‹ Essai de SémantiqueChapitre 24 sur 73 · Encyclopédie d'Ersch et Gruber. III, t. XIII, p · texte numérisé non relu

Encyclopédie d'Ersch et Gruber. III, t. XIII, p

en ses lignes principales. C'est en s'emparant de la forme réfléchie que la plupart d'entre elles, et particulièrement le latin et le grec, sont parvenues à créer une voix passive.

Pour comprendre comment la forme réfléchie peut tenir lieu de passif, je me contenterai de citer quelques phrases où, encore aujourd'hui, nous nous servons du même tour :

« Les grands poids se transportent mieux par la voie maritime. »

« Cette forme de vêtement ne se porte plus. »

« Ces événements se sont vite oubliés.

« Le monde de la nature se divise en trois règnes. »

Et en italien : Dicesi, temesi. Et même : avvenimenti compiutisi.

Ce n'est pas que l'idée du passif fût difficile à concevoir : « je suis frappé » n'est pas plus malaisé à comprendre que « je frappe ». La difficulté venait d'ailleurs : elle venait du plan de nos langues, qui est en contradiction avec l'idée passive, les langues indo-européennes présentant la phrase sous la forme d'un petit drame où le sujet est toujours agissant. Aujourd'hui encore, fidèles à ce plan, elles disent : « Le vent agite les arbres.... La fumée monte au ciel.... Une surface polie réfléchit la lumière.... La colère aveugle l'esprit.... Le temps passe vite.... H fait nuit.... Deux et deux font quatre.... «Chacune de ces propositions contient l'énoncé d'un acte attribué

au sujet de la phrase. Il fallait donc que le passif lui-même fût imaginé sous la forme d'un acte.

C'est, en effet, ce que nos langues ont réalisé. Elles ont créé plus ou moins tardivement le passif en le présentant sous la forme d'un acte faisant retour sur le sujet. Pascitur a signifié « il se nourrit », avant de signifier « il est nourri ». A'.ôào-xojjia». signifiait « je m'enseigne moi-même » avant de signifier « je suis enseigné ». A ce sujet les langues germaniques et slaves sont particulièrement instructives. Nous y trouvons les étapes successives de la métamorphose. En vieux norrois, their finna sik veut dire : « ils se trouvent [l'un l'autre »]. 11 en est sorti une forme their finnask, « ils se trouvent » [c'est-àdire ils sont, ils séjournent], et finalement « ils sont trouvés » [c'est-à-dire invemùntur]. Pareille chose se présente en lithuanien et en slave. C'est même la famille letto-slave qui, par la transparence de ses formes, a mis d'ahord sur la voie de l'origine du passif.

Nous avons donc ici un nouvel exemple de l'intention qui préside aux évolutions du langage, en même temps que de la simplicité presque enfantine par laquelle cette intention arrive à ses fins. Le passif semblait directement opposé à l'idée exprimée par nos verbes : et cependant, en des idiomes éloignés l'un de l'autre, par un moyen identique, le passif a trouvé son expression.

Je veux encore donner un exemple de cette intelligence cachée, et pourtant si attentive, qui profite même des moindres accidents pour fournir à la pensée une ressource nouvelle.

Tout le monde sait que l'adverbe est un ancien adjectif ou substantif sorti des cadres réguliers de la déclinaison. C'est ainsi que primum, ceterum, potius sont d'anciens accusatifs, que crebro, subito, vulgo sont d'anciens ablatifs. Mais d'où viennent les adverbes en -e, comme pulchre, rectel C'est ce qu'on n'a pas assez cherché jusqu'à présent.

Le latin aimait à changer de déclinaison ses substantifs ou adjectifs, quand ils s'allongeaient d'un préfixe ou quand ils entraient en un composé. Animus fait exanimis, fama a fait in f amis, clivus a fait proclivis, pœna a fait impunis, et ainsi de suite. L'ablatif de ces mots en is était eid ou e. A une époque où la langue latine n'était pas encore fixée, on avait donc le choix entre infirmas ou infirmis, prœclarus ou pr & Claris, dont l'ablatif était infirmo ou infirme, prœclaro ou prœclare. L'usage n'a pas manqué de tirer parti de cette double forme : il a donné la préférence à la forme en e qui se détachait mieux de la déclinaison ordinaire. Non seulement cette forme a été préférée pour l'adverbe, mais elle a été généralisée, en sorte qu'on a eu aussi firme, clare. L'osque amprufîd, qui correspond au latin improbe, est un témoin ne permettant aucun doute sur cette

origine. La langue latine est entrée ainsi en possession d'une désinence proprement adverbiale, dont elle a fait, comme on sait, le plus large usage '.

Une observation d'une nature un peu différente vient se présenter ici. Nous venons de citer deux ou trois exemples des acquisitions faites par nos langues \ Elles sont assurément précieuses et importantes. Cependant, si utiles qu'elles soient, elles n'approchent point, ni pour la valeur, ni pour le nombre, des acquisitions antérieurement capitalisées, je veux dire de cet appareil grammatical qui constitue le fonds commun des langues indo-européennes et qui était déjà chose ancienne et parfaitement fixée à l'époque où le sanscrit, le grec, le latin, le germanique, le slave, le celtique apparaissent pour la première fois. On a par là, si je ne me trompe, un moyen de mesurer du regard l'antiquité des langues indo-européennes.

Par antiquité des langues indo-européennes je n'entends pas l'antiquité d'une race, chose difficile à concevoir et à comprendre, mais l'antiquité d'une

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