CHAPITRE PREMIER
l'irritabilité
Les physiologistes ont classé les fonctions des êtres vivants en fonctions de nutrition, de reproduction et de relation avec le monde extérieur.
C'est la vie de relation seule qui intéresse la psychologie. ^
Elle comprend deux termes : d'une part, l'action du monde extérieur sur Tanimal : c'est la sensibilité; d'autre part, Taction de l'animal sur le monde extérieur : c'est le mouvement.
Ces deux fonctions, sensibilité et mouvement, sont étroitement unies l'une à l'autre : car tout mouvement de l'animal est une réponse, médiate ou immédiate, et plus ou moins prompte, à une action du monde extérieur qui a éveillé sa sensibilité.
La propriété de répondre par un mouvement à une force ^ extéiieure est le caractère fondamental de tout être vivant : c'est V irritabilité.
Glisson, et surtout Haller, ont employé ce mot qui est excellent. S'il est bien compris, il donne en quelque sorte l'explication de toute la physiologie et par conséquent de la psychologie générale.
En tout cas, la vie de relation des animaux se ramène à ce terme unique : irritabilité) c'est-à-dire réponse à l'excitation extérieure. L'irritabilité est la loi générale de la vie; elle comprend à la fois la sensibilité, puisqu'un être n'est sensible que s'il'est irritable, et le mouvement, puisque tout mouvement de l'animal suppose la provocation de ce mouvement par un agent extérieur.
iO PSYCHOLOGIE GÉNÉRALE
Il n'est pas difficile de montrer que l'irritabilité peut rentrer dans le cadre des lois physico-chimiques qui régissent les mouvements de la matière inerte.
En effet, dans la nature, la force n'est jamais détruite. Elle ne se perd ni ne se crée, en sorte que toute force, en agissant sur un objet inerte, se transformera peut-être, mais persistera à l'état de force, et se retrouvera tout entière dans la matière inerte qui a subi l'action.
Quand une force quelconque agit sur un corps, elle le modifie toujours dans un certain sens. Ce morceau de fer est dans un état A d'électricité, de température, d'équilibre mécanique, d'équilibre chimique. Si une force quelconque F agit sur lui, ce même morceau de fer, après l'action de cette force, sera dans un nouvel état A' d'électricité, de température, d'équilibre mécanique et d'équilibre chimique.
En supposant que la force F s'est épuisée tout entière dans le corps A, après Paction de la force F, le corps A' sera égal à. A.+ F.
Le fait de répondre par un changement d'état à la force extérieure n'est donc pas spécial à l'animal. La loi est générale, absolue, et régit le monde animé comme le monde inanimé.
Or le changement d'état du corps qui a réagi à la force extérieure peut être, lui aussi, tout comme la réaction de l'animal, ramené à un mouvement. La chaleur, l'électricité, la combinaison chimique, la pesanteur, ne sont que des formes de mouvements, mouvements moléculaires, atomiques, vibratoires, non perceptibles à nos sens, en tant que mouvements; mais enfin que l'analyse scientifique a pu démontrer être réductibles à des lois mécaniques.
La réponse des êtres vivants aux excitations extérieures, telle que doivent l'envisager les physiologistes et les psychologues, est un mouvement d'un ordre spécial ; ce n'est pas seulement une vibration moléculaire; c'est encore une translation, une contraction, perceptible et accessible à nos sens.
En somme, malgré une extrême diversité dans les phénomènes, pour les animaux comme pour les objets inertes, la réponse à la force excitatrice est toujours un mouvement.
Nous n'insistons pas ici sur la comparaison des grandes lois qui régissent le monde inerte et le monde vivant. Nous avons seulement voulu montrer que l'irrilabilité des êtres vivants peut se rattacher aux phénomènes physiques qui gouvernent la matière inerte.
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La constitution des êtres vivants a été simplifiée par les beaux travaux des anatomistes. Déjà le génie de Bichat avait, au début de ce siècle, pressenti quelque uniformité dans la structure intime des êtres; Mirbel et Raspail avaient vaguement ébauché la théorie cellulaire; mais c'est en réalité à Scbwann que la science doit celte théorie grandiose d'après laquelle tout être vivant est une cellule ou un assemblage de cellules.
La cellule est donc le microcosme qui représente en abrégé Têtre vivant tout entier. Toutes les propriétés de la cellule seront propriétés des êtres vivants; toutes les propriétés des êtres vivants seront propriétés de la cellule.
