte à la 24* génération, chaque Français d'aujourd*hui est le petit-flls de 16 millions de grands-parents qui vivaient en Pan 1000 à peu près : c^est-à-dire la totalité des Français d'alors. Ce sont les croisements divers de ces 16 millions de grands-parents qui ont produit les Français d'aujourd'hui. Mais ces 16 millions d'ancêtres sont les mêmes pour nous tous. Nous sommes donc tous très rapprochés par l'hérédité, et notre parenté mutuelle est relativement très proche, beaucoup plus que peuvent l'imaginer ceux qui n'ont pas fait ce petit calcul élémentaire.
134 PSYCHOLOGIE GËHËRALE
C'est ainsi que se vérifie une des considérations développées par nous au commencement de ce livre, à savoir que les phénomêrjes ne noo3 sont accessibles que s'ils provoquent ud mooTement. Une seusation , quand elle n'est pas accompagnée de mouvement, ne peut nous être conaue, et nous ue pouvoDi juger ce qu'elle est. Et même quand elle eH accompagnée d'un mouvement, c'est par induction, par analogie, par vraisemblance, que nous pouvons juger de la sensation même.
Les sensations, comme la douleur, la faim, le dégoQt, l'amour, le plaisir, la frayeur, sont accessibles à la conscieuce, quand c'est le mot qui les perçoit; mais, quand ce n'est pas le moi, elles ne peuvent nous Sire connues que par le mouvement qui les accompagne.
Pour l'homme et les animaux voisins de l'homme, te mouvement permet très bien de conclure à la sensation, sinon en certitude absolue, au moins avec une extrême vraisemblance. Mon cheval, elTrayé par un tas de Itni^e qu'il rencontre sur la roule, dresse les oreilles, fait un écart et se met au galop. J'ignore à vrai dire ce qu'il éprouve ; mais j'ai tout lieu de croire qu'il éprouve quelque chose d'analogue à la frayeur. Il faudrait être — qu'on m'excuse de celte expressioD vulgaire — dans sa peau, pour savoir ce qui se passe en lui. Et cependant, par analogie, par vraisemblance, par suite de tout un ensemble de faits, je me donne le droit de conclure que mon cheval a eu de la frayeur.
Nous avons donc, pour les sensations qui s'accompagneul d'un mouvement extérieur répulsif ou impulsif, quelques ressources dans l'observation des animaux ou dans l'espërinientalion. Mais c'est toujours en réalité l'observation humaine qui sera la plus féconde en résultats profonds et assurés.
Une sensation suppose plusieurs phénomènes successifs; c cA d'abord l'irritation périphérique, puis la réception de cette initBtion par l'extrémité nerveuse, puis la transmission par le nerf depuis l'extrémité jusqu'au centre, puis enQn la réception do l'irritation par le centre nerveux.
Tcus ces phénomènes, étudiés avec détail par les pbysiolopistfs et les psychologues, ne doivent pas nous occuper ici. Il nous suffira de montrer en quoi la sensation n'est qu'uae des modalilés de l'irritabilité.
Reprenons la première loi : Toute force extérieure est capable d'agir sur les Élémenls vivants de l'organisme : par consàguenl
toute force extérieure est capable de mettre en jeu Virritabilité cellulaire,
Eq effet, toute force extérieure est capable de provoquer une sensation (à condition, bien entendu, que l'excitation soit suffisamment intense). La chaleur, les agents chimiques, l'électricité, la lumière, la pesanteur (c'est-à-dire les actions mécaniques), ce sont toutes forces agissant sur nos sens et provoquant des sensations diverses. Si le magnétisme, malgré sa puissance physique, est à peu près inactif, cela tient à ce que la force électrique qu'il possède n'est point vraisemblablement suffisante pour changer d'une manière effective l'état de nos cellules nerveuses.
Nous disons : « toute force extérieure est capable d'agir sur nos sens ». Or c'est là une loi d'une extrême banalité, une tautologie, pour ainsi dire, car nous pouvons définir les forces extérieures des forces capables d'agir sur nos sens. 11 existe probablement dans la nature quantité de forces qui nous sont et resteront inconnues, parce qu'elles n'agissent pas sur nos sens. Nous pouvons concevoir ces forces, quoique nous n'ayons, à coup sûr, aucune idée de leur forme, de leur nature, de leur diffusion. Donc les forces ne nous sont connues que parce qu'elles agissent sur nos sens. Il n'y a d'exception apparente à cet égard que pour le magnétisme et la pesanteur, qui n'agissent pas directement sur nos sens et dont cependant nous constatons la puissance.
Or cette exception n'est qu'apparente ; car, en réalité, la force magnétique et la pesanteur agissent sur nos sens. Il semble bien prouvé aujourd'hui que les actions magnétiques, faibles ou fortes, modiûent notre ^sensibilité. De même la pesanteur agit sur mes sens, puisque, si je place sur ma main un poids de 50 kilogrammes, je sens la pression qu'il exerce en tant que corps pesant.
Les forces naturelles n'agissent sur nos sens qu'en modifiant l'état physiologique de nos cellules nerveuses périphériques. Cette modiûcation doit avoir un certain degré d'intensité pour entraîner une réaction de sensibilité. Pour le nerf moteur, comme pour le nerf sensitif, il faut une excitation d'une certaine intensité pour provoquer la vibration nerveuse.
Or il se trouve, par suite de dispositions anatomiques toutes spéciales, que Texcitabilité du nerf sensitif à sa périphérie est extrêmement délicate. Pour les excitations auditives, tactiles, olfactives, lumineuses, gustatives, les nerfs sensitifs de la péri-
phérie sont renforcés par des expansions qui donnent à leur réceptivité une finesse extrême. Le tronc nerveux conducteur est un organe grossier et peu sensible quand on le compare à Tappareil nerveux terminal. Celui-ci, pour chacun des cinq sens^ possède une structure anatomique qui lui permet de recevoir des excitations extrêmement faibles, incapables d*agir sur le tronc même du nerf : et c'est grâce à cette disposition organique que des forces minimes peuvent être perçues par nous. En somme, Texcitabilité des terminaisons sensitives est infiniment supérieure à toute autre excitabilité nerveuse, et nous pouvons percevoir des forces qui, pour nos sens, sont extrêmement intenses, alors qu'elles seraient sans effet, en tant que simples irritations des troncs nerveux conducteurs.
