‹ Essai de psychologie généraleChapitre 2 sur 14 · LA PSYCHOLOGIE GENERALE DÉFINITION. — LIMITES. — OBJET. — MÉTHODE · texte numérisé non relu

LA PSYCHOLOGIE GENERALE DÉFINITION. — LIMITES. — OBJET. — MÉTHODE

U est nécessaire, au début de cet essai, non de définir, ce qui est à peu près impossible, mais au moins d'expliquer le sens du mot psychologie générale» En effet, jusqu'ici c'est à peine s'il a été prononcé, et il n'existe pas, à notre connaissance, dans la littérature scientifique , d'ouvrage qui porte cette dénomination.

La psychologie, ditron communément, est la science de V intelligence, en désignant par ce mot ce qui est connu intérieurement. Mais tout dépend du degré d'extension qu'on donnera au mot intelligence,

A ne le prendre que dans son sens étymologique, intelligence signifie compréhension des choses ou pénétration de la cause d'action. Mais, entendu ainsi, le mot intelligence est trop étroit; car il semble en résulter qu'une intelligence n^existe qu'à la condition d'être consciente d'elle-même. Une intelligence inconsciente serait donc , au point de vue étymologique pur, un non-sens formel, puisque comprendre une chose implique, par définition même, la conscience de cette compréhension.

Cependant les exemples d'intelligence inconsciente, si absurde

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que soit Texpression même, sont tout à fait nombreux et probants; par exemple le fait banal de la solution d'un problème pendant la nuit et le sommeil, à l'insu même de celui qui Ta résolu. Peut-on nier qu'il s'agisse Jà d'un phénomène intellectuel? Il faut donc admettre qu'il y a des phénomènes intellectuels, inconscients, ou à peine conscients, et il n'est pas permis de restreindre la psychologie à l'étude des intelligences conscientes d'elles-mêmes.

Ce qui fait défaut dans ce cas, c'est la langue môme, qui ne peut, pour ce travail inconscient de l'esprit, employer d'îiutre terme que le terme intelligence, assurément défectueux. L'expression travail psychique est bien supérieure, encore qu'elle ait une apparence pédante. Peut-être serait-il convenable de se servir du mot idéationy en laissant au terme intelligence sou sens précis, net, formel, c'est-à-dire la compréhension consciente des choses.

Pour ma part, j'entendrai le terme psychologie dans un sens plus large encore que l'idéation inconsciente et Tintelligence consciente.

En effet, un grand nombre d'êtres exécutent des actes compliqués, qu'on appelle instinctifs, et il est tout à fait vraisemlîlable qu'ils n'en ont aucune intelligence, ni consciente, ni inconsciente. Dira-t-on pourtant que l'instinct ne relève pas de la psychologie? Assurément cette exclusion ne saurait être admise par personne. L'instinct est une force psychique, intelligente quant à son but, sinon quant à ses moyens. C'est assez pour lui donner une place dans la psychologie générale.

Si l'acte exécuté est incompris de celui qui l'exécute, il est cependant parfaitement approprié à son but. Il témoigne d'une intelligence vague, latente, qu'on ne saurait nier. D'ailleurs on peut observer toutes les gradations et une hiérarchie très régulière, entre l'instinct aveugle et l'intelligence parfaitement consciente.

Il y a donc, en définitive, des forces psychiques diverses : l'instinct ou intelligence latente; l'idéation ou intelligence inconsciente; et enfin l'intelligence proprement dite ou intelligence consciente.

Mais l'instinct lui-même, quelles sont ses origines? Par où faut-il le faire commencer? Nous ne craindrons pas ici d'aller aux conséquences extrêmes auxquelles nous conduit la physiologie générale. De môme que les zoologistes et les embryologistes assignent aux êtres diversement constitués l'humble ori-

INTRODUCTIOiN 3

gine d'une première cellule, de même à toutes les forces psychiques, ou instinctives, ou intellectuelles, nous pouvons assigner Thumble origine de l'action réflexe élémentaire. L'instinct n'est pas toujours aussi compliqué qu'on a coutume de le supposer, quand on emploie ce mot sans épithète. Certes oui! l'instinct d'une mère qui se penche, pleine d'amour, sur le berceau de son enfant, ou l'instinct de Tabeille qui construit une cellule hexagonale, ou l'instinct du sphex qui empoisonne, au second anneau céphalique, le corps de sa victime, tous ces actes constituent des opérations intellectuelles complexes, dont le caractère psychologique n'est pas niable. Mais combien de fois l'instinct est plus simple, plus rudimentaire I

