Sur pxne, voir Mém. de la Soc. de ling., V, p
de ces mots. S'il m'arrive de formuler un syllogisme, les conjonctions qui marquent les différents membres de mon raisonnement se rapportent à la partie subjective. Elles font appel à l'entendement, elles le prennent à témoin de la vérité et de l'enchaînement des faits. Elles ne sont donc pas du même ordre que les mots qui me servent à exposer les faits eux-mêmes.
Mais nos langues ne s'en tiennent pas là. Le mélange des deux éléments est si intime, qu'une portion importante de la grammaire en tire son origine.
C'est dans le verbe que ce mélange est le plus visible. On devine que nous voulons parler des modes. Les grammairiens grecs l'avaient bien compris : ils disent que les modes servent à marquer des dispositions de l'âme, 8ia9é<retç ^uy;Âç. En effet, une locution comme Qsol Scùev contient deux choses bien distinctes : l'idée d'un secours prêté par les dieux, et l'idée d'un désir exprimé par celui qui parle. Ces deux idées sont en quelque sorte entrées l'une dans l'autre, puisque le même mot qui marque l'action des dieux marque aussi le désir de celui qui parle. Le simple mot chez Homère : TcOvour,?, « utinam moriaris! » outre qu'il exprime l'idée de mourir, exprime aussi le souhait de celui à qui échappe cette
imprécation. Là est sans nul doute la signification première de l'optatif.
Mais l'optatif n'est pas le seul mode de cette sorte. Le subjonctif mêle également à l'idée de l'action un élément tiré des 3i*8i»ci{ <|wj£»ic. 11 est vrai qu'il côtoie de près le sens de l'optatif. D'après les recherches les plus récentes, il semble que l'optatif ait été dans les védas le mode préféré pour certains verbes, le subjonctif pour d'autres, sans qu'il y ait une nuance bien nette qui les distingue1. Cette abondance de formes montre quelle place importante le langage faisait à l'élément subjectif. Les langues qui, comme le grec, ont conservé l'un et l'autre mode, ont cherché à les différencier. Mais la plupart des idiomes, un peu encombrés de cet excès de richesse, ont fondu ensemble optatif et subjonctif.
Le futur latin est si près du subjonctif et de l'optatif, qu'il se confond avec eux à certaines personnes. Inveniam, experiar sont, ad libitum, ou des futurs, ou des subjonctifs. Il y a là un juste sentiment de la nature des choses. Annoncer ce qui sera, ce n'est pas autre chose, au fond, dans la plupart des affaires humaines, qu'exprimer nos vœux ou
i. Delbruck, Altindische Syntax, § 172, Whitney, îndische Grammatik, § 572.
nos doutes. On comprend qu'anciennement ces nuances se soient confondues. Les exemples abondent, qui montrent qu'entre le futur et le subjonctif il n'y avait aucune limite précise. Ainsi la différence entre les temps et les modes s'efface aux yeux de l'historien de la langue1. Ceux qui, de nos jours, ont émis cette idée extraordinaire que l'optatif avait été inventé pour être le mode de l'irréel (der Nichtwirklichkeit) prêtaient aux générations antiques la même force de conception qu'on admire chez les créateurs de l'algèbre. Mais le langage, en ces temps reculés, avait des aspirations moins hautes et des visées plus pratiques.
L'élément subjectif n'est pas absent de la grammaire de nos langues modernes.
Le français, pour exprimer un vœu, se sert du subjonctif : Dieu vous entende! — Puissiez-vous réussir! Quelques logiciens, pour justifier l'emploi du subjonctif, ont supposé une ellipse : « Je désire que Dieu vous entende. — Je souhaite que vous puissiez réussir.... » En réalité, le français a si peu renoncé à cet élément subjectif qu'il a trouvé, pour l'ex-
1. Ovx £<ra£Tou, oùôè Yévrj-at. — Ou 7iw t'Sov, oùoè iow{xat. — El Se v.e [xr, 8o5œ<riv, èyà) U xsv cwto; D.wjxat, etc. Cf. Tobler, Uebergang zwischen Tempus und Modus, dans la Zeitschrift fur Vôlkerpsychologie, II, p. 32. Voir aussi Mém. de la Soc. de ling., VI, 409.
primer, des formes nouvelles. S'il veut énoncer l'action avec une arrière-pensée de doute, il a des tours comme ceux-ci : Vous seriez d'avis que.... Nous serions donc amenés à cette conclusion.... Dans ces phrases, ce n'est pas une condition qu'exprime le verbe, mais un fait considéré comme incertain. Le conditionnel a donc hérité de quelques-uns des emplois les plus fins du subjonctif et de l'optatif.
Le discours indirect, avec ses règles variées et compliquées, est comme une transposition de l'action dans un autre ton. Ce que, chez les modernes, la langue écrite obtient au moyen des guillemets, la langue parlée le marquait par les formes diverses du verbe. Le subjonctif et l'optatif y avaient leur place naturelle, puisque un certain doute était nécessairement répandu sur l'ensemble du discours.
