CHAPITRE IX
Reprenons l'analyse des actes réflexes pour montrer quelle transition les relie aux actes volontaires. C'est ainsi que nous suivons la méthode toujours adoptée par nous dans ce livre, c'est-à-dire que nous partons du phénomène élémentaire, simple, physiologique, pour arriver à Texplication du phénomène complexe, psychologique.
L'acte réflexe psychique, conscient, est une action involontaire. Ainsi le mouvement du soldat qui, dans la bataille, baisse la tête quand il entend une balle siffler près de lui, est à la fois réflexe, psychique, conscient, et aucun de ces trois termes, réflexe^ psychique, conscient, n'est contestable.
Or, tout réflexe qu'il soit, et par conséquent involontaire, cet acte n'est pas absolument soustrait à la volonté ; car le soldat peut ne pas baisser la tète. On dit alors que sa volonté a été assez forte pour empêcher ce mouvement soudain, involontaire.
Donc un réflexe peut être empêché par la volonté; — nous prenons le itiot dans son sens vulgaire, sans le définir, car il est \* suffisamment clair; — mais, quelle qu'elle soit, cette volonté est très variable chez les individus.
Je suppose que, le matin de la bataille, tous les soldats du bataillon se sont dit : « Je ne baisserai pas la tête quand la balle va siffler ». Alors tous voudront ne pas baisser la tête; mais tous ne le pourront pas. C'est comme si la force d'arrêt, d'inhibition, quoique étant, chez les uns et les autres, égale en intention, n'était pas égale en puissance.
On dit alors que, sur les 100 soldats, si 50 seulement ont baissé la tête, je suppose, il j en a 50 qui sont braves et 50 qui ne sont pas aussi braves. Mais ce plus ou moins de bravoure n^était pas dans leurs intentions; tous voulaient être braves; tous ne Tout pas pu, la force d'inhibition n'étant pas identique chez les uns et chez les autres.
Cette force d'inhibition peut être appelée la volonté ; et, de fait, c'est surtout en arrêtant, diminuant, modérant des actions réflexes ou instinctives que la volonté parait s'exercer.
11 me semble que, s'il y a eu jusqu'ici une telle obscurité dans Texplication des phénomènes de volonté ou de liberté, c'est que les conditions de l'inhibition n'avaient pas été bien établies par les physiologistes.
Reprenons la loi physiologique qui régit l'inhibition. Cette loi a été formulée à peu près ainsi par M. Brown-Séqdard :
Tout segment nerveux est pour le segment nerveux adjacent capable de provoquer soit rexcitation, soit Vinhibition,
Par conséquent, une excitation partant d'un point quelconque du système nerveux peut provoquer un mouvement d'ensemble, et une autre excitation, partant d un point différent, peut arrêter ce mouvement d'ensemble. Les physiologistes ont donné maints exemples de semblables effets pour beaucoup de phénomènes organiques.
Soit un centre 0, qui, par les nerfs moteurs, détermine un mouvement M. Si une action excitatrice EO l'ébranlé, il répondra par un réflexe et réagira; mais, en même temps que cette action excitatrice, simultanément survient une action d'arrêt AO : alors, aussitôt, le mouvement, commencé peut-être, s'arrête, au cas où la force d'arrêt AO possède une valeur égale à la force d'excitation"; EO (fîg. 7).
C'est presque le cas du soldat qui baisse la tête quand il entend siffler une balle, et qui se redresse soudain, devenant honteux de sa faiblesse, s'il voit passer son général. L'action excitatrice au mouvement, c'est le sifflement de la balle (EO) ; Faction qui détermine l'arrêt du mouvement, c'est la vue du général (AO) : et de l'antagonisme de ces deux excitations résultera le mouvement final (OM).
A vrai dire, le mécanisme est encore plus compliqué.
