‹ Essai de SémantiqueChapitre 63 sur 73 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Ce qu'il faut entendre par l'élément subjectif. — Comment il est mêlé au discours. — L'élément subjectif est la partie la plus ancienne du langage.

S'il est vrai, comme on l'a prétendu quelquefois, que le langage soit un drame où les mots figurent comme acteurs et où l'agencement grammatical reproduit les mouvements des personnages, il faut au moins corriger cette comparaison par une circonstance spéciale : l'imprésario intervient fréquemment dans l'action pour y mêler ses réflexions et son sentiment personnel, non pas à la façon d'Hamlet qui, bien qu'interrompant ses comédiens, reste étranger à la pièce, mais comme nous faisons nous-mêmes en rêve, quand nous sommes tout à la fois spectateur intéressé et auteur des événements. Cette intervention, c'est ce que je propose d'appeler le côté subjectif du langage.

Ce côté subjectif est représenté : 1° par des mots

ou des membres de phrase; 2° par des formes grammaticales; 3° par le plan général de nos langues.

Je prends pour exemple un fait divers des plus ordinaires : « Un déraillement a eu lieu hier sur la ligne de Paris au Havre, qui a interrompu la circulation pendant trois heures, mais qui n'a causé heureusement aucun accident de personne ». Il est clair que le mot imprimé en italique ne s'applique pas à l'accident, mais qu'il exprime le sentiment du narrateur. Cependant nous ne sommes nullement choqués de ce mélange, parce qu'il est absolument conforme à la nature du langage.

Une quantité d'adverbes, d'adjectifs, de membres de phrase, que nous intercalons de la même manière, sont des réflexions ou des appréciations du narrateur. Je citerai en première ligne les expressions qui marquent le plus ou moins de certitude ou de confiance de celui qui parle, comme sans doute, peut-être, probablement, sûrement, etc. Toutes les langues possèdent une provision d'adverbes de ce genre : plus nous remontons haut dans le passé, plus nous en trouvons. Le grec en est largement pourvu : je me contente de rappeler cette variété de particules dont la prose de Platon est semée, et qui servent à nuancer les impressions ou

les intentions des interlocuteurs l. On peut les comparer à des gestes faits en passant ou à des regards d'intelligence jetés du côté de l'auditeur.

Une véritable analyse logique, pour justifier ce nom, devrait distinguer avec soin ces deux éléments. Si je dis, en parlant d'un voyageur : « A l'heure qu'il est, il est sans doute arrivé », sans doute ne se rapporte pas au voyageur, mais à moi. L'analyse logique, comme on la pratique dans les écoles, a été quelquefois embarrassée de cet élément subjectif : elle n'a pas vu que tout discours un peu vif peut prendre le caractère d'un dialogue avec le lecteur. Tels sont ces pronoms jetés au milieu d'un récit, où le conteur a soudainement l'air de prendre à partie son auditoire. La Fontaine les affectionnait :

Il vous prend sa cognée : il voua tranche la tôle.

On les a appelés « explétifs », et en effet ils ne font point partie de la narration, ce qui n'empêche qu'ils correspondent à l'intention première du langage.

Faute d'avoir pris en considération cet élément subjectif, certains mots des langues anciennes ont été mal compris. Un linguiste contemporain, et non des moindres, traitant de l'adverbe latin oppido, se refuse à croire qu'il soit l'ablatif d'un adjectif

1 . "II, ur,v, to:', 7ro;j, l'orco;, Srj, Ta-/«, a/éSov, apa, vjv, etc.

signifiant « solide, ferme, sûr » '. Il demande comment ce sens peut se concilier avec des phrases telles que oppido interii, oppido occidimus. Mais c'est qu'il faut faire la part de l'élément subjectif. Nous disons de même : « Je suis assurément perdu », ou en allemand : ich bin sicherlich verloren, locutions où il y aurait, si l'on voulait s'en tenir uniquement au texte, une sorte de contradiction dans les termes.

La même chose a eu lieu encore pour l'adverbe allemand fast, qui signifie « presque », mais qui marquait autrefois une idée de fixité ou de certitude. On disait : vaste ruofen, « appeler fort », vaste zwîveln, « douter fort ». — « J'ai prié pour lui longtemps et fort. » Ich habe lange und fast fur ihngebeten (Luther). — S'il est pris au sens de « presque », c'est qu'il représente une phrase comme ich glaube fast f ich sage fast, « je crois fort ». Même chose est arrivée pour ungefàhr, qui prend sa vraie signification si on le complète en : « sans crainte de me tromper ». — C'est ainsi qu'en latin pœne, ferme veulent dire « presque », quoique le premier soit un proche parent de penitus, et le second un doublet de firme; mais il faut rétablir les locutions complètes : pœne opinor, firme credam*.

La trame du langage est continuellement brodée

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