I. Comparatif de grand, fort, haut, jeune, gent
iG LES LOIS INTELLECTUELLES DU LANGAGE.
ratifs comme meilleur, pire, moindre, si fréquemment employés que le procédé nouveau, sur lequel ils avaient d'ailleurs l'avantage de la brièveté, ne les a pas supplantés.
D'après ce premier exemple, nous pouvons déjà voir en quoi consiste la loi de spécialité. Parmi tous les mots d'une certaine espèce, marqués d'une certaine empreinte grammaticale, il en est un qui est peu à peu tiré hors de pair. 11 devient l'exposant par excellence de la notion grammaticale dont il porte la marque. Mais en même temps il perd sa valeur individuelle et n'est plus qu'un instrument grammatical, un des rouages de la phrase. Quand nous disons un lemps plus long, une journée plus courte, le mot plus sert à déterminer l'adjectif dont il est suivi; mais par lui-même il n'a pas plus de contenance sémantique que la désinence ior t. On devine du même coup la raison pour laquelle la loi de spécialité a besoin du secours des siècles avant de pouvoir s'exercer. Les mots sont trop significatifs par eux-mêmes pour se prêter du premier coup à ce rôle d'auxiliaire. Il faut qu'un long usage dans des associations diverses ait lentement préparé les esprits à en retirer le trop-plein de valeur.
d. Cela n'empêche pas que le mot plus, au sens de itXeïov, et avec sa pleine et entière signification, ne continue d'être employé. Ex. : « En voulez-vous plus'î — Qui peut le plus peut le moins. » Nous aurons par la suite de nombreux exemples de cette segmentation des sens. Il est curieux d'observer que la prononciation a jusqu'à un certain point différencié ces deux plus.
Ce n'est donc pas, comme on le dit, la chute des désinences qui a amené, comme une sorte de pisaller, l'emploi de plus et de magis \ cet emploi commence en un temps où les désinences étaient d'un usage courant. On trouve même l'emploi cumulatif des deux procédés : Plaute écrit magis duleius, magis facilius, mollior magis. Ces exemples nous montrent l'idée comparative commençant déjà à élire tout particulièrement domicile en un certain adverbe, quoique le mécanisme — ior, — issimus soit encore en pleine vigueur.
Nous venons maintenant au remplacement des anciennes déclinaisons par les prépositions.
On sait que chaque substantif marquait d'abord les rapports de dépendance, d'intériorité, d'instrument, etc., au moyen de modifications de sa partie finale. Mais ce moyen d'expression était à la fois compliqué et insuffisant. Il était compliqué en ce que les substantifs, n'étant pas tous conformés de même, présentaient à un même cas des formes différentes (génitif : domitii, rosse, arboris, etc.). Il était insuffisant en ce que les cas de la déclinaison étaient trop peu nombreux pour exprimer tous les rapports que l'esprit pouvait concevoir *. Ce fut la raison qui
1. Les cas de la déclinaison indiquaient bien le lieu où l'on va, le
fit qu'à côté de ces cas on plaça des adverbes servant à les déterminer. Mais l'habitude de placer le même adverbe à côté du même cas ne pouvait manquer de produire à la longue sur les esprits un effet dont nous aurons encore d'autres exemples dans la suite : entre la flexion et la particule de lieu ou de temps l'intelligence crut saisir un rapport spécial, une relation de cause à effet. Au lieu de regarder l'adverbe comme un simple déterminant du cas, l'intelligence populaire y vit la raison d'être du cas : paralogisme bien connu, que la philosophie désigne par la formule cum hoc, ergo propter hoc. Mais quand c'est le paralogisme de tout le monde, on sait qu'il est bien près de faire l'impression d'une vérité. En matière de langage, ce que le peuple croit sentir passe à l'état de réalité. Les adverbes de lieu 'et de temps comme hco, Ttspv, Ira, rtpéç, ^zzx, Trapà, après avoir été l'accompagnement du génitif, du datif ou de l'accusatif, devinrent la cause de ces cas : d'adverbes, ils devinrent prépositions. L'esprit les doua d'une force transitive \
Dans la langue homérique, la transformation est déjà aux trois quarts accomplie 2. Elle l'est tout à
lieu d'où l'on vient, celui où l'on est. Mais il n'y avait pas de désinence pour dire « à travers », pour dire « sur », pour dire « avec », pour dire « autour », etc.