En effet, d'une part, le sifflement du projectile n'est rien par lui-même : c'est une excitation auditive qui n'a de valeur que par les idées qu'elle fait naître ; d*autre part, la vue de l'officier général est une excitation rétinienne qui semblablement n'a
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de v&leur que par les idéei qu'elle fait naître. C'est donc seulement l'élaboratioa de la sensation brute par le travail cérébral
qui donnera toute sa valeur aux deui actions antagonistes, excitation d un cfllâ et inhibition de l'autre. Elles sei'ont telle-
meat modifiées par le travail psychique de l'idéation (en A et en Ëj qu'elles seront méconnaissables quand elles arriveront an centre moteur qui déterminera le mouvement (Sg. 8).
A cela vient se joindre une complication nouvelle : c'est que souvent l'action d'arrM ou l'action d'excitation n'ont pas besoin
d'être sous la dëpeadance immédiate d'uae sensation présente. Les idées anciennes, les souvenirs d'images peuvent faire le même effet. Dans l'exemple donné ici, on aura, comme force d'arrêt, le sentiment de la dignité, le devoir professionnel, l'honnenr dn drapeau, l'honneur du bataillon : toutes ces idées, mËme alors qu'aucune force extérieure actuelle ne les provoque, auront, par l'effet du souvenir et de l'imagination, la valeur d'une eicilation sensible, et pourront produire une action d'arrêt A'O, aussi bien qu'apa le faire ane excitation sensible immédiate AO (Hg. r
C'est alors qu'intervient une autre complication, la conscience. En effet cette lutte des deux excitations est une lutte qui a un témoin, un spectateur, lequel assiste, au moins en partie, h l'amplification ou à la transformation de l'image, et alors se figure jouer un rôle là où cependant il n'est que spectateur.
Ce qui prouve bien que la conscience n'agit là que comme spectateur, non acteur, c'est que cliez tous les hommes du bataillon existe l'intention de ne pas baisser la tête. Tous ont dit avant le combat : •< le ne baisserai pas la tête » ; mais l'idée antagoniste n'a pas une force égale chez les uns et les autres. Même si chez tous le désir de résister est le même, la puissance n'est pas la môme.
Je suppose 50 hommes qui baissent la tête an sifflement de la balle, alors que les 90 autres garderont la tête haute. Que
faut-il pour changer ces proporiious? Il suffira, pour qu'un plus grand nombre de soldats baissent la tête, que le sifflement des balles soit plus fort, autrement dit que IMntensité de l'excitant EO soit plus grande. Inversement, pour que les soldats se montrent plus courageux, il suffira d'une émotion morale forte, par exemple un discours enthousiaste de leur chef, que sais-je? ou la prise d*un drapeau, et alors il n'y en aura plus que 10, je suppose, qui baisseront la tête au sifflement de la balle.
La réaction finale sera due k la différence d'intensité entre les deux forces, celle de Texcitation et celle de Tarrêt; de même que le mouvement du fléau d'une balance est déterminé dans tel ou tel sens par la différence des poids qui sont dans Tun et Tautre plateau.
Quant au fait de la conscience, il ne signifie rien par luimême. En effet, beaucoup d'actes réflexes se font avec conscience, et cependant la volonté n'y peut rien. Le clignement des paupières, qui suit un bruit violent, est un mouvement dont nous rendons parfaitement compte; mais, quelque conscience que nous en ayons, ce clignement est tout à fait involontaire. Nous savons que nos yeux se ferment; mais nous n'y pouvons rien. Les plus hardis ferment les yeux, dès qu'on leur approche brusquement la main vers l'œil. Il n'y a pas de volonté qui tienne : il n'y a pas d'inhibition efficace ; et cependant la conscience du clignement involontaire et incoercible est aussi claire que pour les actes que nous pouvons tout à fait empêcher.
Ainsi, — et c'est un point bien important à établir, — le fait qu'un acte est conscient ne signifie pas qu'il est volontaire, c'est-à-dire qu'il peut être arrêté ou commandé. La conscience ne change rien au pouvoir d'inhibition, puisqu'elle coexiste avec des actes où le pouvoir d'inhibition est tout à fait nul.
