‹ Essai de SémantiqueChapitre 16 sur 73 · FAUSSES PERCEPTIONS · texte numérisé non relu

FAUSSES PERCEPTIONS

il utilise ce qui lui reste. Il fait entrer du sens en des syllabes qui n'en avaient pas. La perception est donc fausse au point de vue de l'histoire, mais au point de vue de l'histoire seulement.

Le même exemple peut servir pour l'allemand. Il est même arrivé que l'allemand s'est si bien persuadé avoir une désinence, qu'il a mobilisé cette syllabe et en a fait librement usage. Non seulement il décline : der Ochs, die Ochsen, mais il fait : der Même h, die Menschen, et même, en déclinant des mots d'origine étrangère : der Soldat, die Soldat-en.

L'allemand a une autre syllabe dont l'histoire est encore plus instructive.

Quand on dit que Kind fait au pluriel Kind-er, on donne à entendre que er est la désinence du pluriel : cependant er n'est pas autre chose que le suffixe es ou er que nous avons dans le latin gener-is, dans le grec Y6ve(<r)-o;. Ce qui n'a pas empêché que toute une catégorie de mots ait suivi ce modèle : die Weiber, die Làmmer, die Lâcher, die Bûcher, die Golter. On peut donc dire que le sentiment qui fait aujourd'hui reconnaître dans Kind-er, Weiber, Hàus-er une désinence du pluriel est, au point de vue de l'histoire, une fausse perception, ce qui n'empêche pas qu'elle soit devenue une désinence régulière de la langue '.

]. L'anglais child, qui faisait anciennement au pluriel cildru, cildre, a encore ajouté par-dessus la syllabe en : children. Sur l'identité pri-

Gi LES LOIS INTELLECTUELLES DU LANGAGE.

Les faits de ce genre sont plus aisés à observer clans les langues modernes que dans les langues anciennes. On en devine aisément la raison, qui n'est autre que le manque de documents antérieurs. Toutefois, nous voyons qu'en latin Ye de dulce, nobile, fait l'effet d'être le signe du neutre, quoique le neutre soit simplement reconnaissante à l'absence de désinence. Il suffît de rapprocher le grec tSpiç, neutre tSpt, ou eu^apiç, neutre eu^apt, pour voir que Ye de dulce tient la place d'un ancien i final.

Si l'on pouvait interroger un contemporain d'Auguste sur l'impression qu'il a des mots comme omis, scelus, il dirait sans doute que la syllabe us est là pour marquer la désinence. Un Grec, dans l'imparfait eXue, dans l'aoriste IXwt-, pensait sentir la troisième personne, quoique la marque de cette troisième personne (un t) fût tombée.

Une autre sorte de fausse perception est de croire à la présence de formes grammaticales qui n'ont jamais existé. En latin, la déclinaison est au pluriel d'un cas plus courte qu'au singulier : en effet, le datif et l'ablatif ne possèdent et n'ont probablement jamais possédé qu'une seule et même désinence plurielle. Cependant ce déficit n'est pas senti. On le sent si peu que les linguistes ne sont pas encore d'accord pour savoir quel est, des deux cas, celui qui manque.

milive de Kind et de child, voir les Mémoires de la Société de linguis tique, t. VIL p. 445.

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