‹ Essai de sémantique: science des significations (volume 2)Chapitre 10 sur 76 · LOI DE RÉPARTITION · texte numérisé non relu

LOI DE RÉPARTITION

rangs aux expressions synonymes. Selon qu'un idiome est considéré comme supérieur ou inférieur, en voit ses termes monter ou descendre en dignité. La question de linguistique est au fond une question socinle ou nationale. M. J. Gilliéron décrit les efTets produits par l'invasion du français dans un patois de la Suisse'. A mesure qu'un mot français est adopté, le vocable patois, refoulé et abaissé, devient vulgaire et trivial. Autrefois la chambre s'appelait pdilê : depuis que le mot chambre est entré au village, païlé désigne un galetas. En Bretagne, dit l'abbé Rousselot, les jardins s'appelaient autrefois des cowtils : maintenant que l'on connaît \e mot Jardin, une nuance de dédain s'est attachée h l'appellation rustique. Peu importe que les deux termes soient de même origine. Le Savoyard emploie les noms de père et de mère pour ses parenLs, au lieu qu'il garde pour le bétail les anciens mots de pdré et de jmiré. Chez les Romains, coqttma signifiait « cuisine » : l'osque popirtn, qiiî est le même mot, désigna un cabaret de bas élage. On dira peut-être que ces mots sont naturellement différenciés par les choses qu'ils désignent et qu'on ne les a jamais comparés entre eux. Ce serait soutenir que rinlelligence populaire n'est pas capable de lixer deux objets à ta fois. Je crois, au

(. I.e Paloti Ht ta commune de Fionnai {Bai'Yalmt), <liins la Uiblio Uièquo de l'Ecole des hautes éludes, 18S0. i. '

9t LF.8 LOIS INTELLECTUELLES DU LANGAGE.

coulruirc, (]ii'i! y u eu compHraison, et que le terme populaire doit à celle comparaison une déchéance (jiii (lutrcmciil ne se comprendrait pas. En matière lie laiif{ii((c, 1» ttigniflcsUon est le grand régulateur de la mémoire; pour prendre place dans notre fttprit, li>H motH nouveaux ont besoin d'être associés & ([ueltgiie mot de sens approchant. Le peuple a donc Heft itynoiiymos, qu'il dispose et subordonne •ictori "OU idée». A mesure qu'il apprend des mots nouveaux, il le» insère parmi les mots qu'il connaît iU-jli. Ilirii d'iHonuanl k ce que ceux-ci subissent un rléplm rmeiil, un recul, .\ussi longtemps qu'il y aura ilt'M p<i|i(il<iltiiiit4 qui se nu'leront, on aura à constater i|ii iiouvi'iMix itxKinplcH de la réparlilion. Pour en arr'^lfr U^» i-n'vln, il ruudntit mettre des douanes, des $\Miirti» nu liingn({u.

i:<' (|riM lr< peuple Tait d'instinct, toute science qui tm fiiiiiK', Uiiilf aimlync qui s'approfondit, toute disfUMl"(t 'Jiii viMit iibimtir, toute opinion qui veut se W#*HHwl(ic l'I n> ilélînir, le fait avec la même sponfNfMtUt' l'Inlun, vuuliinl combattre les idées de l'ÂffAïf Utiii'-nui', reproche h Thaïes d'avoir condtHAu l«* prhtei}m ou àp-/»^ avec les éléments ou *V*v/^^t '"* ^itineul» élaiit l'eau, le feu, la terre, \'nU, !"• piinvijim élunt quelque chose de plus flifiHÂf»i ft (rifn|"^riitHubl(], comme les nombres. La 4MUMti'*lt full» l'i par lo penseur grec, pour être pttih»*'iiU\niiH ni profonde, n'en est pas moins, au

LOI 1)E IIÉPARTITTON.

point (le vue de la linguistique, du même ordre que les dislincUons citées plus haut. Par une apereeption immédiate, les deux mots, jusque-lfi synonymes, ont été différenciés. Met Irons-no us les faits de ce genre en dehors de l'histoire du langage? Nous risquerions d'en retrancher le côté le plus important. L'hisloire du langage est une série de répartitions. II ne s'est point passé autre chose à l'origine des langues. Il ne se passe point autre chose aux premiers bégaiements de l'enfant, car c'est par répartition qu'il applique peu à peu fi de» objets distincts les syllabes qu'il promène d'abord indifTéremment sur tous les cires qu'il rencontre.

Voyons maintenant quelques elTets de la répartition dans une période ancienne de nos langues.

La racine ntan semble avoir servi, dans le principe, k nommer confusément toutes les opéi'ations de l'Ame, car nous la trouvons exprimant la pensée {mens), la mémoire {memini, \i.i)i.-vr^]i.%<., [j.i.|jivr,Txw), la passion ([j-ivoî}, et même peut-être la folie (|*!tv'.a) ', Mais une psychologie moins rndimenlaire a introduit de l'ordre dans ce mélange, gardant quelques mots, eu élaguant d'autres pour les remplacer par des synonymes, donnant enlin à chacun son domaine spécial. Un tel triage ue s'est point fait au hasard : ce serait le lieu de reprendre, avec une force par-

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