Le clignement est un acte réflexe psychique où le pouvoir d'inhibition est nul. Pour d'autres actes réflexes psychiques, le pouvoir d'inhibition est faible (comme, par exemple, pour le soldat qui entend siffler une balle). Mais il y a aussi des actes où le pouvoir d'inhibition est facile et puissant. Ces actes ne sont pas appelés actes psychiques réflexes, car l'acte réflexe se trouve tellement modifié par la puissance extrême des forces d'inhibition qu'on ne doit plus l'appeler réflexe; mais bien volontaire. Me voici, je suppose, dans la salle de jeu à Monaco. La vue des enjeux, du tapis vert, de la roulette, m'excite presque aussitôt à jouer, et je mets la main dans ma poche pour placer vingt francs sur un numéro. C'est là presque un acte réflexe
psychique; mais dans ce cas les idées d'inhibition sont tellement fortes et nombreuses que cet acte parait absolument soumis à ma volonté ; les idées d'inhibition qui tendent à m'empêcher de jouer se présentent en foule à mon esprit : je me dis que presque certainement je perdrai, que c'est une sottise, que le jeu est immoral, qu'on se moquera de moi, qu'il vaut mieux se promener sur la terrasse que de s'enfermer avec cette engeance ; toutes ces idées sont des forces d'inhibition très puissantes qui se présentent à ma conscience pour combattre le penchant qui me porte à jouer, et alors, spectateur de cette lutte, je m'imagine que c'est moi qui décide, alors qu'il y a, en fait, combat entre deux idées antagonistes.
Nous avons supposé jusqu'à présent une excitation périphérique EA qui détermine le mouvement et une excitation périphérique déterminant l'arrêt (fîg. 7). Mais l'excitation sensible est si peu de chose et l'élaboration intellectuelle a tant d'importance que c'est tout à fait comme si les idées seules étaient en conflit sans aucune excitation extérieure. La lutte entre deux idées prend alors la même forme que la lutte entre deux réûexes. Idées ou rétlexes, ce sont toujours des forces nerveuses, excitatrices ou inhibitrices. £t dans la lutte, c'est toujours la plus forte qui triomphera. Ghimène est tentée de se jeter au cou de Rodrigue (E'O) : elle s'arrête, car elle se souvient que Rodrigue a tué son père (A'O).
Nous appelons volonté cette force d'inhibition, et il ne semble pas qu'on puisse l'appeler autrement. Pour bien montrer à quel point elle est organique, il suffit de voir ce qu'elle devient dans la maladie et les intoxications.
A coup sûr, elle est très fragile, et il suffit d'une petite quantité de poison pour la voir disparaître. On m'a confié un grand secret que je ne dois révéler à personne. La force d'inhibition qui m'empêche de parler est très puissante, et certainement je ne trahirai pas le secret confié. Mais, si l'on me fait boire de manière à m'enivrer, je ne pourrai plus mimposer le silence ; le pouvoir d inhibition sera aboli ou tout au moins amoindri, et, comme an indiscret, peut-être même comme un traître, étant pris de vin, je raconterai ce qu'on a confié à mon honneur. De même, si, avant que j'entre dans la salle de jeu de Monaco, un ami m'a fait boire quelques verres de Champagne de trop, alors je ne serai plus maître de moi ; ce pouvoir d'inhibition que j*avais eu hier, étant de sang-froid, aura disparu
164 PSYCHOLOQIE OÉHÉRALE
aujourd'hui qae je suis ivre, et je jonerai, comme un imbécile, quitte à m'en repentir tout à l'heare amëremeot.
Il est toute une classe de malades (que les aliéniates appellent des impukifs} qui commettent des crimes épouvantables, sans pouvoir s'en empficher; ils voient devant eue un indiridn qaelconque : aussitôt l'idée (délirante) de l'assassinat se dresse dans leur e?prit, et ils constatent eux-mêmes, souvent avec effroi.
il partont i
veux quclronque (A'); M, muscle; A'. E", centres norveax qui éUbonot l'imprSBBlnn r«;aa, EE" et AA'.
qu'ils n'ont plus le pouvoir d'arrêter cet acte par un effort de leur volonté.
