‹ Essai de rêve moderneChapitre 27 sur 71 · LE COUVRE-FEU · texte numérisé non relu

LE COUVRE-FEU

Sans songer que le pied lumineux des Maries Pussent forcer le mufle aux océans poussifs...

(Rimbaud — Bateau Ivre.)

Couvre-feu! C'est le soir, c'est dix heures. J'écoute Sonner le couvre-feu des chasseurs sur la route De Wissembourg — Landau somnole et ses jsudins Somnolent. La caserne a des reflets soudains. Et des nuits de silence opaque... Je promène. Silence, ma pitié sur la ville germaine.

Tu peux dormir, Landau, rose et pâle Landau, Bercé par les chasseurs, derrière ton rideau De feuilles, en songeant que la défaite est bonne. Et que nos avions ne volent pas, ce soir :

Ville qui n'as connu remords ni cauchemsu-. Ville qui n'entends pas que ce clairon t'ordonne D'être meilleure ou de te repentir, un peu, Landau, voici — tu peux 'dormir — le couvre-feu.

Notes suprêmes d'un « biniou » qui « poétise »

Et se fait languissant et triste — lui, le bref

Appel de la journée, et le vouloir du chef

Lui, le cri d'effort que le cuivre divinise,

Se fait-il languisssoit, ou triste, ou douloureux.

Afin d'ensorceler, comme hier, la montagne

Palatine de Catinat, de Charlemagne

Et du Corse... Ah! nos vieux guerriers!...

Landau peureux Ne sent patô que le cri du chaisseur est pour eux : Landau, qui goutte l'heure avec joie, et qui dit : « Nous craignons la France! » une fois chaque jeudi. Lorsque le défilé des pK>ilus ensoleille Et galvanise son romantisme engourdi !...

Ce soir, en souriant Landau finit sa veille :

Nul bruit, quelques soldats tanguent sur le chemin. Pas de patrouille...

Et la Retraite, c'est demain !

Nul bruit. — Le couvre-feu, seulement, qui persiste En son gémissement, après le cri moqueur Des clairons de midi, du soir !...

...Et ce vainqueur Qui pleure dans la nuit, pleure aux monts : (( Soyons

[tristes ! »

...Le Boche se taira sous la montagne en fleur, Mille ans supportera la France idéaliste — Mais lui refusera son génie — et son coeur ! Soyons graves ! . . . Dans les ténèbres de la ville Mentir est un besoin, si ramper est un art : Jusqu'au jour de la barricade (ou du poignard) L'arrogance d'hier courbe son front docile. S'assouplit, adoucit la voix, ose un regard :

Sous les rideaux tirés des villas de grès rose Ou violet, dans le confort des meubles lourds. Le Boche boit son verre à demi, puis l'impose A sa femme, qui doit le vider à son tour... Gémis clairon ! — Sur le sofa. Monsieur se carre Entre deux oreillers et demande un cigare... Gémis ! — Avec un bruit de canard barbotauit Un reître mange, mange, et mange dans sa barbe La choucroute ou la confiture de rhubarbe. Pendant que sa femelle, en pénitence, attend ! ...Il faut gémir, à l'heure où l'allemand se gave. Clairon, sur le tyrsui et sur la femme esclave !

Coups de poings échangés. Bourrades. Le Seigneur

Du manoir est brutal à table, et gouailleur.

11 a dit : « Qu'on me serve ! » et rit à sa famille

Tremblante. Rire haut du maître délirant.

Oh ! la loi du plus fort — le mâle ! — et du plus grand !

Le pouvoir du garçon sur la petite fille,

De l'écolier sur l'écolière, du guerrier

Sur la foule !

Gémis ! — La femme ? Une poupée Que l'on désarticule et qu'on peut rudoyer ! Maritorne en jupons qui hurle : « Travailler ! )) Et souffle, en marmottant une humble mélopée Dont le rythme languit sur sa lèvre fripée!...

Brun chasseur de chez nous, qui claironne au quartier, Oui, oui, tu peux gémir tout ce soir sur la ville !

La femme ! Ah ! ce n'est pas l'évcingile d'amour Qui règne ici, dans l'esclavage millénaire Des yeux, des bras, des fronts et de l'âme...

Un tonnerre Allemand gronde quand une enfant dit : bonjour !

— Orgueil; hautaine foi, protestante... Luther Conseilla la rudesse et la morgue sur terre Chrétienne, et maintenémt la rudesse est un dieu... Malgré la cathédrale, et la vigne, et le bleu

Du ciel sur les coteaux où de froides églises Savent quelles fureurs à leurs pierres se brisent...

— Les fureurs de ceux-là qui, le saint-vendrdi. Célèbrent déjà Pâque en un rite hardi.

Et. lentement, croyant bien penser et bien faire Fêtent la mort du Christ en emplissant leur verre !

Fête funèbre ou gaie, il faut boire !

Ah ! clairon !

Si nous avions <( cédé »» là-bas sur l'ancien front ! Si nous avions été vaincus, nous qu'on effare Convalescents, par l'épou vantail de la mort Nous aurions murmuré : « Dégénérés ! Le sort

« E^t juste ! ))Et nous aurions énuméré nos tares ! Vices, langueurs, amours, désespoirs feints ou vrais. Les imperfections d'une race de gloire Qui, poliment, chante à voix basse sa victoire Pour écouter chanter les peuples délivrés ! ...Nous nous serions maudits!

Or nous campons, illustres.

Chez les hommes du Nord, et. Latins, chez les rustres; Nous avons amené dans notre cœur serein Virf^ile et Dante — et Lamartine — sur le Rhin... Et ces mages normaux contemplent, décadence Teutonne, leur vaincu qui se saoule et qui danse !

Gémis, clairon ! — Chez nous, en France, on n'osait pas Danser ! Gémis, clairon, sur la danse du Boche.

XIIÎ

Un store s'est baissé qui lentement s'accroche.

Une tête derrière un méissif de lilas...

Des maris sont vautrés et des enfants sont las,

Des servantes s'en vont rôder par les ruelles...

(( Le caporal a dit comm'ça : « Teignez chandelles ! »

Sonne clairon ! — Landau qui dort ne connaît pas Ces paroles de ton refrain, sacramentelles ! Refrain clair, et si pur qu'il est comme un Credo, Qu'il plcme et vibre, et va mourir en la montagne. Qu'il enveloppe, la cciseme et la camipagne. Les bois et les villas, le parc et son rideau...

Ah ! France ! qui t'amuse à chanter pour Landau !

Contribution à l'inévitable phraséologie.

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