Ainsi les lois de l'irritabilité sont les mêmes pour l'être simple qui est la cellule, et pour l'être complexe qui est l'animal. De même que, dans une gerbe, si Ton étudie l'épi, on connaît la gerbe, et. si l'on connaît le grain, on connaît l'épi.
Les chimistes, en approfondissant la constitution intime de la matière, ont admis un élément primordial qui est Vatome, A leur tour, les naturalistes, étudiant les organisations vivantes, ont trouvé un élément primordial qui est la cellule. Mais il y a cette différence entre l'atome et la cellule, que l'atome est un être de raison, sans étendue et sans pesanteur : c'est la matière raréfiée à l'infini : en un mot il n'est pas perceptible à nos sens, et il est presque une hypothèse; tandis que la cellule est une individualité, perceptible, tangible, visible, constituée elle-même par des parcelles de matière plus petites, quoique visibles encore.
A la rigueur, nous pourrions supposer qu'une cellule est ellemême composée d'individualités plus petites; toutefois il semble que les granulations moléculaires, disséminées dans le protoplasma de la cellule, n'ont pas d'individualité; ce ne sont pas des êtres possédant comme la cellule une existence personnelle, et une autonomie presque complète dans la naissance, dans la vie et dans la mort. Malgré de nombreuses et infructueuses tentatives, jusqu'à présent le microscope n'a pas permis de pousser plus loin que la cellule la dissociation des éléments qui constituent l'organismrî, et nous sommes forcés de considérer la cellule comme Télément premier et fondamental de tout organisme animé.
Les tissus étant composés de cellules, pour la cellule comme pour les tissus, les lois de l'irritabilité sont les mêmes; et de fait, qu'il s'agisse de tel ou tel tissu, de telle ou telle cellule, on constate une homologie des lois de l'irritabilité, homologie qui nous autorise pleinement à affirmer la réalité d'une physiologie vraiment générale.
Et tout d* abord, dans l'histoire de Tirritabilité, un fait important se présente : c'est qu'on ne peut juger de l'irritabilité que par ses effets, c'est-à-dire par le mouvement. Cette cellule estelle irritable? Est-elle irritée? Nous l'ignorons absolument, tant qu'elle ne réagira pas par un mouvement quelconque. C'est le mouvement seul qui pourra nous révéler son irritation : que ce mouvement soit une modification chimique appréciable à nos recherches, ou un changement d'état électrique, ou une contraction de son tissu, ou un changement de température, ou encore une modification anatomique de sa structure : dans tous les cas ce sera un mouvement, puisque, en dernière analyse, tous les phénomènes qui relèvent de la connaissance scientifique sont réductibles à des mouvements perceptibles, visibles, tangibles.
Ainsi nous ne pouvons rien connaître que par le mouvement : c'est notre seul critérium, notre seul procédé de connaissance. Nous ne saurions rien de l'irritabilité, si elle restait limitée à une sensibilité sans réponse; car nous ne jugeons de l'irritatioii que par la réaction des corps irritables.
Le mouvement est la mesure de l'irritabilité. Quand on veut apprécier l'excitabilité d'un nerf, on mesure la contraction du muscle qu'il innerve, et c'est la hauteur, la rapidité, la durée de cette contraction qui fournissent aux physiologistes le moyen d'apprécier l'excitabilité nerveuse.
Ainsi des deux termes, sensibilité et mouvement, c'est le second seul qui peut nous donner quelque indication, car la sensibilité ne nous est connue que par le mouvement de l'organisme sensible. Même pour les phénomènes psychiques, l'importance du mouvement est tout aussi grande, et les émotions de la conscience, à part le cas tout spécial de notre propre conscience, ne nous sont accessibles que si elles sont accompagnées d'un mouvement.
La loi générale qui régit l'irritabilité peut se formuler de la manière suivante ;
A. Toute action qui modifie Vétat actuel Wune cellule est un irritant de la cellule.
Une cellule vivante est en effet dans un certain état, chimique, thermique, électrique, mécanique. Si cet état vient à être troublé par une force extérieure, cette force extérieure sera un irritant, et la cellule réagira par un mouvement.
Il ne peut guère en être autrement : d'une part, on ne conçoit pas l'action efficace d'une force qui n'aurait pas amené une
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certaine modification dans Torganisme qui répond; d'autre part, un organisme ne peut répondre que s'il a été modifié, ébranlé, troublé dans sa constitution intime.