Chez les somnambules, on retrouve cette absence de pouvoir inhibiteur. On dit à une somnambule : n Levez-vous », et elle se lève; « Mettez-vous en colère ", et elle se met en colère; n Pleurez >i, et elle pleure : i Donnez un coup de poing à cet homme », et elle donne un coup de poing. Elle ne peut résister à ces ordres. L'impulsion est donnée, et comme, par suite de la perversion dj'namique des centres nerveux, le pouvoir inhibiteur est paralysé, elle ne réag'it pasà l'impulsion donnée, et l'acte est exéiïuté par elle sans réaction voulue, sans réaction possible.
Chez les hystériques, chez les enfants, il n'y a pas de pouvoir
inhibiteur durable et effectif. Une hystérique a envie de dire une injure ou une obscénité; aussitôt, sans qu'aucune considération puisse l'arrêter, voilà que l'injure ou l'obscénité est sortie de ses lèvres. Un enfant a une velléité de colère; il a beau savoir qu'il sera sévèrement puni, et que sa colère ne lui servira à rien, il trépigne, pleure, hurle, et se roule par terre sans qu'il puisse s'empêcher de faire cette sottise. Un individu, pris dehachich, a envie de rire. Il rira aux éclats, quel que soit l'endroit où il se trouve, et quoiqu'il sache bien qu'il n'a aucun motif pour rire. Dans tous ces cas, la force d'inhibition fait défaut.
Et qui de nous osera avouer qu'il n'a pas senti en un moment de colère fuir toute sa force de volonté? Les paroles, les actes viennent d'eux-mêmes : on sent qu'on va les regretter; mais on n'a pas le pouvoir de s'arrêter.
Cette absence de pouvoir inhibiteur est une des formes les plus fréquentes de V aboulie.
Cette volonté d'arrêt est toujours sous la si complète dépendance des états physiologiques que nous ne pouvons la supposer indépendante de la fonction cérébrale nerveuse. La volonté d'arrêt, de résistance aux passions, est une propriété du système nerveux; elle dépend de Tétat des cellules nerveuses; c'est une fonction psychique, qui, comme toutes les fonctions psychiques, a une origine physiologique. Elle dépend de l'état du cerveau, et, comme le cerveau lui-même, elle a ses variétés, ses degrés, ses maladies, ses anomalies.
Ainsi que toutes les autres fonctions cérébrales, cette faculté d'arrêt peut s'exercer, se cultiver, se développer par l'usage; c'est là l'influence souveraine de l'habitude. Que le jeune soldat baisse la tête en entendant siffler les balles, rien de mieux. Mais il peut s'exercer à ne pas baisser la tête; d'abord le résultat sera nul, puis, peu à peu, soit que la sensation excitatrice s'émousse, soit que la puissance d'inhibition augmente, il finira par ne plus baisser la tête; l'habitude lui aura donné la force de résister.
A vrai dire, pour beaucoup de philosophes, ce qui constitue la volonté, c'est que les idées, telles qu'elles se présentent comme motifs d'action, ne sont pas indépendantes de notre désir : il semble qu'à notre gré nous puissions leur donner une valeur plus ou moins grande, c'est la valeur donnée ainsi à une idée quelconque qui constitue le fait volontaire.
Eliminons d'abord le cas dit de la liberté dlndifTéreace, sub« tilité dialectique, comme Thistoire de l'âne fameux de Baridan qui meurt de faim, ne sachant choisir entre deux sacs exactement semblables.
En effet, il est impossible de supposer que Fane n'ait pas un motif, si petit qu'il soit, pour choisir un sac plutôt que lautre. Si un motif n'existe pas, il le créera; par exemple, s'il a très faim, et que les deux sacs soient identiques, comme il a besoin de manger, il choisira celui de droite, parce qu'il est à droite, ou celui de gauche, parce qu'il est à gauche, etc.