11 nous reste à parler du mode où l'élément subjectif se montre le plus fortement : l'impératif. Ce qui caractérise l'impératif, c'est d'unirà l'idée de l'action l'idée de la volonté de celui qui parle. Il est vrai qu'on chercherait vainement, à la plupart des formes de l'impératif, les syllabes qui expriment spécialement cette volonté. C'est le ton de la voix, c'est l'aspect de la physionomie, c'est l'altitude du corps qui sont chargés de l'exprimer. On ne peut
faire abstraction de ces éléments qui, pour n'être pas notés par l'écriture, n'en sont pas moins partie essentielle du langage. Certaines formes de l'impératif lui sont communes, comme on sait, avec l'indicatif : il n'y a cependant aucune raison pour les regarder comme empruntées à l'indicatif. Je suis porté à croire, au contraire, que l'impératif est le premier en date, et qu'à l'inverse de ce qu'on enseigne, là où il y a identité, c'est l'indicatif qui est l'emprunteur. Peut-être ces formes si brèves, comme ï8t, « viens! » S6ç, «donne », orîfre, « arrêtez ! » sont-elles ce qu'il y a de plus ancien dans la conjugaison.
Nous avons fait allusion au dédoublement de la personnalité humaine. Il y a dans la conjugaison sanscrite et zende une forme grammaticale où ce dédoublement se laisse apercevoir à découvert; je veux parler de la première personne du singulier de l'impératif, comme bravâni, « que j'invoque », stavâni, a que je célèbre ». Si bizarre que puisse nous paraître une forme de commandement où la personne qui parle se donne des ordres à elle-même, cela n'a rien que de conforme à la nature du langage1. Cette première personne dit plus brièvement
i. On s'est demandé si cette première personne en ni est ancienne ou si elle est une acquisition relativement récente. Sa présence en zend,
ce qui est exprimé en d'autres langues d'une façon plus ou moins détournée. Le français emploie le pluriel. Les bergers de Virgile s'interpellent euxmêmes à la seconde personne :
Insère nunc, Melibœe, piros; pone ordine vites!
On doit comprendre maintenant pourquoi il a toujours été si difficile de donner une définition juste et complète du verbe. Ce sont encore les anciens qui y ont le mieux réussi. Les modernes, en définissant le verbe « un mot qui exprime un état ou une action », laissent échapper une grosse partie de son contenu, — la partie la plus délicate et la plus caractéristique.
Si des modes et des temps nous passons aux personnes du verbe, les choses deviennent encore plus frappantes.
L'homme est si loin de considérer le monde en observateur désintéressé, qu'on peut trouver, au contraire, que la part qu'il s'est faite à lui-même dans le langage est tout à fait disproportionnée. Sur trois personnes du verbe, il y en a une qu'il se réserve absolument (celle qu'on est convenu d'ap-
où elle a, au moyen, une forme correspondante en ne, peut faire croire qu'elle est ancienne. Nous aurions ici un débris archaïque qui, ne se rattachant plus à rien, a plus tard disparu presque partout de l'usage.
26i GOMMENT S'EST FORMÉE LA SYNTAXE.
peler la première). De cette façon déjà il s'oppose à l'univers. Quant à la seconde, elle ne nous éloigne pas encore beaucoup de nous-mêmes, puisque la seconde personne n'a d'autre raison d'être que de se trouver interpellée par la première. On peut donc dire que la troisième personne seule représente la portion objective du langage.
Ici encore il est permis de supposer que l'élément subjectif est le plus ancien. Les linguistes qui ont essayé de décomposer les flexions verbales devraient s'en douter : tandis que la troisième personne se laisse assez bien expliquer, la première et la seconde personnes sont celles qui opposent le plus de difficultés à l'analyse étymologique.
Une observation analogue peut être faite sur les pronoms. 11 n'a pas suffi d'un pronom « moi » : il a fallu encore un pronom spécial pour indiquer que le moi prend part à une action collective. C'est le sens du pronom « nous », qui signifie moi et eux, moi et vous, etc. Mais ce n'est pas encore assez : en beaucoup de langues il a fallu un nombre tout exprès pour indiquer que le moi est pour moitié dans une action à deux. C'est l'origine et la véritable raison d'être du duel dans la conjugaison.
On doit commencer à voir à quel point de vue l'homme a agencé son langage. La parole n'a pas été faite pour la description, pour le récit, pour les considérations désintéressées. Exprimer un désir,
inlimer un ordre, inarquer une prise de possession sur les personnes ou sur les choses — ces emplois du langage ont été les premiers. Pour beaucoup d'hommes, ils sont encore à peu près les seuls.... Si nous descendions d'un ou plusieurs degrés, et si nous recherchions les commencements du langage humain dans le langage des animaux, nous trouverions que chez ceux-ci l'élément subjectif règne seul, qu'il est le seul exprimé, le seul compris, qu'il épuise leur faculté d'entendement et toute la matière de leurs pensées.
11 ne s'agit donc pas d'un accessoire, d'une sorte de superfétation, mais au contraire d'une partie essentielle, et sans doute du fondement primordial auquel le reste a été successivement ajouté.