On a fait beaucoup d'hypothèses pour savoir par quel mécanisme les forces extérieures sont capables d'agir sur les nerfs. Pour les excitations tactiles, on comprend très bien qu'il s'agit de phénomènes mécaniques. Pour les excitations auditives, il en est probablement de même, les vibrations sonores étaut capables d'ébranler les lames de la membrane de Corti. Quant aux excitations gustatives, bien des faits tendent à prouver qu'elles sont d'ordre chimique. Les excitations olfactives sont peut-être de même nature, et cependant il n'est pas prouvé qu'il ne s'agit pas là d'une vibration d'une nature spéciale; car la quantité de substance matérielle qui se dégage du cuivre, par «xemple, ou du musc, à la température ordinaire, ne suffit pas pour expliquer l'odeur forte que ces corps dégagent. A plus forte raison quand il s'agit d'expliquer la diffusion souvent inouïe de certaines odeurs, comme par exemple celles de certains papillons femelles qui attirent le mâle, rien que par leur odeur, à d'énormes distances.
Quant aux excitations visuelles, il paraît vraisemblable, depuis les belles découvertes de Boll et de Kuhne, qu'elles sont de nature chimique : la lumière agissant sur certains éléments cellulaires en produisant des actions chimiques, comme lorsqu'elle actionne une plaque photographique sensible.
Enfin il semble que d'autres forces soient capables d'agir encore sur certains sens de certains animaux. On ne s^explique pas comment les pigeons peuvent retrouver leur route, alors qu'on les a amenés, dans un panier fermé, à plus de 400 kilomètres du colombier natal. On sait que les chiens retrouvent parfois le chemin de leur domicile, même sans connaître les régions intermédiaires. Il y a donc en général, chez les ani-
maux, à Fétat plus ou moins net, un sens de la direction, dont la nature nous échappe.
On a cherché aussi d'autres sens chez les êtres inférieurs. Mais ce sont, je crois, pures hypothèses, et même assez mal étayées.
£n dernière analyse, nos sens nous donnent toujours les résultats d'une excitation mécanique, ou chimique, ou électrique, on thermique.
La seconde loi de Tirritabilité : La réponse à Virritation est d'autant plus forte que V irritation est plus intense, est vraie d'une manière générale. Cependant elle doit subir une restriction considérable.
En effet Webkr, puis Fkchner et d'autres physiologistes ont pu démontrer que la sensation n'est pas simplement proportionnelle à l'excitalion ; mais que la loi de proportionnalité est un peu plus complexe. Je me contenterai ici de l'énoncer, renvoyant pour les détails aux ouvrages plus spéciaux : La réponse {sensation) à Virritation croit comme le logarithme de l'irritation.
Soit, par exemple, S la sensation, F la force extérieure qui joue le rôle d'irritant, et K la constante qui exprime la quantité minimum de force qui est capable de mettre enjeu la sensation : nous avons la formule
S = K log F,
qui nous indique à peu près les rapports de l'irritant avec la réaction sensorielle.
Il était intéressant de voir si les muscles ne se comporteraient pas suivant la même loi. Cela a été tenté, mais, parait-il, sans succès, par M. Preyer. Toutefois il ne faut pas désespérer do voir une relation analogue établie entre la réaction motrice et la réaction psychique. Elle est nécessaire, pour ainsi dire, et je ne vois guère comment on pourrait se refuser à admettre quelque chose d'analogue. En effet, la force de l'excitation peut croître indéfiniment, tandis que l'intensité de la réponse ne peut croître que dans une limite plus restreinte.
Quoi qu'il en soit des muscles , pour les centres sensitifs,- Weber et Fecbner ont pu très bien démontrer que l'intensité de la réaction sensitive croit en raison directe du logarithme de l'excitation; lanalyse mathématique a pii conduire à de très
intéressantes déductions, bien misés en lamière par certains psychologues.
La réponse à rirritation est un mouvement en forme d'onde^ qui a une période latente très brève, une période d'ascension assez courte et une période de descente très brève.
Ce n'est guère que par analogie que nous pouvons attribuer à la réponse sensation la forme d'une onde. Cependant tout nous porte à croire que la réponse des centres nerveux excités par les nerfs sensitifs est une vibration, une onde, analogue, à plus d'un point de vue, à la contraction du tissu musculaire.
En effet toute sensation a une période latente très courte (elle a été mesurée avec le plus grand soin), une période d'ascension qui est rapide, et une période de descente qui est extrêmement prolongée, si prolongée môme qu'elle ne cesse pour ainsi dire jamais.
Une sensation qui a ébranlé le système nerveux, ne fût-ce que pendant une demi-seconde, laisse sa trace indélébile ; car la mémoire en fixe pour jamais le souvenir. Après une contraction, le muscle revient à son état normal antérieur; tandis que le système nerveux sensitif, après une sensation, ne revient pas tout à fait à son état normal antérieur. Eu effet, par le fait même de la sensation qui l'a frappé, il n'est plus identique à ce qu'il était tout à Theure : il a acquis un souvenir qui ne s'en ira pas, en sorte que la sensation reçue pourra à certains moments reparaître sous forme de souvenir ou d'image. C'est même là une des propriétés fondamentales et caractéristiques du système nerveux.
La 7'éponse est d'autant plus forte que l'irritation a été plus soudaine.
Cette loi se vérifie facilement. Une sensation qui agit d^une manière brusque est bien plus intense que cette même sensation survenue graduellement. On peut supporter sans douleur des courants électriques même très forts, quand on fait croître très lentement l'énergie de l'excitation. On supporte des tenapératures très élevées, quand on y est arrivé graduellement, tandis qu'on ne saurait les supporter si l'application en est soudaine. Il en est de même pour les bruits, la lumière, etc.