Mais il y a deux modes de réponse à l'irritation, deux modes de mouvements.
Il y a d'abord les mouvements moléculaires, intérieurs, chimico-pliysiques ou anatomiques, qui, après une excitation, même très faible, se produisent dans le corps cellulaire irrité. L'autre mode de mouvement est le phénomène, plus grossier, plus accessible à nos sens, de translation, de déplacement, de contraction ou d'expansion : c'est par là que l'observateur voit que la cellule a répondu à l'irritant. Certes l'irritabilité nutritive est une réponse à l'excitation; mais, au point de vue physiologique, elle ne nous intéresse pas : nous ne nous occuperons que de l'irritabilité motrice , c'est-à-dire celle qui est caractérisée par une translation, un déplacement, une contraction apparente de l'animal.
Ainsi, en parlant de l'irritabilité du muscle, c'est la contraction musculaire que nous aurons en vue, et non les modifications chimiques qui se sont passées dans le muscle.
A une modification de son état actuel, la cellule répond par un mouvement.
Or, comme toules les forces (en prenant le mot force dans son sens physique ordinaire) sont capables de modifier l'état actuel de la cellule, il s'ensuit que toutes les forces peuvent mettre en jeu l'irritabilité cellulaire.
De là cette seconde loi :
B. Toute force extérieure, à condition qu'elle ait une certaine intensité, est capable de mettre en jeu Virritabilité cellulaire.
La généralité de cette loi est très grande, et elle ne souffre que quelques exceptions, apparentes plutôt que réelles.
En effet la lumière, par exemple, n'agit pas sur toutes les cellules; mais il suffit qu'elle agisse sur certaines cellules, pour que nous la considérions comme un irritant cellulaire. De même les vibrations sonores n'affectent pas toutes les cellules; mais, comme certaines cellules sont ébranlées par les ondes sonores, nous pouvons regarder les ondes sonores comme des irritants cellulaires. Les ondes sonores ne semblent agir du reste que comme des forces mécaniques.
La force magnétique paraît faire exception aussi à la loi générale. Mais on a pu démontrer que l'aimant possédait une action
physiologique indiscutable. Et, à vrai dire, comme la force magnétique n'est pas d'une autre nature que la force électrique, la non -efficacité (apparente) de Taimant prouve seulement que rélectricité pour agir doit présenter quelques conditions spéciales.
Les forces extérieures sont chimiques, électriques, thermiques, mécaniques, lumineuses.
11 n'y a guère d'autre classification possible; à la condition qu'on fasse rentrer la pesanteur, ainsi que les vibrations sonores, dans les forces mécaniques; les excitations sapides et olfactives dans les forces chimiques, et les agents magnétiques dans les forces électriques.
Existe-t-il d'aulres forces? Nous ne le savons pas. Nous pouvons concevoir qu'il en existe; mais comment le savoir, comment même le supposer, puisque ces forces hypothétiques n'agissent pas sur nos sens, au moins d'une manière apparente?
En tout cas, il ne faut pas nier la possibilité d'autres forces et émettre l'insolente prétention d'avoir catalogué toutes les forces de la nature, quand nous avons enregistré celles qui agissent sur nos sens.
Revenons aux forces connues, aux irritants normaux de la cellule. Si l'irritation est trop forte, au lieu de déterminer un mouvement, elle amènera la mort de la cellule. Mais c'est là un cas particulier qui est, au point de vue de l'irritabilité, sans intérêt pour nous. Notre définition de l'irritabilité nous prouve en outre que le mouvement réactionnel, mesure de l'irritabilité, sera d'autant plus intense que l'excitant sera plus fort. En effet, plus la force extérieure, irritante, est puissante, plus l'état de la cellule sera profondément modifié.
De là cette troisième loi :
C. Le mouvement de réponse à Virritation est d'autant plus fort, toutes conditions égales d'ailleurs, que l'irritation est plus forte.
Le mouvement est donc proportionnel à Vexcitation.
Mais, d'un autre côté, comme il faut que l'excitant, pour agir, entraine un certain changement d'état de la cellule, on conçoit que, même avec des excitants égaux, les cellules différentes seront plus ou moins susceptibles d'être modifiées. Leur état d'équilibre sera plus ou moins stable, et alors, étant plus ou moins faciles à modifier, elles répondront plus ou moins
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bien à Texcitalion. Cette stabilité ou instabilité dans leur état actuel s'appelle excitabilité. Des organismes d'équilibre très stable ont besoin d'un excitant très fort pour que leur état se modifie. Ils sont très résistants, très peu irritables, tandis que des organismes dont l'équilibre est très instable réagiront par un changement d'état plus facile, et conséquemraent par un mouvement extérieur, à des excitants même très faibles.