Nous éliminerons aussi les cas où l'absence de volonté est manifeste : par exemple, chez l'ivrogne, chez raliénè, chez Tenfant. En effet, il semble qu'alors le pouvoir d'inhibition ait été aboli par la maladie.
Laissons aussi les cas où le pouvoir d'inhibition est faible, comme chez le soldat qui entend siftler une balle, et prenons le cas où la balance semble à peu près égale entre les deux forces antagonistes. Ce sera, je suppose, l'individu qui, dans la salle de jeu de Monaco, se demande s'il va ou non jouer à la roulette. Cet individu a une pleine conscience de sa volonté; il sait qu il peut, suivant sa volonté, jouer ou ne pas jouer.
Cette notion de notre puissance est très forte, et tout le monde la ressent nettement. Aussi la plupart des philosophes ont-ils, non sans quelque raison, insisté sur cette conscience de la volonté, qui est, suivant eux, tout à fait suffisante pour prouver la liberté de détermination de la volonté.
Il est vrai que Spinoza, a déjà fait cette profonde remarque que l'ivrogne ou l'homme irrité se croient d'autant plus libres de leurs actes qu'ils le sont moins : ils sont menés par leur passion, incapables de résister, et toutefois ils s'imaginent alors être absolument maîtres d'eux-mêmes, bien plus que quand ils sont dans la plénitude du sang-froid.
Cependant nous reconnaissons volontiers combien est fort cet argument de la conscience qui se sent libre, tout à fait libre d'agir où elle veut. Cet homme qui est à Monaco se sent vraiment libre, et tous les sophismes du monde ne pourront lui ôter cette idée de sa liberté.
Il y a en lui deux images, ou, si l'on veut, deux émotions motifs d'actes, qui se balancent à peu près également. D*ane part est l'image du jeu (avec son plaisir spécial) et du gain; d'autre part, l'image de la sottise du jeu et de la perte. Suivant l'importance qu'il attache à l'une ou l'autre de ces idées, il
prendra telle ou telle décisioD, et la décision prise sera la résultante de la prépondérance de l'une ou Tautre idée.
Il est facile de prouver qu'il en est ainsi. Supposons, en effets qu'une de ces images devienne plus forte, par exemple Timage de la perte. Il a dans sa poche toute sa fortune. La pièce d'or qu'il tient dans sa main est son unique ressource; c'est le seul moyen de donner du pain pour ce soir à sa femme et à ses enfants : en outre il n'est pas joueur, et il est convaincu qu'il perdra. Alors, nécessairement, il ne jouera pas. Mais, s'il est joueur, autrement dit si Hmage, motif d'action, est puissante, alors il jouera, surtout si l'image d'inhibition est faible, c'està-dire si la perte est peu de chose pour lui, et s'il n'y a personne pour le blâmer de risquer un louis. Autrement dit il ne pourra croire à sa liberté (que ce soit une illusion ou non) que dans le cas où les deux idées antagonistes se présenteront avec une force à peu près égale; car, si l'une est beaucoup plus forte que l'autre, il sera impossible de ne pas suivre l'impression.
Ainsi l'acte résulte fatalement de la vigueur relative des deux images antagonistes. Si ces deux images ont une puis* sance à peu près égale, on se sent tiraillé, ballotté entre deux excitations contraires : on se croit libre; mais la résultante, c'est-à-dire l'acte, sera toujours conforme à la plus grande force de l'une ou de l'autre.
C'est ici qu'il faut faire intervenir un élément nouveau : rinÛuence de la volonté sur l'idée, autrement dit l'intluence de l'attention. Selon l'attention qu'on donne à telle ou telle image, on renforce ou on diminue son intensité, de sorte que, si l'individu en question pense, avec une très grande force et en y concentrant tous ses efforts, au déshonneur qui résultera de son action, il pourra donner à cette image une si grande intensité qu'elle ettacera tout le reste.