De là cette conséquence qu'une excitation tout à fait continue perd rapidement son efficacité. Il faut, pour éveiller notre sensibilité, une certaine discontinuité de l'irritant. Par exemple, le
coûtact d'an poids sur la peau de la main cessera d'être perçu si, la main étant tout à fait immobile, le poids reste appliqué au même point. Une odeur persistante finira par devenir inaperçue, si elle excite, continuellement et sans rémission, les nerfs olfactifs. En un mot, toute sensation exige la discontinuité de l'irritant.
Or, bien souvent, l'irritation périphérique ne peut être discontinue. Voici, par exemple, un paysage qui excite notre rétine d'une manière continue et sans rémission. La discontinuité ne pourra pas être dans l'irritant, qui est immobile; mais l'organisme y remédie : et, en effet, c'est l'animal qui créera, en se mouvant, la discontinuité de l'irritation.
Ne sait-on pas qu'on ne voit bien un objet qu'en remuant les yeux, en remuant la tète, en remuant le corps? Même si nous croyons être immobiles, nous faisons (avec l'iris, le muscle ciliaire, les paupières, les muscles moteurs de l'œil) une série de petits mouvements qui, pour èlre minimes, n'en modifient pas moins, à chaque instant, notre champ visuel.
Aussi, pour toute sensation, y a-t-il un appareil moteur annexé à l'appareil sensitif. Chaque sensation suit et précède un mouvement.
Le lien qui unit le sentiment et le mouvement me parait pouvoir être exprimé par le schéma suivant, qui est absolument général, commun à tous les êtres et commun à toutes les sensations.
Soit une excitation périphérique A^. Au bout d'un certain temps, comme elle est continue, elle ne provoque plus de sensation; mais, par la sensation qu'elle a excitée au début, l'organisme a fait un mouvement d'adaptation (ce qui n'est qu'une variété de mouvement réflexe) Bi. Ce mouvement Bi provoque une nouvelle sensation As, laquelle détermine un nouveau moument 62. Ce mouvement B2 amène une sensation A,, et ainsi de suite, de sorte que la sensation finale résulte de l'ensemble des sensations A|, A2. A|. A4, discontinues, provoquées par les mouvements successifs B|, B2, B|, B4.
Ainsi l'être vivant, pour être sensible, ne doit pas rester immobile. 11 réagit; il se déplace; il va au-devant de l'excitation; il la rend, par son mouvement propre, discontinue, intermittente, variable, si elle est continue et invariable. Kt, de fait, à aucun moment de son existence l'être sensible n'est immobile; il est toujours en mouvement, et ce mouvement est nécessaire à Tintégrité de la sensation.
Dans le langage , on exprime cette vérité incontestable en disant que, pour voir, il faut regarder; pour entendre, il faut écouter ; pour sentir, il faut toucher. Le mouvement est nécessaire à la sensation, et, si Ton comprend qu'il y ait mouvement sans sensation, comme dans les actes purement réflexes, par exemple, on ne comprend guère qull y ait sensatioa sans mouvement.
Le mouvement de réponse à Virntation est Sautant plus fort, pour des irritations égales, que la cellule est plus excitable.
Il n'est pas douteux que Texcitabilité du système nerveux joue un rôle prépondérant dans le caractère et Tintensité de la sensation. On sait que certains états pathologiques émoussent ou exaltent la sensibilité, et cela dans des limites très étendues. Entre l'anesthésie presque complète de certains malades et l'hyperesthésie surprenante d'autres malades, on observe toutes les transitions. Notre sensibilité varie à chaque instant, pour ainsi dire, et cela est vrai pour chaque sensation, pour le goût et pour le toucher, pour Todorat et pour la sensibilité à la douleur et pour la sensibilité au dégoût.
Ainsi l'intensité de la sensation, comme celle du mouvement de réponse, est, d'une part, fonction de l'irritant, d'autre part, fonction de l'excitabilité de l'appareil récepteur, que cet appareil soit représenté par des centres sensitifs ou des éléments musculaires.
• A la vérité, il existe, pour l'excitabilité des centres sensitife, une condition tout à fait spéciale, qui est Vattention.
L'attention est un phénomène qui semble presque une des caractéristiques de l'intelligence humaine. Elle relève à la fois de la mémoire et de la volonté. Ici nous ne la considérerons que dans ses rapports avec la sensation.
Mais cela même nous amène à approfondir ce qu'on appelle Vintensité de la sensation.
Nous avons dit que l'intensité de la sensation va en croissant avec le logarithme de l'excitation ; mais nous n'avons pas cherché à définir l'intensité d'une sensation, car on comprend bien ce mot sans qu'une définition soit nécessaire. Une bougie produit une lumière moins intense que cinq bougies. Cinq bougies ont une lumière moins intense qu'une lampe.
Mais nous supposons, implicitement, qu'on regarde ces lumières diverses, qu'on y fait attention, qu'on est par conséquent dans
le même état d'excitabilité. Or cette condition n'est réalisée que
si Ton se place dans des conditions expérimentales ; car, dans
la vie normale, régulière, on ne portera pas son attention avec
ane égale insistance sur les sensations reçues de toutes parts.
C'est précisément cette différence dans l'attention qui va,
pour des incitations égaies, créer une extrême différence dans
l'intensité de la perception. Ainsi, pour prendre un exemple,
voici un tableau qui représente un paysage quelconque. Je le
vois; mais, si ma pensée est distraite, j'ai beau avoir devant
les yeux ce tableau, la perception est faible; je n'aperçois
aucun détail; l'image est fugitive et plus intense. Si, au contraire,
je n'ai d'autre souci que de venir examiner ce tableau, je verrai
quantité de détails qui m'avaient échappé, que j'avais vus sans
les voir, et j'en conserverai un spuvenir tout à fait net. Par
suite de mon attention, l'image sera persistante et intense, et
cependant aucune des conditions extérieures n'aura changé.
