CHAPITRE IV
LA SURVIVANCE DES FLEXIONS
Ce que c'est. — Exemples tirés de la grammaire française
De Tarchalsme.
Quand une flexion, soit sous Faction des lois phoniques, soit par quelque autre cause, vient à disparaître, il ne s'ensuit ptis qu'elle va cesser d'exister pour l'esprit. Elle se maintient pour celui-ci encore longtemps, grâce à la tradition, grâce à la place que le mot occupe dans la phrase, grâce aussi à certaines comparaisons que fait instinctivement notre mémoire avec des constructions analogues. Cette survivance de la flexion n'est pas une chose indifîérente, ni sans influence sur la syntaxe.
Ceci va devenir plus clair par quelques exemples.
Nous avons dans nos grammaires françaises une règle qui peut, au premier abord, paraître arbitraire, mais qui n'en repose pas moins sur un juste sentiment de la langue. Il est défendu d'employer un mot en qualité de complément de deux verbes, si ceux-
LES LOIS INTELLFXTl ELLES DU LAXGAi:!!:, ci exigent des cas différenls. Alors même que le mol en question reste exlérieurement iilentique, la dùfcnse subsiste. Il n'est [joint permis de dire, par exemple : '. Vous savez que je vous ai toujours respecté et porté une vive affection ».
D'où vient celte défense? — Elle vient de la survivante, au fond de noire esprit, d'une déclinaison matériellement abolie. L'idée du dalif, qui continue d'exister chez nous, ne permet pas le mélange avec l'accusalir, quoique, dans l'exemple présont, celui-ci soit le même. La règle, je le répèle, n'est point artificielle : nous le sentons tous, eu lisant lu phrase fautive. C'est qu'il j a une réminiscence qui nous sert de guide. 11 faudrait, en transportant la phrase à la troisième personne, dire : « Vous savez que je (c respecte et lui porte une vive affection ». Le souvenir à moitié présent de le el lui empêche les deux vous de se confondre.
Pour la même raison il faut dire, en répétant le pronom, quoique le pronom ne change point : n Je te remercie et (e serre la main ' ».
Nous voyons ici une flexion détruite continuant de s'imposer à l'esprit grâce à l'association avec une forme similaire.
I.PaDB ses Remarques sur la langue française, Vttugelaa Tait mention Je cMe rOgle - • Celle rfRlc, dil-il, est tort belle et trtâ conforme à la imrelË cl a la netteté du langage >. C'est ce que Guillaume de lliimlioldl exprime ilc son cùlt! en ces termes : lEsïinhen die Furmen, nïcht nbcr die Form, dîe vielmehr ihita alten Gcist ûber die oeuen UfflgesUllungen aiisgoag •,
hi SWVIVANCE DES IXEXION:
Moyennant quelques prûficux restes de ce genre, on peut dire que la déclinaison des pronoms subsiste h peu près tout entière en frutiçais.
Le datif couLinue de se faire sentir quand nous disons : « Accorde-moi ta protection, donne-/»;' du repos, ue nous faisons pas d'illusions, n'allez pas vous chercher des regrets ».
L'accusatif existe pareillement. 11 y aurait quelque chose de blessant pour notre syntaxe intiîrieure à dire en une seule phrase : » Où se sont cachés, qui a dispersé nos amis' >•
Une autre forme latine qui continue de vivre, bien qu'en apparence elle ait succombé, c'est le neutre. Peut-être même en faisons-nous un plus grand usage que les Latins. Nous disons : « Le beau, le vrai, le bien, l'honnête, l'utile, l'agréable, l'inlini, l'intelligible, le contingent, le nécessaire, l'absolu, le divin ». La langue philosophique en est remplie. De même la critique littéraire, n le fin, ie délicat, le romanesque, l'atroce ». « Xavier de Maistrc, dit Sainte-Beuve, a trouvé sa place par le naïf, le sensible et le charmant. » La Bruyère parlant de Rabelais : « Où il est mauvais, i| passe bien au delà du pire.... Où il est bon, il va jusqu'à l'exquis et à l'excellen). »
Cette faculté d'emplojer les adjectifs à un genre qui semble èlre sorti ih la langue lient h ta présence d'un certiiin nombre de pronoms neutres qui ont été sauvés du naufrage, savoir le (" je ne le soulfrirai pas, me le pardonnerez-vous? ■>), ce (« ce fut la cause de ses malheurs, ce n'est pas qu'il soit méchant, t'est iï vous de commencer... »), que (" que ferons-nous, que vous en semble? »), quoi ((I yuûi de plus insensé, un je ne sais quoi... »). Il a sufli de ces mots et de quelques autres semblables [lour maintenir le genre neutre dans l'esprit et dans la langue, et pour lui permettre une extension qui n'est pas près de s'arrêter. Nous voyons même que des substantifs féminins, comme quelque chose, rien, ont perdu leur genre pour passer au neutre.