Prenons un exemple dont la valeur historique est grande, car c'est à l'aide de ce schéma que Descartes a donné le premier, avec une précision remarquable, la théorie de l'action réflexe. Voici un objet brûlant : avec la main on le touche, et aussitôt on retire sa main. Est-ce un instinct? est-ce un acte réflexe? est-ce un acte iutellecluel?

A vrai dire, cet acte participe à la fois des caractères de ces trois sortes de phénomènes. Il est intellectuel, car la conscience, et par conséquent la volonté, y prennent une certaine part ; il est instinctif, car c'est un instinct très nécessaire à la vie, et général à tous les êtres, que de se soustraire à un contact douloureux. Enfin il est réflexe, car il n'est pas déterminé par la volonté, et le retrait de la main se fait avant même qu'on ait résolu d'efibctuer le mouvement.

Voilà donc un acte réflexe élémentaire, qui est en même temps une action intelligente et un instinct.

Chez les êtres inférieurs, beaucoup de mouvements instinctifs ne sont que des actes réflexes. Voici une patelle accrochée à son rocher; elle y est faiblement unie et se déplace lentement sur la surface de la pierre. Mais essayez de l'enlever, et touchez sa coquille : aussitôt la patelle se fixera à la roche avec une solidité extrême, et vous aurez les plus grandes peines à l'en détacher. Son adhésion à la pierre a été instinctive, soudaine, déterminée fatalement par le contact d'un agresseur. C'est une action réflexe; c'est un instinct aussi. Il est vraiment impossible de dire où commence l'instinct et où finit l'action réflexe. Ces deux phénomènes se confondent, et l'instinct de la patelle peut être regardé comme une action réflexe compliquée.

Intelligence, instinct, action réflexe, tels sont donc les trois

termes de la psychologie. Entre ces trois formes de Tactivilé, il n*y a pas de barrière, il n'y a pas de hiatus, il ny a pas d'abîme. La gradation est régulière, sans fissure, sans lacune. Et pourquoi y en aurait-il? Où a-t-on vu dans la nature ces transitions brusques, que déjà niait Aristote?

Les soudaines apparitions d'un phénomène nouveau n'existent nulle part. Entre l'homme et l'animal, il n'y a guère de limite, il n'y a guère de limite entre l'animal et la plante, et les origines de la psychologie sont dans les origines mêmes de la vie. Ce serait une ingrate besogne que de vouloir limiter la psychologie aux phénomènes perçus par notre conscience humaine. Quoi! les opérations intellectuelles, compliquées, multiples, en partie conscientes, du singe, du chien, de l'éléphant, ne feraient pas partie de la psychologie ! La mémoire, l'idéation, le jugement, la passion, le raisonnement, la sensibilité sont assurément dans leur intelligence; et on refuserait à ces phénomènes le caractère psychologique, parce qu'ils sont chez un animal au lieu d'être chez l'homme ! En réalité, personne ne se refuse à admettre que les fonctions intellectuelles du chien sont du ressort de la psychologie; cela est trop évident. Mais alors, si l'on donne aux actes du chien le caractère psychique, faudra-t-il refuser le même caractère aux fonctions intellectuelles, si restreintes qu'elles soient, d'un lapin, d'un perroquet, d'une tortue? Non assurément. S'il y a une psychologie humaine, il y a aussi une psychologie animale, qui est le rudiment et comme l'éclaircissement de la psychologie humaine.

Et cette psychologie animale elle-même va bien plus loin que l'instinct ou l'intelligence. Elle commence à l'action réflexe, de sorte que le domaine de la psychologie s'étend de l'acte réflexe élémentaire, le mouvement de retrait de la patelle qui se colle contre le rocher, jusqu'à l'opération intellectuelle la plus compliquée, la discussion des fonctions abéliennes, par exemple.