Pour les excitations tactiles, la nécessité de l'attention est plus frappante encore. A l'état normal, quantité d'excitations agissent sur nous, dont nous ne rendons pas compte, qui sont inconscientes, ou plutôt à peine conscientes. L'attention faisant défaut, elles n'agissent sur la conscience que d'une manière fugitive et légère.
Ainsi Texcitabilité du système sensitif récepteur se règle pour ainsi dire elle-même. Fixer notre attention sur une sensation, c'est la rendre plus forte, plus nette, plus durable; c'est permettre aux muscles d'entrer en jeu pour la renforcer encore. C'est développer la conscience et la mémoire, sans lesquelles la sensation est incomplète.
IL y a dans le phénomène sensation, pris en son acception la plus vaste, deux parts : une part, qui est Tébranlement de la périphérie, la transmission du nerf, enfin l'action sur le système nerveux central : c'est la part de l'inconscience. Puis, après ces phénomènes, il y a une perception de la sensation, c'est-à-dire une part de conscience. Si cette perception est plus nette et accompagnée d'attention, ce sera une aperception.
La sensation brute dépend de l'irritant et de l'état physiologique de nos organes, tandis que la perception de la sensation l^rute dépend, en outre, de l'attention que nous donnons à la sensation. La sensation est un phénomène physiologique, et la perception est un phénomène psychique.
Aussi quantité de sensations arrivent-elles au système nerveux central sans atteindre la conscience, sans devenir des per-
132 PSYCHOLOGIE GËNËRALK
ceptiona ou des aperceptions. Ce sont des sensations inconscientes, ou. si Ton trouve l'eipression absurde, à peine conscientes. Ce qui leur manque pour être conscieutes, c'est, ou bien une inteositë sufOsante de l'irritation, ou bien un degri d'attention suffisant pour augmenter l'excitabilité du récepteur sensitir.
Tout se passe comme si, pour parvenir aux centres de la conscience, l'irritation, cheminant de proche en proche, devait remplir les deux conditions suivantes : ou bien posséder un notable degré d'intensité, ou bien rencontrer des appareils récepteurs très irritables.
L'irritabilité de l'appareil récepteur est accrue par ]'atteotioD; car l'attention développe à. un degré extrême la sensibilité des centres nerveux sensitifs. Je prendrai comme exemple le contraste entre la douleur produite par une pipûre accidentelle el inattendue, piqfire qui passe presque inaperçue, et une piqûre qu'on prévoit, qu'on attend de pied ferme. Celie-tà est vraiment douloureuse; car toute l'attention est fixée sur cetle menace et contribue à la renforcer.
D'ailleurs l'attention agit moins sur l'intensité que sur ia durée et le souvenir de la sensation. Une sensation, quand elle n'a pas été précédée et suivie d'un certain degré d'attention, ne laisse aucune trace dans la mémoire. Or c'est pent-ùtre seulement par le plus ou moins de mémoire que les impressions inconscientes différent des sensations conscientes.
Cette influence d'un organe sur iui-même, cette puissance de renforcer son excitabilité est tout à fait unique.
Des forces qui, isolées, paraissent impuissantes, deviennent efficaces quand elles sont répétées; car elles ont, malgré leur inefflca- (Até apparente, augmenté l'euxitabililÊ de l'organisme.
Je me contenterai d'en donner un exemple. Soit un point de la peau assez fortement pincé ; tout d'abord cette sensation sera supportable; mais, au bout d'une ou deux minutes, la douleui deviendra très vive; au bout de cinq minutes, elle sera pénible: elle deviendra tout à fait atroce au bout de quelques minutes encore.
.\iasi l'excitabilité a été en croissant par le fait de l'addiliou des «xcitations, et ce[iendant l'irritation,- pour Ctre efficace, a bi:soJu d'être dbcontinue, et l'accoutumance à la sensatiou émousse la sensation.
Il semble qu'il y ait contradiction entre ces deux lois : elle»
sont cependant vraies Tune et l'autre. Mais Télude des tissus musculaires nous donne la clef de cette apparente contradiction. En effet, à la suite d'excitations répétées, successives, le muscle s'épuise, se fatigue, et il finit par ne plus répondre. Au début, les excitations, au fur et à mesure qu elles se succèdent, font croître l'excitabilité , de sorte que les phases par où passe rexcitabilité musculaire sont : d'abord un accroissement d'excitabilité, puis une période d'excitabilité maximum, puis une diminution d'excitabilité. Le graphique ci-joint indique la succession de ces phénomènes. On voit que les secousses vont en croissant d'abord; puis elles atteignent leur maximum; puis elles vont ensuite en diminuant (fig. 5).
Fig. 5.
A la vérité, dans les phénomènes de la sensation, c'est surtout la rapide fatigue qu'on observe; car la période d'excitabilité croissante est en général des plus J)rèves et à peine appréciable. Par exemple, la fatigue de la rétine à Ja lumière survient très vite. Le maximum d'excitabilité de la rétine, c'est quand l'œil est resté une demi-heure, et même plus d'une demi-heure, dans une obscurité complète. C'est alors seulement que l'on peut distinguer des lueurs extrêmement faibles. Il y a cependant aussi une période d'excitabilité croissante, puisqu'une lumière très faible, lorsqu'elle ne dure qu'un temps très court, un millième de seconde, je suppose, ne peut être perçue, comme je m'en suis assuré par l'expérimentation directe. Donc il se fait une accumulation de l'excitation dans les centres, addition latente telle que, si cette même lumière faible dure deux millièmes de seconde, elle est nettement perçue.
On voit par ces divers exemples que les lois de la sensation concordent avec les lois de l'irritabilité. En réalité, l'histoire de la sensation n'est qu'un chapitre de l'irritabilité physiologique. De môme qu'il y a une irritabilité glandulaire et une irritabilité musculaire, il y a aussi une irritabilité sensitive : les réactions à l'irritation des centres nerveux sensitifs, conscients, sont les
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mômes, dans leur forme et leur modalité, que les réactions des glandes et des muscles. Aussi la meilleure introduction à la psychologie physiologique serait, je pense, quelque paradoxale que puisse paraître cette opinion, Tétude de la contraction musculaire.