1. On trouvera dans la Syntaxe de Delbrùck de nombreux exemples de ce changement de rôle, les anciens adverbes devenant prépositions. Mais je diffère d'avis avec l'auteur du Grundriss sur l'ordre et l'enchaînement des faits.
. Dans ce membre de phrase : pXsçàpwv àrco Sâxpuov rjxev (a palpebris
fait dans les plus anciens monuments qui nous ont conservé la langue latine. Au contraire, dans les textes védiques, nous voyons encore à l'état d'adverbes les mots qui sont devenus les prépositions bien connues /?£r, ob, ad, sub, super, ab....
A partir du jour où la langue possède des prépositions, l'existence de la déclinaison est menacée. A quoi bon, en effet, ces cas qui n'ajoutent rien au sens? La préposition ne suffît-elle point? Elle suffît parfaitement, et même elle fait un meilleur usage, car elle marque d'une façon précise et explicite des rapports que la flexion indique de manière vague et générale. En outre, elle est d'un usage plus commode, car elle est toujours semblable à ellemême, toujours aisément reconnaissable. Cependant, comme rien ne se fait vite quand il s'agit d'habitudes séculaires communes à de grandes masses d'hommes, les désinences ne disparaissent pas en une fois ni du premier coup. Elles commencent par devenir incertaines. On les emploie avec distraction, on les confond les unes avec les autres....
Les premiers symptômes de cette transformation remontent beaucoup plus haut qu'on ne le croit d'ordinaire. On a souvent cité le passage de Suétone où,
lacrimam demisit), à-ith accompagne le génitif plutôt qu'il ne le régit. 11 en est de même de èm avec le datif : ofcrtv iit\ Zeùç 6/|xe xocxbv [xopov (quibus Jupiter imposuit malam sortem). Ou de l'accusatif avec izepi : vf,Tov tï)v içlpt ttovto; dhrecpiTo; èoTs;pàva>Tai (insulam quam circum pontus infinitus ambit). On pourrait aussi bien, dans ces exemples, supposer que la particule de lieu détermine les verbes.
parlant des habitudes de' l'empereur Auguste, il rapporte que celui-ci, pour plus de clarté, ne craignait pas d'ajouter des prépositions aux noms et des conjonctions aux verbes. Le passage en lui-même est curieux. Mais il y faut remarquer surtout les derniers mots : (prœpositiones) quœ detracise affermit aliquid obscuritatis, etsi gratiam augenty. 11 était donc élégant, conforme au bon ton, de se passer du secours des prépositions et des conjonctions. C'était l'ancien langage latin. Mais l'empereur adopta le nouvel usage : on sait qu'il affectait volontiers des habitudes rustiques.
De ce parler rustique nous avons un autre témoignage contemporain. C'est la dédicace et le règlement d'un temple de la Sabine, l'an 57 avant Jésus-Christ2. Ce règlement prévoit le cas où des donations seraient faites au temple : Sipceiinia ad id templum data erit.... Quod ad eam œdem donum datum erit.... Au lieu du datif, nous avons la construction moderne : « A ce temple ».
Remarquons qu'il s'agit d'un document officiel, à la fois juridique et religieux. La langue officielle est volontiers archaïque, s'il n'en coûte rien à la précision : mais du moment que la précision est en jeu, elle ne recule pas devant le néologisme.
Déjà peu de temps après Auguste, nous assistons