Donc nous n'avons fait que reculer la difficulté. Si limage est sous la dépendance de Tattention, et si l'acte est sous la dépendance de l'image, il s'ensuit que c'est l'attention, c'està-dire la volonté, qui pourra déterminer l'acte. Il s'agit donc de définir la nature de l'attention et d'analyser l'influence de la volonté sur les idées.
Et d'abord la volonté et l'attention ne peuvent pas changer fondamentalement la nature de l'image. Voici un tableau noir qui est devant moi : quelle que soit mon attention, je le verrai toujours noir. Je pourrai augmenter son intensité, selon que je le regarderai avec plus de fixité, ou pendant plus longtemps!
mais je le verrai toujours noir, quelque effort que je fasse. II en sera de même des images mentales. Limage mentale de ce tableau noir me paraîtra toujours noire, et si, jusqu'à un certain point, je suis maître de Técarter de ma pensée ou de révoquer, ce sera toujours sous la forme d'un tableau noir que ce tableau noir se présentera à moi. Ainsi l'attention et la volonté changent l'intensité, mais non la forme des images.
En outre, l'attention n'a guère d'influence que pour renforcer les images indifférentes. Devant une image très puissante, eUe est impuissante. On ne parvient pas à oublier ou à effacer telle idée par une autre idée. Le père de Ghimène vient d'être tué; Ghimène a beau vouloir songer à une autre chose, faire attention aux discours du roi ou de l'infante, elle ne peut pas y arrêter sa pensée. Elle ne fait attention qu*au souvenir de son père mort : cette idée s'impose avec une telle force et une telle persistance, que la volonté de Teffacer ou de la diminuer est réduite à une absolue impuissance.
Par conséquent l'attention n'est pas toujours libre. Loin de là. L'attention se porte, sans que nous puissions réagir, sur une émotion forte. Pascal a imaginé, dit-on, la machine arithmétique pour se distraire d'une névralgie; mais, si l'anecdote est vraie, la névralgie n'était pas très forte; car une douleur intense empêche toute attention et tout travail.
De même Tindividu qui est à Monaco, dans la salle de jeu, aura beau essayer de songer à autre chose : s'il a une âme de joueur, fatalement il pensera au jeu. Ni le journal quil a à la main, ni le splendide paysage qui l'entoure, ni la musique qu il entend dans la salle voisine, ne pourront fixer son attention. Malgré lui, il ne pensera qu à la roulette, comme un individu à jeun n'écoutera ni raisons, ni conseils, ainsi que le proverbe le dit avec force : Ventre affamé n'a pas (Toreilles,
L'attention est un appareil d'excitabilité qui renforce les images; mais elle ne peut exercer sa puissance que dans de certaines limites, assez étroites : elle est inefficace quand une image, très forte, est présente à la conscience, qui masque toutes les autres.
Ne prenons donc que les circonstances, assez rares sans contredit, où l'attention est absolument libre.
Alors il semble qu'il y ait réellement dans l'esprit une puissance de direction. Gela est indiscutable. Me voici à ma tbble ; je pense à ce que je veux écrire, et je tâche de suivre la série de mes raisonnements. Gependant, que d'objets autour de moi
pour me détourner! Sur ma table, un journal, une ardoise, des crayons, une pipe, un dictionnaire, des lettres, quatre ou cinq livres divers, un agenda, un jouet d'enfant, des mouches qui vont et viennent. Dans ma chambre, des livres, des tableaux, le feu qui pétille, la pendule qui sonne, des bruits de pas, de portes qui s'ouvrent et se ferment, d'enfants qui jouent, de voitures dans la rue ; et le vent, la pluie, les persiennes qui battent... et en môme temps des idées collatérales qui surgissent de tous côtés, les plus saugrenues, les plus inyraisemblables... Eh bien ! je puis éliminer tout cela. Le moi actif fait un effort, et, se délivrant de toutes ces sensations présentes et de toutes ces images qui surgissent du passé, se concentre vers une seule et unique série d'idées, et, par l'attention, les rend seules vivaces et éclairées, alors qu'il s'efforce d'obscurcir les autres. Cette puissance de direction de Tesprit est un fait tellement évident, tellement connu de tous, qu'on n'a pas besoin d'insister. Mais puissance de direction n'entraîne pas liberté de direction; car les deux termes de puissance et de liberté de direction ne sont pas synonymes.