Effets de la sensation, — Môme à un examen sommaire, oo peut faire une première classification très simple. D*uoe part, la sensation nous donne une notion des objets extérieurs; d'autre part, elle provoque en nous un certain état émotif; elle est donc tantôt source de connaissance, tantôt source d'émotion.
On peut ainsi Fenvisager soit au point de vue objectif, soit au point de vue subjectif. Au point de vue objectif, elle fait connaître le monde extérieur; au point de vue subjectif, elle nous émeut, produisant douleur ou plaisir.
Il y a donc deux sortes de sensations, quant à TefTet psychique qu'elles produisent : sensations avec notion et sensations avec émotion. Mais la transition entre les unes et les autres est tout à fait insaisissable. En effet, quoiqu'il y ait des sensations plus particulièrement réservées à la notion, d'autres plus particulièrement à rémotion, toutes sont accompagnées plus ou moins de notion et d'émotion à la fois.
Ainsi, par exemple, l'odeur fétide d'une charogne est une sensation qui produit à la fois notion et émotion : notion d'un corps putréfié, émotion de dégoût. De même une douleur abdominale est une sensation qui produit à la fois notion et émotion, notion d'un point douloureux et émotion de douleur.
Si les deux éléments sont dissociés, c'est par l'analyse psychologique seule; car, en fait, il n'y a jamais qu'un seul phénomène, c'est l'ébranlement du système nerveux. Cet ébranlement produit un certain état de la conscience, caractérisé tantôt par une certaine connaissance du monde extérieur, tantôt par une. certaine émotion, tantôt, et le plus souvent, par les deux phénomènes réunis.
La notion du monde extérieur est due tout entière à nos sens. Bien évidemment nous ne savons du monde extérieur que ce que nos sens nous en ont appris. Par exemple, on ne connaît la couleur que quand on l'a vue, le son que quand on Ta entendu, l'odeur que quand on Ta sentie. Le monde extérieur ne nous est connu que par nos sens. Si l'on fait cette supposition (assez absurde, d'ailleurs) d'un être intelligent, dépourvu
de sensations, il ne pourra pas connaître ce qui est autour de lui : ou plutôt ses moyens de connaissance, s'il en a, seront tellement différents des nôtres que son organisation psychique n'aura aucun rapport, même éloigné, avec notre organisation psychique propre.
Des hypothèses ingénieuses, multiples, discordantes ont été édifiées pour expliquer la notion que nous avons du monde extérieur. Tantôt on a dit que cette affirmation du monde extérieur était inhérente à notre nature {théorie nativiste)^ tantôt qu'elle était acquise par l'expérience {théorie empirique), et on a invoqué pour et contre ces deux théories adverses des objections et des raisons assez solides.
Que faut-il accorder à l'expérience? Notre expérience, celle de l'enfant en particulier, est si limitée, qu'il est bien difficile d'expliquer par elle l'origine de cette idée fondamentale qu'il y a quelque chose hors de nous. Quand un enfant d'un an tend la main pour avoir un gâteau, il se rend compte, d'une manière imparfaite, mais enfin d'une certaine manière, qu'il y a en dehors de lui, devant lui, un gâteau qui n'est pas lui. Il affirme donc à sa manière un monde extérieur, et je m'imagine que son expérience n'a guère pu le renseigner à cet effet.
Ainsi, par le fait même du développement intellectuel normal, en même temps qu'il y a sensation, il y a affirmation du monde extérieur. Cette affirmation, comme la conscience même, varie avec la puissance intellectuelle. Un enfant d'un an n'a pas du monde extérieur une idée aussi claire que Descartes ou Leibniz; mais enûn il affirme le monde extérieur par son mouvement; il le conçoit d'une manière quelconque, et tous ses actes sont en accord avec cette afOrmation du non-moi.
L'importance de l'expérience pour la connaissance du monde extérieur est très grande; mais c'est moins peut-être pour raffirmation même du non-moi que pour sa localisation, sa connaissance approfondie. Il semble que le fait d'afOrmer quelque chose en dehors de nous soit dû à notre organisation psychique propre, tandis que la connaissance plus détaillée de ce qui est en dehors de nous est due à l'expérience que nous en faisons à chaque minute, à chaque seconde de notre vie.
Cette nécessité d'afOrmer le non-moi à la suite d'une sensation Tisuelle, ou auditive, ou surtout tactile, est donc innée en noQSy et fait partie de notre organisation psychique. De plus elle est confirmée à chaque instant par l'expérience. Ainsi elle acquiert une telle force que, quand nos sens nous trompent,
nous ne pouvons pas ne pas y ajouter foi. Quand une hallucination est présente à Tesprit avec vision (erronée), audition (erronée) et toucher (erroné), on ne peut que par un effort presque surhumain se persuader qu'il n'y a pas là un non-moi, un être extérieur à nous et différent de nous. Tant est grande cette concordance absolue, qui se manifeste pendant toute notre existence, entre la nécessité innée en nous d'afûrmer le non-moi à la suite d*une sensation, et les résultats incessants de notre expérience quotidienne qui jamais ne dément TafCrmation da monde extérieur. Peut-être la nécessité qui s'impose à nous d'extérioriser nos sensations (et la sensation tactile plus encore que les autres) n'est-elle devenue si intimement liée à notre organisation psychique que par le fait même de Thérédité. Alors rinnéité de l'affirmation du non-moi serait une propriété organique, acquise par l'expérience de nos innombrables ancêtres et transmise par l'hérédité.
C'est là une hypothèse, aussi difficile à appuyer qu'à combattre. En effet, elle repose sur une des plus grandes obscurités de la science psychologique, à savoir Tétat mental des animaux.