On s'est demandé si dans certains cas la cellule n'est pas* capable de mouvements spontanés, dus à des modifications intérieures de sa substance. Supposons que Texcitabilité de la cellule soit devenue extrême, au point qu'une irritation excessivement faible provoquera un mouvement : on pourra presque dire, tant l'excitant est faible, que le mouvement est spontané. Et de fait, il y a de nombreux exemples de cellules se mouvant sans cause apparente.
Assurément il y a une cause à ce mouvement; ce sont ou bien des irritations extérieures très faibles, ou bien même des mouvements moléculaires intimes produisant, par un mécanisme régulier, une série de mouvements qui s'enchaînent.
Ainsi, quand la cellule ovulaire a été fécondée par la cellule spermatique, elle se meut, se développe, fiçrandit, par le seul fait de son organisation propre et de sa structure moléculaire, sans que le concours d'excitations extérieures soit nécessaire pour provoquer ces mouvements.
Donc on peut admettre qu'il y a des cellules si excitables que la force excitatrice nécessaire devient minime, ou même que certaines cellules, par le fait des changements chimiques qui s'opèrent dans leur constitution, sont stimulées au mouvement par le seul fait de leurs changements d'état intérieurs, moléculaires, sans qu'un irritant extérieur puisse être mis en cause.
Au fond, ce cas du mouvement spontHné n'est qu'un cas particulier du mouvement provoqué par l'irritation; mais l'irritation, au lieu d'être extérieure, est intérieure: sur une cellule très excitable, c'est-à-dire en équilibre instable, il se fait des changements d'état intérieurs, qui s'enchaîuent et se déroulent comme une succession de dédoublements et de reconstitutions chimiques. Ces changements d'état intérieurs sont capables d'agir comme agissent les forces extérieures, c'est-à-dire de stimuler le mouvement cellulaire.
L'état intérieur cellulaire (autrement dit l'organisation anatomique et la constitution chimique) fait que la cellule est plus ou moins apte à réagir par un mouvement. Si son équilibre
est stable, elle est peu excitable; si son équilibre est instable, elle est très excitable.
De là celte autre loi :
D. Le mouvement de réponse à Virritation est d'autant plus fort, pour des irritations égales^ que Véquilihre de la cellule est moins stable, autrement dit d'autant plus fort que la cellule est plus excitable.
L'étude approfondie des mouvements musculaires et cellulaires a permis d'analyser la forme de la réponse motrice à rirritation. Quelle que soit la nature de l'irritant, la forme du mouvement est identique : le mouvement est toujours une vibration ondulatoire qui a une période d'aspension, un fastigium, et une période de descente. La période d'ascension est courte; la période de descente est longue, quelquefois elle dure un très long temps. Enfin le début a toujours lieu avec un certain regard.
De là cette loi qui est bien démontrée par les innombrables expériences que les physiologistes ont faites sur les muscles :
E. La réponse à iirrUalion est un mouvement en forme d'onde^ qui a une période latente très brève, une période d'ascension assez courte, et une période de descente très longue.
A ces lois fondamentales nous en ajouterons trois autres qui semblent avoir, au point de vue de la psychologie, un intérêt de premier ordre.
D'abord il est prouvé qu'un changement d'état survenant lentement, graduellement, sans secousse, est peu efficace |)Our provoquer la réaction cellulaire. Si Ton plonge un nerf dans de Teau chaude, on pourra presque le détruire, sans qu'il ait réagi, en élevant très lentement la température de l'eau. Au contraire, il aurait réagi à une température moins élevée, mais dont le changement eût été soudain. De môme encore une action chimique survenant progressivement finit par détruire le nerf, presque sans provoquer de réaction, quarid on n'augmente qu'avec une extrême lenteur la concentration des solutions caustiques qui le baignent. Il en est de même pour les actions électriques et mécaniques.
Il faut donc, pour qu'une irritation soit efficace, qu'elle ne soit pas trop lentement progressive et graduelle : le facteur temps joue un rôle prépondérant dans les phénomènes de l'irritabilité ceUulaire. Certes, nous ne saurions donner à cet égard de formule même approximative. Paut-il parler de minutes ou