Voici un exemple de survivance pris en dehors des pronoms.
Le français a perdu sa déclinaison, et cependant il continue d'emplojer des ablatifs absolus. « Lui mort, toutes nos espérances sont anéanties. « — (1 La nouvelle s'étant répandue, des attroupements se formèrent. » Qu'avons-nous autre chose ici, que des propositions absolues à la manière latine? devant une construction de ce genre, notre analyse logique reste en défaut. C'est un des exemples qui montrent
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combien il est difficile de séparer une langue de ses origines, et de quelle obscurilé serait menacé le français s'il cessait de s'éclairer à la lumière du latin.
Un autre exemple est le génitif, qui, comme on sait, a longtemps persisté dans certaines locutions : CHâtel-Dieu, le pai'vis Notre-Dame, les quatre fils Aymon. Mais cette construction étant devenue obscure, l'intelligence populaire l'a transformée, comme on va le voir dans un instant.
Ces survivances sont instructives, parce qu'elles nous induisent à penser qu'il n'en a pas été autrement pour les langues anciennes, et que là où il y a quelque interdiction ou quelque tolérance inexpliquée, nous avons peut-être l'action prolongée d'un état de choses antérieur. C'est ainsi sans doute que doit s'interpréter la règle connue sous la formule
La loi de survivance, comme la loi de répartition ', a ses limites. Quand une flexion n'est plus représentée qu'à un petit nombre d'exemplaires, quand ces exemplaires sont eux-mêmes devenus méconnaissables, l'intelligence, dépourvue de direction, ne sait plus à quoi se prendre. Une prudence instinctive, qui est le produit de beaucoup d'essais
t. Vi>ir d-dcsaus, p. Kl.
mal réussis, fait qu'alors on renonce à des conslniclions devenues trop difficiles à comprendre. II est rare que le peuple manque à celle précaiilion. Ce qu'il ne comprend pas, il l'abandonne ou il le Iransforme.
Il a transformé, par exemple, la construction génilive dont il vient d'être parlé. Dans des expressions comme : la place Maubert, le quai Henri IV, ce n'est plus un génitif que nous percevons, mais il nous semble que nous prononcions le nom même de ces voies publiques. Ainsi s'est formée une construction qui a fini par prendre le plus grand développement, et à laquelle nous devons la plupart de nos noms de rues, de quais et de boulevards, sans parler des mille inventions de l'industrie '.
Il peut arriver que les survivances soient entretenues dans la langue littéraire, alors que déjà elles ont disparu de la langue du peuple. C'est ainsi que la poésie a conservé l'habitude des inversio/is, qui ne sont pas autre chose qu'une liberté des anciens temps. A la condition qu'ils ne nuisent pas à la clarté) ces restes d'un Age antérieur sont précieux : ils apportent au langage de la dignité, de la grâce et
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de la force. Mais il ne faut pas que l'écart devienne trop grand. Si les libertés de la syntaxe supposent l'existence de flexions depuis longtemps abolies et oubliées, une certaine obscurité ne peut manquer de se répandre. La forme la plus subtile de Yarchaïsme est de faire appel à des moyens grammaticaux qui n'existent plus dans la conscience populaire. S'il est relativement aisé de remettre en circulation d'anciens mots, il est beaucoup plus difficile de ramener et de faire comprendre les anciens tours. La survivance est donc une loi du langage dont il appartient à chacun, selon l'idiome et selon l'occasion, de mesurer les justes limites *.
i. Voir ce que j'ai dit au sujet de Tallemand dans mon livre : De Vcnseignement des langues vivantes^ p. 60.