Quelle notion un animal possède-t-il du monde extérieur? Nous l'ignorons et nous sommes forcés de raisonner par analogies, c'est-à-dire de supposer, en lui voyant exécuter certains actes, que ces actes coïncident, comme chez Thoaime, avec telles ou telles sensations correspondantes.
Pour les animaux supérieurs, il serait absurde de ne pas leur accorder une certaine connaissance du non-moi. Certes l'afûrmation n'en est pas aussi formelle, aussi précise que celle que pourront faire un homme, ou même un enfant de six ans. Mais enfin l'ensemble de leurs actes constitue presque une afOrmation du monde extérieur.
Quant aux animaux inférieurs, la notion qu'ils peuvent avoir du monde extérieur est assurément imparfaite. Leurs sens sont parfois très développés; mais cela ne prouve pas que la perfection de la notion qui accompagne Tébranlement nerveux est très parfaite. L'appareil nerveux périphérique récepteur peut être très compliqué, alors que l'appareil nerveux central sensitif, qui perçoit et qui juge la sensation, sera très rudimen taire. Tel semble être en effet le cas pour beaucoup d'êtres qui ont des organes sensoriels admirables, à la périphérie, alors que leur système nerveux psychique est réduit à quelques ganglions.
S'il fallait juger de la notion du non-moi chez les animaux
d'après les actes, nous dirions qu'elle correspond probablement à la hiérarchie zoologique, étant d'autant plus parfaite que ranimai est plus développé.
Et, en effet, la connaissance du monde eitérieur semble être fonction de la perfection psychique, ou intelligence, d'une part, et, d'autre part, du degré de perfection des sens.
Quand nous disons monde extérieur, nous entendons par ce mot tout ce qui n'est pas le moi psychique, c'est-à-dire aussi bien le milieu qui nous entoure que notre corps môme. Nos muscles et nos viscères sont tous pourvus de nerfs sensitifs, de sorte que l'état de nos viscères et de nos muscles nous est plus ou moins bien connu.
A vrai dire, cette notion est plutôt inconsciente que consciente. Elle ne devient consciente que quand l'organe est malade. Nous ne sentons pas le cœur battre, ni l'estomac digérer, ni le foie faire de la bile. Toutefois il n'est pas douteux que les actions du cœur, de l'estomac ou du foie transmises par le grand sympathique sont vaguement connues. Ce sont des notions perpétuelles, pour ainsi dire, qui, quand l'état est normal, n'ébranlent pas la conscience, tellement elles font partie de notre constitution propre. Cependant, en s'observant avec quelque soin, comme l'ont fait quelques médecins hypocondriaques, on arrive à sentir son cœur battre, et à connaître assez bien l'état de réplétion ou de vacuité de l'estomac.
Pour les muscles, la notion de leur état est toujours présente à la conscience, et avec un degré de précision beaucoup plus marqué que pour les viscères, car nous pouvons très bien connaître la tonicité ou l'activité, ou le relâchement de nos muscles. Mais, en somme, les sensations que notre corps physique donne au moi ne fournissent que des notions très vagues, et c'est surtout au point de vue de l'émotion qu'elles ont de l'importance.
Les sensations avec émotion sont nombreuses, et on peut les ranger en deux classes, suivant que l'émotion est accompagnée d'attrait ou de répulsion, de plaisir ou de douleur.
Malgré la très grande diversité des sentiments, dont les nuances sont infiniment variables, et quoique cette diversité aille souvent jusqu'à la contradiction, on peut dire que tous les sentiments reviennent à être en déÛnitive plaisir ou peine, attrait ou répulsion, bien-être ou mal-être.
Cette émotion de l'organisme dépend non des objets eux-
mêmes, mais de Torganisme récepteur. Les forces extérieures afçissant sur nous sont impassibles; nulle qualité, bonne ou mauvaise, n*est en elles. L*draertume n'existe pas plus dans la noix vomique que la douleur dans le tranchant d'un couteau.
L'effet notion et TefTet émotion sont donc bien différents : la notion peut être soit juste, soit fausse, tandis que Témotion n'a pas k être juste ou fausse. Par cela seul qu'elle existe, elle est vraie,
Pierce trouve un vif plaisir à entendre un accord en majeur, tandis que Taccord en mineur lui est pénible. Paul éprouve au contraire une émotion tout opposée ; il aime l'accord mineur et déteste l'accord majeur. Ils ont raison l'un et l'autre; car si Pierre éprouve du plaisir à l'accord majeur, il a raison, comme Paul a raison d'éprouver du plaisir à Taccord mineur ^
Mais, si Pierre trouve qu'un ré et qu'un do sont le même son, Pierre a tort, car le ré et le do sont en réalité des vibrations de nombre différent, et c'est Paul qui a raison quand il affirme la diversité des deux sons.
A vrai dire, comme les hommes sont tous organisés à peu près, et à très peu près, de la même manière, les mêmes objets produisent chez tous, à très peu près, les mêmes émotions. Il n'existe pas d'hommes qui ne trouvent la quinine très amère. Mais il y a peut-être certains animaux qui ne la trouveront pas amère et pour lesquels la quinine paraîtra avoir un goût sucré. Les uns et les autres auront raison; car ni l'amertume, ni le goût sucré ne sont dans la quinine; c'est seulement dans l'organisme qui perçoit.
Cependant la distinction est parfois difficile à faire. Car, dans certains cas, il y a une question, non plus de qualité, mais de quantité, jugée par l'intensité de Témotion. Ainsi soit une solotion de quinine Â, moins concentrée que la solution B Si je trouve que B est plus amère que A, j'ai raison, assurément, puisque, en disant que B me parait plus amère, j'exprime une vérité incontestable. Mais j'aurais tort de conclure que A est une solution plus concentrée que B. L'émotion ne peut être que vraie; mais la notion qu'on déduit de cette émotion vraie peut être fausse. Au fond ce n'est là que de la dialectique, car, pour
1. Que de solteâ et stériles discussions nous pourrions éviter, si nous savions respecter ainsi Vémotion d'autrui, toujours aussi légitime que la nôtre!
peu que ia solution A soit plus concentrée que B, elle paraîtra plus amère que B à tout individu normal et attentif.