Voici un individu, envahi par une passion violente, un artiste,
je suppose, par exemple Claude Lantier dans VOEuvre, Or
Claude Lantier ne peut songer à autre chose qu'à son tableau.
Toutes les forces de son attention sont là. 11 conduit toutes ses
idées, tous ses actes vers ce seul et unique but, son tableau,
son œuvre. Certes il paraît bien maître de sa pensée. Il a la
puissance d'attention et de direction tout entière. Il a même
une force d'attention et de direction considérable. Mais est-il
libre de cette direction qu'il donne ? Cela ne me parait pas ; car
la passion Ta envahi à tel point qu'il ne voit plus rien d'autre*
Son tableau I il n'a que son tableau en tête, et, s'il a faim, il
mange sans savoir qu'il mange, les yeux fixés sur sa toile.
U ne faut donc pas confondre la puissance de direction ou la liberté de direction. Claude Lantier a une énorme puissance de direction; il n'en a pas la liberté.
La direction de T attention est un phénomène tout aussi fatal et involontaire qu'une action physiologique quelconque. Soit un individu craintif, qui redoute un grand danger, par exemple une sentinelle de grand'garde qu'on a prévenue d'une surprise offensive de l'ennemi pour cette nuit. Le pauvre soldat aura une grande puissance de direction. Toutes ses idées vont converger vers un seul point : il les dirigera dans le même sens, ou plutôt elles se dirigeront malgré lui dans le même sens.
Cette direction, cette orientation des idées est au fond toat le contraire de la liberté, puisque, au lieu de commander à ses idées, on en est devenu Fesclave.
Dans mon propre exemple de^ tout à l'heure, je m'imagine avoir la puissance de diriger mes idées, comme se rimaginent sans doute Claude Lantier et la sentinelle de grand'garde. Mais chez moi la passion est moins forte, Tindifférence est beaucoup plus grande, et alors les motifs déterminant la direction seront moins évidents, et il sera plus difÛcile de les mettre an jour. La liberté de direction paraîtra d'autant plus grande que les motifs seront plus faibles ou du moins qu'ils seront mieux compensés par des motifs antagonistes qui possèdent une intensité presque égale.
L'effort ne prouvera pas non plus en faveur de la liberté de direction.
En effet, l'efifort, qu'il soit physique ou psychique, n'est pas du tout synonyme de liberté. Voici un cheval attelé à une lourde charrette; on lui administre un grand coup de fouet, et alors il fait un effort énorme; il contracte tous ses muscles avec une extrême vigueur. C'est un effort, assurément; mais cet effort n'implique aucune liberté. Une grenouille décapitée, si on veut rattacher à une planchette, fera avec tous ses muscles un énorme effort pour se dégager, aussi énergiquement que pourrait le faire une grenouille normale. Doue effort ne signifie pas volonté. De même la sentinelle de grand'garde fera des effort' d'attention surhumains pour apercevoir Tennemi, pour surprendre ses ruses, pour écouter les moindres bruits suspects, pour comprendre les marches et les contremarches qu*il enleod dans l'ombre. Cet effort d'attention est-il volontaire ? est-il libre? et notre soldat pourrait-il ne pas faire ces efforts?
Ainsi, d'une part, l'esprit est capable de direction; d'autre part, cette direction est imposée par une image quelconque, un désir, une sensation. Mais cette direction de l'esprit n'est pas libre, quoiqu'elle le paraisse; l'effort que fait l'esprit pour rester dans telle ou telle voie ne prouve pas plus la liberté que le vigoureux coup de reins donné par le cheval de trait ne prouve la liberté de son effort.
