CHAPITRE I
Définition du mot loi. — Idée fausse qui règne au sujet des langues dites synthétiques et analytiques. — La spécialité de la fonction est l'une des choses qui caractérisent les langues analytiques.
Nous appelons loi, prenant le mot dans le sens philosophique, le rapport constant qui se laisse découvrir dans une série de phénomènes. Un ou deux exemples rendront ceci plus clair.
Si tous les changements qui se font dans le gouvernement et les habitudes d'un peuple, se font dans le sens de la centralisation, nous disons que la centralisation est la loi du gouvernement et des habitudes de ce peuple. Si la littérature et les arts d'une époque se distinguent par des qualités d'ordre et de mesure, nous disons que l'ordre et la mesure sont la loi des arts et de la littérature à cette époque. De même si la grammaire d'une langue tend d'une
façon constante à se simplifier, nous pouvons dire que la simplification est la loi de la grammaire de cette langue. Et, pour arriver à notre sujet, si certaines modifications de la pensée, exprimées d'abord par tous les mots, sont peu à peu réservées pour un petit nombre de mots, ou même pour un seul mot, qui assume la fonction pour lui seul, nous disons que la spécialité est la loi qui a présidé à ces changements. 11 ne saurait être question d'une loi préalablement concertée, encore moins d'une loi imposée au nom d'une autorité supérieure.
Tout le monde connaît la distinction, devenue banale à force d'être répétée, des langues dites synthétiques et des langues dites analytiques. Tout le monde aussi peut dire d'une façon plus ou moins complète en quoi consiste la différence. Mais comment s'est opérée cette évolution, par quelles causes, là-dessus régnent encore les idées les plus vagues et les plus inexactes.
Personne n'a mieux exprimé que J.-J. Ampère, dans un livre justement critiqué, mais qui, sur ce point, représente encore à l'heure qu'il est les idées du grand nombre, la façon dont on se représente le rapport existant entre le latin et les langues romanes. Je cite ses paroles :
« L'antique synthèse grammaticale en vertu de laquelle la langue qui se meurt était organisée, cette synthèse est détruite ; les flexions grammaticales sont perdues; on ne distingue plus suffisamment les cas des noms, les temps des verbes. Que faire pour sortir de cette confusion? On s'avise d'exprimer par des mots séparés les rapports qu'exprimaient les signes grammaticaux confondus ou abolis ; on supplée par des prépositions aux terminaisons qui distinguaient les cas des substantifs; on remplace par des auxiliaires celles qui marquaient les temps des verbes. On indique les genres par des articles et les personnes par des pronoms. »
« ... Dans toutes les langues on a employé le même remède contre le même mal, on s'est avisé du même expédient dans la même détresse *. »
Ainsi, ce serait pour réparer des ruines, pour remédier à un mal, pour sortir de la confusion, que des procédés nouveaux auraient été inventés. Présenter les choses de cette façon (et la même idée, je le répète, existe encore chez la plupart des linguistes, même chez ceux qui se sont montrés le plus sévères pour ce livre), c'est méconnaître la vraie succession des faits, c'est rendre inintelligible l'histoire des langues. En réalité on n'a pas eu à réparer de ruines, les terminaisons qu'on a écartées étant depuis long-
l. Histoire de la langue française, 2e édit., p. 3, 10.
temps devenues inutiles. Les langues anciennes n'ont connu aucune détresse. Au lieu de cette histoire invraisemblable, il serait temps d'en écrire une autre plus simple et plus vraie.
En tête de cette histoire devra prendre place la loi de spécialité.
Une tendance de l'esprit qui s'explique par le besoin de clarté, c'est de substituer des exposants invariables, indépendants, aux exposants variables, assujettis. Il y a là une tendance conforme au but général du langage, qui est de se faire comprendre aux moindres frais, je veux dire avec le moins de peine possible. Mais comme les conditions où le langage est placé ne permettent pas la création ex nihilo, cet effort se réalise lentement, au moyen et aux dépens de ce qui existait antérieurement.
Un premier et très tangible exemple nous est fourni par le comparatif et le superlatif.
Dans les langues anciennes, l'adjectif exprime la gradation au moyen de suffixes. Ces suffixes étaient d'abord nombreux et divers. Ainsi le comparatif pouvait se marquer par les syllabes ro {super us , inferus), tero (interus, exterus), ior {purior, largior). Le superlatif pouvait se marquer par les syllabes mo (summus, inftmus), timo (intimus, extimus), issimo
{dulcissimus). Le latin, tel que nous le connaissons, a déjà renoncé à cette diversité, ne gardant pour chaque degré qu'un seul suffixe («or, issimus). Première simplification.
Si du latin nous passons au français, nous voyons qu'il a encore quelques comparatifs à la mode ancienne, héritage du latin : graig?ior1 forçor, hauçor, juvenor, gencior \ Il a aussi quelques superlatifs : pesme (pessimus), proisme (proximus). Mais ce mécanisme, déjà privé de son vrai sens, ne tarde pas à disparaître, non pas, comme on l'a dit, par suite de l'altération phonétique (car ces mots étaient parfaitement viables), mais par l'action de la loi de spécialité. Un seul mot assume en français la fonction de tous ces comparatifs et superlatifs. De même dans les autres langues romanes. En français, plus; en italien, più; en espagnol, mas; en portugais, mais; en roumain, mai.
Mais ce qu'il faut remarquer, c'est que ce mot privilégié qui succède à tous les comparatifs d'autrefois est lui-même un comparatif. Plus représente l'ancien latin ploius {■== grec nÀeïov) ; l'espagnol mas, le portugais mais représentent magis. C'est donc le dernier survivant d'une espèce éteinte, et éteinte non sans intention, qui remplace à lui seul tous les autres. Les seules exceptions sont quelques compa-