Les émotions d'appétition, c'est le plaisir, avec ses nuances infinies; les émotions d'aversion, c'est la douleur, le dégoût et la frayeur.
Ni le plaisir, ni la douleur, ni le dégoût ne peuvent être définis; la définition en serait moins claire que le mot lui-même, qui est universellement compris. En effet tous les hommes ont ressenti plus ou moins des émotions de plaisir, de douleur ou de dégoût, et la conscience qu*ils en ont eue alors est à elle seule toute une explication, toute une définition.
Le propre de ces émotions est de provoquer une réaction motrice de l'organisme. Et c'est même par cette réaction motrice seule — en dehors des excitations qui nous sont personnelles et perçues par notre moi — que nous pouvons juger la nature de rémotion ressentie. Si je juge que toute brûlure est douloureuse, c'est d'abord parce quç je le sais par ma propre expérience, c'est ensuite parce que je vois toujours une brûlure accompagnée, soit chez Thomme, soit chez Tanimal, de certains mouvements, gestes, réactions, qui sont les indices non équivoques, et bien connus à moi par ma propre expérience, de la sensation douleur.
Il est cependant des cas où les signes émotionnels ne sont vraisemblablement pas accompagnés de conscience. Ainsi une grenouille décapitée, si on lui pince la patte, donne tout à fait les mêmes signes de douleur qu'une grenouille non décapitée. Cependant j'ai tout lieu de penser qu'il y a quelque vague conscience dans une grenouille normale et nulle conscience chez une grenouille décapitée.
Donc, quelque absurde que paraisse le mot, il faut admettre quelque chose comme une douleur inconsciente, ou un dégoût inconscient, ou une frayeur inconsciente. Ce sont là sans doute de très mauvaises expressions, car une émotion que nul ne ressent n'est pas une émotion. Mais tout se passe comme si la conscience y était. Qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas de conscience, tout r^ste identique : d'une part, la nature de l'excitation périphérique et la transmission nerveuse aux centres ; d'autre part, la réaction de ces centres p£u: un mouvement.
Ainsi la conscience, quoiqu'elle constitue la base de notre existence psychique, n'est qu'un phénomène, superposé, surajouté, pour ainsi dire, à l'existence physique de l'être, et qui ne modifie ni Texcitation extérieure, ni la réaction de l'organisme ébranlé.
Et, de fait, à l'état normal, quantité de sensations émotionnelles arrivent aux centres nerveux sans atteindre la conscience. Ce sont principalement les sensations qui nous viennent de notre propre corps. L'estomac qui digère, le cœur qui bal, le foie qui fait de la bile, le sang qui circule, le rein qui excrète l'urine, les muscles qui sont relâchés ou contractés, la peau qui est stimulée par l'air, les poumons qui sont ventilés par une respiration incessante, tous ces organes, tous ces appareils envoient incessamment des stimulations aux centres nerveux. Ils n'agissent pas directement sur la conscience, puisqu'il n'y a là ni perception ni aperception, mais ils exercent leur action sur l'état psychique général de l'individu. Ce sont ces sensations vagues, nuageuses, indistinctes, qu'on a appelées cénesthésie, car elles nous donnent la notion de notre existence somatiqne.
Il y a donc comme une sorte d'être unique, agrégat de cellules vivantes, reliées entre elles par un système nerveux unique, qui n'est pas conscient, mais qui se fait connaître an moi psychique par la synthèse de toutes ces sensations perpétuellement ascendantes.
Les sensations qui nous font connaître notre corps déterminent la tonicité normale de l'axe central nerveux cérébro-spinal. Eu effet les centres nerveux ne sont jamais en repos; ils exercent incessamment une sorte de stimulation latente qui porte sur tous les appareils irritables; et inversement, les appareils irritables, doués de nerfs sensitifs, envoient à la moelle un stimulus perpétuel qui entretient la tonicité médullaire. De ià no perpétuel échange, une sorte de chaîne sans fin, de double , rétlexe, entre la moelle qui donne et reçoit l'excitation : elle donne l'irritation parce qu'elle en reçoit sans cesse.
Il y a pour la vie psychique quelque chose d'analogue à la tonicité de la moelle : la conscience est pour ainsi dire en un état de tonicité perpétuelle, recevant de toutes parts des impressions confuses, tellement confuses que chacune d'elles, prise isolément, est à peu près inconsciente; mais l'ensemble de ces perceptions diffuses constitue une sorte de notion de notre propre existence.
Cette notion est aussi une émotion ; car, si nos organes sont sains, s'il n'y a en nous aucune cause de douleur morale ou physique, il y a assurément du plaisir à vivre. La vie n'est pas une chose indifférente; c'est une chose agréable. Ceci soit dit à un point de vue schématique, bien entendu : car, en réalité, ct plaisir de vivre est obscurci par mille et mille émotions péni-
bleSy présentes ou passées, bien plus puissantes que Tobscur plaisir de l'existence.
La notion de l'existence est profondément modifiée par la maladie. Un individu qui a la fièvre est fort embarrassé de dire où est son mal. Il souffre partout (c'est le mot de tous les malades), et ce malaise général est dû à des sensations inconscientes. Celles-ci provoquent une émotion agréable pendant la santé, mais pénible dans la maladie.
C'est par le fait de ces émotions, conscientes ou inconscientes, en tout cas rendues indélébiles par la mémoire, que se constitue la conscience. La conscience doit donc être considérée comme le sensorium commune^ le point de convergence de toutes les excitations périphériques, qui Tébranlent en bien ou en mal.
L'émotion de la conscience peut être agréable, ou désagréable, amenant plaisir ou douleur.
Les raisons pour lesquelles telle ou telle excitation provoque plaisir ou douleur ont fait l'objet des hypothèses les plus différentes, mais il reste encore bien des obscurités.