On verra dans la suite de ce travail par quels progrès successifs le fait psychique se dégage peu à peu du phénomène réflexe élémentaire. Notre but a été de prendre ce phénomène psychique à son origine même, si humble qu'elle soit, et de le suivre dans son progrès à travers la série ininterrompue des êtres vivants.

INTRODUCTION

C'est cet exposé synthélique qui nous semble mériter le nom de psychologie générale.

A la vérité ce mot est peu employé. Nous croyons cependant qu'il mérite de prendre place dans la science. On dit la ^^/lysiologie générale^ la chimie générale ; ce sont des termes parfaitement définis. Il doit en être de même pour la psychologie générale.

La chimie est la science qui traite des transformations moléculaires de la matière. Selon le point de vue qu'on envisage, il y a la chimie sans épithète, qui traite toutes les parties de la chimie, la chimie minérale, la chimie organique, la chimie physiologique f la chimie industrielle, la chimie analytique. Mais il y a aussi la chimie générale, science où sont passés sous silence et les faits particuliers, dont les détails sont innombrables, et les applications pratiques et techniques, tandis que les lois générales de la chimie sont seules exposées. La chimie générale traite seulement l'ensemble des transformations moléculaires de la matière : atomicité, affinité, classification, équivalence des forces, etc.

La physiologie, ou science de la vie, peut être, elle aussi, étudiée à des points de vue divers. Il y a la physiologie sans épithète, qui comprend toutes les parties de la physiologie; la physiologie humaine, qui étudie spécialement les phénomènes vitaux de l'homme et des animaux supérieurs; la physiologie comparée, qui traite les fonctions vitales de tous les animaux en comparant la vie des divers êtres depuis le dernier échelon de la série animale jusqu'à l'homme, qui est la complication suprême; la physiologie végétale, où il s'agît des fonctions vitales des plantes; la physiologie pathologique, qui traite les fonctions de la vie modifiées par la maladie, et enfin la physiologie générale, où c'est la vie en général qui est étudiée. Les détails sont passés sous silence; car ils rassortent d'une disposition particulière qui est presque toujours spéciale à tel ou tel groupe d*ôtres.

Telle est la raison d'être de la physiologie générale ; c'est la synthèse de la physiologie tout entière, mais de la physiologie débarrassée des myriades de détails qui l'encombrent, et exposée seulement dans ses grandes lignes, dans ses lois universelles.

Tandis que les livres classiques de physiologie développent la complexité, inGnie pour ainsi dire, de la fonction vitale, la physiologie générale donne le tableau de l'unité magnifique de la vie, telle qu'elle se manifeste, avec des formes si diverses, à la surface de la terre.

La psychologie peut être, comme la physiologie, classée en plusieurs divisions bien distinctes. Il y a une psychologie sans épithète qui traite de la psychologie tout entière, et sous toutes ses faces; puis une psychologie humainey c'est-à-dire limitée à l'intelligence de l'homme; puis une psychologie comparée^ où sont analysés les phénomènes intellectuels observés chez les animaux et rapprochés de ceux que présente l'homme même; une psychologie pathologique^ qui décrit et commente les modifications que la maladie apporte à l'intelligence humaine; et enfin une psychologie générale^ qui, sans entrer dans le détail des faits, des analogies et des comparaisons, cherche à faire rentrer dans un cadre unique les faits de détails qui sont innombrables. En un mot la psychologie générale s'efforce de faire la synthèse^ en mettant à profit les analyses faites par la psychologie humaine et la psychologie comparée.

Pour la psychologie générale, comme pour la physiologie générale, la seule méthode qu'il convienne de mettre en usage, c'est la méthode expérimentale. A ce propos, afin d'éviter une confusion assez fréquente, une courte explication sera ici nécessaire.

