PREFACE POUR UNE ŒUVRE MODERNE
Que voyez- vous ? — L'horreur du Laid. Des voies
[lointaines
Hurlantes de charrois et de buccins ? . . .
Et moi.
Je sens qu'on va rêver en la nouvelle Athènes !
L'ombre dont on parait la saulaie aux fontaines
Demande à frémir douce, au front du Métal-Roi...
Un liseré de lueur bleue — ou violette — Découpera le Roi sur un fond de couleurs Si grises, qu'on croira rêver en des pâleurs ; Et le Métal, maigre et sans art, tel un squelette, Vivra dans les jardins où sont mortes les Fleurs !
Ah ! temps d'horreur ! — avant que l'on ne s'habitue A voir les piédestaux des nouvelles statues ! Les mouvements heurtés et saccadés du Fer ! Et les œuvres d'amour, et les pitiés terrestres
Naître dans un décor de chantier, et l'orchestre
Des cuivres pleurer Pan dans les halls-aux-cieux -clairs.
Mais il viendra, le soir d'écoute et d'accalmie ! Savant, jeune, vainqueur de magiques travaux ! 11 viendra se poser sur la Muse endormiie Et la Muse, entr'ouvrant les livres de chimie Ou de nature, y volera des vers nouveaux...
Bel, avec, dans les yeux, les reflets des vieux glaives
Il sourira : c'est encor moi... j'étais le Rêve, Et je suis devenu, sans panache — l'acteur... Pour que l'acier flamboie il suffit que je touche Un peu d'aurore, et que les hauts fourneaux, ces
[bouches, Me donnent le baiser réconciliateur...
— Aimez-vous sous les murs baignés de violets Electriques ! — La nuit vient d'ouvrir ses volets... Les ponts de fer plus doux s'arquent aux douces roches, Et les coussins de lueurs floches Bombent aux angles des chalets...
L'anguleuse beauté des métaux s'imprécise :
Songez aux vérandas, mes frères, chantez-les !
Les couleurs des verres sont grises
Et leurs reflets d'eau symbolisent
L'élan sans pcission des femmes introublées.
C'est l'heure où les grands bras des géants, dans les
[ports, Soulèvent lentement les wagons et les tonnes. Et les balcuicent dans le vide. — Le plus fort Les élève en tournant, sublime et monotone !... — Les étoiles — micas des cieux aux pierres d'or — Reluisent, et la Nuit pour l'Amour se fait bonne. Que le hras du géant passe toujours et donne Le vertige aux enfants, et — lent — travaille encor !...
C'est l'heure où vers quels cieux de charmant moyen-
[âge Les fantômes groupés sur les échafaudages
Contemplent tous les ors du siècle — ou bien, veillant En l'engourdissement des Saints au fond des niches. Voient les clowns et les nains bondir sur les affiches Et les yeux drôles des métros sanguignolents...
C'est l'heure des couleurs sur les berges de Seine,
Feux blancs, reflets traînant sur les ponts, feux voilés:
Une ombre d'autobus en la nuit qui le mène !
Et terrible comme un silence, et souveraine,
La nuit des temps anciens à points verts étoiles !
Le Moderne Démon, le soir, pleure les siècles
Où sur les chapiteaux de granit vomissait
Le cou long de chimère; où l'envergure d'aigle
Des anges sur les tours haussait
La légende d'or qui passait...
Le moderne Démon, malingre et maigre pique Des lumières sur les palais et sur les fleuves... 11 constelle la foi des lucarnes gothiques.
Accrochant une frange neuve
Aux dentelles des basiliques.
Lumière, éclat, flueur, lueur, dieu du soleil Excelse — voici l'art de notre âge, la ligne
De lampions sur l'Arc où veille L'électrique splendeur des Espoirs et des Signes !
Venez donc inventer les romances modernes,
Amis ! — Sous les yeux des lanternes Piétinez et lissez la piste de ciment ;
Et, la guitare en main sous les balcons de France, Sentez- vous les parents des vieux fous de Florence,
En donnant aux Belles la transe
D'un geste de remerciement !
Puis attendez ! — Votre surhomme est votre Elspoir !
Attendez, et vibrez le soir
Au plus bleu de votre silence :
— La superbe et la vigilance Veulent, pour que Demain en cascade s'élemce. Que votre Avenir dorme en son lent déversoir !...
Attendez ! — Peis un mouvement
Vers la Liberté pressentie !...
Adorez le peissé ! — Que votre sympathie Pour les fossiles d'atr et les pompiers rimsmt
Vous geu-de à jamais d'un blasphème !...
... 11 faut s'exalter, quand on aime, A la débilité des rivaux, les Amants !...
Attendre, c'est guetter au bas de l'escalier ;
Au balcon se figer, de pierre !
Se menacei'de couteau corse, ou de rapière
ELspagnole. ou de boche acier.
Pour la lourdeur de sa paupière ! — Et veiller, l'âme ouverte aux mystères, — veiller !