Toutefois pour la douleur on est arrivé à une explication vraisemblable. Il est certain que toute excitation violente d'un nerf sensitif provoque de la douleur. La douleur est toujours produite par le mécanisme de l'excitation exagérée, parce que les centres nerveux sont devenus très excitables, ou, ce qui revient au même, parce que le nerf périphérique a été ébranlé par une excitation très forte.
Cependant toute douleur, tout sentiment pénible ne reconnaissent pas pour cause une excitation exagérée. Ainsi, pour les saveurs ou les odeurs nauséabondes, qui produisent quelque chose comme de la douleur, on ne saurait dire qu'une excitation exagérée est la cause de notre émotion répulsive.
Il en est de même pour les sensations agréables. Tout ce qu'on a dit à cet égard me parait assez vain, et j'aimerais mieux, ce semble, reconnaître notre ignorance en pareille matière, et dire que la cause du plaisir ou du dégoût résulte de notre organisation.
Assurément ce mot organisation ne signifie rien; mais il laisse 1 1 porte ouverte à toute explication meilleure, jusqu'au moment, encore éloigné sans doute, où on pourra, par la structure des cellules nerveuses, expliquer pourquoi un accord est agréable, pourquoi une dissonance est pénible, pourquoi la quinine parait amère, et pourquoi le sucre parait sucré.
Si nous ne connaissons pas la cause physiologique du plaisir on de la douleur, nous en connaissons pourtant la cause zoolo» gique, et nous pouvons regarder comme incontestable cette loi que la nature de notre émotion est déterminée par la finalité des choses.
Autrement dit, tel objet est utile à notre existence, et alors il provoquera une émotion de plaisir. Tel autre objet est nuisible, et il provoquera une émotion de douleur.
Et, vraiment, il serait absurde qu'il en fût autrement. Concevrait-on un nouveau-né qui aurait de la répugnance pour le lait? Concevrait-on un individu à qui les brulClres de la peau feraient éprouver une sensation agréable? Le plaisir et la douleur sont étroitement liés à nos besoins. La douleur de la faim, le plaisir de rassasier sa faiim nous indiquent que notre organisme a besoin d'aliments. Le dégoût, la frayeur sont des sentiments qui nous protègent contre les dangers innombrables du milieu ambiant et qui nous avertissent de ce qu'il faut éviter. Si aucun plaisir n'accompagnait Funion des sexes, est-ce que la conservation de Tespèce serait assurée?
Faisons Thypotbàse (absurde) d'un homme qui serait livré à son intelligence seule, ayant des sensations et perceptions, très précises quant à la notion des objets, mais qui ne ressentirait aucune émotion, soit douleur, soit plaisir, par le fait des excitations extérieures : cet homme ne pourra, quelque intelligence qu^on lui suppose, protéger longtemps son existence. Comme il ne sentira ni la douleur, ni la fatigue, ni la faim ; s'il se blesse, il malmènera sa blessure au point qu'elle s'enflammera et deviendra mortelle; s'il marche, ou s'il travaille, il se fatiguera et s'épuisera jusqu'à ce que les muscles ne puissent plus se contracter. Il ne mangera que par raison ; et il mangera peutêtre plus que de raison, puisqu'il ne sentira ni la fainn, ni la satiété après le repas. Les poisons lui paraîtront aussi bons à manger que les meilleurs aliments. Si le froid ou la chaleur l'atteignent, il mourra de chaud ou de froid, car il sera forcé de consulter le thermomètre pour savoir s'il. doit être vêtu avec des vêtements épais ou légers. En un mot, toute son intelligence, toute son attention, toute sa science, mises à contribution, ne sauraient remplacer que d'une manière extrêmement imparfaite les émotions instinctives, innées, de plçiisir et de douleur.
Tout se passe comme si la nature, dans sa prévoyance, avait voulu veiller sur nous, nous forcer à ménager notre existence. La douleur et le plaisir sont les protecteurs de la vie.
Les êtres inférieurs, mécanismes automatiques où tout est absolument réglé d'avance, sans qu'il y ait de part à la spontanéité, n'ont probablement ni douleur, ni plaisir : ou plutôt leurs émotions sont extrêmement vagues. Mais, quoique la conscience soit vague, il n'y en a pas moins une réaction molrice, appropriée à la finalité des choses, tout comme s'ils sentaient plaisir ou douleur. La diii'érence n'est pas dans le résultat moteur (qui est le même), mais dans le résultat sensitif (ébranlement de la conscience) qui fait sans doute défaut chez les êtres inférieurs. Plus l'individu est intelligent, plus il est capable d'éprouver avec intensité les émotions attractives ou répulsives.
Si notre but était de faire de la psychologie descriptive, il faudrait reprendre tous ces sentiments de douleur, de plaisir, de dégoût, de frayeur, de faim, d'appétit sexuel, et montrer à quel point ils s'accordent avec la finalité des êtres. Ici nous ne pouvons entrer dans le détail; il nous suffira d'établir cette loi générale, que l'émotion, comme l'instinct auquel elle ressemble à tant d'égards, est conforme à la finalité.
Pourquoi et comment? C'est sans doute par l'évolution progressive et la sélection naturelle; mais la raison d'être de cette sélection et son mécanisme sont encore bien profondément obscurs. C'est le grand mystère de la vie terrestre.
En somme, le comment de cette adaptation nous échappe. Nous constatons les faits. Nous voyons que la loi de la sélection est une sorte de force directrice qui tend à donner aux êtres vivants Tordre de vivre et de perpétuer leur espèce et qui conforme tout à cet ordre. Mais nous ne pouvons nous faire une idée des voies que la nature a suivies pour atteindre ce but.
Quoi qu'il en soit, on peut appliquer aux émotions ce que nous disions de l'instinct. Les émotions sont des instincts, mais des instincts seusitifs, avec conscience. La fatalité et la finalité des instincts moteurs se retrouvent donc tout entières dans les instincts sensitifs du plaisir et de la douleur.