Autrement dit, l'esprit peut vouloir, et vouloir avec force: mais cette volonté n'est pas libre; elle est décidée par une image, une sensation, une émotion qui ont plus de force qae les autres images, sensations ou émotions.
Si parfois nous avons cette illusion que nous choisissons entre deux, idées, appuyant tantôt sur l'une ou tantôt sur l'autre.
pensant, selon notre gré, à l'une et Tautre, c'est qu'au fond elles sont indifférentes ; car, si Tune d'elles était réellement prédominante, elle s'imposerait, et nous ne pourrions supposer qa*un choix quelconque est possible.
A vrai dire, ce qui rend les causes qui déterminent notre attention si difficiles à démêler, c'est qu'elles ne nous sont pas toujours connues. Des images innombrables qui agissent sur l'attention, nous n'en connaissons que quelques-unes. La conscience n'est qu'une petite ouverture faite à l'immensité du travail intellectuel. Cet énorme enchevêtrement d'images, de souvenirs, d'émotions, de désirs, de perceptions, nous est inconnu : le résultat seulement nous apparaît, qui nous commande telle ou telle attention, qui impose tel ou tel acte. Leib.^iz avait parlé des petites perceptions, et Spinoza des causes sourdes; mais on n'avait pas pu donner la démonstration formelle de tes forces inconscientes jusqu'aux recherches psychologiques contemporaines.
£n effet, on a pu démontrer que des actes qui paraissent parfaitement libres sont en réalité déterminés par des causes inconscientes. Une somnambule, par exemple, reçoit, étant endormie, l'ordre de jeter un livre au feu. On la réveille ; il n'y a plus dans sa conscience le souvenir de l'ordre donné; mais l'ordre y est encore, inconscient et ineffacé ; et alors elle jette le livre au feu, sans savoir pourquoi, obéissant à une cause qu'elle ignore, et même cherchant le motif de l'action qu'elle a commise.
Cette expérience, facile & répéter, et incontestable, éclaire la nature de la volonté. En effet, la personne qui a jeté le livre au feu sUmagine avoir agi très librement. Elle se dit : « Je tiens ce livre : je peux à mon gré le poser sur la table ou le jeter au feu. » Elle se décide pour cette dernière action, qu'elle croit avoir résolue et méditée de son plein gré. Or, ce faisant, elle n'était pas libre; sa volonté, c'est-à-dire son attention, avait été déterminée par un souvenir. Ce souvenir était inconscient, c'est-à-dire inconnu d'elle; elle ne pouvait donc l'évoquer comme cause de son action.
Ainsi la volonté, on l'attention qui est la forme la plus nette de la volonté, semble être la conscience de l'effort et la conscience de la direction des idées. Mais, de lèi à la liberté de Tefiort et à la liberté de la direction, on ne peut pas conclure.
S*il 7 a dans la conscience cette illusion perpétuelle d'une volonté se dirigeant sans motif, d une attention qui se porte là
172 PSYCHOLOaiE aÉNÉRALE
OÙ le moi Texige, c'est que quantité d'images sont toujours en lutte. Notre existence, actes et idées conscientes, est comme le point de convergence d'un nombre infini d'images qui se heurtent et se contrarient; les unes arrêtant, les autres excitant, d autres encore transformant l'acte psychique réflexe. £t, de ce nombre infini d'images contradictoires, nous n'en voyons qu'un petit groupe, car les autres sont perdues dans la masse des images inconscientes. Ne connaissant pas ces causes, nous sommes amenés à les nier et à mettre sous la rubrique de volonté ce qui est le résultat d'impulsions inconnues et irrésistibles. Nous ne voudrions pas conclure de là à l'irresponsabilité pénale. Peut-être, si un Dieu jugeait les actes des hommes, serait-il d'une suprême et inaltérable indulgence; mais, an point de vue juridique et social, il est incontestable que la société doit se défendre contre les hommes qui n'ont pas la puissance d'arrêter les actions criminelles, et dont les bons instincts ne sont pas assez forts pour empêcher le déchaînement des passions mauvaises.