En effet, on a souvent prêté aux défenseurs de la psychologie expérimentale une opinion très commode à réfuter. On a dit qu'ils n'admettaient que l'expérience, et qu'ils niaient la valeur du sens intime ou observation intérieure. Mais vraiment aucun physiologiste n'a songé à exclure l'observation intérieure de nos éléments de connaissance. Comment étudier les effets de la mémoire, de l'imagination, si l'on ne s'observe pas soi-même? Quel est donc le physiologiste ou le naturaliste qui a émis cette opinion? et pourquoi se plaît-on à la combattre, puisque personne n'est pour la soutenir? L'observation intérieure constitue une psychologie d'observation, tout aussi féconde, tout aussi légitime que la physiologie la plus expérimentale qu'on voudra bien imaginer. Les faits ainsi acquis par l'étude du moi ont autant de valeur — si du moins ils ont été observés avec soin et méthode — que les phénomènes physiologiques enregistrés dans les laboratoires par les méthodes les plus perfectionnées de la technique contemporaine.

INTRODUCTION 7

Mais cette observation intérieure, si puissante qu'elle soit quand elle s'adresse à la conscience, ne peut s'appliquer qu'à un seul objet, la connaissance du moi. Hors de là, elle est stérile et dangereuse. Ce n'est pas Fobservalion intérieure qui va nous dire comment se meuvent les astres, et quelles sont les propriétés de la matière. Le moi se connaît, s'étudie; il se re^rarde, se juge, mais il lui est interdit de sortir de cette sphère du moi, si vaste que les découvertes à faire encore y sont innombrables, si étroite que sa curiosité mal satisfaite se porte avidement plus loin.

Plus loin, c'est la science seule qui peut avancer, avec ses méthodes rigoureuses, ses appareils de précision, ses mensurations exactes, sa marche lente et sûre.

En un mot, l'observation intérieure ne peut espérer connaître que les faits de conscience. Les propriétés générales do la matière vivante, inerte ou pensante, lui resteront inconnues; elles sont du ressort de la physique, de la chimie ou de la physiologie. L'observation intérieure ne peut juger que des phénomènes.

A vrai dire, il en est un peu ainsi de toutes les sciences. Cependant, plus encore que les autres sciences, la psychologie, qui procède par l'observation intérieure, est tenue à une grande circonspection; car elle ne peut pas expérimenter; elle ne peut qu'observer et on sait que les sciences d'observation sont moins riches en enseignements divers et pénétrants que les sciences d'expérimentation. En tout cas, il lui est interdit de ratiociner, c'est-à-dire de construire des systèmes de métaphysique ou de physique transcendantes. Ce qu'elle peut faire, ce qu'elle seule peut faire, c'est d'observçr les phénomènes de la conscience. Hors de là, elle n'est que décevante illusion.

Ainsi la psychologie générale, procédant tantôt par l'observation iulérieure, tantôt par l'examen des êtres vivants, tantôt par l'expérimentation, s'étend de l'animal le plus infime jusqu'à l'homme. Mais est-ce là tout son domaine? Pour notre part, nous ne craignons pas de l'affirmer. Car, s'il existe dans la nature des intelligences ou forces conscientes analogues à celle de riiorame, jamais jusqu'ici elles n'ont pu se manifester à nous.

Assurément il serait tout à fait absurde de supposer que la terre est, parmi l'immensité des mondes, le seul point de l'espace infini où existe un être intelligent. Le fait qu'il existe des hommes sur la terre rend extrêmement vraisemblable qu'en d'autres astres la vie a apparu, et qu'il y existe des intelligences

analogues à la nôtre. La constitution chimique des astres est à peu près identique à celle de notre planète; par conséquent les mêmes phénomènes ont dû s'y manifester *. Mais notre chétive science ne va pas jusque-là. Il faut nous limiter à une psychologie terrestre, qui sera probablement toujours la seule que l'homme puisse connaître.

1. Ce n'est qu'une hypothèse; mais c'est une hypothèse nécessaire. La coQiparaison suivante va bien le prouver. Je suppose qu'on ait h examiner vingt-cinq mille échantillons de sulfate de quinine. Si l'on en examine un, pris au hasard, et qu'on le trouve falsifié, il devient tout à fait probable que sur les 25,000 échantillons il en est d'autres falsifiés : car il est absurde de supposer que nous sommes tombés précisément sur le seul échantillon falsifie de la collection. De même parmi les milliards de milliards d'astres qui peuplent l'univers, il en est un — le seul que nous connaissons — où existent des hommes; il est alors absurde d'admettre que c'est le seul où existent des hommes. Cela est possible, mais avec une probabilité si faible qu'elle nous doit donner presque la certitude du contraire.

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